Écrire le sexe

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On fait davantage l’amour dans la réalité que dans les livres.

Ce constat peut paraître paradoxal : après tout, la littérature pourrait sembler être par excellence le lieu d’accomplissement de tous les fantasmes, mais en s’y penchant de près, on réalise que ce n’est pas tout à fait le cas. Oui, on assassine bien davantage entre les pages que dans la vie de tous les jours, mais il n’en va pas de même pour le sexe.

Alors que la sexualité fait partie de la vie de tous les jours, qu’il s’agit d’une activité à laquelle tous les adultes s’adonnent avec plus ou moins de régularité, il y a des genres entiers de la littérature qui ne l’évoquent pas du tout, ou de manière très allusive, et où quoi que ce soit de trop explicite paraîtrait terriblement déplacé. Au fond, par bien des aspects, la littérature traite la vie sexuelle un peu comme elle traite tout ce qui se passe aux toilettes : on sait que ça existe mais on n’a pas particulièrement envie de s’attarder là-dessus.

Existe-t-il un puritanisme en littérature?

En théorie, écrire une étreinte de manière explicite dans un texte destiné à des lecteurs adultes devrait être la chose la plus naturelle du monde, mais, à moins que l’on se situe dans un genre qui réserve au sexe la première place, comme la littérature érotique ou certaines romances, ce type de scène est souvent absent. Les lecteurs, comme les éditeurs, et bien souvent, les auteurs eux-mêmes, n’ont pas envie de voir ça : ils jugent ces scènes trop intimes, trop explicites, et suspectent ceux qui les écrivent de ne chercher qu’à exciter le lecteur à bon compte.

Comme l’a écrit G.R.R. Martin:

« Je peux décrire une hache fracassant un crâne humain dans les moindres détails et personne ne s’en souciera. Si je rédige une description tout aussi détaillée d’un pénis rentrant dans un vagin, je reçois des lettres de lecteurs mécontents. Pour moi, c’est frustrant, c’est de la folie. Au bout du compte, un pénis rentrant dans un vagin représente quelque chose qui a donné beaucoup de plaisir à beaucoup de gens. Les haches dans les crânes, pas tellement. »

Faut-il comprendre qu’il existe un puritanisme en littérature ? Sommes-nous choqués par le déploiement de l’intimité dans la sphère littéraire ? La voit-t-on comme de la pornographie ? Ou alors la sexualité est-elle considérée comme une partie si ordinaire, si répétitive de l’existence qu’elle ne revêt, aux yeux de certains lecteurs, aucun intérêt littéraire ?

Quelle qu’en soit la raison, prendre en compte la sexualité dans un roman doit tenir compte de cette retenue. Chaque romancier, mais aussi chaque maison d’édition, va devoir trouver la bonne manière d’en tenir compte.

La plus simple, c’est naturellement de renoncer complètement aux scènes de sexe, ou d’ailleurs à toute mention de la sexualité. On raconte des histoires qui se focalisent sur d’autres parties de l’expérience humaine, et on laisse de côté tout ce qui se passer au-dessous de la ceinture. C’est évidemment un choix respectable, même si on peut considérer qu’il laisse de côté un pan significatif de nos existences.

On s’éloigne pudiquement du sexe alors qu’on s’attarde sur la violence

Autre option très populaire : les personnages ont une vie sexuelle, mais ils ne la partagent pas avec les lecteurs. Dès que deux individus, dans un livre, sont sur le point de devenir intimes, le narrateur ne décrit rien du tout, il s’éloigne pudiquement et le chapitre se termine abruptement, laissant le lecteur se charger d’imaginer l’étreinte. Il s’agit d’une option popularisée par des séries télévisées, ou un solo de saxophone et un fondu au noir étaient chargés de faire comprendre au téléspectateur qu’il allait se passer un truc sexy et qu’il n’était pas invité à rester.

Cette solution a le mérite de régler le problème : elle dote les personnages d’une vie sexuelle tout en préservant les lecteurs qui ne souhaitent pas la partager avec eux. Cette chaste discrétion, toutefois, ne rend que plus criante la différence de traitement entre le sexe et la violence : on s’éloigne pudiquement du premier alors qu’on n’hésite pas à s’attarder sur la seconde.

Dans ces circonstances, des auteurs moins timorés peuvent décider de s’attarder un peu plus longtemps dans la chambre à coucher et de traiter les relations sexuelles avec la même attention que le reste de leur narratif. Pour y parvenir, il existe différentes approches. La plus courante consiste à adopter un vocabulaire riche en métaphores, afin d’éviter d’avoir à décrire trop explicitement les différents organes et la manière dont on s’en sert. L’auteur renonce donc à ce registre anatomique et parle, à la place, de « feux d’artifices », de « tremblements de terre » et de « petite mort. »

On bascule dans une surenchère qui frise le surréalisme

L’avantage de cette solution, c’est qu’elle s’évite la fausse pudeur et qu’elle s’attache au ressenti des personnages. L’écueil, c’est que cela peut vite tourner au ridicule. À force de comparer l’extase à tout et à n’importe quoi, à faire usage de métaphores tellement alambiquées qu’elles semblent sorties de nulle part, on bascule dans une surenchère qui frise le surréalisme.

Depuis 1993, la revue littéraire britannique Literary Review décerne chaque année son « Bad Sex in Fiction Award », ou « Trophée du mauvais sexe en fiction. » Ce trophée à forte valeur sarcastique montre du doigt les auteurs dont la plume s’est emportée, en souhaitant écrire une scène de sexe, vers les rivages du risible.

Voici un extrait du roman primé en 2018, « Katerina » de James Frey:

Aveuglant époustouflant tremblant accablant explosif blanc Seigneur je jouis en elle ma bite palpite nous gémissons tous deux yeux cœurs âmes corps un seul.

Du coup, certains auteurs, pour faire passer une scène de sexe, sont tentés de faire exactement l’inverse : l’écrire sans affect, de manière sobre, clinique et descriptive, façon Nouveau Roman, sans rien qui puisse passer pour une métaphore ou quoi que ce soit de trop excitant. Cette option fonctionne très bien pour décrire le sexe triste, rongé par le quotidien et la monotonie, mais est bien trop terne pour être utilisée dans un autre contexte. Le sexe sans émotion, sans joie, ça n’est – heureusement – pas le schéma classique.

Et puis il y a toujours l’option de l’érotisme : décrire un accouplement dans le but délibéré d’exciter le lecteur. Il s’agit d’une démarche qui a l’avantage de l’honnêteté, mais qui risque de ployer sous le poids de l’emphase et des descriptions survitaminées. En choisissant cette voie, contrairement à l’option précédente, on renouera avec le côté jubilatoire de la sexualité, mais on quittera le domaine du réel pour balancer dans celui du fantasme, ce qui conviendra, en réalité, à très peu de styles de livres. Il vaut mieux conserver cette possibilité pour la littérature érotique proprement dite, aux romances épicées, au New Adult et aux autres genres qui cherchent à émoustiller.

La clé est d’écrire le sexe avec la même intégrité que n’importe quelle autre scène

Au fond, entre une scène de sexe centrée sur l’émotion, sur les faits ou sur les fantasmes, la première option reste la meilleure, mais uniquement si l’on prend garde de ne pas verser dans l’excès. La clé est de l’écrire avec la même intégrité que n’importe quelle autre scène : les personnages restent tels qu’ils sont dans le reste du roman, avec leur personnalité et leurs autres traits distinctifs ; la scène ne constitue pas une interruption de l’intrigue, mais en fait partie intégrante, avec la même importance pour le narratif que n’importe quelle autre scène ; il faut s’interdire la gratuité, et veiller à ce que la scène serve un but, qu’elle fasse progresser les enjeux internes ou externes du livre.

Une scène de sexe réussie est une scène dans laquelle les personnages conservent leur personnalité et leur dignité, et qu’on ne pourrait pas couper du narratif sans rendre celui-ci incompréhensible. Il faut aussi qu’elle soit mémorable, distincte de toute les autres scènes du même genre. Pour y parvenir, une bonne manière de procéder est d’oublier quelques instants que l’on a affaire à des pénis et des vagins, et de se rappeler qu’il y a aussi des personnages, un lieu, un vécu, des circonstances.

Lorsque deux personnages couchent ensemble, en particulier pour la première fois, tout peut être potentiellement significatif : un mot prononcé, le ton de la voix, un geste, une hésitation.

Il ne s’agit pas de faire un cours d’anatomie, mais de raconter un moment partagé entre deux individus. Dans cette perspective, toute occasion qui permet d’interrompre l’action ou de changer le rythme est la bienvenue : les complications autour du préservatif, une sonnerie de téléphone, le chat qui débarque dans la pièce, un bruit de moteur, un fou rire, bref, tous ces moments où le réel vient se mêler au fantasme, où l’on improvise, tâtonne, se trompe, rigole, recommence, bref, tout ce qui confère à l’acte de la vraisemblance émotionnelle, voilà ce qui peut changer une scène de sexe banale en quelque chose de mémorable.

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – le pouvoir

 

À quoi sert le décor

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Comme on a eu l’occasion de s’en apercevoir dans un billet précédent, le décor – le fameux worldbuilding – existe dans n’importe quel texte d’essence romanesque. Et même s’il n’a peut-être pas l’importance de premier plan que certains lui prêtent, il s’agit néanmoins d’un outil précieux et remarquablement polyvalent, qui peut, s’il est bien utilisé, agrémenter une histoire et en rehausser les aspects les plus importants.

Car le décor n’est pas une simple toile de fond dressée derrière les personnages pour mettre un peu de couleur. Un décor n’est pas une décoration, juste là pour faire joli, inerte, insipide. Il s’agit d’une construction littéraire complexe, vivante, évolutive, et entre de bonnes mains – les vôtres par exemple – celle-ci peut interagir de nombreuses manières différentes avec les principaux éléments de votre histoire : les personnages, l’intrigue, le thème et le style.

Le décor et les personnages

La première idée qui vient à l’esprit, lorsque l’on évoque les relations entre le décor d’un roman et ses personnages, c’est qu’il permet un enracinement de ces derniers. Les personnages, presque malgré eux, vont trouver une place dans le décor. Ils vont être de quelque part, d’un lieu, d’une époque, d’un contexte socioculturel. Comme si le décor était une décalcomanie, il va laisser sa marque sur les personnages, de manière différente pour chacun d’entre eux, ce qui va permettre de les caractériser, de les différencier les uns des autres tout en leur fournissant un référentiel commun, de leur offrir des origines et des perspectives immédiatement compréhensibles pour le lecteur.

L’action de votre roman se situe sur une île ? Les personnages qui y sont nés seront distincts de ceux qui sont venus y habiter, et différents encore de ceux qui en sont repartis avant d’y revenir. Il y aura ceux qui s’y sentent à l’aise et ceux qui veulent s’enfuir, ceux qui veulent améliorer les lieux, ceux qui veulent tout casser et ceux qui ne veulent toucher à rien, ceux pour qui les lieux participent de la manière dont ils définissent leur identité et ceux pour qui il s’agit d’un lieu comme d’un autre, pour lequel ils n’ont pas d’attachement particulier. Rien qu’à travers cette simple relation, vous disposez d’un outil précieux pour caractériser vos personnages.

Naturellement, je prends ici le mot « décor » dans son sens le plus étroit, celui qui l’apparente à un lieu. Mais on peut étendre cette réflexion à d’autres aspects du décor. Comment les personnages de votre histoire se situent-ils par rapport à un événement historique, passé ou contemporain ? Quelles sont leurs relations à une organisation qui joue un rôle majeur dans l’intrigue ? Quels rapports entretiennent-ils avec certaines valeurs : famille, honneur, religion, argent ? Il n’y a pas un seul aspect du décor qui ne puisse pas être mis à contribution pour enrichir les figures qui peuplent votre roman.

En plus de permettre de définir les personnages, le décor offre l’occasion de les définir les uns par rapport aux autres. Mettons que l’action de votre roman se situe dans une organisation non-gouvernementale à vocation humanitaire. Chaque personnage pourra avoir, vis-à-vis de celle-ci, une attitude différente, de l’idéalisme jusqu’au cynisme en passant par le pragmatisme. Dans une histoire où un élément de décor comme celui-ci joue un rôle central, il constitue bien souvent l’axe principal de la personnalité des personnages principaux. On le voit très bien dans les films de guerre les plus introspectifs, où les figures sont différenciées principalement par leur attitude vis-à-vis du conflit et de l’armée.

