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Trouver la voix des personnages

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Je ne parle pas comme vous, vous ne parlez pas comme moi, et pourtant, nous parvenons à communiquer. C’est une inépuisable source d’émerveillement que le langage soit quelque chose qui nous relie, qui nous permette de communiquer les uns avec les autres, et qu’en même temps, l’usage qu’on en fait nous caractérise en tant qu’individus. Ce miracle du quotidien, il serait dommage qu’il n’en reste aucune trace dans nos romans.

Car en effet, la manière dont on parle, la singularité de notre rapport à la langue, fait de nous qui nous sommes, tout autant que les empreintes digitales. C’est juste plus dur de l’imprimer sur un procès-verbal de gendarmerie.

Bien sûr, cela touche au registre vocal : chacun de nous a un timbre, un rythme, un niveau d’élocution et d’articulation, un accent hérité de notre trajectoire personnelle, éventuellement quelques défauts de prononciation. Tout cela n’est pas directement exploitable dans le registre romanesque – encore que rien n’est à négliger – mais d’autres éléments moins tangibles peuvent être exploités par un romancier, pour venir nourrir son œuvre.

Un personnage se définit par ses actes, et agir, parfois, c’est parler

Dans un billet précédent, je vous suggérais d’écouter comment les gens parlent. On peut, comme j’en faisais l’observation, en tirer des conclusions générales sur la construction d’un dialogue. Mais il est tout aussi possible d’en profiter pour constater que lorsque deux individus discutent, ils ne parlent pas tout à fait la même langue.

Même si on ne peut pas se contenter de décalquer la réalité du langage parlé dans une œuvre littéraire, il y a malgré tout des enseignements à en tirer. Nous avons déjà vu de quelle manière un auteur peut définir le tempérament de ses personnages : il peut en faire de même avec leur manière de s’exprimer. Cette voix propre au personnage va à la fois représenter un élément constitutif de sa personnalité, mais aussi être un des principaux moyens à travers lesquels le lecteur va apprendre à le connaître. Un personnage se définit par ses actes, et agir, parfois, c’est parler.

La voix peut être définie par toute une série de facteurs, sans doute trop nombreux pour qu’on puisse les énumérer ici, mais vous trouverez les principaux ci-dessous.

Tout d’abord, il y a des gens qui parlent, et il y a des gens qui ne parlent pas. Parmi toutes les réglettes, tous les indicateurs qui caractérisent la voix d’un personnage, c’est sans doute la plus basique. Au fond, c’est comme le débit d’une rivière : on évoque ici simplement la quantité de mots qui sort de la bouche d’un individu. C’est donc la première question à se poser lorsque l’on souhaite caractériser la voix d’un personnage : est-il bavard ou taciturne ?

Personne n’est bavard tout le temps, en toute situation

C’est simple, et en même temps c’est plus subtil qu’il n’y paraît. Ainsi, il est aisé pour un romancier de créer un personnage extrêmement bavard, qui va systématiquement s’exprimer très longuement, tant et si bien que cela va apparaître au lecteur comme sa caractéristique principale. Cela dit, ce n’est pas très réaliste : personne n’est bavard tout le temps, en toute situation. Qui plus est, cela peut rapidement venir à bout de la patience du lecteur. Il est donc plus intéressant de réfléchir à des conditions spécifiques qui rendent un personnage bavard : est-ce que c’est une manière de déjouer la peur ? Cherche-t-il à impressionner les gens ? Est-ce qu’il a les idées confuses et se perd dans ses explications ? Là, en se posant ce genre de questions, vous apportez quelque chose au personnage et au roman.

Il est tout à fait possible aussi de situer le réglage près du point milieu, et de décider qu’un personnage est « plutôt bavard » ou « plutôt taciturne. » Le lecteur ne va pas nécessairement le remarquer, mais cela va s’ajouter aux autres caractéristiques de son usage du langage pour composer sa voix.

Il y a également des personnages qui parlent peu, voire pas du tout, qui choisissent la plupart du temps de se taire. Le silence est un outil du langage parmi d’autres. Associé ou non à des éléments de langage non-verbal, il peut forger une personnalité remarquable pour un personnage de roman.

Et puis – c’est une extension de cette réflexion sur le flux de langage – il est intéressant de constater que, lorsque nous parlons, nous ne construisons pas tous nos phrases de la même manière. Certains vont droit au but, d’autres louvoient, hésitent, plantent le décor avant d’arriver au fait. Ainsi, il est tout à fait possible d’être bavard avant d’en arriver à évoquer l’essentiel, puis de devenir mutique, ou l’inverse.

Certains, lorsqu’ils parlent, ont accès à une plus grande gamme de mots que d’autres

Le niveau de langage est sans doute l’autre grande caractéristique qui forme la voix d’un personnage. Certains, lorsqu’ils parlent, ont accès à une plus grande gamme de mots que d’autres : leur dictionnaire est plus épais, leur vocabulaire plus riche, leurs propos plus nuancés. En tant qu’auteur, pour commencer, on peut opérer cette distinction de manière purement quantitative, en décrétant qu’un personnage qui possède un niveau de langage bas a simplement à sa disposition moins de mots que les autres, et qu’il dira « Livre » là où d’autres parleront de « Romans », « Ouvrages », « Brochures », « Bloc-notes » ou « Magazine. »

Cette distinction-là peut caractériser un personnage qui, pour une raison ou pour une autre, n’a pas beaucoup de goût pour les mots, a un faible niveau d’éducation, s’exprime dans une langue qui lui est étrangère ou manque de curiosité. Elle ne dit rien, cependant, de son extraction sociale.

