Apprends à écrire

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On y est. Nous y voilà. C’est le centième article posté sur ce blog, en-dehors des critiques, des interviews et d’autres billets secondaires, et donc il est plus que temps pour moi, en ce lieu consacré à l’écriture, de me mettre à vous apprendre à écrire.

Je vous taquine. Bien sûr, vous savez déjà écrire. Pour certains d’entre vous, vous savez à peu près, comme moi, avec de grosses lacunes à combler et une belle marge de progression. D’autres s’en sortent bien mieux, que ce soit grâce à leur travail ou à leur talent, et d’autres encore sont des surdoués qui savent tous et ont tous les talents – que faites-vous sur ce blog, au fait ?

En réalité, j’aurais dû intituler ce billet « Apprends à apprendre à écrire. » Parce que oui, en littérature, comme dans toutes les autres formes d’expression artistique, il y a toujours des choses à perfectionner, des techniques à découvrir, des compétences à parfaire. Apprendre est un processus qui ne cesse qu’avec la mort. Vous souhaitez être auteur, pourquoi ne pas avoir l’ambition de devenir le meilleur auteur que vous puissiez être ?

Certains auteurs, qui ne manquent pas une occasion de défendre leur point de vue sur les réseaux, ne souscrivent pas à ce point de vue. Pour eux, la littérature est quelque chose de si personnel qu’elle échappe à tout jugement de valeur. Ils estiment que chacun doit être libre d’écrire ce qu’il veut et comme il veut, qu’il n’existe aucune règle à suivre, et que toute tentative de corriger, de conseiller un auteur, ou simplement d’émettre un point de vue est une violation de sa créativité personnelle, accueillie dès lors avec hostilité.

Selon moi, ceux qui pensent cela ont à la fois raison et tort.

Ils ont raison parce que oui, chaque personne qui écrit procède comme elle veut, choisit les mots qu’elle veut, traite les thèmes qu’elle veut et met en scène les thèmes qu’elle veut pour raconter les histoires qu’elle veut, auxquelles elle donne la structure qu’elle veut. En littérature, il n’y a pas de lois, il n’y a pas de crime, et si le but poursuivi se limite au simple plaisir d’écrire, pour son épanouissement personnel, sans chercher la satisfaction des lecteurs, personne n’a quoi que ce soit à y redire. Quand mes enfants prennent place devant le clavier d’un piano et frappent les touches au hasard, juste pour éprouver la satisfaction de faire naître des sons, je ne les gronde pas sous prétexte qu’ils ne connaissent rien au solfège.

Par contre, ce qu’ils produisent n’est pas de la musique, et ce que produirait un auteur qui écrirait n’importe comment, sans rime ni raison, ne serait pas de la littérature.

Quand Ornette Coleman a inventé le free jazz, il a commencé par prendre le temps d’étudier attentivement la théorie musicale et l’harmonie. Au final, il a fait naître un type de musique que les non-initiés auront peut-être du mal à distinguer des tâtonnements aléatoires de mes enfants, mais pour y parvenir, Coleman a dû oublier une quantité considérable de techniques et d’informations sur la musique, dans le but de s’en affranchir et de créer quelque chose de nouveau, délibérément. La liberté, mais en pleine connaissance des lois de la musique.

Un peu de la même manière, Jackson Pollock a commencé par étudier de manière très formelle la peinture murale, la sculpture et les arts folkloriques amérindiens avant de mettre sur pied, en pleine conscience, une peinture expressionniste basée sur des jets de peinture sur la toile, qui semblent aléatoire. Comme Ornette Coleman, Pollock savait exactement ce qu’il faisait, quelles règles il avait l’intention de respecter, et quelles autres il souhaitait oublier.

On le voit bien à la lumière de ces exemples : ce n’est pas un hasard si le mot « art » vient du latin « ars », qui signifie « habileté, connaissance technique. » L’art, ça n’est pas seulement faire tout ce qui nous passe par la tête. C’est s’appuyer sur le travail de celles et ceux qui nous ont précédé pour raffiner son expression, la perfectionner, lui donner la meilleure forme possible. La littérature ne fait pas exception.

Si vous écrivez, vous êtes dans la même situation que moi : des dizaines de milliers d’auteurs sont meilleurs que vous. La probabilité que vous soyez un prodige, dont l’œuvre est une germination spontanée, inégalée et imperfectible, est très proche de zéro. Dans le passé, des génies en ont oublié plus sur la littérature en un mois que vous n’en apprendrez pendant toute votre vie. Pourquoi ne pas se hisser sur les épaules de ces géants pour, grâce à eux, voir un peu plus loin ?

Oui, l’humilité, c’est aussi, parfois, une qualité qui peut aider un auteur.

Jetez donc un œil attentif aux différents conseils que l’on peut trouver au sujet de la littérature. Pour l’essentiel, ils se recoupent assez souvent. Apprenez à charpenter une intrigue, ce que c’est qu’un personnage, à quoi sert un thème, comment se débrouiller avec l’exposition. Prenez connaissance de quelques principes célèbres de l’écriture, comme « Montrer plutôt que raconter », « Tue tes chouchous » ou encore le fameux « Fusil de Tchekhov. » Jetez un coup d’œil à ma liste d’articles : j’ai abordé la plupart de ces sujets. D’autres que moi en ont parlé et en parlent encore, mieux ou différemment.

Ces principes, ces techniques, existent parce qu’ils fonctionnent. Ils ont été mis à l’épreuve par des milliers de romanciers, dans des milliers de romans, et ont donné de bons résultats. Comme le contrepoint ou la théorie des couleurs, dans d’autres arts, elles constituent des bases solides sur lesquelles vous pouvez asseoir votre créativité et en libérer tout le potentiel.

Toutes ces règles, prenez en connaissance, apprivoisez-les, essayez-les, tordez-les, ignorez-les si vous le devez. Il ne s’agit pas des commandes d’un langage informatique : ce sont des suggestions, des sentiers tracés dans la jungle de la créativité, qui permettent de se repérer et de tracer son propre chemin. D’autres cultures, d’autres époques, avaient une esthétique différente et avaient foi en d’autres règles, et même les créateurs d’aujourd’hui s’autorisent à tordre le cou aux vaches sacrées, au besoin : les mythes antiques n’ont ni descriptions, ni dialogues ; les contes n’ont rien qu’on puisse réellement identifier comme des personnages ; il existe apparemment des feuilletons chinois comme « Doupo Cangqiong » dans lesquels chaque personnage est partie prenante dans quatre ou cinq intrigues différentes, ce qui paraît un peu confus à nos yeux d’occidentaux ; lorsque le scénariste Russel T. Davies a repris la série britannique « Doctor Who », il a délibérément piétiné la règle du « fusil de Tchekhov » à plusieurs reprises, sortant des révélations de son chapeau, parce qu’il estimait que parfois, la surprise doit l’emporter sur la construction dramatique.

Bref, les lois de la littérature sont davantage un genre de lignes de conduite que de véritables règles. Mais elles ne sont pas arbitraires pour autant et ne sortent pas de nulle part. S’astreindre à les suivre, c’est bien souvent un moyen de repérer les failles d’un texte et de parvenir à les combler, bref, de mieux écrire, et de satisfaire encore plus les lecteurs.

Si vous avez l’ambition d’ignorer une de ces règles, de la trahir ou de la modifier, ne le faites pas par ignorance, mais en toute connaissance de cause, en anticipant ce que cette décision aura comme conséquences sur votre texte, afin de produire l’effet que vous désirez. Oui, on peut très bien rédiger une histoire sans personnages, sans dialogue, sans structure, sans thème, ou tout est raconté et où l’action est constamment interrompue pour laisser la place à de l’exposition, mais il faut le faire délibérément. Et si votre texte ne fonctionne pas, s’il est bancal, s’il est incompréhensible ou déplaît aux lecteurs, reprenez-le et demandez-vous si certaines des lois que vous avez choisi de briser n’étaient pas, finalement, nécessaires.

⏩ La semaine prochaine: Apprends à accepter la critique

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Éléments de décor : les animaux

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Même s’il a tendance à l’oublier, l’humain fait partie d’un écosystème, et il occupe une place dans la chaîne alimentaire. Toute la civilisation dont il s’est entouré permet de se dérober aux prises de conscience les plus cruelles dans ce domaine, mais il s’agit tout de même d’une réalité. L’être humain est, avant d’être toutes sortes d’autres choses, un animal. Et donc naturellement, c’est ainsi que se sont établies ses toutes premières relations avec les autres animaux, ce qui reste d’actualité dans certains cas : certains sont des proies pour l’homme, qu’il chasse, tue et consomme ; d’autres sont des prédateurs, dont il tente de se préserver autant que faire se peut.

Mais comme nous sommes des animaux pleins de ressources, afin d’avoir des protéines dans avoir à sortir son arc et ses flèches avant chaque repas, nous avons inventé la domestication. L’humanité a enfermé des animaux dans des enclos pour pouvoir bénéficier de leur lait, leurs œufs, leur fourrure et leur viande. Elle les a sélectionnés, orientant l’évolution de l’espèce pour privilégier les traits qui avaient sa préférence : productivité, docilité. Bref, nous avons modifié la nature pour qu’elle soit plus accueillante pour nous (et moins accueillante pour les autres espèces).

Et comme décidément, l’humanité ne se console pas d’être la seule espèce douée de raison dans l’univers connu, elle est partie en quête d’alliés, de compagnons pour partager sa route. Et elle a inventé les animaux de compagnie : les chats, les chiens, les cochons d’Inde, les poissons rouges et toutes sortes d’autres bêtes que nous avons invitées à vivre dans nos foyers, construisant avec eux des relations complexes basées autant sur la domination que sur l’affection.

Les animaux croisent notre route depuis toujours, et font partie des rencontres les plus marquantes de l’histoire de l’humanité, ce qui fait qu’ils alimentent notre imaginaire, sous toutes ses formes, depuis la nuit des temps. Certaines civilisations ont adoré les animaux comme des divinités, donnant à leurs dieux des traits de bêtes ou traitant certaines espèces comme sacrées ; d’autres ont au contraire sacrifié des animaux dans le cadre de rites religieux. Les animaux peuplent toute nos représentations, notre symbolique, notre langage.

Nous nous y comparons constamment. Ils inspirent nos créations artistiques, fascinent nos scientifiques, alimentent nos peurs ancestrales. Toujours, nous cherchons à voir en eux un autre nous-mêmes, ou une extension de nous-mêmes, qualifiant toute une espèce de « meilleure amie de l’homme », tandis que d’autres, dangereuses, ne nous apparaissent que sous les habits de la peur. Notre langage abonde de comparaisons animalières : « Fier comme un coq », « Détaler comme un lièvre », « Muet comme une carpe », « Fort comme un bœuf. » D’ailleurs nos héros, de Zorro à Batman en passant par Sun Wukong, se voient prêter des qualités propres aux bêtes.

À l’inverse, du lapin blanc d’« Alice aux Pays des Merveilles » à Mickey Mouse, sans oublier Gregor Samsa, transformé en un monstrueux insecte dans « La Métamorphose » de Franz Kafka, on utilise des animaux anthropomorphisés pour figurer les traits les plus fondamentaux de l’humanité. Et puis, autre piste, certains romanciers font le pari de représenter le monde animal comme un univers sauvage, hostile, dans lequel la civilisation n’a pas sa place. C’est le cas par exemple de « L’appel de la forêt » de Jack London.

De nos jours, certains cherchent à redéfinir tout le contrat informel qui nous lie au monde animal. Le mouvement végan, pour ne citer que lui, repense toutes nos relations avec les animaux sous l’angle de la domination, et cherche à éliminer cette dernière. Ce faisant, il cherche à rompre avec la cruauté dont s’est rendue coupable l’homme face aux animaux pendant des siècles, pour la remplacer par une forme d’éthique et de respect – deux notions qui, paradoxalement, sont de pures inventions humaines, très éloignées des instincts naturels.

Les animaux et le décor

La littérature permet d’examiner le statut des animaux au sein de la société, et de partir de ce constat pour en tirer des enseignements sur l’humanité de celle-ci. Que penser d’une civilisation qui maltraite les animaux, qui se fiche de leur sort, qui les exploite ? À l’inverse, quels enseignements pourrait-on tirer d’une culture qui donne aux animaux le même statut que les êtres humains ?

Ces questions, un auteur peut les placer au cœur du décor de son roman, ce qui lui permet de les explorer : l’histoire se situe-t-elle dans une culture, à une époque où les animaux sont adorés par la population ? Sont-ils respectés, exploités, craints ? Est-ce un peu de tout ça à la fois ? Même si ce n’est pas le thème central de votre roman, vous pencher sur ces questions peut donner des résultats immédiats, et vous aider à construire votre univers de manière efficace : le lecteur se méfiera immédiatement de l’Empire qui maltraite les chevaux et respectera instinctivement celui qui les traite convenablement, par exemple.

Au-delà de ces questions, un écrivain qui souhaite mettre sous la loupe les thèmes propres aux animaux pourra s’intéresser à tous les lieux qui servent d’interface entre le monde animal et le monde des humains. C’est là que vont se jouer les interactions entre ces deux univers qui se côtoient sans toujours se comprendre. Cela peut concerner des institutions connotées positivement, comme une station ornithologique ou le cabinet d’un vétérinaire ; à l’inverse, on peut également choisir de situer une partie de l’action du livre dans un élevage, une boucherie, ou un laboratoire qui pratique l’expérimentation animale ; et puis entre les deux, il y a des lieux qui jouent un rôle plus ambigu : le jardin zoologique ou le parc à safari, par exemple. Bien sûr, une autre possibilité est de plonger un personnage humain dans un milieu sauvage hostile : jungle, savane, banquise, et de voir comment il se comporte avec ses hôtes du monde animal.

Et puis certains événements se prêtent bien à un traitement littéraire. « Moby Dick », d’Hermann Melville, se situe en plein cœur de la grande époque de la chasse à la baleine, devenue aujourd’hui un peu moins intensive. Il y a d’autres événements qui pourraient faire l’objet d’un roman, ou inspirer, par détournement, une histoire intéressante. En 1932, l’armée australienne a déclaré la guerre aux émeus, qui ravageaient les récoltes : plus de 2’500 oiseaux sont morts, jusqu’au moment où les militaires ont fini par battre en retraite. Et que penser des marins qui ont dégusté les dodos jusqu’à l’extinction ?

Les animaux et le thème

Il y a deux grands thèmes littéraires liés aux animaux, qui se répondent et qui peuvent être traités seuls ou en parallèle. Le premier, c’est ce qu’on va appeler le thème de l’humanité. En deux mots : comment traitons-nous les animaux, et qu’est-ce que cela nous enseigne au sujet de nos valeurs, de notre empathie, de notre cruauté ?

L’animal, est, après tout, habitant de la Terre au même titre que l’homme. Certains d’entre eux, les mammifères en particulier, sont capables de communiquer avec nous, de partager certaines de nos joies et de nos peines, et d’atténuer un peu notre solitude existentielle. La cruauté qu’on fait subir aux animaux, ou le cynisme dont on témoigne vis-à-vis des mauvais traitements dont, par notre passivité, on se rend complices, forment des échos de notre manque de considération pour toutes les formes de vie, y compris humaines. C’est pour cela qu’existe la maxime « Qui n’aime pas les bêtes n’aime pas les gens. »

Cela dit, tous les cas de figure existent, et un individu peut sincèrement se préoccuper du sort de ses semblables, mais ne manifester que peu de préoccupation pour le traitement des animaux ; à l’inverse, chez certains, l’amour des animaux n’est qu’un paravent bien commode pour dissimuler leur misanthropie. Tout cela peut être mis en scène et souligné par un traitement romanesque.

Autre piste à explorer: un auteur peut être intéressé à traiter le thème de l’animalité. Quelle est notre part animale ? À quel point suit-on nos instincts et à quel point devrions-nous les suivre ? Comment trouver sa juste place entre l’animalité, sincère, libre et naturelle mais amorale et parfois cruelle, et la civilisation, confortable, riche et ordonnée mais rigide et parfois impitoyable ? Ces thèmes sont au cœur de nombreux romans de genre : pour ne citer qu’eux, ceux qui traitent du mythe du loup-garou ou d’autres histoires similaires.

Les animaux et l’intrigue

Il est possible d’utiliser certains aspects des cycles naturels de la vie d’un animal pour structurer l’intrigue d’un roman, ou en tout cas pour exprimer le passage du temps. Un exemple particulièrement parlant se trouve dans le film « Alien » de Ridley Scott, dont une bonne partie de la construction dramatique est liée au cycle de reproduction tortueux du prédateur.

Sans aller aussi loin, on peut opter pour des animaux aux cycles plus simples : l’auteur d’un roman pastoral dont l’action aurait lieu dans un élevage de montagne pourrait choisir d’utiliser ces moments-clés que sont la montée à l’alpage des vaches et la désalpe pour en faire des moments charnière de la construction de l’histoire. Les cycles de vie et les métamorphoses du papillon peuvent aussi jouer un rôle similaire, un rôle qui peut être doublé d’une fonction métaphorique propre à enrichir un récit.

