Critique: La Colère d’une Mère

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Le peuple des Alkayas vit au pied d’un arbre géant qui aide à concevoir sa progéniture. Une jeune femme, Valpuri Saule, souhaite plus que tout devenir mère mais un accroc dans ce projet va la mener à découvrir, à force de persévérance, des secrets dérangeants sur la société dans laquelle elle vit et sur Alkü, l’Arbre-Mère.

Titre : Mémoire du Grand Automne 2 : La Colère d’une Mère

Auteur : Stéphane Arnier

Éditeur : Bookelis (ebook)

Tout ce qui était plaisant, séduisant, intéressant dans le premier volume de « Mémoires du Grand Automne », « Le Déni du Maître-Sève » se retrouve dans le deuxième tome, mais en mieux. L’extraordinaire décor d’Alkü l’Arbre-Mère est toujours là, aussi fascinant que la première fois, mais cette fois, l’intrigue est encore mieux construite, les personnages plus attachants, le suspense plus intense, les enjeux plus clairs. Sans dévier brutalement de la formule qui avait fait le succès du premier livre, Stéphane Arnier parvient à la surpasser en qualité dans presque tous les domaines.

C’est en partie dû au changement de protagoniste. Alors que Nikodemus, le personnage principal du premier tome, était dans le déni, et passait une bonne partie de l’intrigue à éviter de voir la vérité en face, ce qui était handicapant pour une histoire centrée sur le mystère, Valpuri, elle, est en colère, et ce sentiment dope sa motivation et tire toute l’intrigue en avant. Ça donne une urgence à l’écriture qui est la bienvenue, et qui ménage quelques beaux moments de suspense.

Ce qui est vite évident à la lecture de ce volume, c’est le parti-pris minimaliste de l’auteur. Il fuit les effets de manche, les coups de théâtre, les éléments qui viennent révolutionner l’intrigue. On est là pour raconter une histoire en plusieurs tomes, avec un certain nombre d’éléments en jeu, qui nous sont révélés progressivement avec une certaine habileté, mais Stéphane Arnier ne se laisse pas dévier de sa trajectoire : il n’ajoute pas de personnages si ceux qui existent lui suffisent, il ne complique pas l’intrigue inutilement, il ne rompt pas avec ses thèmes ni avec sa ligne de départ. Il sait que son univers est original et que ses personnages sont bien dessinés, et, auteur mature, il résiste à la tentation d’en rajouter.

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Cela peut générer quelques frustrations par moments. Vers la fin du livre, une longue scène d’action finit par s’enliser un peu parce que les personnages, chacun dans son rôle, presque toujours rationnels, ne parviennent pas à nous surprendre suffisamment pour générer des sensations fortes. Mais finalement, on ne peut pas tout avoir : c’est parce que le livre est habilement construit, que les personnalités sont bien charpentées, que les enjeux sont clairs qu’on se laisse parfois aller à rêver qu’une grosse surprise vienne bousculer tout ça.

J’en ai d’ailleurs fait l’expérience de manière amusante lors de ma lecture. Le milieu du livre se transforme en une enquête bien menée, classique, à la Agatha Christie, du genre où les indices s’accumulent les uns après les autres et où les personnages se rassemblent pour recouper leurs informations et bâtir des hypothèses. Pendant un instant, je me suis dit que, tout de même, tout cela était drôlement académique. Et c’est là que le contraste m’a frappé : oui, c’est une enquête comme on en a lu beaucoup, sauf qu’Hercule Poirot, à ma connaissance, ne s’est jamais intéressé aux complots autour des mécanismes de la fertilité des arbres géants. Ce que j’ai perçu comme de l’académisme permet de faire accepter l’imagination fulgurante de l’univers du livre : l’auteur sait bien mieux que le lecteur de quoi son roman a besoin. On est dans une partie d’échecs, et il ne faut pas s’attendre à voir débarquer un dromadaire sur l’échiquier, entre un cavalier et un fou.

Du point de vue du style, Stéphane Arnier opte également pour la sobriété. Sa langue est claire, efficace et toujours adaptée au propos. Il s’autorise tout de même quelques petits plaisirs sous la forme d’images fortes glissées çà et là, pour décrire un paysage ou l’émotion d’un de ses personnages.

Au final, « La Colère d’une Mère » est un très bon livre de fantasy, maîtrisé et poignant, qui se situe dans un univers à mille lieues des poncifs du genre. Comme le premier roman de la série, il est chaleureusement recommandé.

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Le public-cible

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Pour qui est-ce que j’écris ?

La question est fondamentale, dans la mesure où, comme j’ai eu l’occasion de l’affirmer ici, il ne saurait y avoir d’auteur sans lecteur. Une œuvre littéraire, quelle que soit sa nature, est faite pour être lue, et l’existence d’un public réel ou supposé fait partie de sa définition dès le point de départ. Certains, dès lors, franchissent le pas suivant, et font l’effort de se l’imaginer, ce lecteur, d’en esquisser le profil, voire même de l’intégrer dans ses pensées en cours d’écriture, afin de répondre à cette question redoutable : « À qui est-ce que mon roman s’adresse ? »

À cette question, une bonne partie des auteurs répondront « À tout le monde » ou « Je ne m’en soucie pas. » Lorsqu’on fait le choix d’écrire, c’est qu’il y a des choses en nous qui réclament d’être couchées sur le papier, et l’idée qu’elles puissent avoir un destinataire peut nous sembler étrange, voire déplacée. Pourquoi diable vouloir décider à la place du lecteur si le texte va lui convenir ? Pourquoi limiter ainsi son public avant même que le roman l’atteigne ?

Parce que c’est nécessaire, voilà pourquoi.

