Éléments de décor: le sexe

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Rien n’est plus important que le sexe. De tous les concepts inventés par l’humanité et qui peuvent être incorporés dans une création littéraire, il est assurément le plus polyvalent et celui qui vient jouer le rôle le plus important dans nos préoccupations. Le sexe est partout, le sexe est en rapport avec tous les champs d’activité, et même ne pas parler de sexe revient à en parler.

L’importance qu’on lui donne n’a rien d’accidentel. Le sexe, après tout, est lié à la reproduction, qui est, avec la préservation, un des deux instincts principaux de l’être humain et de la plupart des espèces animales. Nous sommes programmés pour l’incorporer dans tous nos comportements. Et même pour ceux qui n’auraient aucunement le souhait de se reproduire, le plaisir engendré par une relation sexuelle et la frustration suscitée par la privation en fait une des pulsions les plus vivaces qui conditionne notre comportement.

Mais le sexe, ça va bien plus loin qu’un simple instinct que l’on serait tenté de satisfaire. On l’associe, parfois à tort, aux relations sentimentales et amoureuses, et donc par extension à l’idée de couple, le construit social le plus basique, la brique avec laquelle on a bâti notre société. Le sexe peut être le ferment d’une relation stable et harmonieuse, ou devenir l’outil avec lequel on trahit son conjoint, on se réconcilie, ou on prend acte de nos différences. C’est le théâtre de nos envies, la mise en scène de nos désirs.

Le sexe peut également intervenir dans des relations de pouvoir, sachant que celle ou celui qui procure des relations sexuelles à autrui peut être en position d’exercer du pouvoir sur celui-ci. Il peut être utilisé comme monnaie d’échange, comme récompense, comme motivation, comme fausse promesse, voire troqué contre une faveur, un avantage ou de l’argent. On peut se sentir forcé d’avoir des relations sexuelles avec quelqu’un parce que ce dernier se trouve en situation de pouvoir ou exerce un chantage.

Les relations sexuelles, un des actes les plus intimes qui soit, peut ainsi devenir une forme de violence, ou être utilisé comme une contrainte. Il peut aussi être dévalué au rang de simple marchandise, soit que l’acte lui-même soit vendu, sous la forme de prostitution, soit que la publicité en évoque l’écho sous la forme d’images plus ou moins érotiques pour détourner le désir que celles-ci évoquent vers le produit qui doit être vendu.

Parce qu’il représente une part de nous qui est à la fois essentielle et difficile à contrôler, et qu’il peut être la cause de naissances imprévues et de déchirements entre les individus, le sexe a toujours été considéré avec circonspection par les religions, toujours en quête de pureté et de stabilité. Celles-ci ont cherché à codifier et à réglementer les ébats, par édicter des règles destinées à décréter quand ceux-ci étaient acceptables ou non, par fixer le type de partenaires et de relations jugées acceptables ou prohibées. Le tabou de l’inceste, qui force à aller chercher un-e partenaire en-dehors de la tribu, de la famille, est considéré comme une des toutes premières règles d’organisation sociale, la condition préalable à toute construction d’une société.

Comme tout concept lié à l’humanité depuis ses débuts, le sexe est lié à la culture. Certaines pratiques sont considérées de manières très différentes selon l’aire culturelle dans laquelle on se situe. Certaines approches, certaines manières de parler et de vivre la sexualité diffèrent d’un endroit à l’autre et ont généré des traditions distinctes en fonction du contexte où on vit. Pour un Kayapo du Brésil, un homosexuel de San Francisco, un jeune Brésilien ou un luthérien rigoriste, la conception culturelle du sexe sera tellement distincte que l’expérience en sera radicalement différente.

L’autre manifestation culturelle de notre sexualité, c’est la création artistique. Le sexe imprègne la littérature, le théâtre, le cinéma, la chanson, les arts plastiques et toutes les autres formes de création, dans lesquelles il joue un rôle qui peut être aussi crucial que dans la vie réelle. Parce que la sexualité est quelque chose d’universel, d’immanent, lié aux pulsions de vie et de mort, de nombreux artistes veulent y voir un reflet de l’expérience humaine dans toute sa complexité, ou un révélateur des contradictions qui naissent de la friction entre notre nature animale et les construits culturels dont on l’entoure.