Un roman pourrait aussi faire le choix de suivre un animal de sa naissance à sa mort, et d’évoquer les humains qui sont en contact avec lui. L’interaction entre l’humain et l’animal peut également constituer toute la trame d’un livre, qui raconterait, par exemple, une partie de chasse du début jusqu’à la fin.

Les animaux et les personnages

Au fond, c’est un peu comme le décor : montrez-moi comment vos personnages se comportent avec des animaux et je vous dirai qui ils sont.

Certains d’entre eux sont intéressés au monde animal, cherchent à entrer en communication avec les bêtes et à mieux les connaître. D’autres ont un intérêt, une inclination naturelle pour ce genre de chose, mais n’ont, pour diverses raisons, pas de grandes connaissances dans ce domaine, à l’image de quelqu’un qui se sent à l’aise en présence de chevaux mais n’est jamais monté en selle. Il y a des personnages, par exemple ceux qui ont vécu en ville toute leur vie, qui se sentent mal à l’aise en présence d’animaux, quand ça ne tourne pas carrément à la phobie. Et puis il y a ceux qui ne s’y intéressent pas du tout, voire qui les détestent.

Donner un animal de compagnie à un personnage peut être une bonne idée. Ce n’est pas un hasard si toutes les princesses Disney ont un petit compagnon à poil ou à plume qui partage leurs aventures : cela leur donne quelqu’un à qui parler, même s’il ne peut pas répondre, et cela permet de transformer leurs monologues en dialogues, ce qui peut être précieux. Attention de ne pas trop en faire : si chacun des personnages de votre roman a un animal familier, cela double effectivement le nombre de noms dont le lecteur doit se rappeler, sans nécessairement ajouter grand-chose à votre narratif.

Variantes autour des animaux

Ils sont très rares, les romans de fantasy ou de science-fiction qui n’inventent pas une espèce animale ou deux. Certaines sont très originales, présentant par exemple un mode de reproduction, une manière de se nourrir ou des défenses naturelles qui n’existent pas dans notre monde. Cela dit, en règle générale, ces variantes autour des animaux partent d’un schéma classique de notre Terre et l’accentue, que ce soit le prédateur alpha (les dragons, les vers des sable de « Dune »), les bestioles venimeuses, les parasites, les fidèles compagnons, les montures, etc…

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – l’école

Éléments de décor: la mode

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Comment se présente-t-on au monde ? La question de savoir quels vêtements les personnages d’un roman portent, à quoi ressemblent leurs cheveux, leurs ongles, leurs chaussures, leurs bijoux, leurs tatouages, leurs accessoires, peut sembler futile, mais pourtant elle agit comme un révélateur des réalités les plus diverses. Un romancier habile peut s’appuyer sur ces éléments esthétiques pour braquer les projecteurs sur l’un ou l’autre aspect de son univers de fiction et en proposer une illustration.

On s’habille d’abord pour des raisons pratiques : notre espèce n’est pas naturellement bien protégée contre le froid et les autres tourments de la nature, porter des vêtements est donc une nécessité. Il en va de même pour tous les autres éléments que j’inclus ici dans ce grand ensemble que j’appelle « la mode » : on soigne ses ongles et ses cheveux pour des raisons élémentaires d’hygiène, on porte des chaussures pour pouvoir se déplacer plus rapidement et confortablement sur un terrain difficile, etc…

Mais comme les vêtements nous accompagnent tout au long de notre vie, ils sont rapidement devenus autre chose : un vecteur d’expression, qui peut signifier toutes sortes de choses différentes. Une des premières manières d’utiliser l’apparence pour communiquer quelque chose a sans doute eu trait au statut : ceux qui ont les moyens portent de beaux habits, ceux qui n’ont pas grand-chose se vêtissent comme ils le peuvent. La mode devient donc un marqueur de classe.

La mode, c’est aussi une donnée ethnique. On s’habille, on se coiffe d’une certaine manière pour montrer que l’on s’inscrit dans une société bien particulière, avec des traditions socio-culturelles et artistiques qui lui sont propres. On peut même porter des vêtements spécifiques pour certaines fêtes ou célébrations propres à notre culture. Les habits de fête ne sont pas les mêmes en Bavière qu’au Japon, par exemple.

Alors qu’on pourrait avoir l’impression que la mode correspond à une forme d’expression très libre, on se rend compte qu’elle est très codifiée : le monde professionnel, par exemple, fixe des règles, écrites ou non, qui dictent de quelle manière on peut se présenter ou non. Dans certains métiers, on porte un uniforme, dans d’autres, les schémas sont tellement spécifiques que cela revient également à en porter un, la couleur de la cravate restant le dernier refuge de l’expression individuelle. Ces règles, chacun peut les accepter, les refuser et en subir les conséquences, ou tenter de les subvertir subtilement chaque fois qu’il le peut. Un veston couleur saumon ou une fleur à la boutonnière peuvent être des actes de douce rébellion.

Même dans notre vie privée, nous acceptons de nous plier à des règles vestimentaires parfois très strictes. En quête de leur individualité, certaines personnes finissent paradoxalement par porter l’uniforme du groupe auquel ils s’identifient : gothiques, rappeurs, BCBG, métalleux. Pour exprimer son vrai soi, on finit par ressembler à tout le monde. Même l’expression de l’excentricité est codifiée, et ceux qui s’éloignent de tous les schémas peuvent s’attendre à être montrés du doigt. On n’aime pas trop les clous qui dépassent.

On ne s’habille pas de la même manière à toute heure de la journée, en toute occasion. Rester chez soi en survêtement pour regarder la télé, c’est acceptable, mais quand on sort, on fait en général un effort supplémentaire. La mode peut même être un instrument de séduction. Elle peut dissimuler ou dévoiler, cacher ou mettre en valeur le corps de celui ou celle qui en fait usage, en fonction de son audace et des circonstances.

Mais il s’agit d’une arme à double tranchant. Car la mode a également un aspect moral, voire moralisateur. C’est le cas pour les femmes en particulier, dont les choix vestimentaires font perpétuellement l’objet de débat : si on juge qu’elles se dévoilent trop, on les traite de femmes légères, si on juge qu’elles n’en dévoilent pas assez, on dira qu’elles sont coincées, une femme qui ne soigne pas son apparence sera jugée « peu féminine » et il existe même des règlements mis en place pour que le femmes, au travail ou à l’école, s’habillent de manière à ne pas déconcentrer les hommes, dont, apparemment, la volonté est si fragile. Toute une tragi-comédie névrotique s’est mise en place autour de la mode féminine, qui mériterait que des romanciers s’y attardent.

Même au-delà de cette dimension, certains choix vont attirer l’hostilité : même s’ils sont de plus en plus populaires, les tatouages révulsent toujours une partie de la population et peuvent coûter cher sur le plan professionnel ; portez un costume vert au théâtre et vous verrez comment vous serez reçus ; dans certaines cultures, s’enduire le visage de peinture noire vous rangera automatiquement aux côtés des nostalgiques de l’esclavage ; dans les années 60, les cheveux mi-longs des Beatles semblaient tellement inconcevables à une partie de la population que la presse était persuadée que les musiciens portaient des perruques. La mode, comme toute expression de l’identité, peut donner naissance à d’invraisemblables réactions de rejet.

La mode et le décor

La mode n’est pas confinée à nos corps, elle ne s’arrête pas à celles et ceux qui la portent. Elle est aussi liée à l’activité du monde. La soie, la laine, les fibres synthétiques, viennent d’endroits précis, sont produites dans des conditions précises et quiconque endosse un vêtement sera, indirectement, responsable, par exemple, de conditions de travail déplorables, de désastres écologiques ou de maltraitance animale. Considéré de cette manière, le vêtement n’est que la manifestation d’un processus et de mécanismes économiques pas toujours reluisants.

La mode, c’est aussi les tout petits milieux de la haute-couture ou du prêt-à-porter, avec leurs créateurs, leurs mannequins-stars, leurs petites mains, leurs fashion weeks, et cette manière d’incarner une avant-garde vestimentaire qui semble de plus en plus coupée des préférences du grand public. Un tel milieu est une aubaine pour un auteur, qui peut y situer d’innombrables histoires.

Au-delà des lieux de production, la mode, c’est aussi des lieux d’achats : magasins de vêtements ou de chaussures, salons de coiffure ou de tatouage, onglerie, etc… Ceux-ci offrent aux romanciers des espaces de socialisation qui permettent à des personnages de se rencontrer, de se trouver des points communs ou des différences, d’échanger des informations. Plutôt que dans un bar, choisissez-donc de situer une scène de rencontre ou d’enquête dans une friperie, un salon de piercing ou dans un barbershop à l’Américaine, haut lieu de socialisation. Cela apportera un peu de diversité.

La mode est également influencée par les époques. Jusqu’aux années 1990, tout le vingtième siècle a été marqué par des changements radicaux de la silhouette féminine et masculine, se modifiant à peu près tous les dix ans. Auparavant, dans l’histoire, les tenues avaient tendance à se modifier de manière spectaculaire à chaque révolution ou changement de régime. C’est comme si un soubresaut dans l’air du temps devait également se voir dans la manière dont les gens choisissent de s’habiller.

Depuis les années 1990, on est entré, selon la thèse de Simon Reynolds, dans l’ère de la rétromanie, une époque qui refuse d’opter pour une esthétique et préfère, dans un élan de nostalgie ou de recyclage postmoderne, considérer que tout ce qui a été à la mode autrefois est perpétuellement à la mode, ce qui donne l’impression que l’époque fait du surplace.

La mode et le thème

Dans la mesure où certaines personnes utilisent leur apparence pour exprimer en public ce qu’elles sont vraiment, la mode offre le potentiel de traiter de manière intéressante le thème de l’identité.

À quel point est-ce que mon apparence peut refléter mon moi intérieur ? Est-ce que l’identité que je proclame et celle que je ressens sont identiques ou différentes ? La vérité existe-t-elle ou n’est-ce qu’une apparence de plus ? Est-ce que l’habit fait le moine, en d’autres termes, est-ce qu’à force d’adopter des vêtements qui ne me correspondent pas, je vais finir par changer, ou au contraire, est-ce que tout cela va mener à une gêne croissante, voire à une crise existentielle ? Quelle est la souffrance d’être habillée comme une femme quand on se sent homme ? Ou de se faire imposer des vêtements occidentaux quand on souhaiterait afficher un autre type d’héritage culturel ? Si je vais mal, est-ce que mon apparence se détériore ? Et si je m’habille mieux, est-ce que je vais aller mieux ? Les questions que cela soulève sont nombreuses et fertiles pour un écrivain.

Extension intéressante de ces réflexions, la mode constitue également un terreau idéal pour le thème du regard. En clair : à quel point mes actions sont-elles influencées par l’opinion que les autres ont de moi ? Quel rôle joue autrui dans la construction de mon identité ?

La question est omniprésente quand on parle de mode et elle mène souvent à des débats dans lesquels il n’est pas facile de trancher (ce qui en fait des ressources précieuses pour les auteurs). Par exemple, de nombreuses femmes clament qu’elles ne se maquillent que pour elles-mêmes, et en aucun cas pour attirer les regards, surtout pas ceux des hommes. Même si elles sont sincères, on sent bien qu’il y a derrière cette décision tout le poids des représentations des rapports hommes-femmes, qui traverse chacun de nous d’une manière qui n’est pas toujours flagrante. L’apparence, après tout, se construit de manière subtile entre ce que je cherche à exprimer et la manière dont tout cela est capté et interprété par autrui.

Et s’il n’y a pas de regard du tout, existe-t-on vraiment ? Le film « La Moustache » d’Emmanuel Carrère met en scène un homme qui décide de se raser la moustache, ce que personne autour de lui ne remarque. Il y a aussi le conte des « Habits neufs de l’Empereur », dans lequel l’apparat du pouvoir modifie le regard et l’objectivité d’une foule, qui, confrontée à l’image de leur souverain dans le plus simple appareil, feint de ne rien remarquer.

À partir de ce thème du regard, un auteur pourra s’intéresser aux jeux de séduction, à l’estime de soi ou encore à la manière dont, rituellement, un changement esthétique peut marquer une rupture avec le passé. À méditer lorsque vos personnages arrivent à un tournant de leur existence.

La mode et l’intrigue

Il y a une histoire que tout le monde connaît dont un élément d’intrigue tourne autour d’un accessoire de mode : c’est « Cendrillon. » Dans le conte, un prince peu physionomiste organise des séances d’essayage auprès de toutes les jeunes filles du royaume, dans l’espoir de retrouver celle qui a égaré une chaussure de vair et qui lui a tapé dans l’œil.

Un détail vestimentaire peut ainsi créer une connexion entre deux êtres. L’un peu avoir flashé sur la tenue d’un autre, ils peuvent avoir échangé par erreur un vêtement, ils peuvent réaliser qu’ils sont habillés exactement pareil. Les possibilités sont nombreuses, et cela peut servir de point de départ à une intrigue.

On peut aussi utiliser la mode comme colonne vertébrale pour toute l’histoire d’un bouquin. Ainsi, comme fil rouge d’un roman, on peut suivre une jeune femme à la poursuite de la robe de mariée idéale, du début jusqu’à la fin de sa recherche, quel que soit la tournure que prendra celle-ci ; toute une histoire peut être inscrite dans les quelques jours que prend la confection d’un costume ou la réparation de chaussures ; on peut aussi suivre la mise en place d’une collection de mode, du premier croquis jusqu’au défilé.

Un mystère peut s’appuyer sur la mode : comment le personnage a-t-il acquis le chapeau qu’il porte au début du roman ? C’est ce qu’il va nous raconter par la suite, dans un long flashback. Et puis on peut suivre un vêtement plutôt qu’un personnage, en racontant, par exemple, comment un pardessus s’est transmis de propriétaire en propriétaire, comment ils l’ont acquis, comment ils s’en sont servis et comment ils l’ont perdu ou donné.

La mode et les personnages

Les liens qui peuvent se tisser entre la mode et les personnages peuvent commencer et s’arrêter par une question élémentaire : à quoi ressemblent les personnages de mon roman ? S’il n’est généralement pas utile, voire pas souhaitable, de les décrire dans les moindres détails, il peut être très intéressant d’avoir une idée générale de leur apparence, et des liens qu’ils entretiennent avec celle-ci.

Sont-ils soignés ou négligés ? Suivent-ils la mode ou non ? Appartiennent-ils à un mouvement qui a ses propres codes vestimentaires ? Sont-ils immuables ou changent-ils de look de manière régulière ? Ont-ils certains vêtements ou d’autres détails (lunettes, coupe de cheveux, chaussures, bijou) qu’ils portent sur eux et qui revêtent à leurs yeux une importance particulière ? Ces santiags que votre protagoniste porte en permanence, symbolisent-elles quelque chose ? Est-ce un cadeau ? L’expression de certaines valeurs ? Ou une simple habitude qui ne signifie rien ? En se posant ces questions, vous pouvez contribuer à définir l’image de vos personnages, mais aussi leur personnalité et leurs valeurs.

Ces choses-là évoluent avec le temps. Même Tintin, peu intéressé par les révolutions vestimentaires, a fini par abandonner ses pantalons de golf pour les troquer contre une paire plus passe-partout. Et vos personnages ? Est-ce que leur rapport à la mode évolue ? Leurs goûts ? La relation qu’ils entretiennent avec leur image, avec le regard d’autrui ? Faites le test : imaginez ce que porte votre protagoniste au début, puis à la fin du roman. Est-ce la même chose ? Y a-t-il du changement ? Et si oui, pourquoi ?

Variantes autour de la mode

Il y a déjà tellement de variantes autour de ce que l’on porte sur soi que ça devrait suffire à la plupart des auteurs… à moins qu’ils souhaitent emmener la mode vers des rivages surnaturels ou extraordinaires. Là, comme toujours, c’est sans limite, et on peut appliquer des idées qui permettent d’accentuer encore les thèmes esquissés ci-dessus.

Pourquoi ne pas écrire une histoire de science-fiction où les vêtements et les cosmétiques peuvent optimiser l’apparence d’un individu, et où plus personne ne serait capable de reconnaître à quoi ressemble un être humain au naturel ? Et si un habit que l’on porte est capable d’influencer notre humeur, sera-t-on capable de s’en passer ? Pourra-t-on encore reconnaître ses véritables émotions ?

La matière première des vêtements peut également donner lieu à toutes sortes de variantes : et si vos habits étaient vivants et devaient être nourris ? Et s’ils pouvaient changer de forme à l’infini ? Et si le cuir à la mode était produit à partir de créatures intelligentes ? Et si nos vêtements étaient en même temps des moyens de transport ? Ou qu’ils étaient comestibles ?