J’en discutais récemment lors d’un échange de courriels avec Stéphane Arnier : lorsque, il y a quelques années, je me suis mis en tête de rédiger un roman de fantasy intitulé « Mangesonge » qui est devenu depuis « La Ville des Mystères » et « La Mer des Secrets », je l’ai fait pour moi, uniquement dans le but de me divertir et d’écrire quelque chose dont je serais fier. Je souhaitais créer un roman foisonnant, baroque, avec des éléments qu’on rencontre rarement dans la fantasy, le tout centré sur une héroïne adolescente, dont on aurait assisté au passage à l’âge adulte. Dans mon esprit, les thèmes abordés dans le manuscrit étaient universels et le résultat était susceptible d’intéresser un large public.

La plupart des lecteurs souhaitent lire des livres qui mettent en scènes des personnages qui leur ressemblent

C’était naïf de ma part. Lorsqu’un éditeur a accepté de publier mon manuscrit, et dans les mois qui ont suivi la sortie du premier tome, j’ai progressivement réalisé que la plupart des lecteurs souhaitent lire des livres qui mettent en scène des personnages qui leur ressemblent, et, peut-être davantage encore, qu’ils ne souhaitent pas lire des romans dont les personnages ne leurs ressemblent pas.

Ainsi, les jeunes lisent des livres dont les héros sont jeunes, les quadragénaires des livres dont les protagonistes sont des quadragénaires et les femmes lisent des livres qui racontent des histoires de femmes. On peut trouver ça désolant d’un point de vue philosophique, mais c’est un fait. En salon, je constate qu’une moitié de mes lecteurs correspondent à ce profil: comme la protagoniste de mon roman, ce sont des jeunes femmes entre 13 et 20 ans.

Qu’on le veuille ou non, il existe donc un mécanisme d’identification entre les personnages principaux du roman et le lectorat, qui génère des attentes sur la nature du roman en elle-même, une sorte de public-cible immanent. Même si vous n’avez jamais songé à avoir en tête un type de lecteurs spécifique, la cible va se localiser d’elle-même, en fonction de certains éléments que vous incluez dans votre roman. Il est possible de lutter contre cette tendance, de se situer délibérément en porte-à-faux avec elle, mais cela va réclamer un effort de la part de l’auteur, de l’éditeur et du lecteur pour tordre le cou aux idées reçues.

La cible existe de toute manière, qu’on le veuille ou non

La nature du protagoniste n’est d’ailleurs pas le seul élément qui dessine dans les têtes un public-cible. Certains genres, qu’on le veuille ou non, ont davantage de résonance auprès de la jeunesse que les autres : le roman d’aventure, le fantastique, les enquêtes, certaines formes de romance peuvent être classés dans cette catégorie, partant du parti-pris qu’un adulte qui a suffisamment de bagage émotionnel ne sera pas rassasié par ce type de lecture, riches en sensations fortes et en mélodrame.

Tenter de convaincre un quadragénaire de lire un roman parlant d’une adolescente qui fait un voyage dans un pays magique, c’est comme tenter de convaincre une fillette de s’intéresser à un bouquin consacré à un ingénieur dépressif qui se remet difficilement de son divorce : quelle que soit la qualité du texte, ils risquent de ne pas se sentir concernés. Le livre va leur filer des mains, parce que les enjeux ne les toucheront pas.

On le réalise : la cible existe de toute manière, qu’on le veuille ou non. Elle peut même être multiple, incluant plusieurs grilles d’interprétation parfois contradictoires. Ainsi, on peut partir de l’auteur, à supposer qu’il ait livré une réflexion sur la question : quel genre de livre souhaite-t-il écrire, et à quel public destine-t-il celui-ci ?

À cela s’ajoute un certain nombre d’intermédiaires : éditeurs, libraires, correcteurs. A quel genre de livre pensent-ils avoir affaire et vers quel genre de lecteur vont-ils le diriger ? Leur intervention va générer une cible, qui peut être très différentes de celle que l’écrivain avait en tête. Lorsqu’il arrive dans cette phase, le texte devient un produit qu’il faut vendre, et se doit également de correspondre aux critères du marketing. Il faut que les éditeurs sachent dans quelle collection le sortir et que les libraires sachent dans quel rayon le ranger. C’est ainsi que, dans le cas de mon roman, ce que je concevais comme un roman de fantasy foisonnant tous-publics s’est transformé en un roman steampunk pour adolescentes, sans que le texte soit particulièrement modifié.

Choisir de s’adresser à tout le monde, c’est choisir de ne s’adresser à personne

Il ne s’agit pas, c’est important de le souligner, d’une mauvaise chose. Décider de s’adresser à un public en particulier, c’est souvent donner à un roman la chance d’exister. Et ça, c’est la raison d’être des maisons d’édition. Oui, vous avez peut-être l’impression d’avoir conçu un roman poignant consacré à la condition humaine, que chaque lecteur serait bien inspiré de lire, mais si votre éditeur décrète qu’en réalité, il s’agit d’un roman feelgood destiné aux femmes trentenaires, c’est sans doute un peu cruel à vivre, mais il n’a probablement pas tort. Choisir de s’adresser à tout le monde, c’est choisir de ne s’adresser à personne : c’est un luxe qu’un auteur peut s’offrir, mais certainement pas une maison d’édition, qui prend un risque sur chaque sortie.

Il faut encore mentionner un troisième filtre, un dernier étage qui va avoir son idée sur la question du public-cible : il s’agit de celui des destinataires. Les lecteurs, mais aussi les critiques et les journalistes. Pensent-ils être la cible du livre ? Se sentent-ils interpellés ? Laissés de côté ? À qui s’imaginent-ils qu’il est destiné ?

Pourquoi L’Attrape-cœur et Harry Potter sont devenus des romans lus par un public large et diversifié, alors qu’ils auraient pu être considérés comme des romans jeunesse ? Parce qu’ils ont su toucher des lecteurs aux profils différents. Ce sont les lecteurs, au final, qui décident dans quelle catégorie on finit par classer un roman (raison pour laquelle tant de bouquins finissent à la poubelle).