Enfin, le sexe est important parce qu’il est arrimé à notre identité. La découverte de la sexualité joue dans de nombreuses cultures le rôle d’un rite de passage vers l’âge adulte. Qui plus est, chacun se définit, en petite ou en grande part, en fonction de ses appétits sexuels, de leur intensité, du rôle qu’on choisit de leur donner, du sens qu’on leur trouve, du type de partenaires qui ont notre préférence, de notre parcours, etc… Un individu réservé et peu à l’écoute de son corps qui n’a qu’une expérience limitée de sa sexualité traversera la vie sur un sentier très différent de celui qui donne à sa sexualité un rôle central et est toujours en quête de nouvelles sensations et de nouvelles expériences.

Parce que notre sexualité dit une partie de qui nous sommes, certains sont même tentés de se regrouper par affinités sexuelles. Certains homosexuels, pour ne citer qu’eux, vont chercher auprès de ceux qui ont un vécu similaire un sens de la communauté et des valeurs communes qui, finalement, ont relativement peu de choses à voir avec leur sexualité, mais qui s’y enracinent malgré tout.

On le voit bien à la lecture de tout ça – et encore, je n’ai fait qu’effleurer le sujet – le sexe est partout et il peut venir laisser sa trace sous les expériences humaines les plus diverses. Cela en fait un objet romanesque par excellence, lui qui peut déboucher sur les plus grandes joies comme sur les plus épouvantables tragédies, célébrer la gloire de l’humanité ou en souligner les aspects les plus dérisoires et vulgaires.

Le sexe et le décor

Pour qui souhaite explorer certaines des facettes de la sexualité dans un cadre romanesque, l’idée de pratiquer l’immersion dans un lieu, un contexte ou une époque baignés de sexe semble être une des plus intéressantes.

Pour aborder le thème de la manière la plus directe qui soit, il peut être intéressant de situer l’intrigue du roman dans un endroit où des relations sexuelles ont lieu, où elles sont organisées, où on en parle, où l’on y réfléchit. Situer l’intrigue dans une maison de passe, un sex shop, une maison de production de films pornographiques, une boîte échangiste, un cabinet de sexologie, un donjon ou même une simple boîte de nuit permet d’examiner certains des codes de la sexualité, lorsqu’ils existent pour eux-mêmes, coupés du reste des relations humaines (encore que c’est rarement aussi simple que ça).

Mais la sexualité est moins une affaire de lieu qu’une affaire de milieu. Un roman qui s’attacherait à s’attarder sur la sexualité d’un de ses protagonistes pourrait par exemple se focaliser sur toute une faune nocturne que fréquenterait celui-ci, qui pratiquent les relations sexuelles sans lendemain. Choisir les milieux échangistes comme décor, ou ceux qui pratiquent le sado-masochisme, permettrait, par un simple choix de décor, de révéler des dimensions complètement différentes de la sexualité.

Et puis la sexualité a des prolongements en ligne de nos jours. Il existe des applications qui permettent de trouver facilement des partenaires, et un projet romanesque pourrait s’intéresser à leurs utilisateurs. Des expériences de réalité virtuelle où le monde des accros à la pornographie peuvent également montrer des facettes de la sexualité humaine qui transitent par la Toile.

Il existe également des époques qui sont traversées par des changements dans les modalités de la sexualité. La révolution sexuelle de la fin des années 1970, la crise correspondant à l’émergence du SIDA dans les années 1980, les persécutions des homosexuels dans certains pays africains contemporains, et, pourquoi pas, un avenir pas si lointain où des robots deviendront des partenaires sexuels à part entière : voilà quelques exemples de décors qui peuvent permettre à un romancier de s’interroger sur la nature de la sexualité humaine.

Le sexe et le thème

Comme le sexe est connecté à tous les aspects de l’expérience humaine, il est facile de s’en servir comme point de départ pour explorer une grande quantité de thèmes.

Certains d’entre eux sont très étroitement liés à la sexualité elle-même. Ainsi, il est possible de se servir du sexe dans une histoire pour s’intéresser à la notion d’intimité, comment elle se crée, comment elle évolue, comment elle se brise. Pendant de cette notion, le thème de la pudeur peut également être abordé en tandem avec elle. Comment deux êtres vainquent leurs réticences et abaissent leurs barrières pour s’offrir l’un à l’autre, comment cela les transforme, et dans quelles circonstances ils cessent de le faire : c’est un magnifique thème de roman.