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – les animaux

Éléments de décor: le pouvoir

blog pouvoir copie

Quand j’étais petit, je vivais dans un quartier planté de plusieurs grands immeubles d’habitation, et les enfants avaient l’habitude de se retrouver sur la pelouse pour jouer ensemble. Naturellement, les garçons organisaient des parties de foot, et comme je faisais partie des plus jeunes de la bande, je me retrouvais assigné au rôle de gardien de but, sans pouvoir donner mon avis. Je ne m’y suis pas beaucoup amusé et de là provient sans doute le peu d’intérêt que j’ai pour le sport, aujourd’hui encore.

Cela dit, cette anecdote illustre parfaitement ce que c’est que le pouvoir, le pouvoir politique, au sens où nous allons l’explorer dans ce billet : il s’agit de la capacité d’une personne ou d’un groupe à prendre des décisions qui impliquent une collectivité, ce qui nécessite, pour les réaliser, d’utiliser la force ou la persuasion. Ce que faisaient les grands sur notre terrain de foot improvisé, c’était tout simplement d’organiser les parties, et d’assigner à chacun un rôle spécifique, en s’appuyant sur le statut que leur apportait leur âge et leur force physique. Ce n’est pas très différent de la manière dont une collectivité publique s’organise. Quant à moi, j’étais la minorité opprimée.

D’ailleurs, le pouvoir reste le pouvoir, quelle que soit la forme qu’il prend. Ainsi, les suggestions que vous trouverez dans ce billet sont pensées dans la perspective du pouvoir politique, temporel, qui est déjà un vaste sujet, mais la plupart d’entre elles sont tout aussi valables en ce qui concerne, par exemple, le monde de l’entreprise, l’administration, la hiérarchie religieuse ou académique, ou même la manière dont s’organisent les prises de décision dans un forum sur le web.

Le pouvoir, c’est un sujet littéraire par excellence. Déjà, parce qu’il concerne l’action, collective en l’occurrence, ainsi que le changement, deux éléments qu’on retrouve au cœur de la plupart des histoires. Exercer le pouvoir, c’est changer le monde qui nous entoure et vivre avec les conséquences, et rien qu’en déroulant cet énoncé, on réalise qu’on se situe en plein schéma narratif. D’innombrables romans traitent de personnages qui prennent des décisions au nom d’une collectivité ou qui subissent les décisions prises par d’autres.

Et puis qui dit pouvoir dit conflit, puisqu’il y a toujours des individus qui ne sont pas d’accord avec les changements proposés (ou imposés). Poser la question de l’exercice du pouvoir, c’est presque déjà solutionner la question des enjeux du narratif, et fournir des motivations aux protagonistes comme aux antagonistes. Mettons qu’un roman traite de la construction d’un barrage en marge d’une réserve naturelle : les promoteurs du projet vont s’opposer aux défenseurs du site et les thèmes vont tourner autour de la lutte entre préservation et développement économique.

Enfin, le pouvoir ne fait pas que changer le monde, il change aussi celles et ceux qui l’exercent, qui doivent, en prenant leurs décisions, opérer des choix moraux qui peuvent les transformer, modifier leur perception de ce qui les entoure, déplacer les frontières de leur indignation, les rendre plus ou moins perméables aux flatteries ou à l’injustice.

On le voit bien, pour ces raisons, un roman centré sur les questions de pouvoir sera facile à construire. Mais même si on souhaite se consacrer à un autre thème, ces enjeux-là sont partout et un auteur serait bien inspiré de réfléchir à la manière dont le pouvoir est représenté dans son histoire, même lorsqu’il ne s’agit pas de l’axe central de son histoire : le pouvoir, qui l’exerce et pour quelle raison ? De quelle manière ? Dans quel but ? Qui s’y oppose ? Pourquoi ? Toutes ces questions vont vous permettre de clarifier le décor de votre roman et même sa structure.

Un auteur pourrait même, si c’est son inclination, adopter une posture marxienne et estimer que toute histoire est fondamentalement une question d’enjeux de pouvoir et se mettre à définir toute l’écriture romanesque sous un angle dialectique. Si c’est votre cas, amusez-vous !

Le pouvoir et le décor

On l’a compris, le pouvoir est partout. Partout où des êtres humains (ou des extraterrestres, ou des vampires, ou des schtroumpfs) décident de vivre en groupe, ils vont tisser, même sans le souhaiter, des liens de pouvoir. Quelqu’un va finir par prendre davantage de décisions que les autres, un individu va gagner l’ascendant sur certains de ses proches, des relations dominants/dominés vont se mettre en place. Dès lors, intégrer la notion de pouvoir au décor d’une œuvre de fiction va de soi : il va se nicher partout, sans même qu’on y prenne garde.

Mais on peut tout de même constater que certains endroits ont une plus forte concentration de pouvoir politique que d’autres, et ils méritent d’être cités en exemple. Ainsi, les lieux où les décisions sont prises vont automatiquement représenter des éléments de décor idéaux pour examiner sous toutes les facettes le thème du pouvoir : un palais présidentiel ; un parlement et ses coulisses ; la salle du trône ; un tribunal ; un bureau de vote ; ou même simplement la mairie d’une petite commune. Situer tout ou partie d’une histoire dans un lieu comme celui-ci va presque obliger l’auteur à s’attaquer de manière frontale au thème du pouvoir.

Comme dans une termitière, les lieux de pouvoir sont peuplés d’individus qui entretiennent avec les prises de position des rapports spécifiques : certains sont au sommet de la hiérarchie, certains se voient confier une partie du pouvoir dans un domaine spécifique, certains conseillent ou renseignent mais n’exercent pas de pouvoir personnellement, certains ne sont que des exécutants, certains représentent l’opposition, etc…

Comme toujours, à ces lieux répondent des moments qui sont significatifs du point de vue de l’exploitation de ce thème en littérature. Le pouvoir s’inscrit au moins autant dans le temps que dans l’espace. Les périodes les plus fertiles d’un point de vue romanesque, ce sont celles où le pouvoir change de mains, que ce soit de manière forcée (guerre, révolution, coup d’État) ou en suivant les protocoles prévus (campagne électorale, succession, constituante). Examiner un pouvoir naissant, un pouvoir mourant, ou le passage de témoin entre les deux, c’est le meilleur choix pour qui souhaite traiter ce thème : ainsi, on peut explorer la forme que prend le pouvoir, les limites qui lui sont imposées, celles et ceux qui l’exercent, leurs motivations, etc…, le tout dans un moment de crise où tout peut potentiellement se construire, se transformer ou s’effondrer.

Les crises ne sont d’ailleurs pas limitées aux périodes de transition. La lente montée en puissance de la tyrannie peut servir de décor à n’importe quelle histoire (c’est d’ailleurs l’axe central de la prélogie Star Wars), de même que la lente reconstruction de la démocratie, après une période d’autoritarisme. Ces phases de l’évolution d’une société dans laquelle tout chancelle, le danger est omniprésent et tout est remis en question sont des toiles de fond idéales pour des romans. Se souvenir que derrière l’histoire de la rédemption d’un individu, « Les Misérables » de Victor Hugo, on trouve l’insurrection républicaine de 1832, à Paris.

Toute guerre aura probablement un aspect lié au pouvoir. Si, de manière frontale ou indirecte, vous comptez mettre en scène un conflit dans votre roman, vous serez bien inspiré de réfléchir aux enjeux de pouvoir qui sous-tendent celui-ci : qui règne, qui souhaite régner, qu’est-ce que chacun a à perdre ou à gagner sur le champ de bataille, et de quelle manière la forme et l’équilibre du pouvoir se transforment en raison de la guerre.

Au-delà de cette dimension spatiale et temporelle, intégrer le pouvoir dans le décor, c’est réfléchir à la manière dont celui-ci est organisé : comment les décisions sont prises, par qui, selon quelles contraintes, qui sont les dominants et les dominés, etc… Je consacrerai un article à cette question.

L’exercice du pouvoir peut également venir se loger dans les gestes de la vie ordinaire, si l’auteur le décide. Il peut être intéressant de se demander comment une culture en particulier prend les petites décisions qui jalonnent le quotidien, parce que ça en dit long sur les priorités d’une civilisation. Comment choisis-t-on un volontaire pour une corvée ? Comment établit-on la liste des courses ? Comment compose-t-on une équipe sportive ? Est-ce que ces décisions sont aléatoires, et si oui, quel générateur de hasard utilise-t-on ? Est-ce qu’elles sont le fruit d’une consultation ? Est-ce qu’un responsable est nommé, qui a toute latitude de décider jusqu’à ce qu’on lui retire ce privilège ? Est-ce que ça se règle par un combat ? De la danse ? Une battle de rap ?

Le pouvoir et le thème

Contrairement à la nourriture ou aux transports, des sujets sur lesquels je me suis penché dans d’autres billets, le pouvoir constitue un thème de roman en soit. Il s’agit même d’un thème si fertile, si foisonnant et si répandu dans la littérature qu’il peut prendre plusieurs formes, selon la manière dont on l’empoigne.

On peut choisir d’examiner le pouvoir de la manière la plus générale, en se penchant sur des personnages qui accèdent au pouvoir, l’exercent, le vivent, le perdent de manières différentes. C’est le cas des « Rois maudits » de Maurice Druon, par exemple.

Un thème corollaire du pouvoir, c’est celui de l’ambition. Comment naît-elle, comment se manifeste-t-elle, comment les personnages s’en servent pour réussir leur ascension sociale et conquérir le pouvoir, et que sacrifient-ils au passage ? La littérature est riche d’innombrables ouvrages qui explorent cette facette, comme par exemple « Le Rouge et le Noir » de Stendhal.

Partant de là, il n’y a qu’un pas à franchir sur un des sous-thèmes les plus populaires : la corruption du pouvoir. On connaît la maxime « le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument », et l’histoire romanesque foisonne de récits qui montrent des individus ordinaires, voire des êtres animés de nobles intentions, qui s’égarent en chemin et finissent par commettre des actes ignobles, enivrés qu’ils sont par le pouvoir. « Animal Farm » de George Orwell est un conte allégorique autour d’un groupe d’animaux qui se révoltent contre leurs maîtres humains, avant de recréer une société de plus en plus sinistre.

L’oppression constitue également un thème lié au pouvoir, et qui consiste à examiner une société qui nie les droits de ses citoyens et qui s’organise pour maintenir en place un système totalitaire qui ne profite qu’à une toute petite minorité de privilégiés. C’est le ferment de la littérature dystopique. À l’inverse, la littérature utopique, moins à la mode mais tout à fait digne d’intérêt, examine la proposition opposée : la tentative de créer une société idéale à l’épanouissement de l’humanité. J’y reviendrai.

Un roman peut s’intéresser à la légitimité du pouvoir. D’où vient-il ? Quelles sont ses fins ? Qu’en reste-t-il quand tout s’effondre ? Et si au fond rien de tout cela n’avait de sens et que les humains n’étaient que des prédateurs qui se cherchent des raisons de s’entredéchirer ? C’est la thèse des romans du « Trône de fer » de G.R.R. Martin.

Et si le véritable pouvoir était invisible ? Et si les vraies décisions étaient prises par des individus, des institutions inconnues du grand public, qu’il s’agirait de démasquer ? C’est le thème du pouvoir occulte, du pouvoir secret, cher à la fiction complotiste. Comment ces maîtres invisibles ont pu s’installer, quels sont les limites de leur champ d’action et que se passe-t-il une fois que l’on s’en débarrasse : voilà autant d’excellents sujets pour un roman.

Enfin, on peut choisir d’explorer le pouvoir sous un jour plus existentiel, en se demandant comment il est vécu par celles et ceux qui l’exercent. Il existe un concept qu’on appelle « la solitude du pouvoir », ce sentiment vécu par celles et ceux qui exercent des responsabilités, qui ont des subordonnés et qui prennent des décisions qui affectent de nombreuses personnes. Ces individus n’ont généralement personne à qui se confier, aucun pair avec qui discuter de leurs futures décisions, et cet isolement peut être lourd à porter, ce qui en fait un terrain de jeu parfait pour un auteur.

De manière plus générale, plus le pouvoir s’exerce à un haut niveau, plus les enjeux vont être élevés, et plus les choix vont être cornéliens. Faut-il sacrifier un individu pour en sauver cent, vaut-il mieux faire supprimer un homme ou prendre le risque qu’il révèle des secrets compromettants ? Faut-il choisir de suivre ses ambitions ou son cœur ? Ces décisions, dont chacune coûte au personnage central une part de son âme, peuvent constituer le thème central d’un roman.

Le pouvoir et l’intrigue

Si le pouvoir a une capacité de modeler l’intrigue d’une histoire, c’est principalement à travers les mécanismes de l’ascension et de la perte du pouvoir, qui peuvent constituer les points-clés de la structure d’un roman.

Au fond, tout cela n’est pas radicalement différent des constructions classiques de milliers d’histoires. Il suffit de se concentrer sur un protagoniste, ou sur un antagoniste, si celui-ci exerce davantage de poids sur l’intrigue, et de retracer l’évolution de son niveau de pouvoir.

La forme la plus simple est celle de la conquête : le personnage commence sans pouvoir et termine avec beaucoup de pouvoir. C’est plus ou moins le schéma adopté par T.H. White dans « The Once and Future King. » De nos jours, cette forme est généralement considérée comme un peu simpliste et peut être mélangée avec d’autres pour produire une forme moins monolitique et un résultat moins naïf.

La chute est son équivalent direct. Il s’agit de la situation où un personnage exerce un pouvoir au début de l’histoire, et le perd complètement en cours de route. C’est l’essence de la tragédie, où, le plus souvent, c’est l’hubris du personnage qui précipite sa chute. Je vous renvoie à la lecture du « Roi Lear » de Shakespeare pour un exemple connu.

Une histoire peut être plus mouvementée que les deux schémas exposés ci-dessus. Ainsi, un roman peut inclure d’abord la conquête du pouvoir, puis la chute. On en trouve un exemple poignant dans « L’homme qui voulut être roi » de Rudyard Kipling, une nouvelle où un aventurier britannique devient roi d’un peuple reculé d’Afghanistan, parce qu’il arrive à leur faire croire qu’il est immortel, et il est mis à mort lorsqu’il est démasqué.

À l’inverse, un roman peut naturellement inclure une structure où un personnage perd le pouvoir avant de le reconquérir : c’est le schéma de « Dune » de Frank Herbert, un roman qui a la réputation usurpée d’être compliqué mais qui repose sur une construction très classique.

Le pouvoir et les personnages

Un thème aussi vaste que le pouvoir, et qui joue un rôle si crucial dans les motivations des individus, est particulièrement pertinent à explorer à travers les personnages d’un roman. Leur rapport au pouvoir va, dans bien des cas, définir leur personnalité de manière encore bien plus déterminante que des marqueurs d’identité traditionnels tels que le genre ou l’origine sociale. D’une certaine manière, on pourrait dire que chaque personne peut se définir dans son rapport au pouvoir, et si c’est le cas, un auteur a intérêt à le faire de manière délibérée, à mener cette réflexion en toute conscience, plutôt que de laisser cet aspect se construire de lui-même par bribes.

Pour commencer, chaque individu possède une certaine mesure de pouvoir politique. La plupart d’entre nous n’en ont pas du tout, ou ne possèdent que les droits élémentaires des citoyennes et des citoyens, mais pas davantage. D’autre exercent des fonctions juridiques, exécutives, législatives au niveau local, régional, national ou international. Si c’est le cas de certains des personnages de vos romans, demandez-vous ce qui motive son engagement, ce que ça lui apporte sur le plan humain ou matériel, combien de temps ça lui réclame, ce qu’il a dû sacrifier pour en arriver là, etc…

Tous, nous avons un certain rapport au pouvoir. Pour la majorité des gens, il s’agit d’une sorte d’indifférence mêlée de scepticisme mou. Certains sont méfiants, voire ouvertement défiants vis-à.vis de l’autorité. Il y a également tous ceux qui luttent ouvertement contre le régime en place, des révolutionnaires ou des terroristes. Et puis de l’autre côté, on trouve des individus qui ont du respect, voire de l’admiration, pour les difficultés qu’implique l’exercice du pouvoir, et un cran plus loin, on trouve la masse des flagorneurs, des courtisans, qui vivent dans l’orbite des dirigeants et espèrent que leur adulation proclamée leur permettra d’obtenir des avantages ou de s’élever dans l’échelle sociale. Entre le terroriste et le collabo, demandez-vous où se situent chacun de vos personnages, et comment cette question les divise ou les réunit.

Et puis il y a toute la question du pouvoir informel. Certaines personnes sont naturellement douées pour guider des groupes et se faire obéir, ou en tout cas respecter. Des gens comme ceux-là, on les trouve même parmi les contestataires. La figure de l’individu qui est un leader-né mais qui hait toute forme d’autorité est aussi fascinante que celle du personnage qui a le pouvoir mais aucun talent pour l’exercer.