C’est important de comprendre que c’est en partie au public lui-même de choisir s’il se sent appartenir ou non à la cible d’un roman, parce que des malentendus sont inévitables. Prenons la science-fiction par exemple. En tant que genre, elle inclut des romans dans lesquels des concepts de science-fiction sont au cœur même de l’intrigue, mais aussi des romans d’action, d’aventure ou de romance dans lesquels la science-fiction ne constitue qu’un décor, aussi présent soit-il. Il existe un public qui correspond à chacune de ces situations, mais ces deux catégories de lecteurs se mélangent peu, et si vous vous contentez de vendre votre bouquin comme une œuvre de SF, vous risquez de leurrer une partie de votre lectorat – même sans le faire exprès – et donc de manquer en partie votre cible.

Qu’est-ce qu’un public adulte et que veut-il?

Autre exemple : les livres conseillés à un public adulte. Voilà sans doute la deuxième catégorie la moins utile qu’on puisse imaginer (la catégorie numéro un étant occupée par les livres destinés aux gens qui aiment la lecture). Car au fond, qu’est-ce qu’un public adulte et que veut-il ? Bien souvent, sous ce label sont vendues des histoires qui contiennent des passages explicites de sexualité ou de violence, interdits aux moins de 18 ans. Pourtant, à trop forcer le trait, ces romans-là risquent de ne séduire que des adolescents en quête de titillation, et donc de ne jamais atteindre un public adulte.

Dans d’autres cas, un roman pour adultes sera un roman dont les personnages sont des adultes et qui touche à des thèmes liés à l’âge adulte (la famille, l’échec, le vieillissement, le regret, le deuil). Là, oui, en les destinant à un public adulte, vous allez atteindre en partie votre cible… mais rater tous les lecteurs qui lisent principalement pour s’évader, ou qui préfèrent les essais aux romans.

On le comprend bien : le public-cible ne peut donc pas facilement se résumer à une catégorie démographique. C’est bien trop vague. Un public-cible, c’est la famille de lecteurs spécifique que vous souhaitez atteindre. Pour y parvenir, mieux vaut être précis et clair, en décrivant votre œuvre, qu’il s’agisse d’un projet ou d’un roman terminé, sous la forme d’un pitch, incluant, en fonction des besoins, des indications de genre ou de catégories de population ou des analogies avec d’autres œuvres connues.

Ainsi, plutôt que de simplement destiner votre livre aux adolescents, dites qu’il s’agit « d’un croisement entre Peter Pan et Hunger Games. » Plutôt que de décrire votre œuvre comme « une exploration de l’identité des individus dans un milieu urbain du 21e siècle », dites qu’il s’agit d’un « thriller LGBT+ » Et puis votre bouquin sur un couple qui se déchire sur les lunes de Jupiter, renoncez à le présenter comme « une œuvre de science-fiction sur les relations entre les êtres » alors qu’il s’agit plutôt d’une « romance dans les étoiles. »

Trouver la cible juste, c’est une question de marketing, oui, mais ne voyons pas cela comme un gros mot : dans le cas d’espèce, le marketing sert les intérêts de l’auteur, de l’éditeur et du lecteur. Idéalement, il doit leur permettre d’accorder leurs violons et de parvenir à parler tous de la même chose lorsqu’ils évoquent un livre. Tout cela commence avec l’écrivain, qui doit avoir le recul et la lucidité nécessaire pour comprendre le type de livre qu’il a écrit et le genre d’individus que celui-ci est susceptible d’intéresser.

⏩ La semaine prochaine: Les huit types de lecteurs

L’interview: Carnets Paresseux

N’insistez pas: il ne vous dira pas qui il est. L’auteur des Carnets Paresseux n’est pas de la génération Instagram, ne réclame pas de la reconnaissance, et ne souhaite tirer aucune gloire de sa plume. Il se contente d’offrir au monde un flot continu de petites histoires déroutantes, charmantes, foutraques que l’on est chaudement encouragé à retrouver sur son blog. On retiendra tout de même de sa biographie officielle qu’il apprécie « les fromages à pâtes molles, les utopies et son petit confort. » Comme on le comprend.
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Pour commencer, le mot de la fin ?

Le mot de la fin ? Pour moi, c’est « fin », parce que même s’il existe des histoires sans fin et des romans inachevés, je crois qu’un récit doit avoir un début et une fin.
Quand j’écris, le mot de la fin est très important. C’est pratique de savoir dès le début comment l’histoire se termine. Ça balise le chemin ; il n’y a plus qu’à choisir le point de départ et laisser l’histoire se dérouler – ce qui ne veut pas dire que tout est calé et qu’il n’y aura pas quelques zigzagues. Bien sûr, partir d’une idée, d’une situation, sans savoir comment ça peut finir, c’est bien aussi. Il y a la découverte, la surprise… Mais je risque plus de me perdre en chemin ou de changer d’histoire en route. Cela dit, je commence à être plus l’aise avec les histoires dont je ne connais pas la fin.

Les mots, c’est important pour toi. Il y a des auteurs voyageurs, des auteurs-psychologues. Toi, tu es un auteur à mots ?

Je ne suis certainement ni voyageur, ni psychologue. Mais auteur à mots ? Je ne sais pas. Ça va paraître un peu bête, mais j’ai mis du temps à me rendre compte que si on écrit, les mots sont les seuls outils qu’on a pour baliser un récit (avec la ponctuation, la grammaire, la syntaxe, la mise en page, et tout ça bien sûr…). Donc il faut bien passer par eux, sans perdre de vue qu’ils ont un sens, mais aussi un son, une forme, bref une richesse incroyable ; c’est un joli matériau, les mots.

Quelle part occupe le jeu dans ton rapport à l’écriture ?