On peut aussi comprendre la question du niveau de langage comme une opposition entre, d’un côté, une langue relevée, raffinée, académique, et de l’autre, une langue populaire, vulgaire, informelle. Là, c’est une distinction de classe et d’origine géographique que l’on va chercher à mettre en avant, en prenant pour acquis que notre trajectoire de vie va influencer notre choix de vocabulaire et que celles et ceux qui disent « Wesh wesh » ne sont pas les mêmes que ceux qui s’écrient « Palsambleu. »

Il peut être amusant, d’ailleurs, de mélanger ces deux définitions du niveau de langage pour créer des mélanges paradoxaux. Ainsi, un personnage pourra très bien s’exprimer dans une langue raffinée mais ne pas avoir beaucoup de mots à sa disposition ; à l’inverse, un individu pourra choisir de pratiquer une langue populaire, tout en ayant un vocabulaire riche et varié.

Très peu de gens parlent comme ils écrivent

Prenez garde, cela dit, de ne pas tomber dans la caricature. Très peu de gens parlent comme ils écrivent, et certaines tournures de phrases ou choix de mots très sophistiqués risquent de sembler factices lorsqu’on les utilise dans un dialogue. Bannissez l’imparfait du subjonctif et les mots les plus alambiqués : tout cela risque de donner envie au lecteur, peu convaincu, de reposer le bouquin. De même, si vous ne connaissez pas bien les différents langages populaires, prenez garde de ne pas en offrir une imitation caricaturale et peu convaincante : la langue urbaine évolue sans cesse et il est facile d’avoir un train de retard ou d’utiliser des tournures de phrase dont personne ne se sert réellement. Bref, quoi qu’il en soit, n’en faites pas trop, et pour éviter de sombrer dans le ridicule, relisez vos dialogues à haute voix.

Au-delà de la simple question du niveau de langage, il faudrait aussi évoquer le registre du langage utilisé par les personnages. Autrement dit : dans quel univers sémantique vont-ils puiser leurs mots. Un personnage d’ingénieur pourra ainsi pratiquer une langue très analytique, précise et factuelle, émaillée de termes techniques inaccessibles au commun des mortels, mais n’aura pas de mots à sa disposition pour décrire un coucher de soleil ; à l’inverse, un poète se montrera lyrique et fleuri, mais ne comprendra rien aux termes les plus basiques issus de la science ou des technologies.

Un autre aspect de cette dimension-là, c’est la quantité d’images utilisées par les personnages. Certains, dans la vie quotidienne, ont tendance à s’exprimer de manière très imagée, en multipliant les métaphores et les comparaisons, qu’elles soient issues d’expressions courantes ou inventées de toute pièce ; d’autres préfèrent un discours factuel, descriptif, qui ne s’aventure que très rarement sur le terrain de l’imaginaire. Là encore, nous nous situons tous quelque part entre un langage dépourvu d’images et un langage exclusivement métaphorique : à vous de trouver le bon dosage pour vos personnages.

On s’aventure là sur un terrain glissant

Trouver la voix d’un personnage de fiction, cela passe également par un outil moins naturaliste, que l’on pourra juger plus artificiel ou forcé : l’usage de phrases emblématiques, de mots récurrents et autres tics de langage. On s’aventure là sur un terrain glissant : si le recours à ce genre de choses peut être très efficace lorsqu’il s’agit de distinguer un personnage d’un autre et de les rendre mémorables, il est facile de verser dans l’excès. Ça peut même tourner au grotesque. Si le protagoniste de votre roman s’écrie « Saperlipopette ! » chaque fois qu’il exprime sa surprise, cela va devenir très vite très fatigant.

Pourtant, dans la vie réelle, les gens ont bel et bien des expressions fétiches, des mots dont ils font usage plus que les autres, des habitudes. C’est donc bien que, dans ce domaine comme dans les autres, tout est affaire de dosage. À moins que vous ne vous situiez dans un registre comique, où les excès du Capitaine Haddock sont les bienvenus, épargnez à vos lecteurs les phrases récurrentes.

Tordons également le cou à certains clichés qui méritent de disparaître : dans les romans de genre, finissons-en avec ces personnages qui ont l’habitude de jurer de manière caricaturale, du genre « Par les Trois Lunes Rougeoyantes de Gozgamar ! » Personne ne parle comme ça. Il y a aussi cette étrange habitude qu’ont certains écrivains de montrer de manière ostentatoire qu’un personnage est étranger en ponctuant ses dialogues d’expressions idiomatiques : « Mein Gott ! » ou « Bloody Hell ! » C’est une manière bien pauvre de caractériser un personnage étranger, qui montre surtout le manque de recherche de l’auteur.