Variantes autour du pouvoir

Comment les gens organisent leur société? À cette question, la civilisation humaine a apporté énormément de questions. La politique-fiction, l’utopie et d’autres domaines littéraires en ont ajouté d’autres. Je passerai en vue certaines formes d’organisation de la société dans un futur billet.

Dans le cycle de « Fondation », Isaac Asimov met en scène un empire galactique capable de prédire les grandes évolutions de l’histoire future, et qui, pour échapper à une longue période de barbarie, constitue une fondation chargée de préserver le savoir de l’humanité.

Au-delà de ce qui pourrait ressembler à des expériences sociopolitiques un peu vaines, la science-fiction a également imaginé des alternatives politiques forgées par des nécessités catastrophiques, et qui forcent l’humanité à faire des choix monstrueux. Dans « La Servant écarlate », Margaret Atwood décrit un avenir où la fertilité humaine chute brutalement, et où une théocratie s’installe aux États-Unis, réduisant les femmes en esclavage dans le but officiel d’assurer l’avenir de l’espèce. Robert Heinlein, dans « Starship Troopers », met en scène une espèce humaine en guerre contre une race hostile d’insectes extraterrestres, et qui se transforme en état militariste, où un individu acquiert des droits de citoyens en s’enrôlant dans l’armée. Dans « Freedom TM » de Daniel Suarez, une intelligence artificielle prend le contrôle d’une planète Terre au bord du gouffre et guide les humains vers une utilisation rationnelle des ressources en mettant en place un système inspiré des MMORPG.

⏩ La semaine prochaine: Les formes du pouvoir

 

Éléments de décor: le sexe

blog sexe

Rien n’est plus important que le sexe. De tous les concepts inventés par l’humanité et qui peuvent être incorporés dans une création littéraire, il est assurément le plus polyvalent et celui qui vient jouer le rôle le plus important dans nos préoccupations. Le sexe est partout, le sexe est en rapport avec tous les champs d’activité, et même ne pas parler de sexe revient à en parler.

L’importance qu’on lui donne n’a rien d’accidentel. Le sexe, après tout, est lié à la reproduction, qui est, avec la préservation, un des deux instincts principaux de l’être humain et de la plupart des espèces animales. Nous sommes programmés pour l’incorporer dans tous nos comportements. Et même pour ceux qui n’auraient aucunement le souhait de se reproduire, le plaisir engendré par une relation sexuelle et la frustration suscitée par la privation en fait une des pulsions les plus vivaces qui conditionne notre comportement.

Mais le sexe, ça va bien plus loin qu’un simple instinct que l’on serait tenté de satisfaire. On l’associe, parfois à tort, aux relations sentimentales et amoureuses, et donc par extension à l’idée de couple, le construit social le plus basique, la brique avec laquelle on a bâti notre société. Le sexe peut être le ferment d’une relation stable et harmonieuse, ou devenir l’outil avec lequel on trahit son conjoint, on se réconcilie, ou on prend acte de nos différences. C’est le théâtre de nos envies, la mise en scène de nos désirs.

Le sexe peut également intervenir dans des relations de pouvoir, sachant que celle ou celui qui procure des relations sexuelles à autrui peut être en position d’exercer du pouvoir sur celui-ci. Il peut être utilisé comme monnaie d’échange, comme récompense, comme motivation, comme fausse promesse, voire troqué contre une faveur, un avantage ou de l’argent. On peut se sentir forcé d’avoir des relations sexuelles avec quelqu’un parce que ce dernier se trouve en situation de pouvoir ou exerce un chantage.

Les relations sexuelles, un des actes les plus intimes qui soit, peut ainsi devenir une forme de violence, ou être utilisé comme une contrainte. Il peut aussi être dévalué au rang de simple marchandise, soit que l’acte lui-même soit vendu, sous la forme de prostitution, soit que la publicité en évoque l’écho sous la forme d’images plus ou moins érotiques pour détourner le désir que celles-ci évoquent vers le produit qui doit être vendu.

Parce qu’il représente une part de nous qui est à la fois essentielle et difficile à contrôler, et qu’il peut être la cause de naissances imprévues et de déchirements entre les individus, le sexe a toujours été considéré avec circonspection par les religions, toujours en quête de pureté et de stabilité. Celles-ci ont cherché à codifier et à réglementer les ébats, par édicter des règles destinées à décréter quand ceux-ci étaient acceptables ou non, par fixer le type de partenaires et de relations jugées acceptables ou prohibées. Le tabou de l’inceste, qui force à aller chercher un-e partenaire en-dehors de la tribu, de la famille, est considéré comme une des toutes premières règles d’organisation sociale, la condition préalable à toute construction d’une société.

Comme tout concept lié à l’humanité depuis ses débuts, le sexe est lié à la culture. Certaines pratiques sont considérées de manières très différentes selon l’aire culturelle dans laquelle on se situe. Certaines approches, certaines manières de parler et de vivre la sexualité diffèrent d’un endroit à l’autre et ont généré des traditions distinctes en fonction du contexte où on vit. Pour un Kayapo du Brésil, un homosexuel de San Francisco, un jeune Brésilien ou un luthérien rigoriste, la conception culturelle du sexe sera tellement distincte que l’expérience en sera radicalement différente.

L’autre manifestation culturelle de notre sexualité, c’est la création artistique. Le sexe imprègne la littérature, le théâtre, le cinéma, la chanson, les arts plastiques et toutes les autres formes de création, dans lesquelles il joue un rôle qui peut être aussi crucial que dans la vie réelle. Parce que la sexualité est quelque chose d’universel, d’immanent, lié aux pulsions de vie et de mort, de nombreux artistes veulent y voir un reflet de l’expérience humaine dans toute sa complexité, ou un révélateur des contradictions qui naissent de la friction entre notre nature animale et les construits culturels dont on l’entoure.

Enfin, le sexe est important parce qu’il est arrimé à notre identité. La découverte de la sexualité joue dans de nombreuses cultures le rôle d’un rite de passage vers l’âge adulte. Qui plus est, chacun se définit, en petite ou en grande part, en fonction de ses appétits sexuels, de leur intensité, du rôle qu’on choisit de leur donner, du sens qu’on leur trouve, du type de partenaires qui ont notre préférence, de notre parcours, etc… Un individu réservé et peu à l’écoute de son corps qui n’a qu’une expérience limitée de sa sexualité traversera la vie sur un sentier très différent de celui qui donne à sa sexualité un rôle central et est toujours en quête de nouvelles sensations et de nouvelles expériences.

Parce que notre sexualité dit une partie de qui nous sommes, certains sont même tentés de se regrouper par affinités sexuelles. Certains homosexuels, pour ne citer qu’eux, vont chercher auprès de ceux qui ont un vécu similaire un sens de la communauté et des valeurs communes qui, finalement, ont relativement peu de choses à voir avec leur sexualité, mais qui s’y enracinent malgré tout.

On le voit bien à la lecture de tout ça – et encore, je n’ai fait qu’effleurer le sujet – le sexe est partout et il peut venir laisser sa trace sous les expériences humaines les plus diverses. Cela en fait un objet romanesque par excellence, lui qui peut déboucher sur les plus grandes joies comme sur les plus épouvantables tragédies, célébrer la gloire de l’humanité ou en souligner les aspects les plus dérisoires et vulgaires.

Le sexe et le décor

Pour qui souhaite explorer certaines des facettes de la sexualité dans un cadre romanesque, l’idée de pratiquer l’immersion dans un lieu, un contexte ou une époque baignés de sexe semble être une des plus intéressantes.

Pour aborder le thème de la manière la plus directe qui soit, il peut être intéressant de situer l’intrigue du roman dans un endroit où des relations sexuelles ont lieu, où elles sont organisées, où on en parle, où l’on y réfléchit. Situer l’intrigue dans une maison de passe, un sex shop, une maison de production de films pornographiques, une boîte échangiste, un cabinet de sexologie, un donjon ou même une simple boîte de nuit permet d’examiner certains des codes de la sexualité, lorsqu’ils existent pour eux-mêmes, coupés du reste des relations humaines (encore que c’est rarement aussi simple que ça).

Mais la sexualité est moins une affaire de lieu qu’une affaire de milieu. Un roman qui s’attacherait à s’attarder sur la sexualité d’un de ses protagonistes pourrait par exemple se focaliser sur toute une faune nocturne que fréquenterait celui-ci, qui pratiquent les relations sexuelles sans lendemain. Choisir les milieux échangistes comme décor, ou ceux qui pratiquent le sado-masochisme, permettrait, par un simple choix de décor, de révéler des dimensions complètement différentes de la sexualité.

Et puis la sexualité a des prolongements en ligne de nos jours. Il existe des applications qui permettent de trouver facilement des partenaires, et un projet romanesque pourrait s’intéresser à leurs utilisateurs. Des expériences de réalité virtuelle où le monde des accros à la pornographie peuvent également montrer des facettes de la sexualité humaine qui transitent par la Toile.

Il existe également des époques qui sont traversées par des changements dans les modalités de la sexualité. La révolution sexuelle de la fin des années 1970, la crise correspondant à l’émergence du SIDA dans les années 1980, les persécutions des homosexuels dans certains pays africains contemporains, et, pourquoi pas, un avenir pas si lointain où des robots deviendront des partenaires sexuels à part entière : voilà quelques exemples de décors qui peuvent permettre à un romancier de s’interroger sur la nature de la sexualité humaine.

Le sexe et le thème

Comme le sexe est connecté à tous les aspects de l’expérience humaine, il est facile de s’en servir comme point de départ pour explorer une grande quantité de thèmes.

Certains d’entre eux sont très étroitement liés à la sexualité elle-même. Ainsi, il est possible de se servir du sexe dans une histoire pour s’intéresser à la notion d’intimité, comment elle se crée, comment elle évolue, comment elle se brise. Pendant de cette notion, le thème de la pudeur peut également être abordé en tandem avec elle. Comment deux êtres vainquent leurs réticences et abaissent leurs barrières pour s’offrir l’un à l’autre, comment cela les transforme, et dans quelles circonstances ils cessent de le faire : c’est un magnifique thème de roman.

Un romancier plus audacieux pourrait attaquer les questions centrales bille en tête et s’intéresser au thème de l’érotisme : qu’est-ce qui émoustille, par quels mécanismes et qu’est-ce que les individus sont prêts à faire pour renouveler cette expérience, voilà un sujet qui mérite d’être abordé. Il peut déborder sur les questions d’addictions sexuelles, sur l’asymétrie des représentations érotiques par genres, ou sur les limites et les tabous que chacun transporte en lui, et dans quelles circonstances celles-ci peuvent être franchies.

Sexe et amour sont intimement liés, et il peut être intéressant de décortiquer la manière dont ils s’emboîtent l’un dans l’autre, avec la relation sexuelle qui peut naître du sentiment amoureux, ou l’inverse, ou les deux qui peuvent fleurir en parallèle, ou s’épanouir et s’étioler à des rythmes différents. Il y a du sexe sans amour, qu’il soit bien ou mal vécu, et de l’amour sans sexe, qui là aussi peut être satisfaisant ou non.

Enfin, explorer les thèmes adjacents au sexe, cela peut également passer par une inversion délibérée : ainsi, la sexualité est également un joli moyen de s’intéresser à des thèmes comme la violence ou la mort. Comment la vie érotique peut s’adapter ou se transformer face à la mortalité, la maladie ou la souffrance, est-ce que mélanger ces extrêmes les rend plus difficiles à vivre ou au contraire plus supportable ? Voilà encore une fois des questions hautement romanesques.

Le sexe et l’intrigue

Tout le chemin qui mène à une relation sexuelle est de nature théâtrale et dramatique : le premier contact, l’approche, la séduction, les préliminaires, la relation sexuelle elle-même, ses prolongements, les tentatives de recommencer et la manière dont la relation se transforme, tout cela peut donner à une intrigue à la forme aisément reconnaissable, et qui possède divers points d’articulation qui peuvent être utilisés pour créer des enjeux dramatiques ou des effets comiques. Toute une branche de la romance fonctionne exactement comme ça, se concentrant sur les moyens compliqués par lesquels deux êtres peuvent être amenés à coucher ensemble.

En fait, comme la sexualité fonctionne selon diverses échelles de temps, celles-ci peuvent être utilisées comme autant d’éléments de construction d’intrigue, qui peuvent être pris isolements ou combinés de différentes manières : une étreinte, une nuit ou une relation entière ne fonctionnent pas selon la même unité de temps et présentent des enjeux différents pour les amants qui sont mis en scène dans ce genre d’histoire.

Le sexe peut également être un apprentissage, et un roman, par exemple un ouvrage éducatif destiné à la jeunesse, peut s’attacher à décrire les premiers pas d’un adolescent ou d’une adolescente dans le domaine de la sexualité active. L’intrigue s’appuierait ainsi sur ses tâtonnements et sa progression. On pourrait tout aussi bien imaginer une même structure utilisée dans un roman plus audacieux, attaché à décrire la manière dont un personnage se familiarise avec un segment de sa sexualité qui lui était jusque là inconnu : BDSM, jeux de rôle ou homosexualité, par exemple…

Le sexe et les personnages

Il y a deux grandes manières d’utiliser la sexualité pour définir les personnages. La première, c’est de s’intéresser aux relations sexuelles qui se construisent entre eux, la seconde, c’est de s’intéresser à leur vie sexuelle, et à la manière dont celle-ci les caractérise.

S’il existe, ou s’il a existé une relation sexuelle entre deux des personnages d’un roman, celle-ci va créer entre eux une connexion qui peut prendre plusieurs formes, selon la nature du lien : amour, promiscuité, complicité, embarras, secret, hostilité, haine, pour ne citer que celles-ci. Une relation sexuelle entre deux personnages peut apparaître, disparaître, s’intensifier, décliner, renaître ou changer de nature, et chacun de ces points d’articulation peut être lié à l’intrigue ou être utilisé comme une opportunité pour mieux connaître les personnages.

L’autre idée, c’est donc de se servir de la sexualité pour caractériser un personnage. Il s’agit d’un filtre de plus, qui peut aider à cerner le tempérament d’un des protagonistes d’une œuvre romanesque, tout aussi sûrement que ses opinions politiques ou son niveau d’éducation. Pour certaines personnes, la sexualité joue un rôle central dans leur existence ; pour d’autres, elle n’occupe qu’une place secondaire. Certains sont actifs et expérimentés ; d’autres timides et peu chevronnés ; il y en a qui sont prêts à tout essayer ; d’autres se cantonnent à un certain nombre de pratiques familières, etc… En vous interrogeant sur le genre de personne que vos personnages deviennent quand ils sont dans un lit, vous allez peut-être réaliser certaines choses à leur sujet que vous ne suspectiez même pas.

Variantes autour du sexe

La sexualité humaine telle qu’elle existe dans le monde réel présente déjà une grande quantité d’options. Malgré tout, certains auteurs œuvrant dans le domaine des littératures de l’imaginaire sont tentés d’explorer la question dans des configurations inédites.

Et si un troisième sexe apparaissait : de quelle manière celui-ci se combinerait aux possibilités existantes et réinventerait-il dans son sillage tout ce que nous connaissons de la sexualité. Et si certains aspects du sexe disparaissaient, pour des raisons politiques ou biologiques ? Que donnerait par exemple un roman situé dans un univers où les amants n’ont pas le droit de se voir ? Ou de se toucher avec les mains ?

Et la sexualité peut-elle revêtir des formes insoupçonnables ? À quoi pourrait ressembler un accouplement avec un extraterrestre au schéma corporel très éloigné du notre ? Ou avec un télépathe capable de connaître les désirs de sa partenaire mieux qu’elle-même ? Et si des mutants apparaissaient, capables d’engendrer de nouvelles formes de plaisir sans aucun contact ?

La manière dont la sexualité nous connecte n’a peut-être jamais été explorée aussi finement que dans le roman « Palimpsest », de Catherynne M. Valente, dans laquelle des individus découvrent qu’ils peuvent accéder à une étrange ville située dans un univers parallèle que l’on ne peut visiter que lorsqu’on fait l’amour avec un inconnu. C’est le genre d’idée métaphorique qui montre à quel point les liens entre fantasy et sexualité sont riches et honteusement inexploités.

⏩ La semaine prochaine: Écrire le sexe

Éléments de décor – les enfants

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Dans le monde, plus d’une personne sur quatre est mineure. Dans les romans, cette proportion est bien différente.

Oui, il y a des enfants et des adolescents dans les romans, mais ceux-ci tiennent en général des rôles secondaires, simples accessoires des personnages adultes. Pire : la présence ou non des enfants dans une histoire dépend du genre dans lequel il s’inscrit. Certains champs de la littérature, comme le polar ou la science-fiction, sont notoirement pauvres en personnages mineurs. À l’inverse, il existe toute une littérature destinée aux jeunes lecteurs, qui renverse l’équilibre traditionnel en mettant en scène principalement des enfants.