Naturellement, en opérant ce type de distinction, cela permet de manière simple de clarifier les différences qui existent entre les personnages, qui peuvent constituer autant de sources de conflit et de désaccords entre eux, qu’il suffit d’exploiter pour donner du relief à l’histoire.

Le décor, il faut le noter, n’est pas un élément inerte. On peut le considérer comme un personnage à part entière, qui défend des valeurs, se montre actif et surtout, évolue au fil de l’histoire. Alors que le décor imprime sa marque sur les personnages, ceux-ci eux aussi font évoluer le décor. Ça fonctionne dans les deux sens. Dans un roman réussi, bien souvent, les personnages principaux auront réussi à changer des éléments du décor de manière spectaculaire entre le début et la fin de l’histoire, ne serait-ce que parce qu’ils ont mis fin au règne du Maître des Ténèbres.

Le décor et l’intrigue

S’il influence les personnages, le décor, le worldbuilding, a également un impact majeur sur l’intrigue de votre histoire. En effet, un des éléments centraux de tout décor romanesque, c’est l’ensemble des lois qui régissent ce monde de fiction. On le voit de manière très claire dans Harry Potter, où l’autrice passe beaucoup de temps à expliquer comment fonctionne la magie, de quelle manière celle-ci est réglementée, et comment la société des magiciens s’est constituée.

Toutes ces règles constituent autant de points d’appui pour bâtir une intrigue. En d’autres termes : il est fort probable que le cœur de l’histoire que vous souhaitez raconter s’appuie sur les éléments les plus saillants de votre décor. Un polar qui raconte la croisade d’un flic intègre contre la corruption de ses supérieurs va se baser sur des éléments de décor qui concernent les équilibres de pouvoir au sein de la hiérarchie du commissariat, les liens et les compromissions des officiers, etc…

Le décor, tout simplement, peut offrir un problème à résoudre, qui sert de première clé à l’intrigue : voilà ce qui se passe, donc voilà ce qu’on va faire. Notre royaume est envahi par les trolls, donc je vais prendre mon épée et les bouter hors du territoire ; notre époque est figée dans la misère sociale et le désespoir, donc je vais trouver une raison personnelle d’exister en-dehors de ce que celle-ci a à m’offrir ; dans le monde pourri de Hollywood, ce riche producteur de cinéma ne va jamais remarquer une pauvre petite secrétaire de production comme moi, donc il faut que je fasse quelque chose pour me démarquer et conquérir son cœur, etc…

On le comprend avec ces exemples : ce mécanisme est sans doute la manière la plus simple de bâtir une intrigue, quel que soit le genre. Il est parfois simpliste mais comporte le grand avantage d’apporter de la cohérence à une œuvre, puisque les personnages principaux et le décor vont avancer ensemble, et évoluer de concert, ce qui est généralement satisfaisant pour les lecteurs quand c’est bien amené.

Attention quand même à observer cette règle (qui comme la plupart des règles comporte son lot d’exceptions) : le décor sert l’histoire, l’histoire ne sert pas le décor. Une intrigue qui est bâtie sur les aspects les plus marquants du décor sera solide et cohérente. A l’inverse, si votre intrigue n’est qu’un prétexte à faire visiter le décor au lecteur, c’est que vous n’avez rien à raconter, et il n’y a rien de pire. Les lecteurs souhaitent qu’on leur raconte des histoires, pas qu’on les balade, comme dans un bus touristique.

Le décor et le thème

Le décor, dans toute sa complexité, peut également servir de chambre d’écho au thème de votre histoire. En d’autres termes, si vous avez pris la décision de construire votre roman autour d’un ou plusieurs thèmes forts, ceux-ci ne seront que plus prégnants si vous saisissez chaque opportunité pour les illustrer à travers chaque élément du décor.

Par exemple, un roman axé sur un thème comme l’impossibilité des humains à communiquer entre eux va bien sûr refléter ce thème à travers ses personnages, mais il y a toutes sortes de possibilités de l’illustrer également au moyen d’éléments de décor. Ce qui va exister au niveau micro entre les personnages va se manifester au niveau macro dans le décor : on pourra y mettre en scène des institutions incapables de communiquer efficacement, des technologies qui éloignent les individus les uns des autres, des mouvements qui prétendent permettre la communication avec les défunts ou les extraterrestres, sans y parvenir réellement, etc… Dans le film « The Darjeeling Limited » de Wes Anderson, trois frères qui n’arrivent pas à se parler font ensemble un voyage en Inde, un pays dont ils ne parlent pas la langue et dont ils ne comprennent pas les usages.

Ce thème va même pouvoir être reflété également dans les détails : le haut-parleur du téléphone d’un des personnages ne fonctionne plus, son chat qui ne miaule plus, ou alors il s’inquiète parce que ses voisins qui passaient leur temps à se quereller sont soudain silencieux.

Il vaut mieux éviter de placer des reflets du thème partout, parce que ça finirait par être assommant, mais le décor offre d’innombrables possibilités d’illustrer celui-ci de manière subtile et ludique. Et puis souvenez-vous qu’en littérature, les choses peuvent être exprimées clairement, ou entre les lignes : les personnages le peuvent, mais le décor aussi. Parfois, les expressions du thème vont s’y nicher dans le non-dit ou dans le sous-entendu.

Le décor et le style

Dernière possibilité de se servir du décor dans l’expression littéraire : le style. Tous les éléments qui forment le décor peuvent être, si l’auteur le décide, mis au service de ses choix stylistique.

Un roman dépouillé pourra avoir un décor dépouillé, un roman baroque, un décor baroque ; pour l’aider à établir un style familier et direct, un romancier pourra prendre la décision de décrire avant tout des aspects de la vie quotidienne, et d’écarter tout ce qui éloignerait le lecteur des préoccupations les plus pragmatiques ; désireux d’évoquer l’émerveillement ou l’exotisme, il pourra, dans ses descriptions, privilégier les aspects les plus déconcertants de son décor.

Et puis tout peut se conjuguer : un style bavard peut mettre en scène des personnages bavards dans un monde bavard, à une époque bavarde, qui travaillent pour des organisations bavardes ; un écrivain qui se voit comme un iconoclaste au niveau stylistique peut délibérément situer son histoire dans un monde où les règles sont en train de voler en éclats.

Cela dit, dans le domaine du style, peut-être davantage encore qu’avec les autres catégories, il peut être intéressant de choisir au contraire de jouer le contraste : un décor dépouillé pour un style ampoulé, ou l’inverse.

⏩ La semaine prochaine: Profession décorateur

Corrections: la checklist

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Dans la chronique précédente, j’ai relevé que pour corriger un roman, il faut le relire intégralement un grand nombre de fois. Ce n’est pas une mince affaire : pour passer en revue un texte aussi long, l’absorber dans ses moindres détails, prendre la mesure de sa construction, détecter ses points faibles, cela requiert une grande capacité de concentration, un esprit méticuleux, ou, à défaut, une méthode efficace.

Ci-dessous, je vous propose un plan de relecture schématique, qui peut s’appliquer à la plupart des romans et qui est destiné à vous aider au cours de cette phase délicate. Gardez à l’esprit que chaque projet est différent et que le schéma que je propose ici n’est qu’un point de repère pour bâtir votre propre programme de corrections. Imaginez que je sois votre coach sportif et que ceci soit la formule de base de votre club de sport.

Jetez un coup d’œil à cette checklist, essayez la méthode, gardez ce qui fonctionne pour vous et pour votre projet, et abandonnez ce qui ne donne pas de bons résultats.

Un roman long, qui compte de nombreux personnages, des thèmes et des décors divers, va réclamer des corrections plus nombreuses et plus fastidieuses qu’une brève tranche de vie. La nature de la relecture va également être influencée par le type de récit que vous êtes en train de rédiger. Ainsi, un thriller en huis-clos sera un texte assez court, vite relu, mais qui va réclamer des réglages de haute précision dans chaque scène pour parvenir à une intensité dramatique maximale ; un roman d’aventure picaresque nécessitera une relecture serrée afin de supprimer les temps morts ; une saga de fantasy qui prend pied dans un univers baroque impliquera que l’on s’assure que le décor soit compréhensible pour les lecteurs, sans que les explications n’ensevelissent l’intrigue.

Le plan que je vous propose est constitué de cinq relectures. C’est beaucoup. Pour un roman court, rien ne vous empêche d’en regrouper quelques-unes.

Relecture 1 : coupe, coupe, coupe

Le premier jet d’un roman est toujours trop long. Toujours. La formule choisie par Stephen King pour donner corps à ce principe, c’est que la deuxième version d’un roman, c’est « la première version, moins 10%. » Donc si votre premier jet fait 200 pages, attendez-vous à ce que votre version révisée fasse 180 pages. Attention, ce n’est pas du tout un objectif à atteindre : la nouvelle version peut faire 150 pages, 100 pages ou 195 pages. Mais il est probable qu’elle soit plus courte que l’original.

Pourquoi ? Parce que lorsqu’on écrit un premier jet, on s’autorise des fantaisies, des digressions et des excès qui nous paraissent justes sur le moment, mais qui, en réalité, ne servent pas le roman : on met en scène des personnages qui n’ont pas de rôle à jouer ; on inclut des scènes qui ne font pas progresser l’intrigue ; on abuse des enjoliveurs de phrase. Toutes ces petites choses sont souvent agréables à écrire, mais la raison d’être de la première relecture, c’est de les couper. Et cela, en version d’un principe impitoyable : dans un roman, tout ce qui n’est pas indispensable est superflu.

Lors de cette première phase de correction, je vous suggère de ne rien ajouter du tout. Votre but, c’est de prendre le texte que vous avez pondu et d’en retirer tout ce qui est en trop. Soyez impitoyables, soyez méthodiques.

Les coupes peuvent s’opérer à tous les niveaux. Dans une phrase, coupez tous les mots qui ne servent pas, débarrassez-vous des répétitions et des adverbes. Dans les paragraphes, coupez les phrases qui n’amènent rien. Comme l’a écrit Kurt Vonnegut, « Si une phrase, même excellente, n’apporte rien de nouveau ou d’utile à votre sujet, supprimez-là. »

Des séquences entières peuvent disparaître lors de cette phase. Avec lucidité, vous pouvez réaliser qu’un long dialogue entre deux personnages n’apporte rien. Si c’est le cas, ne tentez pas de le sauver en le réécrivant : coupez-le, ça sera salutaire pour votre roman. De même, la longue description de la cabane de plage ou votre protagoniste passe ses vacances, celle où vous précisez la couleur des murs, les dimensions du patio et le style des chaises-longues, à moins qu’elle ne joue un rôle plus tard, débarrassez-vous-en. C’est une cabane de plage : vos lecteurs sont parfaitement capables de l’imaginer eux-mêmes.

Au cours de cette relecture féroce, vous pouvez même couper un chapitre entier, si nécessaire. Tout à coup, vous réalisez par exemple que votre histoire commence pour de vrai au chapitre 2, et que le premier chapitre n’était qu’une mise en train qui n’apporte rien de décisif à l’intrigue : coupez-le, il n’a rien à faire là. Et surtout, ne vous en voulez pas d’avoir pris le temps de l’écrire : lors du premier jet, il est souvent difficile d’avoir conscience de ce genre de chose.

En principe, au terme de cette phase douloureuse mais nécessaire, il ne devrait rien rester dans votre roman qui n’ait rien à y faire. Mais votre travail est loin d’être terminé.

Relecture 2 : on joue au charpentier

Ce n’est pas parce que vous avez pris le temps de retirer les mauvaises herbes de votre texte qu’il est nécessairement parfait. Il reste un travail fondamental de relecture à opérer au niveau de la structure du roman. C’est ce dont je vous propose de vous occuper lors de cette deuxième relecture du texte. En deux mots, la question qu’il faut vous poser, c’est : est-ce que l’histoire telle que vous la racontez fonctionne ?

Si vous avez été attentif lors de la première phase, vous serez probablement tombés sur des passages qui vont ont fait tiquer : des scènes qui étaient censées être importantes selon votre plan manquent d’impact, d’autres sont confuses, voire difficiles à comprendre, d’autres encore semblent survenir trop tôt ou trop tard.

C’est là qu’il faut vérifier que la charpente de votre histoire est solide. Il faut veiller à ce que les informations parviennent au lecteur au bon moment, et de manière efficace. Le moine qui enfreint une règle de son ordre au chapitre 3 et qui finit par être excommunié au chapitre 8, avez-vous fait en sorte que la nature de son infraction soit expliquée auparavant ? Et cette explication, est-elle claire, et surtout assez mémorable pour qu’elle reste dans la tête du lecteur pendant plusieurs chapitres ?