Nous ne nous exprimons pas toujours de la même manière dans toutes les situations

Par contre, certains plis de langage peuvent caractériser un personnage sans que cela soit trop voyant. Nous avons tous nos habitudes, nos tournures de phrases préférées, certains mots désuets que nous aimons utiliser de temps en temps. Le tout, c’est de faire preuve de nuance et de ne pas en faire des tonnes. Dans un de mes romans, un personnage a par exemple tendance à formuler ses phrases comme des questions, ce que le lecteur ne détecte pas forcément, mais qui donne à ses dialogues un ton distinctif.

À propos des personnages étrangers, un conseil, c’est de résister à la tentation de retranscrire leur accent en modifiant la graphie de certains mots dans les dialogues. Si la pratique est courante dans certaines langues – Stephen King l’observe dans certains de ses romans en V.O. – elle paraît toujours déplacée en français, et risque de donner une impression laborieuse et artificielle aux dialogues. Ainsi, si un de vos personnages a un accent portugais, plutôt que de tenter d’en proposer une approximation en rajoutant des « -ch » à la fin des voyelles, rédigez les dialogues normalement et indiquez par une description que ce personnage a cette particularité, cela sera plus agréable pour tout le monde.

Jusqu’ici, j’ai indiqué comment chaque personnage, à travers certaines caractéristiques, pouvait finir par trouver sa voix singulière. C’est un constat qu’il convient toutefois de mettre en perspective : nous ne sommes pas des automates, et même si nous avons des habitudes, nous ne nous exprimons pas toujours de la même manière dans toutes les situations. Ainsi, lorsqu’un personnage parle, vous, en tant qu’auteur, ne pouvez pas faire abstraction du contexte.

Le lieu ou l’occasion dans lesquels le dialogue se déroule en influencent le contenu

L’usage que je fais du langage dépend de la personne avec qui je parle : est-ce un amant ? quelqu’un de proche ? Les mots seront alors plus intimes que s’il s’agit d’une connaissance, voire de quelqu’un dont je me méfie. Le lieu ou l’occasion dans lesquels le dialogue se déroule en influencent également le contenu. Je ne m’exprime pas de la même manière à la fin d’une soirée arrosée avec mes potes ou lors d’une réunion de travail avec le directeur de ma boîte. La voix, c’est une réalité, mais il ne s’agit pas d’une constante inaltérable et il faut savoir la moduler en fonction des événements qui se déroulent dans le roman.

Et puis, j’ai parlé de « voix » jusqu’ici, mais ce terme bien pratique ne couvre pas toutes les situations. La gestuelle, le langage corporel d’un personnage fait partie de sa voix tout autant que ses tournures de phrases. C’est une dimension dont il ne faut pas faire abstraction : certaines personnes parlent avec les mains, certains font des bruits de bouche quand ils sont nerveux, clignent des yeux quand ils se concentrent, hochent la tête plutôt que de dire « oui. » En intégrant cette dimension non-verbale dans votre réflexion, vous rajouterez beaucoup de naturel à la manière dont vos personnages s’expriment.

Cette question du « naturel », d’ailleurs, est cruciale sur un autre plan. J’ai eu l’occasion de le dire : les dialogues ne sont qu’une approximation du vrai langage parlé, une abstraction qui fait écho au réel sans le reproduire exactement. Cela laisse une grande marge de manœuvre à l’auteur, entre une tendance naturaliste qui se préoccupe principalement d’écrire des dialogues qui « sonnent vrai » et une tendance dramatiste qui préfère les dialogues qui « sonnent bien. »

Certains personnages n’auront pas l’esprit aussi affûté que le vôtre

De nombreux auteurs, charmés par les belles plumes du cinéma et de la télévision, ont tendance à vouloir écrire des dialogues qui fusent, plein de bons mots, de rythme, de rebondissements. S’il s’agit d’une option tout à fait viable, gardez tout de même à l’esprit qu’elle s’oppose frontalement au souci de trouver la voix de chaque personnage. À partir du moment où tout le monde est un rhéteur redoutable, spirituel, sarcastique et raffiné, cela va peut-être rendre vos dialogues plus percutants, mais l’individualité de vos personnages va en souffrir, et le risque, c’est d’aboutir à une uniformité ennuyeuse à lire.

En d’autres termes, pour trouver la voix de vos personnages, et donc pour qu’ils existent à travers leurs mots, il faut accepter que certains d’entre eux n’auront pas l’esprit aussi affûté que le vôtre, et que certaines de leurs répliques sembleront ternes. Si cela peut sembler être un sacrifice, le résultat d’ensemble sera plus distinctif et plus agréable à lire.

⏩ La semaine prochaine: L’auteur

 

Le mot juste

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Si le style est une affaire de tournures de phrases, de métaphores et d’autres artifices, son aspect le plus crucial, c’est celui qui consiste à trouver le mot juste.