Alors que nous ne pouvons pas passer une journée sans croiser un enfant, dans le monde littéraire, ceux-ci jouent les utilités, occupent une niche, voire même un ghetto. Difficile d’imaginer un roman destiné aux adultes dont les personnages principaux sont des enfants. Comme on l’a vu lorsque l’on a parlé de la place des femmes dans la littérature, les enfants sont eux aussi pensés par le monde de l’édition comme une sous-catégorie : les histoires de femmes n’intéresseraient que les lectrices, les histoires d’enfants n’intéressent que les jeunes lecteurs.

Cela dit, si la place des femmes en littérature s’explique difficilement, le traitement des personnages en bas-âge est un peu plus compréhensible : les intégrer à une intrigue, c’est compliqué. Un enfant, par la force des choses, n’a pas beaucoup d’autonomie. Son quotidien est tracé pour lui par ses parents et différentes institutions. Les grandes décisions sont prises par des adultes et il est très encadré lorsque surviennent des drames. En deux mots : un enfant n’a pas énormément d’agencité, ce qui en fait un protagoniste problématique pour un roman, puisqu’une histoire dont le personnage principal ne prend pas lui-même les principales décisions en ce qui le concerne n’est pas très palpitante. Pas étonnant qu’il y ait tant d’orphelins en littérature : ils sont obligés de tracer leur propre route.

Il serait malgré tout dommage de ne pas intégrer davantage d’enfants dans nos romans. Déjà parce qu’ils font partie du monde, et qu’en offrir un reflet est une des missions d’un auteur. Mais surtout parce que les enfants sont à la fois notre avenir et notre miroir : ce sont eux qui bâtiront la société de demain, et leur société, leurs valeurs, sont des répliques en miniature des nôtres.

Les enfants et le décor

Un roman sans enfants est un roman vide. À mon sens, il peut être intéressant pour un romancier de contempler son œuvre une fois terminée, et de se demander si elle inclut des enfants, et si ce n’est pas le cas, de se demander pour quelle raison. Une simple mention peut déjà considérablement renforcer la vraisemblance d’une œuvre, dans la mesure où un monde entièrement peuplé d’adultes risque bien d’avoir de ressembler à un monde stérile.

Cela peut être intentionnel, d’ailleurs. Un roman peut présenter un univers dans lequel il n’y a pas d’enfants, et donc, ni d’avenir, ni d’espoir. C’est le pari du « Fils de l’Homme » de P.D. James, dans lequel l’espèce humaine ne se reproduit plus. La chute de la fertilité de l’humanité est également l’enjeu qui sert de fondation à « La Servante écarlate » de Margaret Atwood. Lorsqu’ils n’ont plus la possibilité de se reproduire, un de leurs principaux impératifs biologiques, les êtres humains deviennent fous et sont prêts à tout.

À l’inverse, le décor d’un roman peut être celui d’une société d’enfants, de laquelle les adultes sont absents. On pense immédiatement à « Sa Majesté des mouches » de William Golding, dans laquelle des enfants, échoués sur une île déserte, recréent une société, avec les mêmes défauts que celle de leurs aînés. La série télévisée australienne « La Tribu » met en scène un avenir où tous les adultes ont été tués par un virus, et où les mineurs doivent rebâtir une civilisation, avec un peu plus de succès que les naufragés de William Golding.

On peut aussi choisir de s’intéresser aux enfants entre eux, en les présentant comme une société parallèle. C’est le pari de de « La Guerre des boutons » de Louis Pergaud. Là, il y a des personnages adultes, et ils jouent un rôle secondaire, mais l’accent est mis sur la manière dont les enfants interagissent entre eux, en particulier lorsqu’ils ne sont pas surveillés par leurs parents. C’est le point de départ également de nombreux films de divertissement américains des années 80, comme « E.T » de Steven Spielberg ou « Les Goonies » de Richard Donner.

Plus modestement, intégrer l’enfance dans le décor, ça peut être situer l’action du roman dans un lieu emblématique de l’enfance : l’école bien sûr, mais aussi la crèche, la maternité, voire des clubs sportifs qui forment les jeunes champions de demain. De nombreux auteurs sont friands de la figure de l’orphelinat, puisqu’elle mêle les thèmes de l’enfance, de la solitude et de la tragédie personnelle, mais à moins d’avoir une bonne idée à ce sujet, on risque de basculer assez rapidement dans le cliché.

D’ailleurs, il faut noter qu’il s’agit du plus vieux truc qui existe : introduire des enfants dans un roman, ça peut servir à augmenter la tension dramatique. Si un drame frappe des enfants, il sera perçu comme plus émouvant, plus terrible et plus injuste par le lecteur. Ce n’est pas un hasard si Gavroche ne survit pas aux « Misérables. » À force, ça en devient un procédé un peu creux : pour montrer que le méchant est vraiment méchant, il suffit qu’il s’en prenne à des enfants ; pour illustrer à quel point l’époque est terrible, on en montre les tristes conséquences sur les enfants. Si l’on n’y prend pas garde, le recours aux enfants dans la figure de la victime risque de se rapprocher de la figure de la Femme dans le frigo.

Les enfants et le thème

Enfance et innocence : voilà deux mots qui sont souvent associés l’un à l’autre. Les enfants, comme s’ils étaient vierges du péché originel, sont souvent perçus comme l’incarnation de l’innocence dans la littérature. En réalité, toute personne qui a déjà rencontré des enfants réels sait qu’ils sont tout aussi capables de duplicité que les adultes, mais ça ne retire rien à la puissance symbolique qui leur est attachée.

Un enfant, dans un roman, ça peut être un symbole d’innocence, de pureté, celui qui montre la voie quand tout est brouillé, celui qu’il faut préserver pour que le monde évite de courir à sa ruine. Il s’agit de la première association d’idées que beaucoup de lecteurs vont faire lorsqu’ils remarqueront qu’il y a un enfant (ou plusieurs) dans votre roman.

Qui dit innocence dit innocence brisée. La destruction volontaire de la pureté est sans doute un des thèmes les plus forts qui existent en littérature : d’ailleurs, comme on l’a vu plus haut, il est aisé de sombrer dans le vulgaire et la manipulation à ce sujet. Et même quand c’est fait avec délicatesse, cela peut produire des lectures difficilement soutenables. Je vous renvoie à la lecture de « Madame Baptiste », de Guy de Maupassant, qui raconte le viol d’une jeune fille et ses conséquences.

Mais la fin de l’innocence n’est pas forcément une rupture, un moment dramatique. Un autre thème avec lequel un romancier peut s’amuser, c’est celui de l’arrivée à l’âge adulte : où s’achève l’enfance ? Est-ce qu’il est possible de mettre le doigt sur un moment, une période, un événement, qui précipitent la métamorphose d’un enfant en grande personne ? Le récit semi-autobiographique de J.G. Ballard « Empire du Soleil » s’intéresse à cette question, en se penchant sur le parcours d’un jeune garçon anglais en Chine pendant la deuxième guerre mondiale.

L’enfance, c’est aussi l’avenir. Lorsqu’un couple souhaite donner naissance à une progéniture, il accomplit l’acte ultime de confiance dans le futur de l’humanité. Nos enfants sont, par certains aspects, le prolongement de notre vie terrestre, notre héritage au monde, ceux qui perpétueront nos erreurs ou rectifieront le tir. Un romancier pourrait se servir de l’enfance comme un pont thématique vers l’avenir.

Et puis par définition, un enfant, c’est quelqu’un qui a tout à apprendre. Le thème de l’apprentissage, de l’évolution d’un individu, peuvent être explorés à travers des personnages enfants ou adolescents bien mieux qu’avec des adultes.

Les enfants et l’intrigue

L’enfance elle-même peut donner sa structure à un roman. C’est le principe du Bildungsroman, ou roman d’apprentissage, dans lequel, traditionnellement, on suit un enfant du début de sa scolarité jusqu’à sa fin. Le mot fait un peu peur parce qu’il est en allemand et qu’il fait immédiatement penser aux « Souffrances du jeune Werther » de Goethe, mais il suffit pour se rassurer de penser à Harry Potter, qui est un autre exemple du genre. Un exemple particulièrement parlant du point de vue de la structure puisque chaque livre raconte une année de scolarité du personnage principal, de son admission à sa remise de diplôme.

En règle générale, le Bildungsroman se concentre sur l’apprentissage d’une matière ou d’une spécialité en particulier, et au cours de cette formation, le jeune protagoniste est confronté à tous les moments-clé de l’existence : l’amour, l’argent, la mort, le devoir, l’identité…

Les enfants et les personnages

La manière la plus évidente d’associer l’enfance et les personnages d’un roman, c’est de faire des protagonistes du récit des enfants eux-mêmes. Parfois, ceux-ci peuvent être dépeints de manière précieuse et distanciée, à la manière de la Comtesse de Ségur et de ses récits étonnamment cruels, qui mettent en scène des enfants qui tentent de se couler dans le moule d’un univers régi par un nombre invraisemblable de règles.

Choisir des enfants comme protagonistes est une bonne manière d’émouvoir le lecteur, qui aura naturellement tendance à avoir de la compassion pour eux, en particulier s’ils traversent des épreuves difficiles. C’est le ressort qu’utilise Charles Dickens dans « Oliver Twist. »

Attention, comme on a déjà eu l’occasion d’en parler ici, opter pour des personnages d’enfants ou d’adolescents, ça risque de communiquer au lecteur, à tort ou à raison, que le roman est destiné aux enfants ou aux adolescents. Certains classiques de la littérature parviennent à s’affranchir de ce stigmate, comme « L’Attrape-Cœur » de Salinger, mais en général, les lecteurs adultes ne seront pas spontanément intéressés à lire les aventures de personnages qui n’ont pas encore atteint leur majorité.

Mais il ne s’agit pas de l’unique manière d’utiliser l’enfance pour enrichir les figures principales d’un récit. Peut-être qu’un de vos personnages a des enfants. Si c’est le cas, cela modifie son comportement et ses priorités. Cela lui donne également un point faible, dans la mesure où ses adversaires peuvent le faire souffrir à travers ses enfants. Peu de motivations sont aussi compréhensibles que celles d’un parent qui cherche à retrouver ses enfants ou à les préserver du malheur.

À note que les enfants peuvent donner un point faible à un personnage même si celui-ci ne s’en occupe pas et les a perdus de vue : ils peuvent alors devenir un regret, une cicatrice amère qui va marquer le tempérament du personnage et peut-être influencer ses actes.

Et puis, si tous les personnages n’ont pas forcément d’enfants, ils ont tous eu une enfance. Celle-ci joue un rôle central dans le façonnement de leur caractère : avoir eu une enfance dorée, ça ne conduit pas au même résultat qu’avoir fait l’expérience de la pauvreté et de la violence, par exemple. Par ailleurs, un romancier peut choisir de dresser des parallèles directs entre le présent du personnage et des épisodes survenus dans son jeune âge, pour éclairer ses motivations.

Variantes autour des enfants

L’idée que les enfants incarnent l’innocence est un symbole si fort qu’il peut être détourné, et même renversé. Et si ces chérubins, qui ont l’air si doux et si inoffensif, étaient en réalité des créatures fondamentalement différentes de nous, dangereuses, insondables ? La crainte d’avoir enfanté des monstres est aussi viscéralement enchâssée dans le cœur des humains que la joie de ne pas l’avoir fait. C’est l’angoisse qui est au cœur de nombreuses histoires marquantes, comme le film « Le Village des damnés », où des enfants étranges font régner la terreur dans une petite communauté.

Et si les enfants n’étaient pas innocent du tout ? Au-delà de la littérature de l’imaginaire, il y a tout un territoire à exploiter où l’on met en scène des enfants amoraux, cruels, voire monstrueux dans leur comportement. Ce type de transgression doit être appréhendée avec tact, cela dit, parce qu’elle franchit un tabou très répandu.

Autre variante possible : un personnage peut avoir une apparence juvénile, mais être en réalité un adulte dans un corps d’enfant. On se souvient de Claudia, la vampire tragique, éternellement piégée dans un corps de fillette, dans « Entretien avec un vampire » d’Anne Rice.

De manière moins dramatique, un adulte peut retomber en enfance pendant une courte période, l’occasion, sans doute, d’apprendre de grandes leçons sur l’existence. C’est la base de plusieurs comédies fantastiques au cinéma, qui ont également exploité le filon inverse : celui d’un enfant qui se retrouve temporairement dans un corps de grande personne.

Dernière variante autour de ces échanges : le personnage qui vieillit à l’envers, comme Merlin l’enchanteur ou Benjamin Button.

D’autres possibilités tournent autour de la conception des enfants : et s’ils étaient produits artificiellement en cuve ? Et si les parents avaient le pouvoir de les figer à volonté à un âge où ils sont mignons et obéissants ? Et si l’humanité ne pouvait plus faire d’enfants ? Et si les enfants étaient si différents de leurs parents qu’ils pourraient tout aussi bien appartenir à une autre espèce ?

Parfois, tout cela est traité de manière métaphorique, sans mettre en scène des enfants reconnaissables comme tels. Ainsi le film « Gremlins », de Joe Dante, met en scène de petites créatures mignonnes qui, lorsqu’elles violent certaines règles, se transforment en des monstres incontrôlables. N’importe quel parent aura reconnu dans cette histoire le passage de l’enfance à l’adolescence (personnellement, j’ai toujours imaginé que les Gremlins avaient une troisième forme, adulte, dans laquelle ils deviennent gros, stressés et barbants).

⏩ La semaine prochaine: Écrire les enfants

Éléments de décor : le langage

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Un roman, c’est un objet entièrement constitué de langage. Il baigne dans le langage, il n’a pas d’existence en-dehors du langage, et par nature il propose, même si ce n’est pas la propos de l’auteur, un regard sur le langage, voire même parfois un discours sur le langage. Comme on a déjà eu l’occasion d’en parler ici, écrire, c’est choisir des mots, forger un style, opter pour une approche singulière qui permet d’évoquer des situations et d’engendrer des émotions dans la tête du lecteur.

Il n’y a donc pas de roman coupé du langage, c’est impossible. Cela dit, certains ont de la langue une approche plus délibérée, en en faisant non pas un simple vecteur d’une intrigue dramatique, mais un sujet d’étude, un élément qui peut venir jouer un rôle central dans le narratif. En se servant du langage, on peut porter un regard sur le langage.

Au fond, cette préoccupation linguistique peut intervenir principalement à trois niveaux différents.

Premièrement, un auteur peut s’intéresser au langage pour lui-même, dans son existence la plus basique : le langage en tant qu’outil de communication entre les êtres et comme support à la pensée. On parle ici d’une approche linguistique (le langage en tant que tel) et sociolinguistique (le langage dans les interactions entre les individus). Dans sa pièce « Le rapport dont vous êtes l’objet », Vaclav Havel met par exemple en scène l’invasion d’une administration par une langue bureaucratique que personne ne comprend mais qui devient vite cruciale pour obtenir quoi que ce soit.

Le second niveau, c’est l’examen de la langue telle qu’elle est parlée, soit les niveaux de langage, la structure, le choix de vocabulaire, la manière dont le choix d’un mot plutôt qu’un autre peut avoir des conséquences, le rapport entre l’usage de la langue et la perception de la réalité. Est-ce que chaque langue modèle ses locuteurs jusqu’à en faire des individus au fonctionnement distinct ? C’est un vaste champ d’expérimentation pour un romancier, qui peut prendre les formes les plus diverses. James Joyce ou Céline se servent ainsi des différents registres offerts par la langue pour caractériser les personnages, et, au-delà de leurs sorts individuels, pour offrir un commentaire sur le milieu dont ils sont issus.

Enfin le troisième niveau, c’est celui où la langue elle-même entre dans la fiction. L’histoire de la littérature est pleine de langues inventées, d’argots, de codes, de langages fictifs, qu’on ne parle que dans les romans. Dans « Oranges mécaniques », Anthony Burgess met en scène des personnages qui pratiquent un argot futuriste aux racines russes et anglaises, le Nadsat, dont des extraits ponctuent les dialogues du roman.

Le langage et le décor

Comme j’en ai pris l’habitude dans ces articles, je vous propose de nous pencher pour commencer sur les milieux ou les institutions où l’on vit le langage, où on s’en imprègne ou ceux où on l’élabore.

Parfois, eh oui, le langage est un lieu que l’on habite. Ça peut être littéralement, comme dans la bande dessinée « Philémon » de Fred, où une partie de l’action se déroule sur des îles en formes de lettres qui forment les mots « océan atlantique. » Mais ça peut être de manière figurée, par exemple au sein d’un milieu directement concerné par le langage, comme celui des philologues, des académiciens, des auteurs d’un dictionnaire. Un roman pourrait également suivre les efforts d’une équipe d’archéologues pour percer à jour les secrets d’une langue oubliée, comme l’étrusque.

De manière plus générale, on peut considérer que tous les professionnels des mots ont une relation très étroite avec le vocabulaire : toute histoire qui se situerait parmi des auteurs, des journalistes, des rédacteurs de publicité ou de discours politiques, pourrait, en marge ou de manière centrale, proposer un regard sur le langage, la manière dont on s’en sert, l’éthique qui y est liée et les limites de la manipulation. Il faut avoir travaillé dans une rédaction pour saisir à quel point les discussions sur le choix d’un verbe peuvent être passionnelles.