Un romancier plus audacieux pourrait attaquer les questions centrales bille en tête et s’intéresser au thème de l’érotisme : qu’est-ce qui émoustille, par quels mécanismes et qu’est-ce que les individus sont prêts à faire pour renouveler cette expérience, voilà un sujet qui mérite d’être abordé. Il peut déborder sur les questions d’addictions sexuelles, sur l’asymétrie des représentations érotiques par genres, ou sur les limites et les tabous que chacun transporte en lui, et dans quelles circonstances celles-ci peuvent être franchies.

Sexe et amour sont intimement liés, et il peut être intéressant de décortiquer la manière dont ils s’emboîtent l’un dans l’autre, avec la relation sexuelle qui peut naître du sentiment amoureux, ou l’inverse, ou les deux qui peuvent fleurir en parallèle, ou s’épanouir et s’étioler à des rythmes différents. Il y a du sexe sans amour, qu’il soit bien ou mal vécu, et de l’amour sans sexe, qui là aussi peut être satisfaisant ou non.

Enfin, explorer les thèmes adjacents au sexe, cela peut également passer par une inversion délibérée : ainsi, la sexualité est également un joli moyen de s’intéresser à des thèmes comme la violence ou la mort. Comment la vie érotique peut s’adapter ou se transformer face à la mortalité, la maladie ou la souffrance, est-ce que mélanger ces extrêmes les rend plus difficiles à vivre ou au contraire plus supportable ? Voilà encore une fois des questions hautement romanesques.

Le sexe et l’intrigue

Tout le chemin qui mène à une relation sexuelle est de nature théâtrale et dramatique : le premier contact, l’approche, la séduction, les préliminaires, la relation sexuelle elle-même, ses prolongements, les tentatives de recommencer et la manière dont la relation se transforme, tout cela peut donner à une intrigue à la forme aisément reconnaissable, et qui possède divers points d’articulation qui peuvent être utilisés pour créer des enjeux dramatiques ou des effets comiques. Toute une branche de la romance fonctionne exactement comme ça, se concentrant sur les moyens compliqués par lesquels deux êtres peuvent être amenés à coucher ensemble.

En fait, comme la sexualité fonctionne selon diverses échelles de temps, celles-ci peuvent être utilisées comme autant d’éléments de construction d’intrigue, qui peuvent être pris isolements ou combinés de différentes manières : une étreinte, une nuit ou une relation entière ne fonctionnent pas selon la même unité de temps et présentent des enjeux différents pour les amants qui sont mis en scène dans ce genre d’histoire.

Le sexe peut également être un apprentissage, et un roman, par exemple un ouvrage éducatif destiné à la jeunesse, peut s’attacher à décrire les premiers pas d’un adolescent ou d’une adolescente dans le domaine de la sexualité active. L’intrigue s’appuierait ainsi sur ses tâtonnements et sa progression. On pourrait tout aussi bien imaginer une même structure utilisée dans un roman plus audacieux, attaché à décrire la manière dont un personnage se familiarise avec un segment de sa sexualité qui lui était jusque là inconnu : BDSM, jeux de rôle ou homosexualité, par exemple…

Le sexe et les personnages

Il y a deux grandes manières d’utiliser la sexualité pour définir les personnages. La première, c’est de s’intéresser aux relations sexuelles qui se construisent entre eux, la seconde, c’est de s’intéresser à leur vie sexuelle, et à la manière dont celle-ci les caractérise.

S’il existe, ou s’il a existé une relation sexuelle entre deux des personnages d’un roman, celle-ci va créer entre eux une connexion qui peut prendre plusieurs formes, selon la nature du lien : amour, promiscuité, complicité, embarras, secret, hostilité, haine, pour ne citer que celles-ci. Une relation sexuelle entre deux personnages peut apparaître, disparaître, s’intensifier, décliner, renaître ou changer de nature, et chacun de ces points d’articulation peut être lié à l’intrigue ou être utilisé comme une opportunité pour mieux connaître les personnages.

L’autre idée, c’est donc de se servir de la sexualité pour caractériser un personnage. Il s’agit d’un filtre de plus, qui peut aider à cerner le tempérament d’un des protagonistes d’une œuvre romanesque, tout aussi sûrement que ses opinions politiques ou son niveau d’éducation. Pour certaines personnes, la sexualité joue un rôle central dans leur existence ; pour d’autres, elle n’occupe qu’une place secondaire. Certains sont actifs et expérimentés ; d’autres timides et peu chevronnés ; il y en a qui sont prêts à tout essayer ; d’autres se cantonnent à un certain nombre de pratiques familières, etc… En vous interrogeant sur le genre de personne que vos personnages deviennent quand ils sont dans un lit, vous allez peut-être réaliser certaines choses à leur sujet que vous ne suspectiez même pas.