Veiller au bon état de la structure d’une histoire, c’est s’assurer que les temps forts sont traités comme des temps forts, et les moments de transition comme tels également ; que les scènes s’enchaînent les unes aux autres sans accrocs ni pause ; que les moments où les lecteurs sont supposés ressentir une émotion soient préparés suffisamment à l’avance pour parvenir à susciter une réaction authentique, plutôt qu’un tour de passe-passe qui tombe de nulle part. 

Parfois, pour qu’une scène fonctionne, il faut la déplacer, ou la rallonger, ou la raccourcir, ou en changer le décor, ou la faire précéder d’une autre scène qui explicite son contexte, ou la faire suivre d’une autre scène qui expose ses conséquences. Au-delà de la charpenterie, cela peut tourner aux travaux de robinetterie, parce que la réparation que vous effectuez sur un tuyau peut provoquer une fuite ailleurs dans le récit, qui réclame une nouvelle intervention. Tout à coup, la scène que vous avez rajoutée pour clarifier votre propos gâche l’introduction d’un personnage, casse le rythme d’un chapitre ou crée des soucis de cohérence : il ne reste plus qu’à continuer à bosser jusqu’à ce que vous trouviez une solution qui règle les deux problèmes à la fois.

Cette relecture est la plus difficile de toutes parce qu’elle vous oblige à avoir toute la structure de votre histoire en tête et d’agir en conséquence. C’est aussi la plus frustrante parce que même une fois que vous aurez réglé tous les soucis de structure, il restera malgré tout des éléments qui ne fonctionnent pas.

Relecture 3 : le réducteur de têtes

La troisième relecture que je vous propose, elle concerne les personnages. S’il y a encore des choses qui ne fonctionnent pas dans votre histoire au terme de la deuxième phase, alors que la structure est entièrement fonctionnelle, cela provient vraisemblablement des personnages de votre roman.

La première question à se poser est la suivante : est-ce que tous les personnages du roman ont leur raison d’être ? L’espace mental que le lecteur est capable de vous consacrer n’est pas extensible à l’infini : si vous pouvez diminuer le nombre de personnages, faites-le. Lors de l’écriture d’un de mes romans, j’ai réalisé que deux personnages très différents l’un de l’autre jouaient essentiellement le même rôle dans l’intrigue. Bien que cela ait été un crève-cœur, j’en ai supprimé un des deux afin de simplifier les enjeux.

Un autre système pour éviter aux lecteurs de s’encombrer la tête inutilement avec des personnages qui ne servent à rien, c’est de distinguer les personnages nommés de ceux qui ne le sont pas. Quand on lit un livre, il est fréquent que l’on fasse une petite note mentale à chaque fois qu’un nouveau nom apparaît, afin de s’en souvenir pour la suite, ne sachant pas quel sera au final son rôle dans le narratif. Si un personnage ne montre le bout de son nez que dans un chapitre, évitez donc de lui donner un nom pour qu’il soit clair qu’il ne fait que partie du décor. En réduisant le nombre de personnages secondaires qui encombrent votre récit, vous mettez mieux en lumière les protagonistes.

Lors de cette phase de relecture, il faut aussi débuguer vos personnages principaux : ont-ils un arc narratif complet, clair et compréhensible ? Est-ce que le lecteur comprend en quoi ils ont évolué au cours de l’histoire ? Est-ce que leurs motivations sont correctement exposées ? Est-ce qu’ils sont suffisamment arrimés aux thèmes du récit ? Parfois, vous vivez avec vos personnages depuis si longtemps que certains aspects de leur personnalité sont clairs pour vous, mais pas du tout dans le bouquin tel que vous l’avez écrit.

Il est également important de faire en sorte d’orienter cette relecture de manière à faire en sorte que vos personnages s’accordent bien les uns avec les autres : est-ce qu’ils ont tous leur place et leur rôle à jouer ? Est-ce qu’on ne risque pas de les confondre ? Est-ce que chacun d’eux a une voix qui lui est propre ?

Normalement, au terme de cette relecture, vous devez vous sentir mieux : vous êtes en face d’un roman qui fonctionne. Mais le travail n’est pas terminé.

Relecture 4 : un peu d’élégance

À présent que vous avez bâti une maison solide, il est temps de faire un peu de déco. La quatrième relecture, c’est celle qui concerne le style.

Là, on ne touche plus à rien de fondamental, on reste en surface et on se contente de relire le texte au niveau des phrases et des mots. Si vous avez été efficaces lors de votre première relecture, vous vous êtes sans doute débarrassé des parties du texte les plus problématiques, là où les tournures de phrases sont lourdes et inélégantes. Mais restez à l’affût, surtout si vous avez rajouté des éléments lors des relectures suivantes : s’il reste des passages qui ne sont là que pour faire joli, coupez.

Assurez-vous que votre style est compréhensible, que le lecteur n’a pas de difficulté à visualiser ce qui se passe dans votre histoire. Si ce n’est pas le cas, réécrivez encore et encore jusqu’à y arriver. Soyez limpide, mais partez en chasse des facilités et des clichés. Évitez les lieux communs, trouvez le mot juste.

Un bon style doit aussi être adapté à votre propos et constant. C’est lors de cette relecture que vous pouvez identifier les ruptures de ton et les corriger, afin de donner une cohérence stylistique à un roman qui a peut-être été rédigé sur une longue période, alors que vos priorités ont évolué.

Une fois que vous aurez fini, félicitations ! Votre roman est terminé. Par contre il reste juste une petite phase de relecture…

Relecture 5 : fignolage

C’est la plus redoutée, la plus rébarbative de toutes les phases de relecture : celle où chaque détail compte.

Normalement, votre roman est en place. Vous n’allez plus rien changer à votre texte. Tout ce qu’il vous reste à faire, c’est de le relire avec quatre priorités en tête, par ordre d’importance décroissant : la grammaire, la ponctuation, l’orthographe, le polissage.

La grammaire parce que personne n’est à l’abri d’une erreur. Certains ont la chance d’avoir un sixième sens, une « vision grammaticale », qui leur permet d’identifier immédiatement les « s » manquants et les soucis dans la déclinaison de l’imparfait du subjonctif. Si ce n’est pas votre cas, à coup sûr, vous avez laissé des fautes, donc profitez de cette relecture pour les identifier et les corriger.

La ponctuation fait partie de la grammaire et son impact sur le confort de lecture et la compréhension des phrases est considérable. S’assurer que tout est juste et que vos choix sont les bons est essentiel.

L’orthographe, je le place un cran en-dessous par ordre d’importance, parce que les ordinateurs trouvent automatiquement la plupart des fautes, mais pas toutes. La langue française est pleine de chausse-trapes (avec un seul « p », oui). Donc à moins d’être sûr de savoir faire la différence entre le mot « martyre » et le mot « martyr », entre l’« ammoniaque » et l’« ammoniac », restez vigilants.

Et puis le polissage, c’est la dernière petite touche que vous mettez à votre roman. Essentiellement, ça consiste à relire vos relectures, à s’assurer que tout est vraiment tel que vous le souhaitez : chaque chapitre, chaque mot, chaque virgule.

Voilà, vous pouvez écrire le mot « fin. » Ou plutôt, ne le faites pas, c’est ridicule. Mais oui, votre relecture est terminée.

Pars pas c’est pas fini

Votre relecture est terminée, ou peut-être pas. Là, j’ai proposé un plan en cinq étapes, mais s’il vous semble qu’il vous en faut davantage, faites-en davantage. Si vous avez besoin d’un passage exclusivement consacré à l’orthographe, aussi rébarbatif que cela puisse être, faites-le.

Et puis rien ne vous empêche de mélanger un peu. Si vous attrapez au vol une grosse faute d’orthographe pendant votre relecture structurelle, vous avez le droit de la corriger tout de suite, bien entendu. La seule raison pour laquelle je recommande de relire un roman en plusieurs phases aux objectifs spécifiques, c’est que des aspects distincts de la création littéraire réclament des niveaux d’attention distincts. En mélangeant tout, vous allez vous y perdre. Mais pas besoin non plus de vous fixer des œillères.

Vous pouvez également pratiquer ce que j’appelle la « relecture par objectifs. » Il s’agit d’une approche un peu différente de celle que j’ai exposée jusqu’ici. Essentiellement, en relisant votre texte, vous réalisez que certaines choses spécifiques ne fonctionnent pas. Vous en prenez note, et vous vous fixez comme objectif de les corriger à la relecture suivante : « Réécrire les dialogues d’Adèle pour qu’ils soient plus drôles » ; « Les scènes d’action doivent être plus courtes » ; « Trop de descriptions » ; « Il est important qu’on trouve que Bilal est sympa », etc…

Cette manière de faire est un peu plus fastidieuse que la relecture en cinq points, parce qu’elle va probablement vous obliger à vous coltiner votre texte encore plus souvent, mais elle a l’avantage de vous fixer des priorités claires, des missions que vous pouvez remplir avant de passer à la suite.

 La semaine prochaine: Tue tes chouchous

Le premier jet

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Tout est prêt. Vous avez une idée pour votre roman, vous avez réfléchi à un thème, vous avez échafaudé une structure, construit des personnages et choisi une orientation stylistique qui vous convient. Vous avez une bonne idée pour votre première phrase. Vous avez même pris la peine de vous entraîner. Bref, ça y est, vous n’avez désormais plus qu’une chose à faire : vous mettre à écrire.

Vous la sentez, la pression, là ?

Eh oui. Pour certains auteurs en herbe, entamer la rédaction d’un roman, c’est intimidant. Il y en a même qui auraient tendance à voir ça comme un premier saut à l’élastique, un de ces moments où on se jette dans le vide sans être sûr que, derrière, il y a bien un truc qui nous retient et nous empêche de nous aplatir par terre comme une petite crotte.

Parce qu’on a beau ressentir de l’inspiration, avoir envie d’écrire, chérir l’acte créatif et se réjouir de coucher sur le papier tous ces mots qui dorment en nous depuis tellement longtemps, lorsque vient le moment de s’y mettre, il n’est pas rare de ressentir une appréhension. Oui, on a envie de nager, mais l’eau sera-t-elle trop fraîche ? Si c’était si facile, tout le monde le ferait. Qui tu serais pour réussir là où tous les autres ont échoué ?

Se confronter à la possibilité très réelle d’être nul

Cette inquiétude est enracinée dans des soucis rationnels. D’abord, aborder l’écriture d’un premier roman, c’est se confronter à la possibilité très réelle d’être nul. Si ça se trouve, on a envie d’être un auteur mais le résultat sera loin d’être à la hauteur de nos attentes. C’est très possible, et hélas, il n’y a qu’en le faisant qu’on peut s’en rendre compte.

Cela dit, il existe des moyens d’atténuer le choc. Ne vous lancez pas immédiatement dans un roman : rédigez quelques nouvelles auparavant, des contes, des petites histoires. Vous aurez ainsi apprivoisé votre écriture et vous saurez si vous êtes fait pour ça ou non. Mieux vaut s’exposer à une déception que vivre sa vie dans l’incertitude.

L’autre raison d’être intimidé par le début d’une aventure littéraire est encore plus compréhensible : lorsque l’on écrit la première phrase d’un roman, forcément, on n’a jamais été aussi éloigné de la fin. Se mettre à écrire, c’est s’astreindre à un travail monumental, qui, lorsqu’il n’en est qu’au début, peut ressembler à un objectif impossible à atteindre. Ça file le tournis.

Rassurez-vous, tous les romans du monde ont été écrits de la même manière : un mot après l’autre. D’autres que vous y sont parvenus, y compris des pas malins et des pas doués, donc il n’y a pas de raison pour que vous échouiez.

Quand vous écrivez le premier jet d’un roman, vous n’êtes pas en train d’écrire le roman

Cela dit, on le voit bien, la principale difficulté lorsque l’on rédige le premier jet d’un roman, c’est la tentation de l’abandon. Pourquoi consacrer tant de temps, verser tant de sueur pour quelque chose qui, vous le pressentez, sera de toute manière raté ? À chaque instant, dans ce travail de mineur, on risque de se décourager, de se laisser distraire, d’entendre le chant des sirènes qui nous murmurent qu’il y a tellement de choses plus divertissantes à faire ailleurs.

Ne les écoutez pas et tenez bon, tenez bon, tenez bon. C’est le seul conseil qu’on puisse donner. Écrire un roman, c’est un effort qui se joue sur la longueur : des heures à la fois, qui se prolongent pendant des jours, des semaines, des mois. Parfois vous resterez assis comme une tanche devant votre clavier et au bout de deux heures, vous n’aurez écrit que huit mots très moches. Pas grave : persévérez, vous ferez mieux la fois d’après, et la fois d’après, les choses deviendront plus faciles, une routine finira par s’installer. L’important, c’est de s’accrocher et surtout de ne pas se retourner sur son chemin, de ne pas jeter un regard critique sur ce que vous êtes en train d’écrire, sans quoi tout va se figer et votre roman va se transformer en statue de sel.

