Éléments de décor: la nourriture

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On pourrait croire que le sujet est anecdotique, en particulier dans la mesure où, la dernière fois, on s’est intéressés à l’argent, qui semble tout dicter dans notre monde. Mais on aurait tort de le penser. En tant qu’élément du décor d’un texte romanesque, la nourriture peut revêtir une importance considérable et se décliner de toutes sortes de manières différentes.

Après tout, tout le monde, absolument tout le monde, mange chaque jour ou rêve de le faire. La nourriture fait partie de notre quotidien, de notre intimité. Elle permet de maintenir la vie, mais peut également détériorer la santé, si elle est consommée de manière déséquilibrée. Elle est liée à la notion de désir et de plaisir, et peut être connectée à toute une symbolique sexuelle. Enfin, le repas est une activité de groupe, qui joue un rôle dans différentes célébrations, est porteur de connotations rituelles fortes, et présente d’infinies variantes culturelles et sociales.

Bref, ce qu’on mange est comme une version miniature de la manière dont on vit, et en soignant cet aspect au sein des éléments du décor, un romancier va pouvoir donner corps aux thèmes les plus divers.

La nourriture et le décor

Comme toujours, commençons par réfléchir à la manière dont la nourriture elle-même peut être utilisée littéralement comme une composante du décor. Un roman peut habiter la nourriture.

Certains lieux n’existent qu’à travers la confection ou la préparation de nourriture. Un romancier peu souhaiter en sélectionner un pour situer tout ou partie de son récit : qu’il s’agisse d’un restaurant, d’une boucherie, d’une boulangerie, d’un abattoir ou d’une usine de conditionnement de surgelés. Faire ce choix, c’est parvenir à se connecter à quelques grands thèmes en s’appuyant sur des éléments de décor et en contrastant les attitudes des personnages.

Dans « La Rôtisserie de la Reine Pédauque », Anatole France choisit de situer l’action de son pastiche haut en couleur dans un restaurant, un lieu où les considérations bassement matérielle côtoient le sublime, reflétant les aspirations grandioses ou dérisoires des habitués de l’établissement.

D’où vient la nourriture ? Voilà une manière de se servir des aliments comme éléments de décor qui renvoie à des enjeux de pouvoirs. Contraster l’endroit où la nourriture est produite et les conditions qui y règnent avec l’endroit où elle est consommée permet de lier des situations disparates et de les contraster les unes aux autres. Le mangeur de bananes est-il responsable de la misère du producteur de bananes ? Le viticulteur et l’œnologue vivent-ils vraiment dans le même monde ?

Si on s’éloigne un peu du décor considéré comme un lieu, une histoire peut s’inscrire dans une époque où la manière dont l’humanité se nourrit est en crise. Situer un récit pendant une famine, c’est une manière simple et impitoyable de montrer qui, au sein d’une société, va avoir le droit de vivre ou de mourir, en fonction de son extraction sociale ou de sa débrouillardise. D’autres incidents, comme un scandale alimentaire ou une intoxication à grande échelle, mettent en lumière d’autres failles de notre culture, permettant cette fois de montrer du doigt les dysfonctionnements d’une agriculture axée sur le profit.

D’une manière moins ambitieuse, une scène de repas permet de rassembler des personnages, de les présenter sous un jour inhabituel et de les consacrer les uns aux autres. Qui prépare le repas ? Comment est-ce que ça se décide ? Qui participe ? Comment se choisit le menu ? Comment se comportent les convives ? Ont-ils de l’appétit ? De la conversation ? Des manières ? Mangent-ils de tout ? Laissent-ils des restes ? Une telle séquence dans un roman, même brève, peut caractériser vos personnages et les lier à vos thèmes bien plus efficacement que des pages et des pages d’exposition stérile.

La nourriture et le thème

On l’a vu : la nourriture, c’est à la fois la vie et la mort. On peut mourir d’avoir le ventre vide, mais aussi d’avoir trop mangé, ou avalé n’importe quoi. Un roman qui s’interroge sur la fragilité et la corporalité des êtres humains sera bien inspiré de faire une halte dans la case « assiette », où ces questions sont débattues au quotidien.

On peut se servir de tout ce qui tourne autour de la nourriture comme une analogie de la sexualité. C’est même si adapté que ça en devient un cliché, à manipuler donc avec prudence. Comme le sexe, mais pas tout à fait avec la même intensité, le domaine de la table unit le bestial et l’intellect, le vivant et le morbide, comporte des tabous et des codes, exerce une fascination universelle mais connaît d’infinies variantes culturelles.

La chair passe tout autant par la table que par le lit, et parler de l’une, c’est nécessairement évoquer l’autre. On peut le faire par petites touches subtiles, ou avec voracité, par exemple en mettant en scène un personnage anthropophage, qui fait le choix d’absorber ses victimes par la bouche, souvent parce qu’il ne parvient pas à concevoir d’autres types de communion charnelle. Oui, tout cela est délicieusement psychanalytique. Je vous renvoie au « Petit chaperon rouge. »

Si l’on pousse un cran plus loin, on découvre que manger, c’est un symbole de pouvoir. Dans « Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant » de Peter Greenaway, une femme infidèle force son mari à manger le corps cuisiné de son amant décédé. Dans « Le Petit Poucet », la nourriture dénote tour à tour la toute-puissance ou l’impuissance des personnages : les parents qui n’arrivent plus à nourrir leurs enfants, des oiseaux qui provoquent l’échec des plans du Petit Poucet en mangeant des miettes de pain, l’Ogre qui veut manger les frères, et Poucet qui, vengeance ultime, le pousse à manger ses propres filles. Ce conte est épouvantable. Il nous donne aussi la mesure du pouvoir évocateur de la nourriture en tant que vecteur de thèmes littéraires.