On peut également s’attarder sur des situations où le langage est au premier plan. Le film « Steve Jobs » de Danny Boyle se focalise sur trois scènes qui précèdent des moments où le personnage principal va prononcer un discours. Un examen, une plaidoirie, une représentation théâtrale, un match d’improvisation, une battle de rap, une confession sont d’autres occasions où le langage occupe soudain le devant de la scène dans une histoire romanesque, et où les mots prennent une importance prépondérante. La pièce « Talk Radio » d’Eric Bogosian est ainsi presque entièrement constituée de conversations qui se déroulent pendant une émission radiophonique.

Intégrer le langage en tant qu’élément de décor, ça peut être aussi explorer la transmission et l’apprentissage de la parole ou de l’écriture : comment on devient locuteur, comment on acquiert son propre style. Suivre un enseignant ou un parent chargé de transmettre la langue à autrui peut servir de fil rouge à un roman passionnant.

Tous les jours, nous sommes tous plongés dans un océan de langage, riche et diversifié. Il peut être intéressant de suivre un personnage dans ses rapports aux différents registres de vocabulaires, et à la manière dont il passe de l’un à l’autre en fonction des circonstances : une langue pour ses potes de banlieue, une autre pour ses parents, une troisième pour le boulot, une quatrième pour sa copine, une cinquième pour, par exemple, ses écrits. On se rend compte par cet exemple que le langage peut être un élément d’identité, pour un individu, mais aussi pour un quartier, une région, un pays.

D’ailleurs, il y a des situations intéressantes qui se situent sur ce plan : pensons à la diglossie, soit la situation où plusieurs langues vivent dans un même espace géographique. Qu’est-ce que ça signifie, par exemple, de vivre dans un pays multiculturel ? Comment s’organise une communauté qui parle plusieurs langues ? Quels types de conflits et de malentendus peuvent nourrir de ce type de situation ?

Et puis il y a des populations qui ont du langage une expérience singulière. Certains sont en situation de handicap : muets, temporairement ou durablement, aphasiques, bègues. Ou alors leur condition les oblige à s’exprimer de manière différente, par le langage des signes ou à travers des machines par exemple. À quel point le langage devient-il précieux lorsque prononcer ou écrire un mot constitue une épreuve ?

Enfin, le langage, c’est quelque chose qui peut être chargé d’une signification symbolique particulière. Il y a des langages sacrés, au sens strict et liturgique du terme, mais aussi au sens figuré : comment un auteur dont les mots ont touché une génération peut vivre dans l’ombre de ses propres écrits, en tant que simple humain imparfait ? Cela fonctionne aussi dans l’autre sens : certains mots sont tabous, mal vus, voire interdits, et c’est une frontière qui peut également être explorée – avec énormément de doigté – par un romancier désireux de comprendre pourquoi un simple assemblage de sons peut enflammer le cœur de certains humains.

Le langage et le thème

Alors que le langage est l’ingrédient presque unique du roman, il peut aussi en devenir le thème. Il est presque trop naturel qu’il le soit, en réalité, et risque même de le devenir par accident, ne serait-ce que de manière sous-jacente.

Parfois, on s’y attaque bille en tête. Jean-Paul Sartre, dans « Les Mots », s’intéresse à la sacralisation du langage et du rôle de l’écrivain. Dans « La Cantatrice Chauve », Eugène Ionesco se moque de notre quête de sens et explore à quel point les mots sont des outils imprécis pour approcher la réalité, jusqu’à basculer dans l’absurde.

Et puis il n’y a pas ce qui est dit, mais aussi ce qui ne l’est pas. Dans « Pour un oui ou pour un non », Nathalie Sarraute se consacre non pas à ce qui est dit mais à ce qui ne l’est pas : ces silences, ces sous-entendus qui jalonnent le quotidien de l’être humain et sont le ferment de ressentiments et de conflits. Un pan important de la littérature française contemporaine s’intéresse au non-dit, prenant parfois le risque, à force d’exploiter la même veine, d’être non-lu.

Cela dit, « le langage » en tant que tel n’est pas toujours un thème très fécond. Surtout, il risque d’engendrer des œuvres nombrilistes, qui n’intéressent que leurs auteurs, ou les plus méticuleux des formalistes. Mais il existe des thématiques adjacentes qui sont extraordinairement fertiles. Le malentendu, par exemple, est un des piliers sur lesquels reposent toutes les comédies de situation. Que peut-il se passer quand un individu a mal compris ou interprété une phrase saisie au vol, ou lue à la sauvette ?

Le langage et l’intrigue

Le cas le plus flagrant de l’usage du langage comme élément constitutif de l’intrigue d’un roman, c’est celui de la prophétie, utilisé de manière abusive par les auteurs de fantasy. Qu’est-ce qu’une prophétie, si ce n’est du langage qui devient de la réalité ? Un présage annoncé au début d’un roman peut conditionner tous ses enjeux et toute sa structure dramatique.

Autre manière d’utiliser la langue dans la construction d’une histoire : se faire le chroniqueur de l’écriture d’un texte – roman, discours, Constitution, etc… – les personnages sont engagés, à des degrés divers, dans la création de l’œuvre, et le roman raconte leurs efforts, de l’idée de départ jusqu’à sa conclusion. On peut également détourner un peu cette idée, en racontant par exemple les efforts infructueux d’un romancier pour écrire un livre, sans cesse perturbés par des interventions extérieures.

On peut également mêler différents niveaux de réalité, en partant du principe qu’un des personnages du livre est l’auteur de celui-ci. En d’autres termes, c’est lui qui est le récitant des aventures que le lecteur découvre, en même temps qu’il les vit. Peut-on complètement lui faire confiance en tant que narrateur ? En superposant ainsi plusieurs niveaux de langage, on peut créer des effets de mise en abyme intéressants.

Les langues étrangères peuvent également générer des accidents de parcours dans l’intrigue d’un roman : comment va se débrouiller un personnage qui est soudain plongé dans une région où personne ne le comprend et dont il ne parle pas la langue ? Que faire si la solution à un problème réside dans un texte que personne n’arrive à traduire ? Et  que se passe-t-il si un personnage entend des voix dans une langue morte, qu’il va devoir apprendre pour savoir ce qu’elles lui disent, comme dans le film « Simple mortel » de Pierre Jolivet?

Le langage et les personnages

Parmi les figures les plus courantes et les plus ennuyeuses de la littérature, il faut compter celle du romancier comme personnage principal d’un roman. On ne compte plus les auteurs qui sont tellement intéressés par leur propre condition qu’ils écrivent des livres sur des auteurs qui écrivent des livres ; ou pire, des livres sur des auteurs qui n’arrivent pas à écrire de livres.

Cela a au moins le mérite de thématiser certains éléments liés au langage qui peuvent être intéressants : qu’est-ce qui fait qu’un individu souhaite s’exprimer, prendre la parole ? Quel rapport entretient-il avec la langue ? Cela dit, plutôt que choisir un protagoniste romancier, il peut être plus enrichissant d’en faire un linguiste, un poète, un prophète, un griot ou tout autre professionnel des mots.

Cela dit, nul besoin d’aller aussi loin : tous les personnages ont un rapport au langage. Certains peuvent avoir des difficultés à s’exprimer ou à écrire, soit en raison de handicaps, soit parce que leur apprentissage de la langue a été incomplet, ou alors parce que la question de les intéresse pas. Comme on a déjà eu l’occasion de le voir, on peut caractériser un personnage en cherchant à trouver sa voix spécifique. Chacun a un style bien à lui, un vocabulaire qui lui est propre, des raisons qui le poussent à parler ou à se taire.

Variantes autour du langage

Le langage est notre outil de perception du réel, mais aussi notre outil de perception de la fiction, ce qui fait que les frontières entre l’un et l’autre ont parfois tendance à se confondre. Pour un auteur de littérature de l’imaginaire, ou même simplement pour un écrivain qui apprécie les jeux de langage et de perception, la langue représente un terreau inépuisable d’idées originales, basés sur des torsions plus ou moins importantes de la réalité à laquelle nous sommes accoutumés.

Dans « The Invisibles » de Grant Morrison, on apprend que le véritable alphabet comporte soixante-quatre lettres et que le fait de connaître les lettres secrètes qui ne figurent pas dans les alphabets usuels permet de contrôler la réalité et les perceptions. Ted Chiang, dans sa nouvelle « Story of your Life », décrit une race extraterrestre qui pratique un langage qui ne peut être compris que si l’on a une vision non-linéaire du temps, et l’étudier permet d’acquérir celle-ci. Dans « Le Signe des Locustes », M. John Harrison met en scène la conquête d’une réalité par une race d’insectes dont le langage envahit le réel jusqu’à le rendre incompréhensible pour les autochtones. Le roman lui-même finit par se disloquer, victime de cette disruption.

On le voit bien, en posant le principe de base selon lequel le réel, c’est le langage, et inversement, il est possible d’introduire des concepts fascinants qui permettent d’explorer les limites entre le livre en tant que construction linguistique et l’univers de fiction qu’il invoque. Dans « L’Histoire sans fin » de Michael Ende, le livre que lit Bastien est à la fois un objet – le même que le lecteur a entre les mains – et une porte vers un royaume fantastique, ce qui fait que le garçon se retrouve à la fois lecteur et personnage de l’histoire.

Mais d’autres auteurs ont préféré chercher des variantes autour de la manière dont le langage est formé et délivré. Ainsi, les Ariékans de « Légationville », le roman de China Miéville, parlent à travers deux bouches, et communiquer avec eux nécessite l’intervention de paires de jumeaux modifiés génétiquement. Dans « L’Étoile et le fouet », Frank Herbert met en scène une espèce extraterrestre, les Calibans, qui communiquent en envoyant des images dans le cerveau de leur interlocuteur, ce qui est retranscrit dans le texte par des passages qui prennent des libertés avec les règles de la grammaire (les traducteurs se son beaucoup cassés la tête sur ce bouquin).

De manière générale, tout ce qui peut être transmis à distance peut servir de moyen de communication, et les littératures de l’imaginaire ne s’en privent pas. Les gestes, les images, les odeurs, les pensées, la musique, les mathématiques peuvent être utilisées comme base pour créer un langage de fiction. Et même si l’on décide d’en rester à un langage verbal/écrit comme la plupart des langues humaines actuelles, d’infinies variantes sont possibles. Il suffit de se souvenir de la nouvelle « Tlön, Uqbar, Orbis Tertius » de Jorge Luis Borges pour rencontrer un langage fictif dans lequel il n’y a pas de noms. On pourrait tout aussi bien imaginer une langue de pur constat dans laquelle les verbes sont absents, une autre où les temps de verbe sont inconnus, ou alors des langages entièrement basés sur la rhétorique, les métaphores ou les mots-valises.

⏩ La semaine prochaine: Inventer un langage

Éléments de décor: la religion

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Seul au milieu d’un univers vaste, silencieux et incompréhensible, l’être humain traverse sa vie à tenter de communiquer avec ses contemporains, sans aucune assurance d’être compris, tout en étant lui-même habité par des émotions qui échappent à son contrôle. Tout cela s’achève par la seule certitude que nous offre l’univers : la mort.

Face à cette monumentale accumulation d’angoisses existentielles, l’individu, s’il veut éviter de sombrer, est tenté de chercher une solution. Certains choisissent le déni, et se contentent d’entretenir avec la vie, l’univers et le reste des relations superficielles. D’autres se lancent dans une quête de sens, qui peut prendre la forme d’une spiritualité.

Mais l’idée de se retrouver seul face aux mystères insondables de l’âme humaine et de l’univers, ça peut sembler un peu trop lourd pour la plupart des gens. Raison pour laquelle la spiritualité s’est ancrée dans des systèmes mêlant mysticisme, rituels, philosophie, initiation et organisation socio-culturelle : c’est ce qu’on appelle les religions. Plutôt que de devoir se débrouiller, solitaire dans un cosmos mutique, le fidèle bénéficie de la sagesse et des enseignements de celles et ceux qui l’ont précédé, qui lui transmettent des recettes qu’il n’a qu’à appliquer dans sa vie de tous les jours et dans sa propre quête spirituelle.

Conçue comme un instrument d’accomplissement personnel et de communion sociale, la religion peut vite devenir un instrument de pouvoir, de censure, de violence normative. Dans son arrogance, elle peut placer la Règle avant l’individu et même avant le Mystère. Ce qui devrait épauler l’humain, le réconforter, le guider, devient un moyen de lui couper les ailes et de le ramener brutalement sur terre.

Pire, la religion peut être conçue avec cynisme dès le départ, afin de servir les intérêts d’un petit nombre d’individus (ou d’un seul), en quête de pouvoir ou d’argent, dans une dérive sectaire qui prend tout au fidèle et ne lui donne rien en échange, allant jusqu’à le priver de son libre arbitre. En général, selon la formule consacrée, on peut définir une religion comme un groupe spirituel qu’il est plus facile de quitter que de rejoindre, alors qu’une secte est un groupe spirituel qu’il est plus facile de rejoindre que de quitter.

Exposé de cette manière, on réalise quel merveilleux objet littéraire est la religion. Elle touche à tous les domaines de l’existence, de l’intime jusqu’au social, de l’individuel jusqu’au collectif, et elle peut tour à tout écraser les individus avec la cruauté la plus écœurante ou inspirer des actes d’une grande bonté. Il se cache là-dedans, dans les interstices, une infinité de sujets de romans ou d’éléments qui peuvent se greffer à des intrigues portant sur d’autres sujets.

En tant qu’auteur, ça va de soi, il n’y a pas besoin d’être soi-même religieux pour intégrer la religion dans ses récits. Même un écrivain farouchement athée peut très bien être tenté d’aborder ce thème parce qu’il trouve ça intéressant d’un point de vue dramatique, ou pertinent dans le cadre d’une juste représentation de la société humaine ; et puis on peut tout à fait parler de la religion de manière critique, voire même construire un roman en forme de réquisitoire à son sujet. La seule chose qu’il vaut mieux éviter de faire, au fond, c’est de tomber dans la caricature.

La religion et le décor

On vient de le voir, la religion fonctionne comme un miroir de l’expérience humaine, dont elle épouse les contours. Il est donc aisé de s’y immerger dans l’espace d’un roman, parce qu’une religion structurée est un monde en miniature, plein des mêmes préoccupations, des mêmes ambitions, des mêmes hypocrisies, des mêmes thèmes que le reste de la société, mais simplifié et canalisé par une histoire et des valeurs communes.

Ainsi, pourquoi ne pas situer un roman au sein d’une communauté religieuse : parmi les prêtres d’une religion, dans un monastère, au sein d’une secte, pour ne citer que ces trois exemples. Chaque groupe spirituel a ses règles, son fonctionnement, ses tabous, ses non-dits : autant d’outils avec lesquels un romancier peut construire son récit.

Le fait que tous ses membres aient comme point commun leur attachement à un dogme et à une tradition ouvre également la porte à de merveilleux contrastes, en particulier si le personnage principal est extérieur à ce monde. Au cinéma, on se souviendra du film « Witness », dans lequel un policier s’infiltre dans une communauté Amish, ou du « Parrain III », où le fonctionnement du Vatican est présenté en image miroir de celui de la Mafia. Montrer une église à travers les yeux d’un personnage qui n’en fait pas partie, cela permet d’infinis jeux de comparaisons : on met en scène des individus qui ont l’air semblables mais qui sont séparés par des gouffres invisibles. Les différences qui existent entre eux facilitent également l’exposition, et la mise en perspective de la psychologie des personnages.

Ce n’est pas nécessairement une institution religieuse qui peut servir de décor, d’ailleurs. Il peut s’agir d’une époque. Certaines ères de l’histoire, dans certains endroits, sont saturés de religion, qui en vient à dominer à un tel point le débat public que les voix divergentes sont réduites au silence. Les croisades, les guerres de religion, les grandes vagues de conversion peuvent constituer une toile de fond à grand potentiel dramatique pour un roman.

Parfois, ce sont les lieux qui sont religieux, qui sont chargés de symboles, gouvernés par des rites ou des coutumes : un cimetière, une cathédrale, un cloître, peuvent servir de toile de fond à un roman et ouvrir le champ à une exploration dans le détail du fait religieux, lorsqu’il est isolé du reste de la société. Ces lieux ne doivent d’ailleurs pas nécessairement être habités ou utilisés : il peut être intéressant de s’attarder sur la trace que laisse la foi dans un lieu, même après qu’elle a cessé de s’en servir. Une église reconvertie en salle de spectacle n’est-elle pas encore un peu une église ? Et puis, autre lieu à envisager : une route de pèlerinage et sa destination, qui peut donner un air œcuménique à un roman de voyage.