Variantes autour du sexe

La sexualité humaine telle qu’elle existe dans le monde réel présente déjà une grande quantité d’options. Malgré tout, certains auteurs œuvrant dans le domaine des littératures de l’imaginaire sont tentés d’explorer la question dans des configurations inédites.

Et si un troisième sexe apparaissait : de quelle manière celui-ci se combinerait aux possibilités existantes et réinventerait-il dans son sillage tout ce que nous connaissons de la sexualité. Et si certains aspects du sexe disparaissaient, pour des raisons politiques ou biologiques ? Que donnerait par exemple un roman situé dans un univers où les amants n’ont pas le droit de se voir ? Ou de se toucher avec les mains ?

Et la sexualité peut-elle revêtir des formes insoupçonnables ? À quoi pourrait ressembler un accouplement avec un extraterrestre au schéma corporel très éloigné du notre ? Ou avec un télépathe capable de connaître les désirs de sa partenaire mieux qu’elle-même ? Et si des mutants apparaissaient, capables d’engendrer de nouvelles formes de plaisir sans aucun contact ?

La manière dont la sexualité nous connecte n’a peut-être jamais été explorée aussi finement que dans le roman « Palimpsest », de Catherynne M. Valente, dans laquelle des individus découvrent qu’ils peuvent accéder à une étrange ville située dans un univers parallèle que l’on ne peut visiter que lorsqu’on fait l’amour avec un inconnu. C’est le genre d’idée métaphorique qui montre à quel point les liens entre fantasy et sexualité sont riches et honteusement inexploités.

⏩ La semaine prochaine: Écrire le sexe

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Religion – La Cantilène

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En prolongement à mes billets sur l’usage d’une religion dans le décor d’un roman et à la création d’une religion fictive, j’ai pensé que certains d’entre vous apprécieraient de lire ceci. Pour le Monde Hurlant, l’univers de mes romans, j’ai décidé il y a quelques années de rédiger la première page des livres saints des trois principales religions.

La troisième et dernier est le premier chant de la Cantilène, un répertoire de chants sacrés du Vivialisme, la religion des Farandriens.

La Mélodie Primordiale,
Au-dessus de toute chose,
Eclôt.
Que le Monde tremble.
Que le ciel vacille.
Que le jour s’éveille.
Que les ténèbres s’affolent.
Que la terre chancelle
Sous d’ineffables processions.
Qu’un cours d’eau répande l’exactitude.
Qu’une voix éveille ceux qui songent.
Que tous les arbres des forêts poussent des cris de joie.
Que les montagnes se prosternent
Avec la grâce du pénitent.
Que les mers s’évaporent,
Dansent autour des îles,
Joyeuses et légères comme des jeunes filles
Au jour de leurs noces.
Que les Rois, les puissances, les protecteurs du Monde
S’inclinent, chancelants.
Que les esclaves, les misérables, les persécutés,
Arborent un nouveau regard.
Que les Nations se rassemblent pour former un seul peuple
A la verticale de la piété.
Que les mains se joignent.
Que les voix se mélangent.
Au matin le plus sombre,
Au soir le plus saint.
Célébrez la Mélodie par le chant le plus beau.

Religion – la Révélation de Muo

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En prolongement à mes billets sur l’usage d’une religion dans le décor d’un roman et à la création d’une religion fictive, j’ai pensé que certains d’entre vous apprécieraient de lire ceci. Pour le Monde Hurlant, l’univers de mes romans, j’ai décidé il y a quelques années de rédiger la première page des livres saints des trois principales religions.

La deuxième est tirée de la Révélation de Muo, le livre saint du Bazzilisme, la religion des Lithiques.

Nous sommes les Enfants de Muo. Nous sommes issus de la pierre. Nous naissons dans l’obscurité. Nous mourons dans l’obscurité.