Dans ton interview de Stéphane Arnier, tu cites Alain Damasio : « La maturité de l’homme est d’avoir retrouvé le sérieux qu’on avait au jeu quand on était enfant ». Je ne sais pas si je suis mûr à ce point-là, mais ça m’a fait penser qu’écrire, c’est un peu jouer à « et si… » : – et si un renard faisait ci ? – et s’il arrivait ça ? et, à partir de là chercher la meilleure suite – la meilleure, c’est-à-dire celle qui fait bien sourire, vraiment frémir ou fiche une bonne trouille… – et puis chercher encore un peu pour voir s’il n’y a pas mieux. Un peu comme quand môme, je me rejouais les épisodes d’une bande dessinée en boucle, en épuisant les variantes possibles et en attendant le numéro suivant, une semaine ou un mois plus tard.
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Parmi tous les mots qui n’existent pas encore dans la langue française, lequel te paraît le plus nécessaire ?

Plutôt qu’un seul mot, je préférerais une encyclopédie qui nommerait et décrirait les mondes, les lieux, les bêtes et les plantes que l’homme n’a pas encore découvert. Ce serait très utile pour les savants et les explorateurs, et rassurant : fini le face-à-face soudain et embarrassant avec l’inconnu, il suffirait de se reporter à la bonne fiche et on saurait ce qu’on vient de découvrir. Partir vers l’inconnu en sachant ce qu’on peut rencontrer, voilà quelque chose qui me plairait. D’ailleurs, ça existe déjà. Les récits anciens et les vieux dictionnaires regorgent de lieux et d’êtres qu’on s’attendait à rencontrer au détour d’un chemin : les licornes, les sirènes, les îles sous le vent, les amazones, l’Atlantide, le royaume du Prêtre Jean ou le Kraken.

Les mots, c’est aussi un peu ton masque, Jérôme. Révéler peu de choses à ton sujet, c’est une volonté ?

Je pense qu’une fois écrites, les histoires doivent se débrouiller toutes seules, et je crois que les miennes n’ont rien à gagner à ce que le lecteur sache où j’habite.  Et puis à la limite ce qu’un auteur veut bien raconter de soi sur le rabat d’une couverture, même si c’est vrai, c’est déjà de la fiction puisque le lecteur partira de ces quelques mots pour imaginer ce qu’il veut. La liste de métiers de la rubrique auteur des carnets joue là-dessus.
Et puis en fait je crois que je raconte beaucoup de choses sur moi dans mes petites histoires. Je ne le fais pas volontairement, mais je m’en aperçois en me relisant, parfois longtemps après.

Beaucoup d’auteurs sont narcissiques. Toi, tu cultives la discrétion et les collaborations. Ton narcissisme à toi, il va se loger où ?

Je pense qu’il se loge dans l’idée d’écrire des textes que j’aimerais bien lire mais que je n’ai pas encore trouvés dans les livres des autres. Pas pour être l’égal de Balzac ou de Calvino, mais pour dénicher juste la place libre là où personne ne s’est glissé.
Bien sûr, je n’ai pas tout lu (encore heureux), du coup je peux rêver à de grands espaces et de gros ouvrages. Mais il y a des désillusions : quand j’ai découvert, tout récemment, Cortázar, ma liste virtuelle de livres à écrire a fondu ! Mais, passé cette première impression, Cortázar m’a redonné de l’élan. Les bonnes lectures peuvent faire ça.

Tu te dis paresseux mais tu es prolifique : on te lit sur ton blog, tu participes à des projets collectifs d’écriture, à des forums. Écrire, pour toi, c’est un besoin ? Un plaisir ? Une hémorragie ?

Tout simplement, écrire, c’est un plaisir. Sinon, ça n’en vaudrait pas la peine. Mais comme ça fait une réponse un peu courte, je vais profiter de l’occasion pour parler d’autre chose : en fait, j’écris parce que je suis lecteur. Je veux dire que je lis depuis tout petit, sans doute mal (sans faire attention au nom de l’auteur, en prenant dix ou vingt pages au milieu d’un bouquin, en survolant ou en sautant des phrases et des paragraphes entiers), mais avec joie et beaucoup. Je n’en suis pas fier, c’est juste comme ça.
De toute façon, comme n’importe quel autre lecteur, je suis tributaire de l’histoire que l’auteur a imaginée. S’il décide d’enquiquiner un personnage que j’aime bien, je suis forcé d’accepter. S’il veut que le héros fasse un truc qui me paraît vraiment idiot, je n’ai aucun moyen de l’en empêcher. Je ne peux que lire la suite pour voir si l’affaire s’arrange. Il y a aussi des personnages secondaires que j’aimerais mieux connaitre.
Il y a aussi les lectures manquées, pour tout un tas de raisons qui tiennent autant au livre qu’au lecteur, et que l’on se dit « pas possible, on doit pouvoir faire mieux que ça ! »
Je crois que ça vient un peu de tout ça si j’écris. Façon de voir ce que peut arriver d’autre, d’explorer les pistes négligées. Pas pour redresser les torts, non, mais pour voir ce que pourrait arriver si l’histoire sortait de ses rails.  Prendre une histoire que tout le monde connait et la tordre un peu. C’est un peu le sens de ma série des Renard et Corbeau.

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On retrouve parfois dans tes textes une interrogation : suis-je lu ? Où vont ces mots qui s’échappent de moi ? Sans lecteurs, est-ce que tu écrirais encore ?

Bien sûr que je me pose la question. Je pense que si j’avais un éditeur, je devrais me retenir de lui demander les chiffres de diffusion.  C’est aussi pour ça que le blog est un bon format pour moi : les commentaires offrent des retours rapides et très agréables (pour l’instant, personne n’a pris la peine d’écrire un commentaire vraiment sévère). Mais sans lecteur, je crois que j’écrirais encore : après tout, j’écris aussi pour le plaisir d’écrire, et j’ai la chance d’avoir une cellule de lecture à la maison.