Parce que ce qu’il faut comprendre, et c’est très important de garder ça en tête, c’est que quand vous écrivez le premier jet d’un roman, vous n’êtes pas en train d’écrire le roman. Quand vous aurez terminé, le travail sera loin d’être fini avant que vous puissiez vous considérer comme satisfait. Il ne s’agit que d’une étape, certes importante, mais probablement pas aussi décisive que vous le pensez.

Vous devez commencer par écrire un roman imparfait, bancal, insatisfaisant

Vous ne faites, en réalité, qu’accumuler un gros morceau de terre glaise que vous allez sculpter par la suite pour lui donner sa forme définitive. Si tout n’est pas parfait, ça n’est pas grave ; s’il y a des passages franchement ratés, vous les réécrirez plus tard ; si certains personnages ne fonctionnent pas, vous les changerez. Mais pour que vous puissiez y parvenir, pour que vous soyez capable de produire l’histoire que vous avez en tête, vous devez commencer par écrire un roman imparfait, bancal, insatisfaisant.

En disant ça, soyons clairs, je parle en tant qu’auteur Bricoleur. D’autres vivent des expériences différentes. Si vous êtes un Architecte et que vous avez tout planifié au préalable, l’étape d’écriture sera sans doute moins décourageante, mais elle sera plus ennuyeuse, et votre combat consistera alors à parvenir à arriver jusqu’au bout sans vous endormir, en maintenant intact l’intérêt que vous avez pour cette histoire malgré le fait qu’elle n’avait déjà plus aucun secret pour vous avant d’écrire le premier mot.

Si vous êtes un Explorateur, cette phase sera plus décisive. Votre premier jet va beaucoup plus ressembler à votre roman terminé, puisque vous créez votre narratif en l’écrivant. Cela dit, les Explorateurs sont bien souvent des auteurs qui apprécient l’acte d’écriture en lui-même, donc le plaisir qu’ils éprouvent à coucher des phrases sur le papier doit normalement suffire à maintenir leur intérêt jusqu’au bout.

On parle beaucoup de l’imagination des auteurs, de leur sensibilité, de leur amour des mots. On devrait davantage parler de leur courage, de leur endurance et de leur patience : voilà les qualités qui font qu’un écrivain parvient à sortir du néant une histoire, à force d’efforts et d’obstination, là où auparavant il n’y avait rien du tout.

⏩ La semaine prochaine: Les corrections

Les huit types de lecteurs

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Comme tant d’autres avant moi, j’ai eu l’audace de classer les auteurs en trois grandes catégories. C’est un exercice qui permet d’y voir plus clair sur sa démarche d’écriture et sur la manière dont il convient de poursuivre nos priorités. Il est toutefois encore bien plus utile de s’intéresser aux lecteurs, et de les placer eux aussi dans un certain nombre de catégories.

Il ne s’agit pas ici de se montrer réducteur : les lecteurs ont des aspirations innombrables, et apprécient la lecture pour des raisons très diverses. Comme avec les auteurs, il faut bien comprendre que, même si l’on place un lecteur dans une des catégories ci-dessous plutôt que dans une autre, cela ne l’empêche pas d’être concerné par des critères qui n’y figurent pas. En réalité, en tant que lecteurs, nous faisons tous probablement partie de deux ou trois catégories différentes. Ce n’est pas de naturalisme qu’il s’agit ici : on ne colle pas une étiquette à chaque lecteur comme s’il était un spécimen rare de libellule.

Néanmoins, l’idée qu’il existe différentes raisons d’empoigner un livre, qui correspondent à différentes manières de satisfaire ces envies, est une notion précieuse à garder en tête pour quiconque a pour vocation d’écrire. En se préoccupant de la manière dont réfléchissent les lecteurs, ce qui capte leur intérêt, ce qui les touche, on pourra plus facilement les satisfaire, ou en tout cas éviter de les froisser. Sans tomber dans un populisme artistique qui consisterait à flatter en toutes occasions les souhaits du marché, il n’y a pas de mal à garder en tête les aspirations de celles et ceux qui vont nous lire, quitte à choisir ensuite, en toute connaissance de cause de ne pas en tenir compte.

Les Esthètes

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La première tribu de lectrices et de lecteurs, que je choisis de surnommer « les Esthètes » mais que vous êtes libres d’appeler comme vous le souhaitez, est formée de celles et ceux qui, plus que tout, sont attirés par le style.

La littérature, pour eux, c’est d’abord l’écriture. Rien ne les séduit davantage qu’une belle plume, rien ne les émeut plus qu’une phrase bien tournée. Les Esthètes s’autorisent à aller picorer dans tous les genres, dans toutes les formes, passant d’un roman classique à un polar, en passant par un bel essai historique ou un recueil de poèmes, en quête du bonheur évasif que représente une série de mots bien agencés. Ces amoureux de la langue ont des opinions sur le subjonctif et l’usage des points-virgules, et s’intéressent moins à l’histoire qu’on leur raconte qu’à la manière dont celle-ci est racontée.

Même s’ils sont unis par leur amour du style, les Esthètes sont rarement d’accord sur quoi que ce soit d’autres, certains ne jurant que par la sobriété, d’autres préférant les styles pompeux et emphatiques. On peut les comparer avec des amateurs de vins, qui, certes, peuvent reconnaître un grand cru, mais qui, à force, en viennent à préférer se tourner exclusivement vers des Bordeaux ou des Bourgogne.

Comment les satisfaire

Il n’y a pas besoin d’être poète pour séduire un lecteur qui appartient au clan des Esthètes, mais il est conseillé de lui ménager çà et là des plaisirs de lecture. Même si vous préférez une écriture plutôt sobre, que vous fuyez les effets de style, vous parviendrez à gagner les faveurs de ces lecteurs-là en vous autorisant, une fois de temps en temps, une description marquante, une image bien trouvée, une phrase belle à voir et à entendre. Même si le style n’est pas votre priorité, il n’y a pas de mal à concevoir votre roman comme un cake aux pépites de chocolat, le gâteau formant une narration efficace mais sans fulgurance d’inspiration, les pépites représentant un certain nombre de passages au style plus recherché que vous offrez en pâture à vos lecteurs Esthètes.

Comment les faire fuir

En amateurs de la langue française, un Esthète est attiré par le style, mais surtout, il est immédiatement répugné par les fautes d’orthographe et de grammaire, qui ont sur eux l’effet que l’ail a sur les vampires. Soignez-donc l’aspect formel de votre texte afin qu’il soit irréprochable, et vous éviterez que cette famille de lecteurs referme votre bouquin après y avoir jeté un simple coup d’œil. Allez même un peu plus loin, en évitant les répétitions et les enjoliveurs de phrases et en cherchant toujours le mot juste.

Les Rêveurs

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Pour un Rêveur, un livre n’est pas une collection de pages, ça n’est pas non plus uniquement une œuvre littéraire : c’est une machine à voyager, à quitter notre réalité. Un Rêveur, en deux mots, c’est un lecteur qui privilégie tout ce qui peut stimuler son imaginaire. Ça fait beaucoup.

Ce ne sont donc pas les mots qui séduisent les Rêveurs dans la littérature : ce sont les idées. Eux, ce qui leur plaît, c’est qu’on les emmène loin de la banalité, dans des univers exotiques remplis de surprises et d’émerveillement. La capacité d’un auteur a faire surgir des univers entiers de son imagination et d’y faire voyager ses lecteurs en ne se servant de rien d’autre que du papier et de l’encre, c’est cela qui leur donne envie de goûter et de regoûter à cette très recommandable drogue qu’est la lecture.

Naturellement, ce sont les littératures de l’imaginaire qui ont leur préférence. Fantasy, fantastique, science-fiction, etc… : tous les genres qui donnent la priorité à l’imaginaire par rapport à d’autres considérations sont naturellement taillés pour ce genre de lecteur. Cela dit, un vrai Rêveur goûtera peu l’imaginaire en carton-pâte : là où, par exemple, un thriller est maquillé en roman fantastique par l’ajout de quelques vampires en kit qu’on croirait empruntés à de meilleurs romans, comme on loue un déguisement pour une fête costumée.

Comment les satisfaire

Pour plaire à des lecteurs Rêveurs, il faut avoir des idées et il faut faire preuve d’originalité. Il n’y a pas nécessairement besoin d’œuvrer dans le domaine des littératures de genre, d’ailleurs. Raconté de manière originale ou dépaysante, un roman réaliste saura séduire ce genre de lecteurs.

Il suffit de penser à L’Extravagant Voyage du jeune et prodigieux T. S. Spivet de Reif Larsen, un roman qui raconte le voyage initiatique d’un jeune garçon à travers les Etats-Unis, à grands renforts de diagrammes et de notes de bas de page, pour se rendre compte que n’importe quel sujet peut guider le lecteur dans un monde d’imagination. Le réalisme magique, un genre à cheval entre réalité et merveilleux, saura séduire la plupart des Rêveurs. Il suffit parfois d’une touche d’excentricité pour les satisfaire.

Comment les faire fuir

C’est en particulier au niveau du choix des thèmes que les Rêveurs peuvent être amenés à faire la grimace. S’ils espèrent trouver de l’évasion en ouvrant un livre, ils risquent d’être découragés par un narratif qui insisterait trop lourdement sur des thèmes liés aux aspects les plus sombres du quotidien : chômage, crise, violence, dépression, etc. Si vous vous engagez sur cette voie, il faudra, pour faire passer la pilule auprès des Rêveurs, opter pour un traitement esthétique singulier : conjuguez thèmes réalistes et traitement réalistes et vous les perdrez complètement.

Un Rêveur, c’est un oiseau piégé dans un appartement. Fermez toutes les fenêtres et il s’étiolera. Par contre, il suffit parfois d’en entrebâiller une, de lui laisser un peu d’espoir, un brin d’évasion, et il pourra adhérer à votre histoire.

Les Réalistes

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Un Réaliste, c’est exactement le contraire d’un Rêveur. Les Réalistes, pour paraphraser Peter Pan, sont tout à fait le genre de personnes dont l’incrédulité serait capable de faire mourir les fées. En règle générale, ils n’ont d’intérêt que pour le monde palpable, observable, connu ; ils n’apprécient que les histoires qui, selon eux, pourraient avoir lieu pour de vrai dans le monde réel.

Ce qui intéresse un Réaliste, c’est l’humanité. Ce qu’ils souhaitent, c’est qu’on leur raconte des histoires de gens qui vivent leur vie et qui rencontrent des difficultés face à d’autres gens ou face à eux-mêmes. La plupart d’entre eux finissent par ne plus se satisfaire de la lecture de romans, toute fiction étant, en fin de compte, trop irréaliste pour eux. Ce sont donc des livres d’histoire, des témoignages, des essais, qui ont leur préférence.

Comment les satisfaire

Pour plaire aux Réalistes, il faut soigner la psychologie des personnages. C’est ça qui les attire en premier lieu vers la littérature. Si vous parvenez à dresser le portrait d’individus qui semblent avoir une vie en-dehors de la page, le pari est déjà à moitié gagné.

Certains Réalistes sont attirés par les ouvrages bien documentés et apprécient qu’un bouquin leur délivre des informations réelles. C’est pour eux qu’il convient de faire des recherches, de truffer votre narratif de détails spécifiques au lieu et à l’époque dans lesquels il se déroule. Même dans un roman de genre, ils apprécieront tous les aspects qui parviennent à évoquer avec véracité l’expérience de la vie quotidienne.

Comment les faire fuir

Oui, l’imaginaire fait partie de la vie de tous les jours, et donc du réel. Mais n’allez pas dire ça à un Réaliste : ça ne va pas le faire changer d’avis. Intéressés par ce qui existe pour de vrai, la moindre incartade vers le surnaturel, l’uchronique ou pire, le merveilleux peut provoquer chez eux une suspension immédiate de leur incrédulité. En d’autres termes : n’importe quel élément qui n’appartient pas au registre réaliste risque de leur sembler factice, et donc sans intérêt, et de leur faire interrompre leur lecture.

Il ne faut pas y voir une forme d’intolérance : c’est une simple préférence. D’ailleurs un Réaliste pourrait très bien, dans certaines circonstances, se laisser séduire par un roman de genre, pour peu que vienne s’y loger un mécanisme qui justifie ses aspects les moins conventionnels : rêve, hallucinations, poésie, métaphore. En les prenant par la main, on peut parfois les réconcilier avec l’imaginaire.