Mon nom est Bazzil, je suis Fils de Muo. Ces simples mots suffiront à tout honnête homme pour savoir qui je suis ; on ne saurait approcher plus près de la vérité. Mais pour satisfaire la curiosité d’un éventuel lecteur, ou peut-être pour rendre hommage à mes pairs et à mes ancêtres, je me dois de préciser que je suis aussi fils de Baliscar et de Corianeou, marchand d’épices, Gardien de source et Maître de prière de la cinquième Pagode de Chujavedram, au sein de la tribu des Gudjarati. J’écris ces lignes à l’ombre d’une rangée de cyprès, dans les faubourgs de Mag Mell, au deuxième mois d’été de la septième année du règne du souverain Piam IX. A deux pas d’ici, les marchands d’épices sont en train de planter leurs tentes : j’entend leurs préparatifs. Sur la place, des enfants jouent dans la poussière, avec un simple morceau de mafra. Des femmes rapportent chez elles des jarres remplies d’eau pour le repas de midi. Un vieux chien malade vient de passer près de moi, une grive entre les dents. C’est une journée ordinaire, et pourtant c’est aujourd’hui que j’ai perdu mes croyances, et que j’ai gagné la foi.

Je ne crois plus aux superstitions de mes ancêtres. Je n’ai plus besoin de m’incliner devant les lunes et de répéter les litanies pour oublier mes craintes. Je n’ai plus besoin de croire. La croyance est comme l’ombre du cyprès. La croyance est comme le bruit des marchands. La croyance est comme la poussière soulevée par les jeux des enfants. La croyance est comme la jarre portée par une femme. La croyance est comme les dents du chien. La foi, c’est autre chose. La foi est le cyprès. La foi est l’épice du marchand. La foi est la joie des enfants qui jouent. La foi est l’eau contenue dans la jarre. La foi est la grive qui sert de repas au vieux chien. La foi est la matière qui constitue la réalité. Je n’ai plus de craintes, plus que la foi comme guide. Muo marche avec moi.

Religion – Les Chroniques

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En prolongement à mes billets sur l’usage d’une religion dans le décor d’un roman et à la création d’une religion fictive, j’ai pensé que certains d’entre vous apprécieraient de lire ceci. Pour le Monde Hurlant, l’univers de mes romans, j’ai décidé il y a quelques années de rédiger la première page des livres saints des trois principales religions.

La première est issue des Chroniques, le livre saint de la Religion Impériale (celle des Humains), en l’occurrence, la première chronique, celle d’Afabe Chédéour, l’Incarnation de Leonasia.

0Il n’y avait rien alors: ni hommes, ni bêtes, ni pensées. Il n’y avait ni lumière, ni obscurité, ni son, ni silence, ni visible, ni invisible. Il n’y avait pas de haut, il n’y avait pas de bas. Il n’y avait pas de mort, il n’y avait pas de vie. Il n’y avait pas d’avenir, il n’y avait pas de passé. Où se trouvait alors cette jeune pousse de Monde? A quelle époque allait-elle germer? Qui aurait pu en saisir la subtile essence?

Il n’y avait pas de centre, il n’y avait pas de périphérie: rien que des mystères dissimulés dans des mystères, et des ombres enveloppées d’ombre. Il n’y avait pas de présence, il n’y avait pas d’absence. Il n’y avait que Lui, présence et absence confondues, à la fois au centre de toute chose et à leur périphérie.

1Au commencement, Anadeus dit «Je suis», et il y eut quelque chose là où il n’y avait rien. Le Monde se sépara entre ce qui existe et ce qui n’existe pas, entre l’indicible et ce qui peut être ressenti, entre l’indescriptible et ce qui peut être connu. Qui d’autre que Lui peut connaître toute chose?

2Puis Anadeus dit «Je veux», et autour de lui, tout se mit en mouvement, tout se mit à changer, à grandir et à évoluer. Le Monde se sépara entre le tout et la partie, entre le réel et le potentiel, entre ce qui est arrivé, ce qui arrive, et ce qui pourrait arriver. Qui d’autre que Lui possède une telle volonté?

3Enfin Anadeus dit «Je fais». Il puisa une partie infime de son essence, et la modela selon sa convenance. Il créa la lumière et l’obscurité, puis le ciel et la terre, et enfin la vie et la mort. Il y eut la promesse des plantes, et la promesse des animaux, et la promesse des Humains. Qui d’autre que Lui possède un tel pouvoir?