Et là où ça se corse, c’est qu’il n’existe pas de définition du mot juste. Aucun mot n’est meilleur qu’un autre dans l’absolu. Si un terme peut être considéré comme « juste », c’est parce qu’il est parfaitement à sa place et remplit son office dans un contexte particulier, dans une œuvre particulière rédigée dans un style particulier par un auteur et pour des lecteurs bien spécifiques.

Ainsi, contrastons deux approches, dans deux scènes qui racontent des histoires proches : celles de jouvenceau et de jouvencelles qui, nuitamment, baguenaudent. Commençons par la richesse baroque des mots utilisés dans ce passage signé Marcel Proust :

Plongés dans cet élément nouveau, les habitués de Jupien croyaient avoir voyagé, être venus assister à un phénomène naturel, comme un mascaret ou comme une éclipse, et goûtant au lieu d’un plaisir tout préparé et sédentaire celui d’une rencontre fortuite dans l’inconnu, célébraient, aux grondements volcaniques des bombes, comme dans un mauvais lieu pompéien, des rites secrets dans les ténèbres des catacombes. […] Déjà, anticipant sur la paix, se cachant dans l’obscurité pour ne pas enfreindre trop ouvertement les ordonnances de la police, partout des danses nouvelles s’organisaient, se déchaînaient dans la nuit.

Chaque mot est à sa place, chacun d’eux joli, précis et sélectionné pour évoquer une image spécifique. « Mascaret », « Éclipse », « Pompéien » : les mots sont précis, recherchés, et ils ne s’adressent pas au lecteur moyen. Ils portent avec eux une richesse d’évocation, mais aussi une certaine vision du monde, policée et sophistiquée.

Comparons avec ce passage extrait de l’œuvre de Virginie Despentes :

Red Bull et rails de coca, les filles débarquent, par grappes. Elles sont soûles faciles et vulgaires, c’est comme ça qu’on les aime, la nuit. Un connard gerbe dans les plantes vertes. Kiko l’attrape par l’épaule et lui crache à l’oreille « dégage de chez moi dégage tout de suite dégage » et le type bredouille quelque chose mais Kiko le pousse vers la porte sans écouter. Il déteste les tocards qui ne tiennent pas l’alcool.

Là aussi les mots sont parfaitement choisis mais tout le reste est différent : le niveau de langage, la palette du vocabulaire utilisé, la musicalité. Pourtant difficile de nier que l’auteure trouve elle aussi les mots justes dans chacune de ces phrases. « Connard », « Dégage », « Tocards » : on est ici dans un registre familier ou vulgaire pour décrire une réalité familière ou vulgaire. Les images sont frappantes et s’enchaînent à un rythme qui rappelle celui d’une soirée en boîte.

Cela réclame que l’auteur ait un vocabulaire étendu à sa disposition

Impossible d’imaginer que Proust se mette à écrire comme Despentes, et inversement : chacun suit l’approche la plus adaptée pour son propos. C’est peut-être bien le premier enseignement qu’il faut tirer de tout ça : le mot juste, c’est le mot adapté. Adapté à quoi ? À tout. Ha ! Voilà un merveilleux conseil qui n’éclaire rien du tout, merci, monsieur le Fictiologue.

D’abord, le mot sera bien choisi s’il parvient à évoquer scrupuleusement ce que l’auteur a en tête, avec précision et exactitude. C’est plus facile à dire qu’à faire, parce que ça réclame que l’auteur ait un vocabulaire étendu à sa disposition, dont il maîtrise toutes les subtilités et toutes les nuances.

Une « conséquence » par exemple, n’est pas un « résultat », un « effet », un « fruit », un « contrecoup », un « retentissement », une « réaction », un « aboutissement. » Chacun de ces mots a des connotations spécifiques, et, afin de parvenir à communiquer ce qu’il souhaite, un auteur sera bien avisé de s’assurer qu’il en comprend les différences.

On le comprend bien : cela signifie qu’un écrivain doit enrichir son vocabulaire. Cela fait partie de sa formation, de la même manière qu’un menuisier devra apprendre toute une série de techniques pour travailler le bois. Pour y arriver, il n’existe pas des milliers de solutions : il faut lire. Et une fois qu’on a lu, il faut encore lire. Et après avoir fait ça, juste pour être sûr de mettre toutes les chances de son côté, on serait bien avisé de terminer avec un peu de lecture.

Un autre moyen d’étoffer son vocabulaire, surtout quand on sèche sur un mot, c’est de se constituer des arbres de vocabulaire. Vous êtes en train de décrire un coucher de soleil ? Créez un diagramme constitué de tous les mots qui se rapportent à cet univers sémantique :

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Attention : avoir davantage de vocabulaire ne signifie pas nécessairement que l’on pratique un vocabulaire plus recherché ou plus obscur. Une fois que l’auteur s’organise pour disposer d’une vaste palette de mots à sa disposition, il lui reste à faire son choix, et il peut choisir la simplicité.