Les Groupies

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Ne voyez rien de péjoratif dans le terme que j’utilise ici. Les Groupie sont simplement les lecteurs ou les lectrices pour qui l’intérêt principal d’un roman, ce sont les personnages. À l’instar des supporters d’équipes de sport ou des fans de groupes de musique, ce qui leur plaît, c’est de s’identifier aux individualités et de vivre leur passion à travers les yeux de celles-ci.

Dans le cas du roman, une Groupie va l’empoigner en y cherchant des personnages qui lui plaisent, qui attirent sa sympathie, qui le séduisent, voire qui l’agacent de manière divertissante. À partir de là, ils vont suivre l’histoire qu’on leur raconte en prenant parti pour un ou plusieurs personnages, en s’investissant émotionnellement dans les aventures de ceux-ci, en spéculant sur leurs choix amicaux ou amoureux.

Cette catégorie de lecteurs hante Tumblr où ils expriment leur passion pour leurs personnages préférés à travers des créations graphiques, des mèmes, des bédés, mais aussi des hashtags, des fanfictions et des poèmes, parfois aux limites du fétichisme. Plus que d’autres lecteurs, ils laissent parler leurs émotions et leur créativité et font en sorte que la fiction déborde dans leur vie de tous les jours, en se l’appropriant et en la célébrant.

Comment les satisfaire

Certains genres de littérature attirent davantage les Groupies que les autres : ce sont les romans young adult, new adult, feelgood, mais aussi la romance et une partie de la fantasy, en particulier la fantasy urbaine. Il n’y a rien d’étonnant à cela : il s’agit des genres qui laissent le plus de place aux personnages et à leurs relations.

Car au fond, pour satisfaire ces lecteurs, il suffit de leur proposer une histoire dans laquelle les personnages, davantage que l’intrigue, servent de moteurs à l’action. C’est encore mieux si les émotions y sont exacerbées, si l’amour, la haine et l’amitié sont examinées sous tous les angles, et si les couples se font et se défont lors de coups de théâtre. Rien ne leur plaît davantage que de ressentir des émotions en tous genres. Ajoutons que, dans la mesure où ils s’attachent aux personnages, les feuilletons et les livres à suites ont les faveurs des Groupies.

Comment les faire fuir

Quand, en tant qu’auteur, vous tuez un personnage, vous allez forcément tuer le personnage préféré d’une Groupie. C’est important de garder ça à l’esprit, non pas qu’il faille y renoncer, mais forcément, chaque décision risque de briser des cœurs. Éliminer cruellement un personnage ou même simplement en marginaliser un risque de faire battre en retraite certains de ces lecteurs. Mais attention : si vous évitez les moments tragiques pour ne pas les brusquer, cela ne va pas non plus leur plaire. Mieux vaut donner une belle mort à un personnage que de le laisser s’étioler.

De manière plus banale, un roman qui s’attache à l’intrigue et dans lequel les personnages ne sont guère que des véhicules qu’on ne passe pas beaucoup de temps à explorer ne revêtira à leurs yeux que peu d’intérêt.

Les Bibliothécaires

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La plupart des lecteurs sont intéressés en premier lieu par le contenu des livres. Les Bibliothécaires font exception. Eux, ce qui leur plaît, ce sont les livres eux-mêmes, en tant qu’objets.

Un livre, en ce qui les concerne, c’est quelque chose que l’on repère d’abord dans les rayons d’une librairie, attiré par sa couverture ; c’est ensuite la découverte d’un titre au graphisme accrocheur, d’un choix de couleurs approprié ; c’est aussi le grain du papier, l’odeur des reliures, le bruit que font les pages quand on les tourne ; ça peut être également la mise en page, le choix des polices de caractère, les illustrations intérieures, même, s’il y en a.

Bref : les Bibliothécaires sont des sensuels : un livre leur procure du plaisir avant même la lecture, qui ne constitue dès lors presque qu’un agréable prolongement de ce qu’ils recherchent.

Comment les satisfaire

Au fond, un auteur qui n’est pas auto-édité a généralement peu de pouvoir sur la production de l’objet-livre en lui-même. C’est plutôt un boulot d’éditeur. Cela dit, il n’est pas interdit de donner son avis, de tenter de rejeter un illustrateur qui vous semble mal adapté, de questionner les choix de maquettage et de format. Vous n’allez pas vous attirer que des sympathies, mais la démarche est légitime. Et puis, pour commencer, pourquoi ne pas proposer votre manuscrit a des maisons d’édition qui font bien leur travail.

En-dehors de ça, pour faire plaisir aux Bibliothécaires, il faut garder l’aspect esthétique en tête. Si votre roman s’y prête, pourquoi ne pas prévoir une carte ? Ou même des illustrations intérieures ? Des diagrammes, même, pourquoi pas ? Et rien ne vous empêche, au moment des dédicaces, d’y glisser votre carte de visite ou un marque-page, qui constituera un petit objet de collection sympathique et souvent très apprécié.

Comment les faire fuir

Pour vous fâcher pour de bon avec un Bibliothécaire, ça n’est pas compliqué : il suffit de leur dire « Mon bouquin n’est disponible que sur liseuse. » Là, normalement, ils vont cesser de vous adresser la parole pour tourner les talons, agacés, après, peut-être, vous avoir giflé. Pour eux, un livre n’est pas juste un fichier, un bloc d’information. Sous forme désincarnée, il n’a pas d’intérêt à leurs yeux.

De la même manière, ils n’entreront pas en matière au sujet d’un livre sans mise en page, dont la maquette est faite sans soin, et dont la couverture est laide, même si le texte est un bouleversant chef-d’œuvre. Un écrivain serait bien inspiré de garder en tête que le succès d’un roman, en particulier d’un premier roman, dépend en grande partie des apparences. Un aspect à ne négliger qu’à vos risques et périls…

Les Audacieux

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C’est quand ça bouge qu’un Audacieux s’amuse le plus. Lui, ce qu’il lui faut, ce sont des sensations fortes, sentir l’adrénaline qui coule quand ils lisent. Ce qu’ils recherchent donc avant tout, c’est l’action, quelle que soit la forme qu’elle peut prendre : scènes de combat, de poursuite, de bataille, d’étreinte, de cascade, etc… selon le type de littérature auquel ils ont affaire.

Ces lecteurs exigeants sont souvent très à l’écoute de leur ennui : quand un roman les endort, ils le posent, et quand des chapitres tournent au ralenti, ils peuvent sauter des pages entières de description ou d’exposition pour en arriver aux passages qu’ils recherchent, comme un gastronome qui se débarrasse de la carapace du homard pour en déguster la chair.

Dans la fantasy, ils s’attendent à ce que les personnages sortent leur épée de leur fourreau, dans les romans policiers, ils veulent entendre des coups de feu, et si vous écrivez des romances, ils vous en supplient, ne tardez pas trop avant d’en venir au froissement des draps.

Comment les satisfaire

Il faut du mouvement ! Leur préférence va aller aux romans qui comportent beaucoup d’action, donc gardez ça en mémoire si vous compter leur faire plaisir. Mais même si votre histoire ne se prête pas particulièrement à des scènes d’action en série, il est possible de modeler leur écriture de manière à ce qu’ils y trouvent leur compte, en tout cas en partie : c’est ce que j’ai abordé dans un billet sur les descriptions, en vantant les mérites de ce que j’ai appelé les « descriptions dynamiques. »

Comment les faire fuir

Les Audacieux haïssent les descriptions presque autant qu’ils aiment l’action. Si vous ne voulez pas les voir jeter votre roman à travers la pièce, limitez donc ces passages au strict minimum, et réduisez les envolées lyriques autant que possible.

En-dehors de ça, et en particulier dans la littérature de genre, renoncez aux longues scènes d’exposition où rien ne se passe, à part expliquer au lecteur la routine d’un commissariat ou les mécanismes économiques de la guilde des voleurs. Si ces informations sont cruciales pour la compréhension de votre intrigue, tentez de les mêler à l’action autant que possible, sans quoi les Audacieux vont s’endormir.

Les Fans

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On l’a vu, les Groupies sont les lecteurs qui s’entichent d’un personnage. Mais ils le font sans à priori, par automatisme, dès qu’ils découvrent un roman. Variété voisine de lecteurs, les Fans, eux, ont déjà une idée en tête quand ils découvrent un livre, en tout cas la plupart du temps. Eux, ce sont des fidèles : ils sont accros à un auteur, à une série, à un univers, ou tout simplement à un genre.

Rien ne distingue un Fan d’un autre type de lecteur, en tout cas avant qu’ils aient approché une œuvre pour la première fois. Cela dit, si votre premier roman leur a plu, ils aimeront la suite, c’est garanti. S’ils ont apprécié tout ce que vous avez écrit, vous les retrouverez lors des séances de dédicaces et ils finiront par en savoir davantage sur votre univers que vous n’en savez vous-mêmes.

Ce qui ne signifie pas que les Fans manquent de discernement, bien au contraire : ils en ont autant que les autres catégories de lecteurs. Cela dit, lorsqu’ils se connectent à une œuvre avec passion, ils ressentent le besoin de la revisiter encore et encore et recherchent tout ce qui pourra leur remémorer les éléments qui ont suscité leur engouement

Comment les satisfaire

Le plus dur, lorsqu’un auteur encontre un Fan, c’est de lui donner envie de découvrir son œuvre. Une fois que c’est fait, à condition naturellement que ça lui plaise, celui-ci continuera de lire tout ce que cet écrivain écrira. Reste à captiver son attention pour la première fois.

Pour y parvenir, le secret n’est pas bien compliqué : il suffit de se comparer à d’autres auteurs. Que cela soit lors de salons ou simplement dans le cadre d’un profil en ligne, si vous décrivez vos histoires comme « Un savant mélange de Mary Higgins Clark et de HP Lovecraft », vous aurez capté l’attention des Fans de ces auteurs, qui tenteront peut-être leur chance avec vous.

Comment les faire fuir

On l’a vu, les Fans se caractérisent par leur fidélité. Mais l’amour est une arme à double tranchant : rompez de manière trop radicale avec le style qui leur a plu au départ et ils vous tourneront le dos, parfois même avec agressivité. Encore pire : si vous vous lancez dans un exercice de déconstruction de votre travail, en rédigeant un roman dans lequel tous les thèmes et tous les personnages de vos romans précédents sont dévissés de leurs piédestaux pour être disséqués sans pitié, ils ne vous le pardonneront jamais. Pour un Fan, la série qui a son affection est sacrée et tout ce qui la remet en question s’apparente à un sacrilège.

Les Chroniqueurs

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Comme vous êtes sur WordPress et que vous êtes en train de lire un blog, il y a de fortes chances que vous connaissiez des Chroniqueurs. Il s’agit simplement de celles et ceux dont l’acte de lecture aboutit à un acte d’écriture : la rédaction d’une critique, d’une chronique, voire d’une vidéo en ligne.

Pour les Chroniqueurs, le roman est un objet d’étude et de commentaire, au-delà du plaisir qu’ils peuvent en tirer par ailleurs. Mentalement, alors qu’il est en train de lire un livre, un Chroniqueur va noter certains aspects de l’intrigue ou de l’écriture qui le font réagir, en vue de l’incorporer dans un billet à rédiger après coup. Cet engagement, cette dimension interactive, vient nourrir pour eux le plaisir de lecture jusqu’à en être indissociable.

À force, l’activité d’écriture d’un Chroniqueur va colorer ses choix de lecture – avec, peut-être, une volonté de se diversifier qu’il n’aurait pas s’il n’avait pas pris l’habitude de commenter ses choix. Cela va également le rendre plus exigeant : lorsqu’on lit beaucoup et qu’on analyse les romans, on finit par comprendre mieux que la plupart des gens comment une histoire est construite, ce qui fonctionne et ce qui fonctionne mal.

Comment les satisfaire

Au-delà de tout le cirque autour des fameux « Services presse », qui permettent à des éditeurs d’espérer des bonnes critiques de blogueurs en leur offrant des exemplaires gratuits, allant jusqu’à tisser avec eux des partenariats qu’on imaginerait difficilement dans la presse, pour séduire un Chroniqueur, il n’y a pas des milliers de solutions : il faut produire des romans de qualité qui fuient les clichés et se démarquent de ce qu’on peut lire par ailleurs.