Tu privilégies les textes courts, pourquoi ?

Parce que je suis paresseux. Et puis parce que je trouve que le format du blog favorise les textes courts ; sur un écran, pour lire un texte au-delà de mille mots, il faut que je m’accroche. Alors que trois ou six cents mots, ça se lit facilement.
Et puis écrire, pour moi, c’est aider une ou deux idées à se développer, une situation à se résoudre. Ecrire un roman ? Je trouve ça bien épais et je ne suis pas certain d’avoir l’opiniâtreté ni même des idées qui m’amusent assez longtemps. Mais bon, tout peut arriver !

Est-ce que tu ressens parfois l’appel du papier ? Combien de projets de romans dorment dans tes cartons ?

L’appel du papier ? Bien sûr. J’aimerais bien me croiser dans une vitrine de libraire. Mais en même temps, il y a déjà tellement de livres chez les libraires et dans les bibliothèques… ça me fiche parfois le vertige, alors, en rajouter un ?

S’affranchir ainsi d’un visage, d’un éditeur, c’est aussi une manière pour toi d’écrire sans contraintes ?

C’est vrai que le cadre du blog, avec la maîtrise des billets, des parutions, tout ça, c’est bien agréable. Mais comme je l’ai dit au-dessus, ça ne me déplairait pas d’être en librairie, et je sais que ça doit passer par le cadre contraignant du marché du livre et de l’édition. Et puis de toute façon, écrire, c’est une contrainte. Attention, pas une contrainte façon écrivain maudit dont l’âme tourmentée ne s’exprimerait que dans la souffrance, mais la contrainte bête : pour écrire, faut un support, papier, écran, ou autre, une ou deux idées et des mots pour les exprimer.

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Je ne sais pas trop quels conseils donner. Je crois que chacun doit trouver la méthode qui lui convient, alors je vais juste décrire ma propre façon de faire. Je me raconte des bribes d’histoires dans ma tête, et quand l’une me parait à point, je commence à l’écrire. Puis je la relis, pour voir ce qu’elle raconte, et s’il n’y a pas une autre histoire derrière ; souvent, arrivent alors des tas de trucs que je n’avais pas imaginés. Je laisse reposer aussi, pour que ça mûrisse. Et puis je déplace des paragraphes, des phrases, des mots, pour voir s’ils ne seraient pas mieux ici ou là.
Bref, je tâtonne, je cherche le bon agencement, je fais des essais. Et puis à un moment, je sens que je ne peux plus améliorer l’histoire, que je n’ai rien à ajouter, et là elle est prête. Ça ne veut bien sûr pas dire qu’elle est parfaite, mais simplement que moi, je ne peux pas la mener plus loin. C’est au tour du lecteur.
En pratique, les contraintes et les jeux d’écriture proposés sur les blogs m’ont beaucoup aidé à oser démarrer. La forme ou les mots imposés donnent un cadre, une direction, une couleur. Le jeu impose une durée, pas question de rêvasser pendant cent-sept ans, il faut rendre sa copie. Et le collectif offre à la fois un petit groupe de lecteurs amicaux et l’exemple d’autres textes écrits avec la même base, donc de l’émulation et des comparaisons très enrichissantes.
Plus globalement, je crois qu’il ne faut pas vouloir tout écrire d’un coup, ne pas tout faire rentrer dans la première histoire. Et puis faire lire son texte, à des proches ou bien à des inconnus (et pour ça aussi le web est aussi très pratique). Et recommencer.

« Le temps perdu se rattrape toujours. Mais peut-on rattraper celui qu’on n’a pas perdu ? » a écrit Alexandre Vialatte. Quel est ton avis ?

Je suis un gros égareur de temps, alors je ne suis certainement pas qualifié pour répondre à ça.
Peut-être que le plus sage serait de s’arranger pour en perdre un peu en chemin, façon Petit Poucet. Mais le mieux, c’est de lire Vialatte ; c’est une bonne façon de ne pas perdre son temps.

Pour celles et ceux qui ne sauraient pas aborder ton œuvre, par où faut-il commencer, selon toi ?

Je ne crois vraiment pas avoir une œuvre, au sens d’un ensemble construit. Plutôt des petits textes qui partent dans tous les sens, parfois avec des liens entre eux. Je pense qu’on peut y entrer par n’importe quel bout et se promener à sa guise.  Bref, le bouton « lire au hasard » en haut à droite de l’écran n’est pas là par hasard.

L’interview: Stéphane Arnier

Auteur primé de la série de fantasy « Mémoires du Grand-Automne » (dont j’ai publié une critique du premier tome), Stéphane Arnier est établi dans le sud de la France. Autoédité, Stéphane est un auteur indépendant dont vous pouvez soutenir la démarche sur tipeee-logo-com

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Tu es l’auteur des « Mémoires du Grand Automne », cycle-univers dont le premier roman est « Le déni du Maître-sève. » Depuis quand ce monde te trotte dans la tête ? Pourquoi les arbres ?

Les premières idées et notes datent de plus de 10 ans. Ce n’était qu’une graine, alors, et ça a bien poussé depuis. Les arbres ? Ce n’était pas le point de départ. Au début, je savais juste que je voulais écrire une série sur le cycle de la vie. Confronter un personnage à la fin de son existence ou à celle d’un proche n’était pas assez « fort », et l’intérêt des littératures de l’imaginaire est justement d’aller plus loin. J’ai donc eu envie de confronter carrément tout un peuple à sa « fin ». Et comme je voulais parler de mort naturelle (et non d’une mort violente et anticipée, par la guerre ou la maladie), il me fallait concevoir un univers où des peuples entiers naissaient puis mourraient. D’autres inspirations m’ont ainsi guidé vers la création d’un peuple en symbiose avec un arbre géant. Et si l’Arbre mourait ?