Car le mot juste, c’est aussi le mot adapté à un niveau de lecture, par exemple : il n’y a aucune honte à opter pour un vocabulaire simple et accessible (mais pour y parvenir, il faut être capable de reconnaître quels termes sont compréhensibles par le plus grand nombre). Il est indispensable que les mots soient adaptés au niveau de langage choisi, voire même à un contexte culturel : ainsi, la scène festive esquissée ci-dessus fera appel à des mots bien différents au sein de la haute bourgeoisie ou de la scène hip-hop. Pour trouver le mot juste, il faut donc savoir dans quel genre d’histoire on se situe et comprendre de quelle manière cela modèle le vocabulaire utilisé.

Identifiez et écartez les mots faibles, les clichés, les répétitions

Mais choisir le vocabulaire adapté, ça ne suffit pas. Ou plutôt si, mais en littérature comme en amour, quand on ne fait toujours que ce qui est adapté, on risque de passer à côté des sensations fortes. Il s’ensuit que le mot juste, c’est aussi, parfois, le mot saillant.

Cela ne suffit pas de trouver le terme qui correspond à ce qu’on a en tête, au niveau de langage et aux marqueurs culturels du texte : il faut aussi harponner l’intérêt du lecteur, l’émouvoir, l’interpeller à travers la page. Souvent, cela se fait à travers la destinée des personnages, mais cela peut également se produire par l’entremise d’un seul mot, plus mémorable que les autres. Identifiez et écartez les mots faibles, les clichés, les répétitions, et remplacez-les par des mots qui possèdent une plus grande puissance d’évocation.

Prenons ce passage tiré de La Voie royale d’André Malraux :

La forêt et la chaleur étaient pourtant plus fortes que l’inquiétude : Claude sombrait comme dans une maladie dans cette fermentation où les formes se gonflaient, s’allongeaient, pourrissait hors du monde dans lequel l’homme compte, qui le séparait de lui-même avec la force de l’obscurité. Et partout, les insectes.

Certes, les mots sont ici bien choisis. Mais ils produisent sur le lecteur un effet qui dépasse celui d’un simple choix avisé. « Cette fermentation où les formes se gonflaient », ça ne décrit rien de littéral, mais cela enferme dans des mots une moiteur maladive que tous ceux qui ont approché la jungle connaissent par cœur, et que les autres se mettent à comprendre grâce à ces mots saillants. Même chose pour « la force de l’obscurité », une image implacable qui reste dans la tête du lecteur longtemps après qu’il a quitté ce paragraphe. Le mot saillant est long en bouche : il déploie ses effets sur le long terme dans la tête du lecteur.

Les mots sont des vecteurs d’émotion

Enfin, le mot juste, c’est le mot qui touche. Le mot juste ne l’est pas seulement parce qu’il est bien choisi ou parce qu’il est frappant : il l’est aussi parce qu’il est émouvant. Les mots sont des vecteurs d’émotions, des fleurs que l’on lance au lecteur où des balles qu’on lui tire dessus. Il y a des mots qui comportent en eux une charge d’affection, de tendresse, ou alors de violence, d’effroi. Reconnaître ces résonances et en jouer peut faire la différence entre un auteur qui émeut ses lecteurs et un auteur qui les laisse de marbre.

Décrire une petite fille comme étant « sensible » nous fournit une indication, mais nous laisse à l’extérieur de sa tête. Écrivez qu’elle est « émotive » et vous partagez déjà davantage son état d’esprit. Avec « vulnérable » ou « friable » vous touchez les nerfs des lecteurs.

Pour terminer et mélanger tous ces beaux principes, prenons cette phrase :

Je regardai Clara, dans l’attente d’un sourire.

« Regarder », c’est un choix correct de vocabulaire, mais un auteur consciencieux optera pour un verbe plus précis :

Je scrutai Clara, dans l’attente d’un sourire.

Plutôt que la précision, il peut choisir un mot saillant, déconcertant, qui laisse des traces :

J’évaluai Clara, dans l’attente d’un sourire.

Enfin la dernière option consiste à privilégier l’émotion, pour toucher le lecteur. En l’occurrence en donnant à la phrase une coloration de danger, d’hostilité :

Je fusillai Clara du regard, dans l’attente d’un sourire.

Idéalement, le mot devrait être adapté, saillant et touchant. Si vous n’y arrivez pas à chaque fois, c’est normal. Par contre, plus vous essayez, plus votre style sera riche et distinctif.

⏩ La semaine prochaine: la description

Les enjoliveurs de phrases

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Quand on parle de style, il y a pas de choix « juste » ou « faux » ai-je eu l’aveuglement d’écrire récemment. Et s’il est vrai que personne ne va pouvoir démontrer qu’un style en particulier est supérieur aux autres dans toutes les situations, il n’en reste pas moins que si votre réflexion sur l’approche stylistique de l’écriture en est à ses balbutiements, je ne peux que vous conseiller d’aller droit au but.

Si elle est loin d’être la seule approche qui fonctionne, celle qui consiste à viser le dépouillement constitue un bon point de repère, parce que le minimalisme est toujours plus facile à appréhender que le baroque. J’aurai l’occasion de revenir sur ces deux extrêmes dans un prochain billet. Cette semaine, j’ai l’intention de vous décourager de toutes mes forces de recourir à deux artifices : les adverbes et les accumulations.