La plupart des Chroniqueurs sont par ailleurs très actifs en convention et en ligne : soyez accessibles en tant qu’auteur, avenant et courtois, et vous pourrez marquer des points auprès d’eux (ce qui ne veut pas dire qu’ils vont dire du bien de vos romans s’ils ne les apprécient pas).

Comment les faire fuir

Les Chroniqueurs flairent le factice et la facilité à mille lieues à la ronde. Contentez-vous, par exemple, de produire une énième saga de vampires qui vivent en marge du monde des humains et ils ne vous pardonneront pas de les avoir ennuyés.

⏩ La semaine prochaine: Le contrat auteur-lecteurs

 

 

Le style: résumé

blog le petit plus

Dans mes articles intitulés « Résumé« , vous retrouvez des liens vers une série de billets récemment publiés et unis par un même thème. Ici: le style.

Première partie: Le style

Deuxième partie: Les métaphores

Troisième partie: Les enjoliveurs de phrase

Quatrième partie: Montrer plutôt que raconter

Cinquième partie: Le mot juste

Sixième partie: La description

Septième partie: La bonne description

Huitième partie: Descriptions – quelques techniques

Neuvième partie: La quête du dépouillement

Dixième partie: La quête de la saturation

La quête de la saturation

blog saturation

Dans le billet de la semaine dernière, on s’est intéressés à ce que j’ai appelé « La quête du dépouillement », c’est-à-dire à ce qui se passe quand on tourne tous les réglages d’un roman vers le bas, aussi près que possible de zéro. Cette semaine, je vous propose d’explorer l’idée inverse, ce qui arrive quand on pousse tous les boutons sur 11, ce que j’appelle « La quête de la saturation », ou le maximalisme.

Ce type de tentation n’est pas une exclusivité de la littérature bien sûr. En architecture, le baroque, et plus encore le rococo, sont des tentatives de proposer un style flamboyant, détaillé à l’extrême, dans lequel les lignes de construction des bâtiments disparaissent derrière les décorations florales et autres motifs ; en musique, dans les années 70, le rock progressif part des bases du rock’n’roll et les ensevelit sous des couches d’expérimentations mélodiques, rythmiques et instrumentales ; en peinture, le fauvisme dépeint le monde à travers de grands aplats violents de couleurs vives.

Le même genre d’aventure peut être tenté en littérature. Qu’arrive-t-il si l’on cherche à rendre une œuvre romanesque aussi dense, aussi complexe, aussi expérimentale et aussi baroque que possible ? Pour commencer à cerner cette idée, il convient d’en préciser immédiatement les limites. Comme on l’a vu, la limite naturelle de la quête du dépouillement, son aboutissement, d’une certaine manière, c’est la disparition du roman, étant donné qu’un livre n’est jamais aussi dépouillé que quand il n’existe pas.

On peut pousser les choses jusqu’au point où l’œuvre devient illisible

La limite de la quête de la saturation est d’une nature différente, pas moins radicale mais plus difficile à cerner, puisqu’il s’agit du départ du lecteur. En deux mots, en matière de maximalisme, on peut pousser les choses jusqu’au point où l’œuvre devient illisible et qu’elle n’intéresse plus personne. Réussir à percevoir ce seuil réclame de la lucidité, d’autant plus qu’il existe différents types de lecteurs, dont les envies sont parfois très différentes.

Que peut-on pousser jusqu’à saturation dans un roman ? En un mot : tout. Vous reprenez tous les articles que j’ai posté sur le blog et vous tentez d’appliquer tous les conseils en même temps, et vous vous rapprocherez du but.

Ça passe, bien entendu, par les personnages. Un roman maximaliste aura, c’est presque obligatoire, un grand nombre de personnages différents, aux relations et aux trajectoires complexes. Dans Guerre et Paix, Leon Tolstoï met en scène 134 personnages différents, mais sentez-vous libres d’essayer de le battre. Parmi ceux-ci, il y aura un nombre importants de personnages principaux, portant chacun un arc narratif différent, une trajectoire singulière, et tout cela s’entrecroise sans cesse. Rien que ça, ça peut déjà être considéré comme indigeste par certains lecteurs, qui ont besoin de points d’ancrages clairs.

Si de trop nombreux personnages vivent leurs propres aventures et connaissent leur propre développement, le risque, en plus de la difficulté de garder en tête chacune de leurs trajectoires, c’est qu’on finisse par ne plus percevoir la cohérence du roman sous cet enchevêtrement d’histoires emmêlées. Une manière de s’en sortir, c’est de désigner un protagoniste qui porte à lui seul la colonne vertébrale de l’intrigue, et de faire des agissements des autres personnages des histoires secondaires qui viennent s’y greffer ; une autre possibilité, c’est de s’autoriser ce foisonnement d’intrigues, mais de leur donner de la cohérence sur un autre plan, par exemple en les mettant toutes au service d’un seul et même thème, dont elles constitueront des illustrations contrastées.

La quête de la saturation se marie bien avec les littératures de l’imaginaire

Le décor également peut être poussé à saturation. C’est particulièrement le cas si l’on décide d’écrire un roman de voyage, dans lequel les personnages principaux traversent un grand nombre de lieux différents, tous mémorables et hauts en couleur. Il est aussi possible d’empiler plusieurs intrigues situées au même endroit, mais à des époques différentes, dont les fils s’entrecroisent, et de jouer au jeu des différences et des ressemblances entre ces multiples étages de l’histoire.

Qui dit décor, dit univers. La quête de la saturation se marie particulièrement bien avec les littératures de l’imaginaire, qui sont libres de rendre le monde de fiction qui sert de toile de fond à l’intrigue aussi touffu et complexe que nécessaire. Rien ne s’oppose à créer un univers qui regorge de cultures, de traditions, de races, de créatures, de langages, de pouvoirs, pour peu que le lecteur parvienne à s’y retrouver. Là, le principe qu’il faut garder en tête, c’est que chaque détail doit si possible servir l’intrigue centrale ou les personnages : il faut éviter de mentionner de trop nombreux aspects de l’univers s’ils n’ont aucun impact dans l’histoire, sans quoi le résultat ressemblera à une visite touristique ou à la lecture d’une encyclopédie.

Cela dit, l’accumulation de détails n’est pas toujours rédhibitoire. Personnellement, en tant qu’incorrigible amateur de baroque en littérature, j’ai toujours apprécié de voir mentionnés des multitudes de fragments d’information au sujet de l’univers dans lequel se déroule l’histoire. Ceux-ci peuvent apparaître dans des dialogues ou des descriptions, comme autant de références qui resteront impénétrables pour le lecteur, mais qui peuvent donner une impression d’exotisme, conférer une dimension supplémentaire à l’univers et servir à la construction des personnages.

En général, un roman maximaliste est long, voire très long

Si par exemple un personnage est réputé pour avoir « Chassé les Hordes Wuuurgl au-delà de l’Anneau des Tierces-Epines » et que ça impressionne tous ceux qui en parlent, on n’aura pas besoin de nécessairement préciser qui sont ces Wuuurgl et où se trouve cet Anneau : on comprend qu’il s’agit d’un fait d’armes remarquable, et cela nous laisse l’impression qu’il se passe plein de choses dans cet univers, en-dehors de l’histoire qu’on est en train de raconter. Attention cependant : certains lecteurs détestent ce genre d’anecdotes cryptiques et se sentent perdus quand on en inclut, persuadés qu’ils doivent mémoriser chacun de ces détails pour comprendre l’intrigue. Comme toujours avec la quête de la saturation, il faut faire preuve de retenue.

En général, un roman maximaliste est long, voire très long, et il appelle des suites innombrables, qui ne font que rendre l’intrigue plus complexe. Cela permet aussi de développer plusieurs thèmes différents, qui sont en concurrence ou en conjonction, et qui s’entremêlent dans le narratif, là où un roman plus simple se serait focalisé sur un seul thème. Bien entendu, à moins de faire preuve de doigté, cela risque de tourner à la cacophonie et de rendre l’aspect thématique de votre roman difficile à cerner : c’est le risque, et il est difficile à éviter.

Mais il n’y a pas que ces éléments visibles qui peuvent être maximisés dans un roman. Certaines composantes du style peuvent également être poussées jusqu’au bout. En théorie, la quête de la saturation va pousser un auteur à écrire de longs chapitres tortueux, à la structure complexe, avec des intrigues parallèles et une narration non-linéaire ; ses paragraphes et ses phrases seront longs, croulant sous les informations, chargés de mots comme des arbres de Noël ; son vocabulaire sera précieux, amoureux des mots longs, rares et alambiqués, quitte à déconcerter le lecteur ou à le pousser dans la direction du dictionnaire le plus proche (ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose).

La quête de la saturation n’est pas nécessairement une fin en soi

Avec Perdido Street Station, China Mieville a signé un long roman de fantasy extrêmement touffu, qui regorge d’innombrables personnages et d’intrigues parallèles, inscrites dans un univers fabuleusement baroque, peuplé de créatures et de concepts déconcertants, le tout avec des narrateurs multiples et un style ampoulé, hommage à Charles Dickens. Il s’agit d’un grand roman maximaliste, qui joue sur presque tous les tableaux, mais qui reste lisible malgré tout parce qu’il ancre l’histoire autour d’un protagoniste aux motivations limpides et que l’intrigue principale est simple, voire simpliste. Le résultat ne conviendra pas à tous les lecteurs, mais le roman est largement considéré comme un classique des littératures de l’imaginaire, preuve que la quête de la saturation peut ouvrir des portes que des approches plus conventionnelles n’approchent même pas.

La quête de la saturation, il faut le noter, n’est pas nécessairement une fin en soi. Comme la quête du dépouillement, il est tout à fait possible de ne se lancer dans cette voie qu’en partie, en choisissant par exemple d’opter pour une saturation stylistique associée à une simplicité structurelle, ou, à l’inverse, de composer un narratif touffu, avec des narrateurs multiples et des personnages innombrables, mais de raconter tout ça dans un langage simple. Le jeu des contrastes peut déboucher sur une création originale, en particulier si on poursuit le dépouillement pour certains éléments et la saturation pour d’autres.

Par ailleurs, la saturation, c’est une question de degrés. Même s’il peut être intéressant du point de vue intellectuel de chercher le point de tolérance du lecteur et d’aller y loger l’univers esthétique du roman, il n’y a rien de mal à souhaiter s’arrêter bien avant d’atteindre ce point, tout en restant baroque. D’un certain point de vue, on peut dire que la quête de la saturation, c’est plutôt la quête de la saturation acceptable, par le lecteur comme par l’auteur. En guise d’exemple : dans son cycle de Viriconium, M. John Harrison propose trois romans basés sur une trame classique d’heroic fantasy, mais qui, chacun à sa manière, cherchent à se rapprocher du point de saturation du lecteur.

Sur un autre plan, rechercher la saturation peut aussi être appréhendé comme un outil plutôt que comme une fin en soi. On peut se contenter de suivre cette démarche pour stimuler son imaginaire et explorer le potentiel d’un roman, sans avoir l’intention de produire au final une œuvre maximaliste. Ainsi, un auteur pourra décider d’écrire une première version de son manuscrit en laissant l’imagination la plus débridée s’écouler de sa plume sans limites ni censure, quitte à raboter tout ou partie de ces trouvailles lors de la relecture. Il existera donc une version maximaliste du roman qui n’en représentera que le stade larvaire, avant que la version finale ramène l’œuvre vers davantage de sobriété.

⏩ La semaine prochaine: les dialogues

 

La quête du dépouillement

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Afin de poursuivre notre exploration du style dans l’art romanesque, je vous propose de nous intéresser à deux paris extrêmes que les auteurs audacieux peuvent tenter : la quête du dépouillement et la quête de la saturation. En d’autres termes : que se passe-t-il lorsqu’un écrivain recherche à produire l’effet minimum ou l’effet maximum.

Pour commencer, la quête du dépouillement, c’est le pari de l’écriture zen, sans fioritures, en renonçant à l’artifice et à tout ce qui peut encombrer : à quel point peut-on réduire les éléments constitutifs de la littérature avant qu’il n’en reste plus rien du tout ? Quel est le cri le moins audible avant le silence ? Quelle est la présence la plus discrète, juste avant l’absence ?

Transformées en expérience littéraire, ces questions touchent tous les domaines de l’écriture. Il n’est pas étonnant qu’on trouve des tentatives de transformer en mouvement le minimalisme littéraire au 20e siècle aux Etats-Unis, en France, au Japon. Raymond Carver, Aki Shimazaki, Jean Echenoz illustrent trois manières bien différentes de s’engager dans cette voie.