Tu proposes un univers riche et très éloigné des clichés de la fantasy. S’agit-il d’une volonté de se démarquer ?

Non, pas vraiment. Je pense que l’originalité ne doit pas être un objectif en soi : ce doit être la conséquence d’une manière de faire, et non une volonté de départ. J’ai été marqué par des approches méthodistes telles que celle de Truby : il propose de définir un thème qu’on a envie de traiter, et de développer toutes les composantes (univers, personnages, intrigue) à partir de cela. En travaillant ainsi, l’œuvre est forcément personnelle. En m’imposant de créer un univers lié à mon thème, je ne pouvais déjà plus copier Tolkien. Cette façon de faire oblige à faire du « sur-mesure ».

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Une fois que le cycle sera clos, te diriges-tu vers un autre univers ? Et quitter les littératures de l’imaginaire, tu y penses ?

En 2018 j’écrirai en effet le dernier tome de la série, et je pense déjà à la suite (car je sais qu’il faut beaucoup de temps pour mûrir un univers). Deux mondes bataillent dans mon esprit pour avoir la primeur du projet suivant, mais on restera résolument en fantasy. D’abord parce que c’est ce que j’aime. Ensuite parce qu’il n’est pas aisé de se constituer un lectorat, et que changer de genre revient quasiment à tout reprendre de zéro. Et puis, tout le monde milite pour les littératures de l’imaginaire ces derniers temps, non ? Bientôt nous aurons le vent en poupe, il n’est pas temps d’abandonner le navire, bien au contraire ! (rire)

Tu te définis comme un « architecte » : pour toi, la construction du récit est une étape cruciale de l’écriture d’un roman ? Reste-t-il une place pour la spontanéité ?

Oui, pour moi la structure est capitale, et fait partie intégrante du récit. Je trouve toujours étrange qu’on l’oppose aux notions de créativité et spontanéité. Premièrement, bâtir ce fameux plan nécessite déjà beaucoup de créativité et de spontanéité ! C’est comme considérer que seuls les ouvriers du BTP ou les décorateurs d’intérieurs « créent » quelque chose quand ils font une maison. Et l’architecte qui dessine les plans et conçoit la structure, n’a-t-il pas besoin de créativité et de spontanéité ? À mon sens, toute l’âme du bâtiment vient même de là !

Secondement, mon plan est mon fil d’Ariane pour ne pas me perdre, ma ligne de vie pour ne pas tomber. Il m’apporte une grande sécurité, et quand on se sent en sécurité dans son histoire, on est bien plus à l’aise pour prendre des risques et tenter des trucs. Sur mon roman en cours, j’ai changé au pied levé l’emplacement d’un affrontement, ai subitement supprimé le premier chapitre dans son intégralité, ou changé le sexe d’un personnage majeur en cours de route. Un plan, c’est juste un guide, un repère mûrement réfléchi pour ne pas être pris au dépourvu. Ce n’est pas une prison, puisque c’est vous qui le créez.

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Comment parviens-tu à concilier la fantaisie nécessaire aux littératures de l’imaginaire avec cette rigueur d’architecte ?

Croire que les deux s’opposent serait confondre fond et forme. Je suis très classique dans mes structures narratives, quasi scolaire dans ma construction des récits et ma gestion des rythmes, et pourtant tout le monde salue l’originalité de mes histoires… tout simplement parce que l’originalité réside plus souvent dans le fond que dans la forme. De plus, j’applique simplement ce qu’on appelle la contrainte créative : s’imposer des contraintes de fond (un thème à traiter) et de forme (une structure de récit) est un véritable tremplin pour l’imaginaire, un moteur à la créativité.

De Pixar à Stephen King en passant par Orson Scott Card, beaucoup de conseils d’écriture mettent en garde les auteurs contre les clichés, conseillent de jeter systématiquement ses premières idées. C’est le plus gros risque des auteurs jardiniers : si vous n’avez aucune contrainte et que vous vous laissez juste guider par votre inspiration du moment, neuf fois sur dix, vous ne faites que copier un truc que vous avez vu ailleurs (consciemment ou pas). De mon côté, les méthodes que j’utilise me poussent à être personnel, à produire un récit qui me ressemble et auquel je crois. Je bâtis selon des méthodes éprouvées, afin que le bâtiment soit bien solide, mais je ne me suis jamais senti bridé.

« La maturité de l’homme est d’avoir retrouvé le sérieux qu’on avait au jeu quand on était enfant », a écrit Alain Damasio. Quelle est la part de jeu dans ton écriture ?

Oh, c’est marrant que tu parles de ça, je n’ai jamais eu l’opportunité d’en parler jusqu’ici ! Le jeu est omniprésent. Comme beaucoup d’auteurs SFFF, je suis un ancien rôliste. J’ai été meneur de jeu et scénariste pour mes amis pendant plus de quinze ans, j’ai été joueur, j’ai été actif dans une association et rédacteur dans un fanzine, j’ai arpenté les conventions. La création d’univers ou l’interprétation des personnages a, pour moi, tout à voir avec le jeu. Écrire un livre, c’est un peu comme jouer à un grand jeu de rôle avec moi-même : une vaste campagne où je suis à la fois le scénariste, le meneur de jeu ainsi que tous les personnages. Je m’amuse beaucoup, et mes anciens camarades de jeu de rôle sont mes plus grands fans !

Tu es très présent et suivi sur les réseaux sociaux. Est-ce indispensable pour un auteur à notre époque ? Comment t’y prends-tu pour cultiver une audience en ligne ?

En vérité, je suis surtout présent et suivi… sur twitter. Parce que j’aime bien ce réseau et qu’il me prend peu de temps à animer (c’est du temps masqué, je peux twitter vite fait un peu n’importe quand, « vite tapé vite envoyé »). Parce que sinon, mon facebook sert très peu, et je n’envoie des newsletters que quand il y a des infos à partager. Le blog, c’est encore autre chose (on en reparle plus tard).