La route de l’Enfer est pavée d’adverbes

Les adverbes, c’est le mal. Les adverbes ont été inventés par le Malin pour tenter les auteurs et enliser leur style dans des bourbiers dont jamais il ne parviendront à s’extraire. « La route de l’Enfer est pavée d’adverbes » a écrit Stephen King, qui, n’en doutons pas, connaît par cœur cet itinéraire.

Mais qu’est-ce qu’un adverbe demanderons celles et ceux d’entre nous pour qui les souvenirs de l’école semblent trop lointains ?

L’adverbe est un mot invariable qui précise ou change le sens d’un verbe, d’un adjectif, ou d’un autre adverbe. Bien souvent, il se termine en « –ent », comme le mot « souvent » qui figure dans cette phrase, et qui se trouve par une incroyable coïncidence être un adverbe. Les adverbes précisent les circonstances de lieu, de temps ou de manière dans lesquelles se déroule une action.

Les adverbes sont pareils aux bibelots que votre grand-mère trouve si jolis

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils constituent une tentation mortelle pour bien des écrivains. Les adverbes sont des enjoliveurs de phrases. Plutôt que de se cantonner à s’en servir lorsqu’ils sont nécessaires, de nombreux auteurs les utilisent à tort ou à travers pour décorer leur prose, tels des amateurs de bagnoles qui tunent leur caisse. « Ah », vous dites-vous, « Je vais glisser quelques adverbes par-ci, par-là… Ça va captiver l’attention du lecteur, et il aura l’impression que j’écris super bien… »

Erreur. Il est vrai que les adverbes peuvent servir à gonfler un style, à le siliconer pour lui donner du relief. Mais bien souvent, les adverbes ne servent à rien si ce n’est à encombrer une phrase. Ils sont pareils aux bibelots et aux cadres miniatures que votre grand-mère trouve si jolis et qu’elle dispose partout dans son appartement. En parlant de l’attention du lecteur, pensez également à l’attention négative, celle qui lui donnera envie de reposer le bouquin, une fois confronté à un style qui privilégie l’artifice à la substance. Les adverbes mènent au kitsch.

« Avant de traverser complètement la ruelle étroite, il regarda prudemment à gauche et à droite, puis il courut très rapidement de l’autre côté. »

Est-ce que tout cela est bien nécessaire ? Le verbe « Traverser » implique déjà un passage d’un bord à l’autre, il est donc inutile de rajouter l’adverbe « Complètement. » Toutes les ruelles sont étroites, c’est ce qui les distingue des rues. Comme le principe même de regarder à gauche et à droite avant de traverser constitue une mesure de prudence, l’adverbe « Prudemment » n’a pas davantage sa place. Enfin, courir, c’est aller vite, dès lors ajouter « rapidement », ou pire « très rapidement » constitue un pléonasme. Dès lors, n’est-il pas préférable d’écrire :

« Avant de traverser la ruelle, il regarda à gauche et à droite, puis il courut de l’autre côté. »

La plupart du temps, une phrase sans ornement est plus efficace. Et si vous avez du mal à vous en convaincre, dites-vous que dans un roman, toutes les phrases ne sont pas destinées à attirer l’attention sur elles : certaines n’ont qu’une fonction formelle et ont tout à gagner à rester aussi simples que possible.

Mais même si vous souhaitez tout de même embellir votre style, il existe de meilleures options que les adverbes pour y parvenir. « Les adverbes sont les outils de l’écrivain paresseux » a écrit Mark Twain. À la place d’y recourir, mieux vaut trouver un mot au sens plus précis : le vocabulaire est votre allié et le temps passé à trouver le mot juste n’est jamais gâché. Partant de ce principe, voici ce que peut devenir notre phrase de référence :

« Avant de franchir la ruelle, il la scruta puis fonça. »

En trouvant des verbes plus adaptés, la phrase se retrouve à la fois plus courte et plus élégante. Traquez donc sans relâche les adverbes lors de la phase d’écriture, et pourchassez les survivants lors de la relecture afin que votre style gagne en efficacité.

En particulier, renoncez aux adverbes qui ne sont que des amplificateurs de sens, comme « Très », « Beaucoup », « Particulièrement », voire même « Bigrement » ou « Fichtrement » pour les plus aventureux. Plutôt qu’écrire « Très beau », préférez « Magnifique. » Plutôt que « Il avait très peur », écrivez « Il était terrifié », « Il était épouvanté », « Il était en proie à la panique. » Vous pouvez également opter pour une métaphore, c’est à cela qu’elles servent, comme nous avons déjà eu l’occasion de nous en apercevoir.

Attention tout de même, avant de sortir les fourches et les torches et de nous lancer tous ensemble dans une purge vengeresse anti-adverbes, il faut tout de même préciser que parfois, certains adverbes sont à leur place et ne méritent pas d’être écartés.

Dans quelles conditions un adverbe devient-il recommandable ? Quand il est indispensable. Voici quelques exemples de phrases où le sens recherché ne saurait se passer d’un adverbe : « J’ai choisi la voiture vert clair » : ici, il n’y a que l’adverbe pour distinguer le véhicule choisi d’une éventuelle voiture vert foncé. « Le Parlement a voté la nouvelle loi récemment » : tout l’objet de la phrase est de communiquer quand la loi a été adoptée, l’adverbe est donc à sa place.