Chaque fois que je vous suggère de faire quelque chose, vous ne le faites pas

Mais moi ce qui m’intéresse surtout, c’est votre mouvement à vous. Comment procéder pour écrire une œuvre minimaliste, débarrassée de tout le superflu, un roman esquissé, réduit à sa plus simple expression ? Pour y arriver, il convient d’agir sur tous les secteurs de la création littéraire. En gros, vous reprenez tous mes billets sur ce blog depuis le début, et chaque fois que je vous suggère de faire quelque chose, vous ne le faites pas.

Pour commencer, qui vise le dépouillement dans la création littéraire va nécessairement agir au niveau des personnages. Et un bon début, c’est d’en limiter le nombre. En-dehors de quelques projets expérimentaux, je dirais qu’un roman a besoin d’avoir au minimum un personnage pour exister. Même ainsi, il risque de rester très introspectif, ce qui n’est pas nécessairement l’approche souhaitée. Viser deux personnages semble donc un point de mire idéal, étant entendu que si votre œuvre minimaliste compte trois, quatre, voire cinq personnages, ça n’est pas non plus une catastrophe.

Si l’introspection à outrance n’est pas recommandée dans un roman minimaliste, c’est parce que rien d’outrancier n’y a sa place. Pour un véritable dépouillement, on cherchera à mettre en scène des personnages qui ne nous donnent pas plein accès à leur vie intérieure, sans quoi on risquerait de verser dans un baroque psychanalytique hors-sujet. Les sujets de telles œuvres, ce sont des personnages que l’on découvre principalement par leurs actes, étant entendu que ces actes seront de faible portée et n’appellent pas de grande transformation ou de profondes remises en question.

Tout le roman peut se dérouler dans une seule pièce

Le décor doit être aussi dépouillé que possible, lui aussi. Et qui dit dépouillement dit, d’abord, le recours à l’ordinaire. Le minimalisme refuse de laisser grandes ouvertes les portes de l’imaginaire et met en scène des gens normaux qui vivent des situations banales. Il est préférable de limiter le nombre de lieux visités et de se refuser tout exotisme : tout le roman peut se dérouler dans un appartement, voire même dans une seule pièce.

Dans la quête du dépouillement, les thèmes sont ceux de la vie de tous les jours, avec un souci d’universalité : le vieillissement, l’amour, le travail, la famille, etc… Ils sont portés par des événements qui rejettent toute forme de coup d’éclat ou d’effet de manche : on cherche à révéler la splendeur des petites choses. La tonalité est neutre, les coups d’éclats stylistiques prohibés.

Le minimalisme intervient également dans les choix de narration. Le narrateur de ce genre de roman est détaché, impersonnel, peu enclin à se commettre. On se refusera de porter sur les actes des personnages un regard trop coloré, trop proches du commentaire ou de la complicité : il n’y a pas de place ici pour l’affect ou la connivence avec les protagonistes, qui seront toujours contemplés de l’extérieur, avec un regard neutre qui tentera de rester objectif.

Il n’y a pas d’analyse psychologique, pas d’introspection

On se refusera d’inclure quoi que ce soit qui ne soit pas perceptible par les sens : pas de pensées, de jugements de valeur, d’expressions trop imagées. L’écriture est factuelle, voire phénoménologique. Les actions, la mise en scène, les descriptions, les dialogues sont réduits au strict minimum. Il n’y a pas d’analyse psychologique, pas d’introspection.

La structure est, elle aussi, limpide, et cela à tous les étages : les chapitres sont élémentaires, présentés sans fioriture, d’égale longueur ; les paragraphes sont construits de manière simple, sans effets d’emboîtements ou d’échos trop prononcés ; les scènes sont juxtaposées les unes aux autres, sans enchaînement ; les phrases sont courtes, leur construction est classique ; la syntaxe est simple, le vocabulaire d’un abord facile ; on refuse tout langage imagé, toute métaphore ou figure de style trop démonstrative ; la ponctuation est réduite à sa plus simple expression.

Tout ce qui précède décrit une sorte d’idéal de la quête du dépouillement, qu’il n’est pas indispensable d’atteindre, ou même de viser. Alors au fond, qu’est-ce qu’il faut retenir de tout ça ?

Si ce n’est pas indispensable, c’est superflu

D’abord, prendre en compte la quête du dépouillement dans un travail romanesque oblige l’auteur à scruter de près chacun de ses choix, esthétiques, stylistiques, dramatiques, de construction, et à se poser la question : « Est-ce nécessaire ? » Cette démarche est à recommander de toute façon, même si on ne s’intéresse pas du tout au minimalisme, mais pour les auteurs qui sont en quête de dépouillement, la réponse sera « Si ce n’est pas indispensable, c’est superflu. » Dans un récit minimaliste, seuls les éléments qui ne peuvent absolument pas être supprimés peuvent être conservés dans le texte final.

Ensuite, la quête du dépouillement n’est pas nécessairement un principe universel, qui s’applique au roman dans son entier : il est tout à fait possible de rechercher le minimalisme dans certains aspects du roman, mais pas dans d’autres. Ainsi, vous pouvez tout à fait faire le choix de vous lancer dans un roman à personnages multiples et au cadre complexe, mais dont le style est délibérément dépouillé ; vous pouvez également retenir certains éléments, comme des phrases courtes, un vocabulaire simple et peu de descriptions, et choisir de l’appliquer à une histoire de fantasy ou de science-fiction ; et rien ne s’oppose à ce que vous décidiez de raconter une histoire ordinaire avec très peu de personnages, mais rédigée dans un style baroque et foisonnant.

Par ailleurs, j’ai parlé de roman jusqu’ici, mais une bonne partie des principes que j’énumère dans cet article sont davantage à leur place dans la nouvelle, une forme littéraire qui n’est pas seulement plus courte mais mieux focalisée que le roman, et dans laquelle le minimalisme est très à sa place.

La quête du dépouillement peut très bien être un outil de relecture

De manière encore plus générale, la quête du dépouillement peut très bien ne pas être une fin en soi, mais juste un outil de relecture, un filtre que vous appliquez à votre propre style pour éviter les débordements. J’ai déjà eu l’occasion d’aborder cet aspect des choses, par exemple lorsque je vous ai recommandé d’éviter ce que j’ai appelé les enjoliveurs de phrases.

Parfois, même si on ne recherche pas le minimalisme proprement dit, il peut être salutaire de contempler ce qu’on a écrit et de se dire : est-ce que je peux arriver au même résultat avec moins ? Est-ce que je peux supprimer un personnage ? Est-ce que telle ou telle description est nécessaire ? Puis-je me passer de ce paragraphe, de cette phrase, de ce mot ? « Si ce n’est pas indispensable, c’est superflu » ne doit pas être une règle absolue, mais elle peut constituer un principe très utile lorsque l’on souhaite décongestionner un texte qui croule sous les détails et les mots pesants.

⏩ La semaine prochaine: La quête de la saturation

 

 

Descriptions: quelques techniques

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Écrire des descriptions dans un roman, c’est comme manger sa soupe : ça ne fait pas forcément envie, mais tout le monde vous jure que c’est très important.

Nous avons eu l’occasion de voir pourquoi lire des descriptions, c’est une perspective qui réjouit moyennement la plupart des lecteurs, mais que c’est malgré tout parfois nécessaire. Nous avons également cherché à savoir ce qui fait une bonne description : la recette à suivre, en quelque sorte. À présent, il est temps de jeter dans le potage des croûtons, des épices, du fromage râpé : bref, tous les petits gestes qui ajoutent de la saveur à la préparation. Il y a quelques astuces qui peuvent facilement donner du relief à une description, et il serait dommage de passer à côté.

Commencer par l’émotion

Le réflexe le plus courant, lorsque l’on rédige une description, c’est de l’envisager comme un moment d’observation ou de contemplation, suivi, du côté des personnages, par une émotion et/ou par des actes. Un voyageur admire un paysage de son pays natal et il se remémore avec nostalgie des scènes de sa petite enfance ; un militaire découvre un hangar désaffecté truffé de soldats ennemis et il se met à planifier un assaut ; une jeune femme croise un homme dans une soirée et le trouve tout à fait à son goût.

On le voit bien avec ces trois exemples : on peut, en effet, prendre le temps de décrire les lieux, les personnes, puis céder la place à une réaction de la part des personnages, un moment d’émotion, une décision, une action soudaine. C’est une approche parfaitement légitime, mais ce n’est pas la seule et ce n’est pas non plus nécessairement la meilleure.

Et si on faisait exactement le contraire ? Et si on commençait par décrire l’émotion, puis par décrire ce qui en est la cause ?

Saisi d’une intense vague de nostalgie, Paul retint ses larmes. Face à lui s’étendait son pays natal : ses coteaux arrondis mangés de blé sauvage et de lavande odorantes, et ces quelques saules souples aux pieds desquels venaient s’immiscer des ruisseaux menus où, enfant, il avait si souvent tenté d’attraper des truites introuvables.

L’exemple vaut ce qu’il vaut, mais il illustre bien l’intérêt de cette technique : oui, décrire d’abord l’émotion, puis sa cause se heurte à la logique, mais ça fonctionne. En procédant de la sorte, on entame la description par ce qui compte le plus, soit l’effet que cela produit sur le personnage, et les émotions évoquées vont ensuite colorer la description proprement dite, ce qui fait que le lecteur partagera une partie de son état d’esprit, verra les choses avec ses yeux. Commencer par l’émotion, c’est donc faciliter l’immersion du lecteur dans un univers de fiction.

Cette technique a un autre avantage : elle crée du suspense. Dans un texte d’horreur, entamer un paragraphe en évoquant la terreur qui s’empare soudainement d’un personnage pour ensuite seulement décrire ce qui en est la cause, c’est happer l’intérêt du lecteur, qui se sentira plus concerné que si l’on procède de manière traditionnelle.

Dynamique vs statique

Un aspect qui rend les descriptions indigestes pour une partie du lectorat, c’est qu’elles sont statiques. Ces segments viennent interrompre le déroulement du roman : on s’assied et on observe, et l’action ne reprend qu’une fois que ce moment de contemplation arrive à son terme. Pour certains, cette attente est intolérable, comme si on demandait à un sprinter de faire une petite pause au milieu de son 100 mètres.

Pourtant, il existe des moyens de rendre ce phénomène plus digeste, de faire en sorte qu’un texte descriptif ne soit pas perçu comme un arrêt brutal dans le flux du narratif : il suffit de décrire des scènes statiques de manière dynamique.

L’idée, c’est que le vocabulaire utilisé dans les descriptions joue un rôle majeur dans la manière dont celles-ci sont perçues. Utilisez des verbes, des adjectifs qui suggèrent le mouvement, le changement, la transformation, et vous allez produire une description qui semblera beaucoup plus vivante que si vous vous contentez d’opter pour un vocabulaire neutre. La clé, c’est donc d’approcher la description d’une scène où rien ne se passe comme s’il s’agissait d’une scène d’action.

Prenons comme exemple la description suivante :

Rien n’échappait au regard de la directrice des Ressources humaines. Ses yeux vous scrutaient, vous analysaient dès le moment où vous vous trouviez dans son bureau. Ensuite, vous vous retrouviez seul avec ses dents d’un blanc immaculé, ses mains parfaitement manucurées, son tailleur impeccable, avec le bruit de sa respiration comme seule preuve qu’elle était en vie.

Il est possible de décrire le même personnage en utilisant des termes bien plus dynamiques :

Le regard de la directrice des Ressources humaines vous escortait partout. Vous pouviez sentir ses yeux vous suivre, vous disséquer, dès le moment où vous franchissiez le seuil de son bureau. Alors que la porte se refermait derrière vous, vous débarquiez dans un face-à-face avec ses dents d’un blanc explosif, ses mains sur lesquelles d’innombrables manucures s’étaient acharnées, son tailleur raide comme une chemise en plastique, qui se soulevait de bas en haut au niveau de la poitrine, seule preuve qu’en fouillant bien, on aurait pu trouver de la vie là-dedans.

Le second texte n’est pas nécessairement meilleur, mais il bouge, il vit, il s’y passe des choses. Les yeux ne se contentent pas de « scruter », ils « vous suivent » ; on ne se « trouve » pas dans le bureau, on en « franchit le seuil » ; le blanc des dents de la directrice n’est pas « immaculé », il est « explosif. » Il ne se passe rien dans la scène, et en même temps, il se passe plein de trucs.

L’exemple ci-dessus est volontairement extrême : il n’est pas nécessaire d’aller aussi loin à chaque description. Toutefois, il est bon de le garder à l’esprit : lorsqu’une description semble trop terne, remplacez certains des termes qui la composent par un vocabulaire d’action, de mouvement, et vous insufflerez un dynamisme bienvenu dans le résultat final.