Mais derrière la table se cachent les cuisines, et avec elles des développements plus sociaux. Déterminer qui prépare le repas renvoie souvent à des questions d’organisation sociétale : on a tous en tête ces romans bourgeois du 19e siècle où c’est une domestique qui s’active derrière les fourneaux et où la cuisine devient un lieu de confidences et de murmures, parfois même un contrepouvoir. Plus près de nous, elle peut être le purgatoire de la femme, assignée à la préparation des repas en vertu d’atavismes culturels qui sont autant de savoureux ingrédients pour un roman.

La nourriture et l’intrigue

Toute l’intrigue d’un roman peut reposer sur la nécessité de se nourrir et sur les efforts que l’être humain est capable de déployer pour y parvenir. Un être seul au milieu de la nature sauvage, le ventre creux, qui tente de trouver de la nourriture : voilà qui pose les bases d’une intrigue dont l’enjeu final est la survie ou la mort. Dans « La Route », Cormac McCarthy utilise les difficultés de ses personnages à trouver à manger dans un monde postapocalyptique comme un générateur permanent de suspense.

La quête de la sensualité peut tout aussi bien servir de colonne vertébrale à une histoire : c’est le cas de « Ratatouille. » Le long-métrage de Brad Bird met en scène plusieurs personnages qui sont, pour des raisons diverses, en quête d’une expérience culinaire distincte, et autour duquel ils on tous construit leur identité. Un seul plat finit par les réconcilier.

Entre la Cène et le Banquet de Platon, le repas est une occasion cérémonielle où le matériel et le sacré se mettent à communiquer entre eux. En incluant une scène de repas, ou en faisant d’un dîner le cadre de toute une histoire, vous allez pouvoir profiter de chaque plat pour découper votre intrigue en actes distincts, de manière astucieuse et naturelle à la fois.

La nourriture et les personnages

Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es. Le principe est simple, mais il fonctionne assez bien, en général. En montrant l’attitude de vos personnages face à leur assiette, leur appétit, la manière dont ils attaquent leur plat, ce qu’ils dévorent et ce qu’ils refusent de manger, vous communiquerez à vos lecteurs s’ils sont gourmands ou pas, sensuels ou tout en retenue, curieux ou frileux, et des milliers d’autres détails qui les définissent bien au-delà de la table des convives. Un personnage qui mange tous les jours le même repas produira une certaine impression sur les lecteurs ; un personnage qui se balade constamment avec de la nourriture à la main, une autre.

Cette différence peut d’ailleurs se voir sur eux, tout simplement : un gros et un maigre, ça n’est pas la même chose. Au-delà de l’apparence, ce choix est connoté et renvoie à des valeurs et à des signifiants que tous les lecteurs ont en tête, et que l’auteur peut utiliser ou détourner, selon ses besoins. Le cliché du gros bon vivant qui s’oppose au maigre rigoureux existe, de même que l’idée inverse, soit l’association entre obésité et dépression.

Et puis, à notre époque encore plus qu’autrefois, la manière dont nous nous nourrissons aide à nous définir et à cerner notre caractère. Vos personnages font-ils la cuisine eux-mêmes ou commandent-ils tout à l’emporter ? Prennent-ils le temps de manger ou le font-ils sur le pouce ? Sont-ils attachés à une tradition culinaire en particulier : italienne, chinoise, indienne ? Observent-ils des interdits alimentaires liés à leur religion ou leur culture ? S’interdisent-ils, comme les végétariens, certains aliments au nom de principes philosophiques ? Tout cela peut contribuer à donner de l’épaisseur à vos personnages.

Variantes autour de la nourriture

Les repas extraordinaires et les nourritures inattendues peuvent donner du corps à l’univers de fiction d’un roman, et il n’y a même pas besoin de quitter la réalité pour s’en rendre compte. On se souvient de François Mitterrand, président de la République française, se faisant servir des ortolans, un oiseau en voie de disparition ; on pense aussi à des spécialités culinaires improbables comme le casu marzu, fromage sarde infesté de larves ou le hakarl, chair de requin fermenté et séché.

Partant de là, il n’y a pas de limites à ce que les auteurs des littératures de l’imaginaire peuvent faire avec la nourriture. Dans « Alice au Pays des Merveilles », les changements de taille du personnage-titre sont liés à son ingestion de nourriture.

En fantasy, la nourriture peut être le vecteur de toutes les magies et de toutes les transformations : elle peut modifier la personne qui la mange, la combler au-delà de ses attentes, lui jeter un mauvais sort, l’empoisonner, lui inoculer une maladie ou être le vecteur d’une infestation ; un certain met peut être si rare qu’il justifie toutes les quêtes ; certains ingrédients peuvent être dotés de conscience et tenter de se sauver.

En science-fiction, l’origine de la nourriture peut être une fable pour la perte de repères de notre société, comme en atteste « Soleil Vert » ; une civilisation futuriste qui ne se nourrit que de mets synthétique apparaîtra au lecteur contemporain comme coupée de la réalité ; enfin, un auteur peut mettre en scène des extraterrestres qui se nourrissent de pensées, de peur ou de foies humains ; et puis on peut également renverser les rôles. Dans « Under the Skin », Michel Faber met en scène des extraterrestres qui capturent, castrent et engraissent des humains pour les manger.

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – le genre

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