Trouver une seule image forte est plus efficace qu’opter pour deux images en concurrence l’une avec l’autre

En-dehors des adverbes et avant de conclure, j’attire votre attention sur un autre tic de romancier qui présente les mêmes tristes symptômes. Bien moins connus et donc moins redoutés que les adverbes, ce que j’ai choisi d’appeler les accumulations, ce sont les cas de figure où un auteur accumule plusieurs qualificatifs pour décrire une situation, une action, un personnage, là où un seul mot aurait largement fait l’affaire.

« La soirée était interminable et pénible, et ma fille, nerveuse et impatiente, se comportait avec une effronterie et un agacement croissants. »

On s’en aperçoit dans cet exemple : les accumulations sont des enjoliveurs au même titre que les adverbes, en cela qu’ils donnent l’impression d’augmenter la substance de la phrase alors qu’ils ne font que la rallonger et l’alourdir. Trouver une seule image forte est plus efficace qu’opter pour deux images en concurrence l’une avec l’autre, donc décidez-vous, et comme avec les adverbes, trouvez le mot juste :

« La soirée était interminable et ma fille, impatiente, se comportait avec une effronterie croissante. »

Pourquoi certains auteurs (dont je fais partie) ont tendance à utiliser deux qualificatifs là où un seul est suffisant ? Pour remplumer leur style, certes, mais également parce que leurs priorités ne sont pas à la bonne place. Bien souvent, un auteur débutant qui décrit une scène partira d’une image, d’une impression qu’il a en tête et qu’il va chercher à retranscrire en mots le plus fidèlement possible. Ainsi, dans notre exemple, l’auteur se sera imaginé une soirée à la fois « interminable » et « pénible » et il aura de la peine à renoncer à un de ces deux termes, de peur de s’écarter de l’idée qu’il cherche à communiquer.

En réalité, il ferait mieux de moins penser à lui et de davantage penser à ses lecteurs, eux qui ignorent tout de ce qui se passe dans la tête de l’écrivain et ne se soucient que de ce qui se retrouve sur la page. Eux s’en fichent, qu’il vous faille deux mots pour coller au plus près du concept que vous aviez en tête à la base. Dans presque tous les cas, retenez un seul de ces mots, laissez-le exister pour lui-même et vous verrez qu’à lui seul, il aura bien plus de puissance évocatrice que ce que vous aviez prévu à la base.

Plutôt qu’écrire « Une tempête de sable gigantesque et meurtrière », préférez « Une tempête de sable meurtrière » et laissez cette notion de meurtre mariner dans le cerveau de celles et ceux qui vous lisent, sans l’embarrasser d’ornements superflus. En chemin, vous vous éloignerez peut-être un peu de ce que vous aviez en tête, mais vous aurez touché le lecteur, et c’est bien plus important.

⏩ La semaine prochaine: montrer plutôt que raconter

Le style

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Qu’est-ce que le style ?

La question est centrale et pourtant insaisissable. Qu’est-ce que le style en littérature ? Le style, vous savez, c’est cette notion agaçante dont tout le monde a une notion intuitive mais que personne n’arrive à définir. Cette semaine et dans les prochains billets, je vous propose de l’explorer un peu.

Parce qu’en réalité, trouver une définition satisfaisante du style, ça n’est pas si compliqué que ça : c’est l’application pratique de celle-ci qui peut être délicate. En deux mots, le style d’un écrivain, c’est la somme des éléments qui rendent son écriture unique et la distinguent de toutes les autres. Et le même principe s’applique également au roman, qui peut avoir un style distinct des autres écrits de son auteur.

Le style, en d’autres termes, c’est la personnalité d’une œuvre.

Réfléchissez un instant à ce qui constitue la personnalité d’un individu : certaines personnes sont bavardes ou taciturnes, ambitieuses ou modestes, traditionnelles ou iconoclastes, sincères ou manipulatrices, directes ou insaisissables. Il existe d’innombrables critères qui se conjuguent pour forger l’impression que va laisser une personne sur autrui et en faire quelqu’un d’unique. Le style, en littérature, c’est la même chose : l’accumulation de tous les aspects d’une œuvre qui contribuent à lui donner une personnalité.

Le style va se loger partout dans une œuvre romanesque

Pour le dire autrement : si vous faites l’addition de toutes les décisions esthétiques qui contribuent à la rédaction d’un roman, cette somme constitue le style de l’ouvrage. Et si vous faites la moyenne de toutes les décisions esthétiques prises par un auteur au cours de sa carrière, le résultat, c’est son style.

Le style va se loger partout dans une œuvre romanesque. Chacun des éléments que j’ai décrit jusqu’ici dans une perspective structurelle existe également dans une perspective stylistique.