La technique du renard et du chat

Ce que j’ai pris l’habitude d’appeler « La technique du renard et du chat » fait merveille pour les descriptions, mais à dire vrai, il s’agit d’un moyen simple de générer rapidement des idées en tous genres, tout en leur donnant de la cohérence.

Imaginez. Vous écrivez un roman dont l’action se déroule dans deux villes différentes et vous souhaitez les rendre aussi distinctes l’une de l’autre que possible. Pourtant, au moment de les décrire, vous séchez : rien, à vos yeux, ne ressemble plus à une ville qu’une autre ville. Comment leur donner de la personnalité ?

C’est simple. Décrétez que la ville A est un chat et que la ville B est un renard.

Soudain, tout s’anime : la ville A est plus petite que la ville B ; elle est aussi plus accueillante, plus confortable, plus domestique que la ville B qui reste sauvage, âpre, sans concessions ; la population de la ville B, comme un chat, a une double vie, fais le dos rond devant ses maîtres mais est éprise de liberté dès que ceux-ci détournent le regard alors que les habitants de la ville B n’acceptent aucune hiérarchie, quitte à devoir en souffrir ; l’analogie peut même s’étendre au domaine esthétique, avec une ville-chat grise alors que la ville-renard est rousse.

Alors bien entendu, la technique du chat et du renard fonctionne aussi très bien avec d’autres animaux, ou, à dire vrai, avec n’importe quoi : vous pouvez obtenir le même résultat en vous servant, comme source d’inspiration, d’une pomme et d’un ananas, d’une cathédrale et d’un théâtre, du chiffre 2 et du nombre 13. Ce qui compte, c’est de choisir deux éléments suffisamment proches l’un de l’autre pour qu’il existe des points communs, mais suffisamment dissemblables pour que les différences excitent votre imagination.

C’est de ce contraste que naît le potentiel de cette technique : elle n’est réellement efficace que lorsqu’il s’agit de distinguer deux (ou plusieurs) lieux, personnages, époques, événements que vous seriez amenés à décrire. En vous appuyant sur une solide analogie, vous allez pouvoir dégager facilement ce que ces deux éléments ont en commun et surtout, tout ce qui les sépare. En plus, cette pratique vous procure instantanément un champ lexical avec lequel travailler. La ville-chat, tout simplement, sera décrite comme un chat, avec des mots comme « discret », « agile », « souple », « audacieux », « gouttière », « griffe » semés dans le texte.

On est bien d’accord : cette technique, c’est de la cuisine interne. Elle vous sert à vous, auteur, en vous procurant un cadre de référence pour vos descriptions. Il n’y a aucune nécessité de communiquer tout cela au lecteur – en fait, ça serait probablement une mauvaise idée de le faire, parce que soudain l’épaisseur que vous aurez réussi à ajouter à vos descriptions apparaîtra comme un mauvais tour de passe-passe.

La rémanence

Un dernier phénomène qu’il faut garder à l’esprit lorsque l’on parle de descriptions, c’est la rémanence, c’est-à-dire le principe selon lequel une image, une fois décrite, va rester, en tout cas en partie, dans l’esprit du lecteur, et continuer à l’affecter même après la description. Une description, davantage que d’autres éléments d’écriture, laisse une trace au-delà de la page sur laquelle elle est imprimée. Les mots produisent des échos qui continuent à résonner au sein du texte et à fournir une fondation à tout ce qui suit.

En d’autres termes, la description bâtit un contexte dans l’esprit du lecteur, une ossature qui sert de cadre à l’intrigue, jusqu’à ce qu’une autre description modifie ce contexte ou en propose un nouveau. Décrire, c’est bâtir un décor où vont évoluer les personnages, comme au théâtre.

Cette réalité, on l’observe d’ailleurs dans d’autres formes d’art : dans le cinéma, une scène qui se situe dans un nouveau lieu va généralement s’ouvrir sur un plan large, pour nous donner une idée du contexte, avant de laisser place à des plans plus serrés, sur les personnages ; en bande dessinée, lorsque l’on découvre un environnement, le dessinateur soigne son décor, ce qui lui permet par la suite de se contenter de le suggérer, voire de l’omettre complètement.

Il en va de même en littérature. Si votre description est efficace, inutile d’en rajouter par la suite. Faites confiance à vos lecteurs, ils ont tout ça en tête. Après avoir passé un paragraphe à décrire la grande salle de bal, inutile de ponctuer les scènes suivantes de rappels au sujet des dorures et des chandeliers. Les descriptions sont longues en bouche. Comptez sur cet aspect pour éviter de surcharger votre texte avec des détails superflus.

⏩ La semaine prochaine: La quête du dépouillement

 

La bonne description

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Certains auteurs ne peuvent pas s’en empêcher : ils écrivent des descriptions interminables, riches de détails qui n’intéressent personne. Il faut croire que cette propension à s’étaler est contagieuse, parce que ce que j’avais initialement prévu comme un petit billet sur les descriptions est devenu une saga en trois volets, dont voici la deuxième partie.

Un volet qui répond à la question laissée cruellement en suspens la semaine dernière : maintenant que l’on sait ce que c’est qu’une description et à quoi ça sert, comment faire pour écrire une bonne description, étant établi qu’une bonne partie des lecteurs n’ont aucune envie de lire ce genre de choses ?

Pour commencer, une bonne description, c’est une description qui est bien structurée. Pour comprendre ce que vous tentez de lui transmettre sans avoir à se casser la tête, le lecteur doit pouvoir vous suivre, et pour cela il faut que vos descriptions soient cohérentes et que les différents éléments qui les composent obéissent à une hiérarchie logique.

La manière classique d’organiser une description, c’est d’aller du général au particulier. Cet extrait de « La terre » d’Emile Zola, nous en offre une belle illustration (en une seule phrase, en plus) :

Sous le ciel vaste, un ciel couvert de la fin d’octobre, dix lieues de cultures étalaient, en cette saison les terres nues, jaunes et fortes, des grands carrés de labour, qui alternaient avec les nappes vertes des luzernes et des trèfles.

On part d’un constat qui donne une idée générale de ce à quoi on a affaire (« Sous un ciel vaste […] dix lieux de cultures étalaient »), pour préciser ensuite cette première idée (« en cette saison les terres nues, jaunes et fortes »), revenir sur certains aspects (« des grands carrés de labour »), et terminer par des détails (« les nappes vertes des luzernes et des trèfles »).

Cette règle simple à suivre s’applique à tout. Ainsi, en décrivant un suspect dans un roman policier, l’auteur partira d’un constat général (« C’était un type énorme, du genre à effrayer les petites vieilles dans les rues sombres »), pour l’approfondir (« Il avait la gueule de travers – de naissance ou parce que quelqu’un d’encore plus gros que lui l’avait réarrangé, difficile à dire ») et terminer par un ou plusieurs détails (« Je ne pouvais qu’espérer que les taches sur sa chemise n’étaient pas du sang séché. »)

La même logique que celle de notre cerveau

Cela dit, attention. La logique qu’il faut suivre pour une description bien structurée, c’est la même logique que suit notre cerveau lorsqu’il est le témoin d’une scène. En d’autres termes : parfois, c’est un détail qui est la première chose que l’on remarque, pour passer ensuite à des aspects plus généraux. Dans ces cas-là, c’est bien ainsi qu’il faut construire sa description. Dans un roman fantastique, en décrivant un étrange personnage aux yeux rouges, on commencera par mentionner ce détail inhabituel, pour ensuite décrire des aspects plus ordinaires de sa physionomie. Ainsi, à la hiérarchie qui va du général au particulier, se surimpose une autre, qui va de l’inhabituel à l’habituel.

Et des hiérarchies, dans une description, on peut encore en adopter de nombreuses autres. Rien ne s’oppose à ce qu’elles soient structurées de la gauche vers la droite, du haut vers le bas, de l’animé vers l’inanimé, du proche jusqu’au lointain, etc… Ce qui compte, c’est que ce classement fasse sens et permette au lecteur de s’y retrouver.

Une bonne description, c’est aussi une description qui fait appel aux cinq sens. C’est la responsabilité de l’auteur de lui faire visiter son monde, et si possible de le toucher aux tripes. Alors n’hésitez pas : montrez lui la scène avec ses yeux bien sûr, mais n’en restez pas là. Écoutez-la à travers ses oreilles, sentez-la avec son nez, touchez-la avec sa peau, goûtez-la avec sa langue.

La rugosité de la pierre de taille, la saveur d’une fraise bien mûre

Chacun de nos sens convoie des informations de nature différente, mais est également porteur d’attaches émotionnelles différentes. En évitant de vous cantonner à l’aspect visuel des choses, vous allez produire un effet plus immersif sur le lecteur, qui va être touché et se sentir concerné de manière plus directe que si vous énumériez des indications purement visuelles. Après tout, l’image, et secondairement le son, c’est ce que nous sommes habitués à percevoir à travers tous les écrans qui nous entourent. La littérature a la chance d’offrir une expérience plus viscérale, aussi ne vous privez pas d’inclure dans vos descriptions l’odeur du foin fraîchement coupé, la rugosité de la pierre de taille, la saveur d’une fraise bien mûre.

Pendant que vous y êtes, rappelez-vous qu’un être humain a beaucoup plus que les cinq sens que l’on dénombre traditionnellement. Faites appel à l’équilibre lorsqu’un personnage manque de chuter au bord d’une falaise ; évoquez la thermoception lorsque l’on pénètre dans une pièce à la température inhabituellement basse ; servez-vous de la proprioception, ce sens que l’on possède de la place qu’occupe notre corps dans l’espace, pour évoquer une perte de repère, une expérience hallucinatoire ou surnaturelle. Et puis, bien sûr, le premier de nos sens, le sens de l’humour, a lui aussi sa place dans les descriptions.

Une approche multisensorielle enrichit une description

Attention quand même : certains auteurs débutants qui découvrent ce genre de conseils ont tendance à en faire trop. Chacune de leurs descriptions fait appel, dans l’ordre, à chacun des cinq sens – on peut presque les sentir mettre une coche derrière chaque phrase, avec un sens du devoir accompli. Ne vous sentez pas obligés de le faire : une approche multisensorielle enrichit une description, mais la rendre systématique risque de faire basculer vos textes dans le ridicule.

Une bonne description – ça va de soi mais peut-être pas tant que ça – c’est aussi une description variée. Multipliez les approches différentes, les adjectifs, les adverbes, les métaphores. Une image bien trouvée peut enrichir considérablement l’impact d’un texte descriptif. Soignez, comme toujours, votre vocabulaire, en tâchant de trouver le mot juste. Et notez que même des éléments extérieurs, comme une ligne de dialogue en réaction à ce qui est vu, peut très bien s’ajouter à une description et impliquer davantage les personnages présents.

Et puis finalement, une bonne description, parfois, ça consiste à s’abstenir de décrire. On l’a vu : les lecteurs retiennent ce qu’ils veulent. Souvent, un mot bien trouvé vaut mieux qu’une description : un garage où l’inspecteur qui est le personnage principal de votre roman ne met les pieds que sur deux pages pourra se contenter d’être « délabré », sans qu’il soit nécessaire de décrire chaque outil. Nous avons tous en nous une bibliothèque d’images de lieux ordinaires, et même si chaque lecteur visualisera nécessairement un « garage délabré » différemment, cela n’affecte pas la scène et vous permet de vous épargner, à vous et au lecteur, une description inutile.

On s’en fiche complètement, que Clara porte une jupe en daim beige

Cela vaut également pour les personnages : nous sommes au 21e siècle, donc n’écrivons plus comme au 19e. À moins que cela ait une importance pour l’intrigue ou pour le cheminement des protagonistes, décrire physiquement les personnages ne sert à rien.

On s’en fiche complètement, que Clara porte une jupe en daim beige et des escarpins : à moins que cela lui complique la vie dans une scène d’action, ce genre de détail est inutile. De même, que le juge Monty soit « plus grand que la moyenne », si ça ne lui sert pas à intimider les suspects, vous pouvez vous passer de le mentionner. En deux mots : laissez l’imaginaire des lecteurs habiller et coiffer vos personnages, ils font ça très bien. Dans mon roman « La Ville des Mystères », il y a un personnage important que je ne décris absolument pas et ça n’empêche pas les lecteurs d’en avoir une vision très nette. La bonne description, parfois, c’est celle que le lecteur croit avoir lue mais qu’il a en réalité inventé de toutes pièces.

⏩ La semaine prochaine: Descriptions – quelques techniques