Inventer une religion

Strasbourg

Quel que soit notre avis individuel sur le fait religieux, en tant qu’auteur, il est important de réaliser une chose : la religion, ça n’est pas simple. Il s’agit même, en général, de construits culturels tellement complexes qu’ils peuvent être qualifiés d’hyperobjets : des réalités si massives et si interconnectées que, même si elles forment un tout, il est difficile pour un esprit humain d’en appréhender la totalité.

Rappelons-nous, par exemple, que l’Église catholique a inspiré à la fois l’Inquisition Espagnole et les œuvres de Jean-Sébastien Bach, les scandales des prêtres pédophiles et les écrits de Thomas More ; c’est une Église dont les prélats se sont tour à tour fait les adversaires ou les alliés du pouvoir, les alliés des pauvres ou des riches ; elle a fait fleurir des milliers d’églises dans des petits villages mais aussi des cathédrales flamboyantes ; on a vu y surgir des personnalités aussi différentes que Saint Thomas d’Aquin, Tomas de Torquemada, Saint François d’Assise, Jeanne d’Arc, Mère Teresa, Julien l’Apostat, Thérèse de Lisieux, Hildegarde Von Bingen, Ignace de Loyola et bien d’autres. Bref, au-delà de toute discussions sur l’existence ou non du divin, une religion est généralement aussi complexe, contradictoire, riche et fascinante que la société dans laquelle elle s’inscrit.

Vous êtes auteur et vous avez décidé, pour votre nouveau roman, de créer une religion de toute pièce. Voici donc votre première mission : éviter les clichés. Même si le culte en question joue dans votre intrigue le rôle d’antagoniste, résistez à l’envie de verser dans la caricature de la Religion qui Brûle les Sorcières. Votre histoire sera bien plus intéressante si vous optez pour une approche plus équilibrée. Aucune religion au monde n’est constituée d’individus qui pensent tous la même chose, ou qui l’ont rejointe pour une seule et unique raison.

Pour esquiver ce piège, il convient de se poser dès le départ une question : qu’est-ce qui peut pousser un individu à adhérer à une religion ?

La tradition

Pour commencer, on peut citer la tradition : de nombreuses individus rejoignent une religion parce que c’est ce que l’on attend d’eux. Ils peuvent même avoir été baptisés avant même de savoir parler. Ils sont membres de cette religion parce que leurs parents l’étaient, ou parce qu’il s’agit d’une composante importante de la culture, dominante ou non, de l’endroit ou du milieu où ils vivent.

En tant qu’auteur, si vous imaginez une religion fictive, demandez-vous quels sont ses liens avec la culture locale ? Ont-elles grandi ensemble, se sont-elles développées à travers des événements historiques communs ? Quel rôle joue la religion au sein d’une civilisation en particulier ? Est-elle au cœur du processus de décision ? À la marge ? Constitue-t-elle un contre-pouvoir ? Existe-t-il plusieurs formes distinctes de la même religion, qui concordent sur l’essentiel, mais divergent sur la forme et sur les rites, parce qu’elles ont été influencées par les différents groupes sociaux dans lesquels elles s’inscrivent ?

La communauté

Autre raison d’adhérer à une religion : le rôle social. Pour certains, faire partie d’une religion, c’est être un membre d’une communauté, nourrir un sentiment d’appartenance, tisser des liens, se retrouver dans un milieu familier. Les membres d’une religion peuvent s’entraider et monter des projets communs : organisations humanitaires, collectes, dispensaires, voyages, etc…

Réfléchissez-donc au rôle social qu’occupe votre religion. Que fait-elle pour la communauté ? Quel impact a-t-elle dans la vie quotidienne des gens, voire des non-membres ?

Peut-être que, paradoxalement, la religion maléfique qui est au cœur de votre roman de fantasy n’est pas du tout perçue comme telle par ses adhérents, qui constatent par exemple qu’elle déploie beaucoup d’efforts pour alphabétiser et nourrir les indigents. La religion peut également constituer un marqueur social négatif, qui permet aux individus d’affirmer leur identité de manière hostile, et de s’opposer les uns aux autres.

La morale

Troisième motif de nourrir une appartenance religieuse : la moralité. Dans un monde en perte de repères, certains se tournent vers la religion parce que celle-ci leur procure des règles qu’ils peuvent suivre pour vivre une existence honnête et honorable. Face aux dilemmes de l’existence, ils bénéficient d’un code, parfois ambigu et contradictoire, mais qu’ils peuvent juger précieux, et qui leur permet de guider leur conscience et de trancher dans un sens plutôt qu’un autre.