Est-ce indispensable ? Je ne crois pas (beaucoup d’auteurs « qui marchent » sont peu actifs sur le web), et il faut même faire attention (c’est un piège chronophage, les réseaux sociaux). Néanmoins, il me semble important que les gens trouvent facilement des informations sur un auteur ou un livre s’ils les cherchent. C’est pour cela que j’ai créé le site web, le facebook, le twitter : on me cherche, on me trouve. Cela ne va pas plus loin, et je n’ai aucune stratégie de com particulière. Ma seule « règle » est de ne pas m’éparpiller : je ne m’exprime que sur les livres, l’écriture, l’imaginaire (ce sont des comptes « auteur », pas personnels).

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Les auteurs édités de manière traditionnelle ont souvent plus de facilité à rencontrer leurs lecteurs en salon. Cela pèse dans la balance lorsqu’on fait le choix de l’autoédition ?

Ce sont des « on-dit » que je n’ai jamais pu vérifier. Je n’ai jamais eu de mal à aller sur des salons régionaux ou organiser des dédicaces en librairie près de chez moi. Peut-être est-ce plus compliqué pour les très gros salons ? Et encore : via Bookelis, j’ai dédicacé deux fois au Salon du livre de Paris. En plus, la situation évolue d’année en année, et la plupart des salons officialisent désormais des stands autoédition qui étaient avant plus ou moins officieux. Je connais des autoédités qui font 10 à 15 salons ou dédicaces par an. Moi, j’ai arrêté (trop d’heures perdues pour l’écriture).

Sur ton blog, tu dispenses de nombreux conseils d’écriture très utiles. À quel point est-ce important, de transmettre ton savoir-faire, pour toi ?

J’ai un peu honte de répondre ça, mais… ce n’est pas l’objectif du blog. Ce blog, je le tiens plus pour moi que pour ceux qui me lisent : c’est une façon de m’obliger à poursuivre mon apprentissage technique. Devoir régulièrement rédiger des articles sur la dramaturgie et la narration m’impose de faire des recherches, de lire des articles ou livres sur le sujet, d’y réfléchir pour savoir ce que j’en pense vraiment. Sans le blog, j’aurais la flemme et ne le ferais sans doute pas.

Par expérience (parce que j’ai été formateur, et même intervenant en master) je sais que la meilleure façon de maîtriser un sujet est de devoir l’enseigner à d’autres : il y a plein de choses que l’on croit savoir, et quand on cherche à les transmettre, on réalise que… eh bien en fait, non. Alors, j’ai monté ce blog, où je fais semblant de vous parler à vous, mais où je me parle surtout à moi-même : je me pose des questions, et j’essaie d’y répondre le mieux possible (c’est le côté un peu schizo de mes intros et conclusions d’articles). Avoir un lectorat externe m’oblige à la régularité, et les commentaires viennent me compléter ou me remettre en question. En plus, c’est aussi un exercice d’écriture : de l’écriture non romanesque, certes, mais de l’écriture quand même.

Bref : si j’accepte d’y passer autant de temps, c’est surtout parce que ça me fait progresser, moi. Idem pour les bêta-lectures que je réalise pour des comparses auteurs : je ne le fais pas « que » par bonté d’âme. C’est surtout parce qu’étudier les manuscrits des autres et rédiger les conclusions de mes analyses est un exercice fantastique pour progresser, et le premier pas pour réussir à prendre du recul sur ses propres textes. Je ne suis qu’un profond égoïste narcissique, j’en ai peur : tout ce qui me prend du temps doit être bénéfique à mon écriture, sinon je ne le fais pas.

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Faites-le (rire).

Non, sérieusement : beaucoup de gens se prennent la tête, surtout en ce qui concerne les activités créatives ou artistiques. On parle d’angoisses, de syndrome de l’imposteur. Je ne me pose pas autant de questions : j’ai envie d’écrire, j’écris. Demain si l’envie s’en va, j’arrêterai. Vous avez envie d’écrire ? Écrivez. Si vous n’arrivez pas à vous y mettre, que vous angoissez, que c’est une souffrance d’une façon ou d’une autre, arrêtez. Mais ne culpabilisez pas : c’est OK. Faites autre chose. La vie est pleine de chouettes possibilités : faites ce que vous voulez, quand vous le voulez.

C’est une « crise de la trentaine » qui t’a amené vers l’écriture. Tu fêtes tes quarante ans cette année : un nouveau virage en perspective ?

On était obligés de parler de mon âge ? Et dire que je te trouvais sympa jusqu’ici… (rire). Nouveau virage, non : je n’étais pas heureux à 29 ans, et j’ai donc radicalement changé ma vie du jour au lendemain. En quelques années je me suis bâti une nouvelle existence, bien plus chouette, et n’ai pas l’intention d’en changer. En revanche, j’en profite pour faire un petit pèlerinage : il y a dix ans j’ai tout plaqué pour partir en Nouvelle-Zélande. J’y retourne cette année brièvement, comme un clin d’œil. J’avais déjà la graine du Grand Automne en moi avant de partir, mais c’est là-bas qu’elle a vraiment germé. De quoi se reprendre une bonne dose d’inspiration avant de clore ce cycle.

Critique: Le Déni du Maître-Sève

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Des racines jusqu’aux branches d’un arbre gigantesque s’épanouit la civilisation des Alkayas. Elle vit en symbiose avec Alkü, l’Arbre-Mère, dans les bourgeons duquel viennent au monde les nouveaux-nés. Un jour, l’un d’entre eux présente des caractéristiques extraordinaires. Nikodemus Saule, le vieux Maître-Sève, qui supervise les naissances de tout le peuple, mène son enquête et ce qu’il va découvrir va remettre en cause la plupart de ses certitudes.