La religion et le thème

Dans la mesure où les religions s’interrogent sur les grandes questions qui préoccupent l’humanité depuis la nuit des temps, et qu’elles ont une fâcheuse tendance à avoir une opinion sur tous les sujets, elles constituent une lentille merveilleuse qui permet de se rapprocher d’un thème et de l’examiner de près.

La mort, l’éternité, le destin, la sexualité, le bien, le mal, la pureté : sur tous ces thèmes, la religion a beaucoup de choses à dire, et à cette liste, on pourrait encore en ajouter énormément d’autres. Un romancier peut ainsi s’accaparer les interrogations d’une religion au sujet de ces grands thèmes, les évoquer, les explorer, quitte à s’en distancier et porter sur elles un regard critique. En consacrant, par exemple, un roman à la notion de culpabilité dans le catholicisme, un romancier peut élaborer ses propres réflexions sur ce thème, et les présenter avec davantage de contraste que s’il n’avait pas choisi de s’appuyer sur un corpus culturel existant. Pour un auteur, le fait religieux peut ainsi être utilisé comme un échafaudage qui permet de bâtir un argumentaire.

Naturellement, les différentes religions ont au sujet des grandes questions des réponses différentes. Un bouddhiste, par exemple, n’a pas du tout la même vision du temps ou du bien qu’un juif. Dans l’espace de liberté d’un roman, il est possible de confronter ses visions, de les disséquer, de les comparer, d’en retirer le meilleur ou d’en dénoncer les dérives.

Enfin, la religion elle-même peut constituer le thème d’une œuvre littéraire. Pourquoi les gens se mettent à croire à des concepts qui défient la raison ? Qu’est-ce que ça leur apporte ? Qu’est-ce que ça leur coûte ? Où se situent les limites de leur foi et que sont-ils prêts à faire si celles-ci sont testées ? Voilà quelques-unes des questions qu’il est possible d’explorer dans un roman qui s’intéresserait à creuser ce genre de thème.

La religion et l’intrigue

Un des aspects essentiels du fait religieux, ce sont les rites, et ceux-ci peuvent être utilisés comme l’ossature de l’intrigue d’un roman. Une histoire complète peut très bien être racontée entièrement lors d’un mariage ou d’un enterrement, en choisissant d’en utiliser ou non les aspects les plus religieux.

D’autres choix sont moins conventionnels : un roman pourrait très bien s’intéresser à la période qui précède un baptême, que cela soit celui d’un enfant, ou celui d’une personne adulte qui choisit de changer de confession, ou d’embrasser la religion, sur le tard. Autre rituel qui peut être utilisé comme point de repère pour l’intrigue d’un roman : tout ce qui tourne autour de l’initiation, de l’ordination, et, en règle générale, des cérémonies qui permettent à un individu de rejoindre une religion en tant que prêtre ou que moine.

Et puis la religion fournit des éléments d’intrigue qui sont tellement utilisés dans la fantasy qu’ils sont devenus des clichés : la prophétie est probablement le premier auquel on pense. Combien de romans tournent autour de l’annonce de la fin du monde par une religion, et des efforts d’un petit groupe de héros pour combattre cette fin qui s’annonce inéluctable. Une prophétie, d’ailleurs, ne doit pas nécessairement tourner autour de l’apocalypse : elle peut annoncer la venue d’un sauveur ou d’un personnage funeste, concerner une catastrophe, ou un changement majeur dans l’environnement ou dans les consciences, ou prévoir une révolution au sein de la société, voire dans l’organisation de la religion elle-même.

Depuis le « Da Vinci Code » de Dan Brown, la religion peut également être utilisée comme un jeu de piste : les livres sacrés, les statues, les monuments et les icônes peuvent être autant d’indices dans une chasse au trésor qui rapproche les personnages de la vérité – ou d’un trésor.

La religion et les personnages

Dans la mesure où la religion porte en elle une vision du monde, des valeurs, des interdits, elle touche à la personnalité de chacun, et même, parfois, à l’intime. Que les personnages d’un roman soient très dévots ou qu’ils ne le soient pas du tout, il peut être intéressant de s’intéresser à la trace que peut avoir la religion sur leur attitude et sur les choix qu’ils font lors de leur existence.

L’attachement à une foi religieuse constitue un moyen simple de caractériser un personnage. Il le relie à un système de pensée, à des valeurs, à des rites, et lui confère une série de caractéristiques qui le distinguent automatiquement des autres personnages qui ne partagent pas cette confession. C’est particulièrement enrichissant si la religion fait partie des thèmes du roman, ou si, dans le décor, certains éléments installent une tension entre différents groupes religieux. Un catholique et un protestant lors du conflit nord-irlandais auront d’autres points d’achoppement que ceux qui découlent directement de la spiritualité.

Mais la plupart des gens entretiennent avec la religion des relations compliquées. Certaines personnes ont une foi aveugle, inconditionnelle, mais elles ne constituent pas une majorité. Les personnages de vos romans auront peut-être une foi perpétuellement en conflit contre leur raison ; ou alors leur foi est en train de décliner, et avec elle, certains de leurs repères ; au contraire, leurs doutes sont en train de les mener vers un éveil spirituel ; certains ont une double appartenance religieuse et tentent d’en faire le perpétuel inventaire dans leur tête ; et puis il y a tous les personnages qui n’ont pas de foi du tout, mais dont le parcours de vie, le milieu, l’éducation, leur ont tout de même inculqué certaines des valeurs d’une religion en particulier, même s’ils ne souscrivent pas au credo.

Et puis il y a celles et ceux qui n’ont pas de foi, pas de culture religieuse, rien du tout. Même parmi eux, il est possible d’explorer les thèmes liés à la religion. Un individu rationaliste, adversaire déclaré de la religion, pourrait ainsi finir, dans son emportement, à connaître les textes sacrés bien plus à fond que les dévots et à consacrer l’essentiel de son temps à perpétuer sa croisade. Et puis même ceux qui s’efforcent de pratiquer une pensée entièrement rationnelle peuvent avoir des penchants pour la superstition ou, en tout cas, côtoyer au jour le jour des tas de gens qui ont une vie spirituelle.

Il n’est pas rare, après tout, d’être dans le déni au sujet de notre nature profonde : certains se voient comme de purs esprits cartésiens qui ne croient qu’en la logique et les faits, mais qui choisissent d’oublier qu’ils ont une patte de lapin qu’ils frottent avant d’aller parier sur les champs de course ; à l’inverse, un individu qui se dit touché par la grâce divine pourra ressentir le besoin de démontrer la véracité de sa foi par toutes sortes de preuves scientifiques plus ou moins convaincantes. Personne n’est aussi pur qu’il le prétend, ni dans un sens, ni dans l’autre, et cela rend les choses plus intéressantes.

Et puis ces limites, on peut les tester : que se passe-t-il si un personnage athée est confronté à la preuve de l’existence du divin ? Quelles sont les conséquences, pour un personnage qui a la foi, de voir celle-ci ensevelie sous des preuves scientifiques ? Des romans peuvent être imaginés autour de ces questions, à grand renfort d’imaginaire si nécessaire.

Variantes autour de la religion

Un auteur de roman a un luxe dont peu de gens bénéficient : il peut inventer une religion. Il peut même en inventer plusieurs, en conflit les uns avec les autres. Ce genre d’activité ne se limite pas aux littératures de l’imaginaire, d’ailleurs : il est tout à fait possible, par exemple, d’écrire un roman policier, ou un thriller politique, dont l’action tourne autour des activités d’une secte inventée de toutes pièces pour l’occasion.

Mais c’est bien dans le domaine de la fantasy ou de la science-fiction que la création de religions fictives est la plus répandue. J’y reviendrai plus en détails dans un prochain billet, mais ce qu’il faut retenir d’important, c’est que l’intérêt d’inventer une religion, c’est qu’on peut la tailler sur mesure pour son projet littéraire. N’hésitez pas à mettre sur pied un dogme, un rite, une spiritualité, qui illustre vos thèmes et qui enrichit vos personnages. La religion peut ainsi être utilisée comme un révélateur, voire même un exhausteur de saveur pour les autres éléments de votre narratif.

⏩ La semaine prochaine: Inventer une religion

 

Éléments de décor : les transports

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Se rendre d’un endroit à un autre, ça peut paraître tout bête, mais qu’est-ce que ça fait fonctionner l’imagination ! Lorsqu’un écrivain construit son décor, il n’est pas exclu qu’il consacre une partie de son intérêt à réfléchir à la place que vont y tenir les différents moyens de transport, ne serait-ce que parce que ceux-ci lui permettent de faire bouger ses personnages d’un endroit à un autre.

Alors qu’on pourrait concevoir les moyens de transport comme de simples outils qui aident les êtres humains à se déplacer plus vite qu’ils ne pourraient le faire à pied, la vérité, c’est que toute une mythologie s’est construite autour d’eux, tout un imaginaire que nous avons en commun et sur lequel des auteurs ont construit des œuvres entières.

Il suffit de penser au cheval pour réaliser que son rôle est loin de se cantonner à celui d’un véhicule sur pattes. Le cheval, c’est un moyen de transport, mais c’est surtout un compagnon, un personnage au sens propre du terme, mais aussi un symbole de liberté et d’évasion. D’une certaine manière, la voiture a hérité d’une part de sa mystique : autour d’elle se sont construits toutes sortes de mythes modernes à base d’individus au volant, qui font face à leur destin. Le road movie, c’est un genre cinématographique, oui, mais c’est aussi un genre littéraire.

Le taxi mérite une mention particulière, parce qu’il permet la confrontation instantanée de deux types de personnages : le chauffeur (qui connaît la ville comme sa poche) et le passager (qui, bien souvent, vient d’ailleurs). C’est un outil idéal pour faire se confronter deux points de vue, et peut-même être utilisé par un auteur comme support pour l’exposition, lorsqu’un personnage débarque dans une ville qui lui est inconnue.

Les trains méritent une mention spéciale : il y a des romans ferroviaires, qui d’ailleurs ne sont pas tous des romans de gare. Le premier qui vient à l’esprit, c’est « Le Crime de l’Orient-Express. » La particularité du train en fiction, par opposition à la voiture, c’est son aspect communautaire : c’est comme une ville qui se déplace dans le décor. C’est aussi un moyen simple de faire en sorte que des inconnus se retrouvent piégés ensemble.

Le bateau de croisière peut être substitué au train pour la plupart des usages romanesques. En revanche, les autres types de bateau sont plutôt associés à l’idée de l’être humain confronté aux rudes aspérités de Dame Nature, que ce soit dans « L’Odyssée » d’Homère ou dans « Le Vieil homme et la mer » d’Ernest Hemingway.

En ce qui concerne l’avion, l’imagerie populaire aura surtout retenu de lui un aspect : il tombe. Voyager en avion, c’est abandonner délibérément presque tout contrôle sur son destin à un pilote et à une machine, et nombre d’histoires peuvent être racontées autour de cette tension particulière.

Enfin, tram, bus, funiculaire, ascenseur, rickshaw ou bicyclette : chaque moyen de transport a sa propre ambiance, son propre rythme narratif, sa propre poésie, et peut donner lieu, pour peu qu’on sache en tirer le meilleur parti, à des romans très différents.

Les transports et le décor

Comme souvent, on peut se servir d’un élément de décor de manière littérale pour servir de toile de fond à une histoire. Ainsi, toute l’intrigue d’un roman peut avoir lieu intégralement lors d’un voyage en train. C’est le cas de « L’Extravagant Voyage du jeune et prodigieux T. S. Spivet », de Reif Larsen, dans lequel un jeune garçon traverse les États-Unis dans un wagon de marchandise. L’avantage du train, si vous souhaitez en faire le principal décor de votre histoire, c’est qu’il procure à vos personnages un environnement stable, avec toujours les mêmes contrôleurs, les mêmes compagnons de voyage, le même encadrement, mais tout cela, serti dans un paysage qui ne cesse de changer. C’est un îlot d’immobilité au cœur d’une terre mouvante.

La voiture offre un décor différent. Oui, il est possible d’y situer toute l’action d’un livre, mais considéré en tant que lieu à proprement parler, l’automobile est moins intéressante que le train. Ce sont donc les rencontres qui se produisent lors des arrêts, les détours impromptus, les imprévus, qui vont faire le sel d’un bouquin centré sur la voiture. On citera « Une odyssée américaine » de Jim Harrison pour se rappeler que le road movie est un genre enraciné dans l’histoire des États-Unis, mais après tout, « Le lièvre de Vatanen » d’Arto Paasalinna nous prouve qu’on peut raconter le même genre de périple en Europe.

On comprend bien à travers ces exemples qu’à vouloir placer toute l’intrigue d’un roman autour d’un moyen de transport, on change fondamentalement la nature même du roman. À chaque moyen de se déplacer, un résultat différent. Un auteur fou furieux qui déciderait d’écrire un roman qui a lieu intégralement dans un funiculaire enfanterait, à n’en pas douter, une histoire à la tonalité singulière.

Mais les moyens de transport peuvent également être utilisés en tant que décor de manière plus oblique. Pourquoi ne pas décider de situer toute l’action d’un roman dans une gare ou dans un aéroport ? Là, ce ne sont plus les protagonistes qui se déplacent, ce sont les personnages secondaires qui viennent à eux. « The Signal-Man », la nouvelle de Charles Dickens, choisit une option similaire en situant son action à un embranchement d’un réseau ferroviaire. Une approche du même genre consisterait à choisir comme toile de fonds une tour de contrôle où travaillent des aiguilleurs du ciel.

Une autre idée, c’est de s’intéresser non pas à un moyen de transport ou à un lieu, mais à une liaison en train de se faire : une voie ferrée ou une route en cours de construction, un canal en train d’être creusé constituent des décors intéressants qui peuvent servir de cadre à de nombreuses histoires différentes.

Les transports et le thème

Dans les romans, les voyages sont toujours initiatiques. Entre le moment où on embarque dans un train et le moment où on en descend, on n’est plus tout à fait la même personne. Métaphoriquement, un voyage représente presque toujours le cheminement intérieur que font les personnages qui l’entreprennent, et donc un roman qui laisse une large place aux transports va probablement choisir cela comme thème central.

À l’inverse, plutôt qu’une progression, on peut choisir de représenter le voyage comme l’inexorable passage du temps, qui nous mène, chacun de nous, vers notre mort. En se basant sur une métaphore proche, on aboutit donc à un traitement thématique opposé. En fait, la lecture des romans de voyage nous enseigne qu’on se déplace essentiellement pour deux raisons : pour se trouver ou pour se perdre. Certains voyages sont initiatiques, d’autres ne mènent qu’à l’anéantissement.

Mais parler des transports, c’est davantage que de parler de voyages. Ainsi, évoquer les transports en commun dans un cadre romanesque, ça peut aussi être l’occasion de parler de ponctualité, et de ceux qui, par exemple, sont obsédés par les horaires des trains. Enfin, les transports en commun sont des lieux de mixité sociale et culturelle : c’est quelque chose qui peut être thématisé en forçant, dans un roman, des personnages qui n’ont rien en commun à trouver des raisons de dialoguer, juste parce qu’ils voyagent à bord du même train, du même avion ou de la même caravane.

Les transports et l’intrigue

C’est assez élémentaire. Les différentes phases d’un voyage peuvent être détournées pour obtenir les différentes étapes de l’intrigue d’un roman. En commençant par les préparatifs, en poursuivant avec l’embarquement, puis avec les différentes haltes ou étapes, jusqu’à la fin du voyage, on a un parcours qui ressemble à celui d’un moyen de transport, et qui s’applique également très bien au découpage d’un roman.

Par essence, lorsque l’on décide de décalquer les rythmes du voyage à un projet de fiction, on obtient quelque chose qui va beaucoup ressembler à ce qu’on surnomme le « schéma crocodile », soit le style d’intrigue des romans picaresque, constitués d’épisodes enchâssés les uns dans les autres. Les étapes de départ et d’arrivées donnent une petite originalité à ce type de récit, en cela qu’ils permettent de poser les enjeux au départ, puis de proposer une conclusion, ne serait-ce que thématique, lorsque les personnages arrivent à destination.

Les transports et les personnages

Nous sommes ce que nous conduisons. On peut en apprendre beaucoup sur la personnalité d’un individu en fonction de la voiture qu’il conduit. Un détective qui conduit un vieux tacot et un chef de ventes au volant d’un coupé sport renforcent les clichés avec leur automobile.

Inversez les véhicules et vous aurez déjà apporté un peu d’ambiguïté supplémentaire dans le portrait : pourquoi ce chef des ventes s’attache-t-il à une voiture ancienne ? Est-il collectionneur ? Nostalgique ? Traverse-t-il des difficultés financières ? En croquant le portrait d’un personnage et de sa voiture, vous parviendrez à compléter le portrait avec davantage de profondeur qu’en vous contentant de vous intéresser au premier.

Ce qui ne veut pas dire qu’un piéton n’aura pas de personnalité, au contraire. Refuser la dictature de la bagnole et choisir la marche, le vélo ou le train, par exemple, cela caractérise un personnage plus sûrement qu’un signe du zodiaque.