Prenons une œuvre au hasard, et considérons les milliers de choix qui la constituent : comment l’action est-elle découpée en chapitres ? Les paragraphes sont-ils longs ou courts ? Et les phrases ? Quel type de vocabulaire l’auteur utilise-t-il ? Joue-t-il avec la grammaire, la ponctuation, la syntaxe ? Toutes ces options peuvent obéir à des contraintes pratiques comme celles de la construction narrative, mais elles sont aussi des éléments constitutifs du style. Il peut s’agir, de la part de l’auteur, d’une volonté délibérée d’émouvoir ou d’influencer le lecteur, mais même les décisions inconscientes finissent par contribuer au style.

Il existe différents niveaux de vocabulaire

Le choix des mots est un des principaux éléments constitutifs du style, ou en tout cas un des plus visibles. Il existe différents niveaux de vocabulaire, et un auteur serait bien inspiré de prendre la décision de se situer dans l’un d’eux : son langage peut être sophistiqué, ampoulé, académique, direct, familier, relâché, ou toute autre option entre deux. Il peut même combiner plusieurs niveaux de langage, pour autant que cela ait du sens, en optant par exemple pour un langage familier dans les dialogues et un style lyrique dans les descriptions.

Au-delà du niveau de langage, le vocabulaire offre d’autres choix à un écrivain : certains ont un goût prononcé pour les archaïsmes, d’autres laissent volontiers des néologismes sortir de leur plume (parfois ils inventent eux-mêmes des mots, ou jouent avec leur orthographe). Certains évitent les répétitions comme la peste, d’autres les tolèrent ou les recherchent. Pour certains, la musicalité du langage, les allitérations, les associations de sons n’ont pas d’importance, d’autres ne jurent que par elles.

Le principe à garder à l’esprit, c’est que dans un texte narratif comme un roman, le vocabulaire peut vite constituer un obstacle entre l’auteur et le lecteur. Beaucoup de gens sont rebutés par un niveau de langage trop lâche, ou n’apprécient pas de devoir sortir leur dictionnaire toutes les deux pages pour comprendre ce qui se passe. Souvent, faire simple est la meilleure option, ou en tout cas celle qui édifie le moins grand nombre de barrières à la lecture.

La voix de l’auteur, c’est ce qui transparaît de sa personnalité dans son écriture

Le style va également se loger dans la manière dont les phrases sont composées : certains auteurs ne jurent que par les très longues phrases, proustiennes et interminables, alors que d’autres alignent les fragments de phrases courts et abrupts. Pour certains, il est impératif qu’une phrase comporte un sujet, un verbe et un complément, alors que d’autres entretiennent avec la grammaire une relation plus ludique. Ces possibilités, bien que moins visibles que le choix de vocabulaire, vont avoir un impact déterminant sur la manière dont un texte sera reçu par le lecteur.

Une notion plus difficile à cerner lorsque l’on parle de style littéraire, c’est celle de la voix. La voix de l’auteur, c’est ce qui transparaît de sa personnalité dans son écriture : le ton, la signature émotionnelle du texte qu’il produit. La voix d’un auteur peut être impersonnelle ou bavarde, charmante ou pince-sans-rire, affirmative ou réflective, objective ou passionnée, sérieuse ou drôle. Ainsi, on n’aura aucune peine à distinguer la voix grave et grandiloquente d’un Victor Hugo avec la voix mélancolique et sarcastique d’un Boris Vian, pour citer ces deux exemples.

Pour un auteur, développer sa propre voix est généralement un processus naturel. Bien sûr, le style va muter en fonction des projets : il ne sera pas le même si un auteur signe une comédie ou s’il s’attaque à un roman policier. Toutefois, à force d’écrire, des constantes finissent par émerger, des habitudes, bonnes ou mauvaises, qui trahissent la nature profonde d’un écrivain et qui transparaissent en filigrane dans ses œuvres : la voix, c’est ça.

Vous pouvez faciliter l’émergence de votre propre voix en vous donnant la liberté d’écrire les choses à votre manière. Vous ne parlez pas exactement comme les autres, pourquoi écririez-vous comme tout le monde ? Explorez vos limites, cherchez la manière de vous exprimer qui vous corresponde le mieux, et votre voix finira par émerger d’elle-même.

Le style est une rencontre

Si la voix d’un auteur finit par devenir son identité, sa marque de fabrique, cela ne l’empêche pas d’explorer une infinité de styles. À ce sujet, il est important de se remémorer deux principes fondamentaux.

Le premier, c’est que le style est une affaire de choix esthétique, plongée profondément dans la subjectivité. Quand on parle de style, il y a pas de choix « juste » ou « faux », même s’il peut y avoir des choix plus ou moins efficaces. Ce qui nous mène au second principe : le style est une rencontre. Il s’agit de trouver le bon style pour la bonne œuvre pour le bon public. Votre approche est adaptée à ce que vous voulez écrire, mais elle rebute vos lecteurs : c’est qu’il y a sans doute quelque chose à corriger. Votre manière d’écrire séduit vos lecteurs mais vous fait passer à côté de votre sujet : cela va vous placer face à un dilemme moral entre votre amour de la littérature et votre goût pour le succès, j’imagine, mais quoi qu’il en soit il ne s’agit pas d’une situation idéale, vous en conviendrez.