Titre : Mémoire du Grand-Automne – Le Déni du Maître-Sève

Auteur : Stéphane Arnier

Éditeur : auto-édité (Bookelis)

Qu’il est agréable de se retrouver confronté à une œuvre de fantasy qui exploite pleinement les possibilités du genre, et qui, au lieu de nous proposer un univers en kit comme tant d’autres auteurs s’y autorisent, déploie sa créativité pour mériter pleinement d’appartenir aux littératures de l’imaginaire.

« Le Déni du Maître-Sève » nous propose de découvrir un monde d’une prodigieuse imagination, peuplée d’espèces hautes en couleur, bien loin des poncifs de la fantasy, mais qui nous est malgré tout immédiatement familière. Le talent de l’auteur, c’est de nous soumettre toutes sortes d’idées neuves en les insérant dans un cadre où elles trouvent une place cohérente.

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L’Arbre-Mère Alkü est un décor qui devrait être déconcertant, mais dans lequel on prend vite ses aises, tant Stéphane Arnier a la capacité de faire vivre les petits détails du quotidien qui le rendent vraisemblable. On vibre aux côtés des personnages et on partage leurs joies et leurs peines parce qu’elles nous paraissent à la fois reconnaissables et fabuleuses, ce qui est sans doute le grand triomphe de ce livre.

Pour y parvenir, on pénètre cet univers par le biais d’un genre familier : le thriller. « Le Déni du Maître-Sève », c’est, en son cœur, une enquête assez classique, très bien charpentée, avec un mystère central, des rebondissements, des personnages qui mentent ou qui cachent leurs véritables intentions, des révélations et des coups de théâtre. Fondamentalement, on pourrait, sans trop la déformer, transposer l’intrigue dans un décor beaucoup plus banal, comme celui d’une clinique de notre monde contemporain, avec ses médecins, ses patients et son conseil d’administration. Pourtant, c’est ce mélange d’une trame classique et d’un décor merveilleux qui fait la force du roman.

Le suspense devient de plus en plus haletant et la tension ne fait que croître

« Classique », ici, ne doit pas être compris au sens de « sans surprises », tant le texte regorge de détournements de clichés. Pour citer un exemple, le mystère au cœur du livre ne concerne pas une mort mais une naissance. Quant à notre enquêteur, il n’a au début de l’histoire qu’un intérêt limité pour l’affaire et ne prend pas conscience immédiatement qu’il est en pleine investigation sur un mystère touffu. Alors qu’il réalise dans quel pétrin il s’est mis, le suspense devient de plus en plus haletant et la tension ne fait que croître.

Ce protagoniste est un autre atout du roman : Nikodemus Saule, le Maître-Sève, est responsable de superviser les naissances de l’Arbre-Mère. En fin de carrière et pas loin de la fin de sa vie, il a construit son identité sur un certain nombre de certitudes qui vont éclater les unes après les autres – le « déni » évoqué par le titre joue un rôle important dans le livre, et bien souvent, même si Nikodemus découvre des informations en même temps que le lecteur, cela lui prend un certain temps pour admettre qu’elles sont vraies et pour agir en conséquence.

Le génie d’avoir un personnage central qui enquête à contrecœur est que cela permet à l’histoire de démarrer lentement et de nous donner le temps de nous familiariser avec l’univers. En général, en tant que lecteur, il est délicat de se retrouver en face d’un protagoniste passif, mais là, c’est toujours bien mené et enraciné dans les thèmes et dans la structure du roman de belle manière.

Une plume précise sans être méticuleuse et agréable à lire sans tomber dans la démonstration

Deux mots du style : Stéphane Arnier a une belle plume. Précise sans être méticuleuse, elle est agréable à lire sans tomber dans la démonstration. C’est un instrument élégant, qui est pleinement au service du lecteur et produit un texte plein de clarté et tout en retenue. Par moments, l’écriture semble toutefois un peu distante et on en vient à souhaiter un peu plus d’émotion, mais il s’agit d’un reproche mineur car les états d’âme des personnages sont habilement tracés.

Reproche mineur : les dialogues sont truffés d’expressions à haute teneur en métaphores horticoles, propres à l’univers des Alkayas, qui, à la longue, deviennent parfois démonstratives. Les noms des personnages sont eux aussi liés au vocabulaire des plantes, et comme nombre d’entre eux ont en plus des prénoms aux consonances similaires, il n’est pas impossible de les confondre les uns avec les autres (en tout cas, je confesse que ça m’est arrivé de ne plus trop savoir lequel était Aulis, Ansa ou Aow).

Autre point d’accrochage en ce qui me concerne : l’histoire ne se termine pas, elle se contente de s’interrompre. Le mystère central reste entier à la fin du roman, et aucune des intrigues secondaires ne trouve de conclusion. S’il est compréhensible de souhaiter donner envie aux lecteurs de découvrir la suite – et on en a effectivement envie – j’aurais malgré tout souhaité bénéficier d’un point de rupture plus net à la fin du texte, qui me donne davantage l’impression d’avoir eu affaire à un livre qui tient tout seul sur ses deux jambes. En l’état, le lecteur qui n’aurait lu que ce tome n’aurait en aucune manière bénéficié d’une histoire complète.

Cela peut sembler être un détail, mais cela a des répercussions tout au long du roman. Des personnages ou des concepts sont introduits mais n’ont aucun impact sur l’intrigue – on devine qu’ils seront importants plus tard ; les motivations réelles de certains personnages nous semblent difficiles à comprendre, mais on s’imagine qu’elles feront sens une fois que nous aurons poursuivi notre lecture au-delà de la dernière page.

Rien de tout cela ne gâche le plaisir : « Le Déni du Maître-Sève » est une réussite sur presque tous les plans, mais on devine qu’il faudrait avoir lu l’histoire dans son entier afin d’avoir le recul nécessaire pour se forger une opinion plus solide.