Et il n’y a pas que le choix de véhicule qui permet de cerner une personnalité, mais aussi la manière dont on s’en sert. Est-il bon conducteur ou mauvais ? Respectueux du code de la route ou prêt à prendre toutes sortes de risques pour arriver à destination ? L’usager du train est-il ponctuel ou toujours en retard ? En vous posant ces questions toutes simples, vous allez brosser un portrait de votre personnage qui l’ancre résolument dans le concret.

Variantes autour des transports

Dans la littérature de genre, tout, absolument tout peut servir de moyens de transport. Dans mon roman «Merveilles du Monde Hurlant», des crabes géants font office de calèche, il y a un navire pirate dont les voiles sont tissées par des araignées géantes ainsi qu’un véhicule amphibie monté sur six pattes mécaniques, à la manière d’un insecte.

Que l’on parle de fantasy ou de science-fiction, les moyens de transport sont un des domaines où l’imagination est la plus débridée, sans doute parce que les littératures de genre sont une invitation au voyage et que les auteurs s’en donnent à cœur joie dans ce domaine. On ne s’étonnera pas, dès lors, de croiser autant de véhicules originaux dans la littérature d’essence fantastique, comme les trains de Harry Potter qui font halte au quai 9 ¾ de King’s Cross Station, les villes mouvantes de « Mécaniques fatales » de Peter Reeve, en passant par le Chat-bus de « Mon voisin Totoro » ou encore Armada, la cité propulsée par un kraken dans « Les Scarifiés » de China Mièville.

En science-fiction, ce sont les vaisseaux spatiaux qui concentrent une bonne partie de l’imagination des auteurs. Dans « Dune » de Frank Herbert, ceux-ci voyagent grâce aux efforts des Navigateurs, dont l’abus de drogue les a fait muter jusqu’à ce qu’ils soient capables de plier l’espace-temps ; dans « Le guide du routard galactique » de Douglas Adams, le Cœur en Or est propulsé par un Générateur d’improbabilité infinie qui l’amène simultanément dans tous les endroits du cosmos ; dans le film « Event Horizon » de Paul W.S. Anderson, le vaisseau-titre, pour se déplacer plus vite que la lumière, est passé par l’Enfer ; dans la série Farscape, le vaisseau Moya est un animal réduit en esclavage pour être utilisé comme un véhicule.

Les possibilités sont infinies. Si vous œuvrez dans les littératures de l’imaginaire, vous pouvez pratiquement combiner un moyen de transport traditionnel, un adjectif aléatoire pour le définir et un mot pour représenter son système de propulsion, et ça devrait donner des résultats intéressants. Après, ne venez pas vous plaindre si le véhicule de votre héros est une bicyclette végétale propulsée par l’énergie de la grammaire : j’ai dit « intéressants », pas « parfaits », il faut faire un peu le tri.

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – la religion

Éléments de décor: l’Histoire

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Que s’est-il passé avant que le roman commence ? C’est une question qui se pose, et qui bien souvent trouve réponse, dans la plupart des livres. Car même si les lecteurs se retrouvent propulsés dans une situation qui leur est inconnue, elle leur est révélée au fur et à mesure à travers les actes des personnages, et à travers elle, certains pans de ce qui a précédé leur entrée en scène.

Un homme vient d’être assassiné ; une entreprise a été fondée ; c’est la guerre, depuis de nombreuses années ; partout dans le monde, des individus se découvrent d’étranges pouvoirs ; le patriarche s’apprête à transmettre le contrôle du domaine à ses enfants : que cela soit la petite ou la grande histoire, les événements du passé informent ceux du présent, les influencent, en modifient le sens, leur donnent l’impulsion.

C’est plutôt à la grande histoire qu’est consacré ce billet, celle qui s’écrit avec une majuscule : l’Histoire, que je définis comme l’ensemble des événements de portée régionale, nationale ou internationale, que les personnages principaux n’ont pas vécu (ou alors il y a bien longtemps), et dont la trace qui s’effiloche peu à peu fait l’objet de différentes interprétations. L’Histoire, ici, est comprise comme une expérience collective, qui a laissé sa marque sur les individus mais aussi sur les peuples, qui se retrouvent reliés malgré eux par des événements qui le dépassent.

Dans un roman, quel qu’en soit le style, l’Histoire fonctionne comme une ancre. C’est un point de repère, qui situe les événements du narratif dans un contexte plus large, au sein d’un réseau plus vaste de causes et de conséquences, et qui empêche l’histoire qu’on nous raconte de dériver, sans but, au grès des courants. Mais, toujours comme une ancre, l’Histoire peut peser sur les personnages, les clouer sur place, les empêcher d’évoluer.

Tous les dosages sont permis, quand on parle de l’utilisation de l’Histoire comme élément de décor d’un roman. Sa place peut être centrale, soit que les leçons du passé constituent le thème du livre, soit que celui-ci explore des événements d’autrefois. À l’inverse, il est tout aussi possible de rédiger un roman sans mémoire, qui n’existe qu’au présent, complètement déconnecté des événements passés, ou dont la connexion avec ce qui s’est passé avant n’est jamais explicité. Dans « La Route », Cormac McCarthy nous dépeint un monde post-apocalyptique, ravagé par une catastrophe dont le lecteur ne saura rien. À l’inverse, dans « La Compagnie des glaces », Georges Arnaud décrit minutieusement toutes les étapes improbables qui ont engendré son monde hivernal.

Quel que soit le choix de l’auteur, l’Histoire fait partie des ingrédients du décor qu’on peut difficilement ignorer complètement, soit qu’on en détaille minutieusement la chronologie comme certains auteurs de fantasy aiment le faire, soit qu’on choisisse délibérément de la passer sous silence.

L’Histoire et le décor

Parfois, l’Histoire est davantage qu’un élément de décor : parfois l’Histoire est le décor. Naturellement, le cas de figure qui vient à l’esprit en premier, c’est celui du roman historique. Dans ce genre, l’action se situe dans le passé, à une époque donnée, dont l’exploration fait partie de la raison d’être du roman. Les protagonistes sont soit des figures historiques réelles, soit des personnages de fiction placés dans le chaudron d’événements de notre Histoire.

Ce genre n’est d’ailleurs pas une exclusivité du registre réaliste. Il est tout à fait possible d’envisager un roman historique de genre, dont l’action se situerait dans le passé d’un univers de fiction décrit dans une autre œuvre. La popularité des préquelles consiste justement à détailler des événements qui se situent dans le passé des personnages de l’œuvre originale, et qui n’avaient jusque là été qu’évoqués. Ainsi, les romans de G.R.R. Martin sur les aventures de « Dunk & Egg » se situent dans le même monde que ceux de sa saga « A Song of Ice and Fire », mais un peu moins d’un siècle avant le début de l’action du premier livre.

Le roman historique permet de faire revivre une époque, ses codes, ses valeurs, ses grands événements. L’Histoire devient ainsi le décor tout entier, et l’intérêt du livre consiste en grande partie dans la possibilité de se replonger dans cette ambiance, à travers le souci du détail et le travail de recherche du romancier.

À l’inverse, l’Histoire peut n’être qu’une toile de fond pour des événements qui pourraient, au fond, se dérouler à n’importe quelle époque. « Les Sept Samouraïs » et « Les Sept Mercenaires » racontent à peu près la même histoire, avec des sabres et au Japon médiéval pour le premier film, avec des revolvers et dans le Far West américain pour le second. Dans ces cas, l’Histoire n’est pas l’élément central du narratif, mais elle colore chaque élément de décor, que ce soit le niveau technologique, les relations sociales, le contexte politique, etc…

Parfois, l’Histoire peut servir de décor, non pas parce que les personnages sont en train de la vivre, mais parce que, dans le présent, ils en subissent les échos. Parfois, l’Histoire nous hante, nous modèle, éventuellement même à notre propre insu. Dans sa pièce « Incendies », Wajdi Mouawad met en scène des jumeaux qui découvrent à la mort de leur mère à quel point le conflit libanais a influencé leur destinée. L’idée de traumatismes qui se transmettent de génération en génération est une veine riche à exploiter pour un auteur.

Et si l’Histoire peut laisser sa marque au sein d’une famille, elle laisse également d’autres genres de traces qui peuvent venir s’ajouter au décor d’un roman. Un conflit, un génocide, une politique de ségrégation peuvent modeler les mentalités des peuples longtemps après l’événement. Des individus peuvent ainsi se retrouver de part et d’autre de frontières culturelles invisibles, uniquement à cause de faits qui ont eu lieu avant leur naissance, et qui n’ont aucune prise. Et en parlant de frontières, certaines sont bien réelles, et forgées par l’Histoire elles aussi. Pourquoi suis-je né ici plutôt que là, et quelles en sont les conséquences pour mon existence ?: voilà encore un beau sujet de roman.

Certains lieux, bien sûr, sont marqués par l’Histoire, et peuvent servir de toile de fond à un roman. Un champ de bataille, le lieu où a été signé un traité important, les ruines d’un château, le village de naissance d’un grand artiste : certains endroits semblent hantés par les grands personnages du passé, et trouver des résonances dans le présent. Il y a aussi des lieux de mémoire, spécialement destinés à conserver la trace du passé, et où un auteur peut souhaiter situer une partie de son récit pour souligner des liens invisibles entre le maintenant et l’autrefois : des mausolées, des musées, des monuments commémoratifs, etc…

L’Histoire et le thème

En tant que thème, l’Histoire ne cesse d’alimenter d’innombrables romans réalistes, ou des individus réalisent qu’ils portent en eux les stigmates de douleurs qui ne leur appartiennent pas, et qui remontent à des temps qu’ils n’ont pas nécessairement connus. C’est l’Histoire vue comme une cicatrice, un thème riche qui se prête à de nombreuses interprétations. L’idée qu’un individu est tel qu’il est parce que d’autres, autrefois, ont agi ou vécu d’une certaine manière peut servir de point de départ à d’inépuisables variations autour des profondeurs de l’âme humaine.

À l’inverse, l’Histoire peut aussi être vue, non pas comme quelque chose qui pèse, mais comme un piège qui doit être déjoué. Thématiquement, il peut être intéressant de mettre en scène des personnages qui, consciemment, cherchent à éviter les erreurs commises par leurs ancêtres dans le passé, afin de forger un avenir plus serein.

La manière dont l’Histoire modèle les pensées, et la façon dont nous sommes tous les enfants des époques qui ont précédé, en charge de nous inspirer, de les rejeter, ou en tout cas, d’en dresser l’inventaire, constitue encore une autre manière d’envisager un usage thématique de l’Histoire dans un roman. À chaque génération qui passe, on s’éloigne des événements qui ont façonné notre époque et le regard que l’on porte sur ceux-ci se modifie également. Ce qui peut sembler très vivant à nos grands-parents est encore considéré comme important par nos parents, alors que nous n’y consacrons déjà plus tellement d’importance. Un roman qui met en scène des individus de générations différentes pourrait se nourrir d’un thème comme celui-là.

L’Histoire et l’intrigue

Ce n’est pas un hasard si l’Histoire s’appelle ainsi : il s’agit de raconter le passé. Même avec rigueur, même avec distance, l’Histoire reste une histoire, un narratif, qui relie les événements entre eux, et c’est ainsi qu’elle parvient jusqu’à nous. Dans cette perspective, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’elle trouve sa place dans une intrigue romanesque.

Première possibilité : un épisode historique réel peut servir de point de départ à une histoire fictive. Le lecteur des « Misérables » de Victor Hugo y trouvera un récit extensif de la bataille de Waterloo, qui a influencé la vie d’une partie des personnages. Ainsi, des événements réels peuvent constituer l’ossature d’une intrigue, qui s’étoffe et se prolonge d’événements fictifs.

Une autre technique qui peut valoir la peine d’être explorée, c’est celle qui consiste à mettre en parallèle deux époques. Un personnage dans le présent traverse certains événements qui font écho à d’autres, situés à une autre époque. Les structures des deux parties du livre sont semblables, comme des miroirs, et se complètent pour former un tout qui transcende l’intérêt des deux récits pris isolément.

L’Histoire, ça peut également être le ferment du mystère. Que s’est-il réellement passé autrefois ? Au-delà de ce qu’on a voulu retenir officiellement du passé, quelle est la vérité ? A-t-on tenté de nous cacher quelque chose ? L’exploration de l’Histoire peut ainsi servir de fil rouge à un roman dont l’intrigue sera structurée comme celle d’un roman policier à suspense. On voit une illustration de cette idée dans les aventures de Robert Langdon, rédigées par Dan Brown, mais aussi dans d’innombrables ouvrages complotistes, quelque part entre réalité et fiction.

L’Histoire et les personnages

On l’a compris, les personnages peuvent être le produit de l’Histoire. Ils peuvent être marqué par celle-ci, soit directement, parce qu’ils ont vécu de près des événements qui ont marqué leur époque, soit indirectement, parce qu’ils font partie d’un groupe humain malmené par l’Histoire, ou parce que la trajectoire de leur famille a connu les tumultes du temps passé.

À dire vrai, cette approche est si courante que de nombreux auteurs y ont recours sans même se rendre compte qu’ils parlent d’Histoire. On ne compte plus tous les « vétérans de la dernière guerre » dans les bouquins de fantasy, par exemple. L’intérêt de réaliser que l’on a affaire à une perspective historique, c’est que nous sommes tous concernés à un degré ou à un autre par les événements qui ont façonné le monde. Au minimum, nous portons un regard sur eux. Cela vaut donc la peine de se poser la question : cette « dernière guerre », les autres personnages de votre roman l’ont-ils vécue ? En ont-ils des souvenirs ? Ont-ils une opinion à son sujet ?

Et puis l’Histoire, ça n’est pas juste un tampon-encreur qui laisse sa trace sur les pages blanches de nos vies. La marque peut s’opérer dans les deux sens. Après tout, rien n’empêche les personnages de vos romans de laisser eux aussi une marque dans l’Histoire, d’en influencer le cours, d’accomplir des actes qui garantissent leur place dans les livres longtemps après leur mort. Il peut être intéressant à ce titre de mettre en scène un personnage qui serait hautement conscient de sa place dans l’Histoire, voire même anxieux à l’idée qu’il sera incompris des générations suivantes.

Le prolongement naturel de cette idée, c’est tout simplement de mettre en scène des personnages historiques réels. Rien ne s’oppose à l’idée d’écrire un livre dont Napoléon serait la figure centrale. Vous pouvez décider de romancer un épisode réel de sa vie, vous pouvez inventer un événement fictif mais qui reste plausible par rapport à ce qu’on connaît de sa trajectoire. Vous pouvez même l’extraire complètement de son contexte et de vous en servir comme d’une pièce rapportée : ainsi, dans « Le Monde du Fleuve », Philip José Farmer met-il en scène des individus bien réels comme Mark Twain ou Hermann Göring dans le contexte d’un roman de science-fiction.

Il est également possible de reprendre des personnages historiques et de raconter leur vie, mais de dissimuler tout ça derrière des noms d’emprunts et divers artifices qui ont pour effet de transformer un cas particulier en une métaphore éternelle. Dans sa trilogie de « L’Infernale Comédie », Mike Resnick raconte ainsi la décolonisation de trois pays africains, mais transposée sur trois planètes extraterrestres.

Variantes autour de l’Histoire

On peut faire joujou avec l’Histoire. Certains ne s’en privent pas dans le monde réel, souvent avec des intentions malveillantes. Dans le contexte de la fiction, il est possible de faire la même chose, mais sans que cela s’inscrive dans le révisionnisme puant.

Le genre qu’on appelle l’uchronie s’en est fait une spécialité. Dérivé de l’utopie, l’uchronie est le genre du « non-temps », de l’Histoire qui n’existe pas. En général, il s’agit de raconter des événements historiques, dans notre monde, mais avec une divergence principale avec l’Histoire réelle.

Dans « Le Maître du Haut-Château », Philip K. Dick raconte une histoire dans un monde où les Nazis ont gagné la deuxième guerre mondiale. Même Winston Churchill a écrit un récit uchronique : « Si Lee avait gagné la bataille de Gettysburg » s’intéresse à une histoire parallèle où les Sudistes ont remporté la Guerre de Sécession aux États-Unis.

Presque autant que les récits historiques proprement dit, l’uchronie est un genre délicat, parce qu’il réclame une vaste connaissance des événements réels et des détails constitutifs d’une époque. Tout l’intérêt du genre consiste à se plonger dans une version subtilement différente du passé, et pour que cela ait un intérêt, il faut connaître le passé sur le bout des doigts.

Alternativement, l’Histoire avec un grand H peut aussi se frayer un chemin dans les récits de voyages dans le temps. Là, il est possible de jouer sur le contraste entre des personnages d’une époque qui en découvrent une autre, mais aussi de modifier le passé, et le présent, en d’innombrables variations uchroniques, en fonction des actes commis par les personnages dans le passé.

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