Là aussi, un auteur peut s’en donner à cœur joie : la religion qu’il crée va-t-elle avoir une série de règles qu’il convient de suivre, comme le taoïsme, ou alors une longue série de principes qui peuvent tous se prêter à d’innombrables interprétations, comme le judaïsme, ou alors est-elle constituée de différentes couches d’interprétations qui peuvent sembler contradictoires, comme l’hindouisme ? Est-ce que ces règles sont respectées ou sont-elles traitées avec hypocrisie par les fidèles et les prêtres ? Existe-t-il un conflit entre l’impératif moral qui émane de la religion et l’époque, bien différente de celle où ces règles ont été énoncées ? Et que se passe-t-il si les règles ne sont pas formalisées, mais que les guides moraux émanent d’une caste, d’un oracle ou du hasard ?

La morale d’une religion est intéressante pour un auteur, parce qu’elle va conditionner en partie la moralité des personnages qui en sont membres. Dans mon roman « Merveilles du Monde Hurlant », une religion, le Bazzilisme, a une morale basée sur la notion de contrat : chaque fidèle prend un engagement avec sa divinité, plus ou moins contraignant, qui lui donne accès à une place plus ou moins enviable dans l’au-delà. Une autre, le Vivialisme, considère que les émotions sont des messages envoyés directement par le divin, et qu’il convient de les vivre intensément et d’en explorer la signification. Enfin, le Shaddaï est construit autour d’une petite série de règles morales que les fidèles s’astreignent à suivre. Rien de tout cela n’est exploré explicitement dans le livre, mais cela aide à donner de la couleur à certains personnages.

Le pouvoir

Le pouvoir peut également être une raison qui pousse les individus vers la religion. C’est le cas en particulier, bien entendu, dans une société où une église est dominante et possède du pouvoir politique, économique et/ou culturel. Là, certains vont se lancer dans la prêtrise en espérant que cela va leur faire grimper l’échelle sociale et leur donner de l’influence et un statut enviable, même s’ils dissimulent cette motivation derrière une façade de piété. Il existe également des groupements religieux, en général des sectes, qui promettent à leurs adhérents qu’ils vont acquérir du pouvoir, de l’influence ou la capacité de se hisser au-dessus de leur condition actuelle.

Dans un roman, voilà la principale raison qui peut faire d’un dignitaire religieux le méchant de l’histoire. Un individu dévoré par l’orgueil qui instrumentalise une religion pour son profit personnel, c’est un élément d’intrigue vieux comme le monde et qui a toujours fonctionné.

Pour sortir du cliché, pourquoi ne pas le modifier un peu ? Par exemple, la divinité existe réellement et procure des pouvoirs réels à ses adhérents – qui peut dire alors que celui qui est dépositaire de ces dons est en tort ? Et imaginons une religion de marchands, qui serait centrée autour de l’acquisition de biens : si l’enrichissement est une vertu, que penser de la moralité d’un épouvantable capitaliste que la plupart de ses contemporains considèrent comme un saint ?

La spiritualité

Enfin, dernière des grandes catégories de motivations pour se convertir à une religion : la spiritualité. Ça paraît évident, et pourtant cet aspect est souvent négligé dans les romans qui abordent la religion hors prosélytisme, pourtant la question de la relation de l’individu au cosmos, de l’existence de l’âme, de la présence ou non d’une morale intrinsèque, des relations entre l’intériorité et l’extériorité, de la nature de la mort et de la vie, etc… sont autant d’interrogations qui peuvent pousser un individu à entretenir un sentiment religieux. Certains se satisferont des réponses qu’une religion en particulier leur fournira, d’autres passeront leur vie à chercher.

Parler de spiritualité est un défi intéressant pour un auteur. En explorant la question trop profondément, il risque d’égarer ses lecteurs au passage ; en la traitant trop superficiellement, il va à coup sûr basculer dans le cliché et les images éculées. Les solutions sont multiplies, mais à moins de traiter de la question frontalement, une possibilité consiste à cerner le mystère sans l’approcher de trop près, par exemple en s’intéressant aux conséquences émotionnelles de la quête de spiritualité, quitte à laisser au bord du chemin les Grandes Questions qu’elle soulève.

Enraciner tout ça

Une fois qu’on s’est intéressé aux raisons qui poussent un individu à devenir un fidèle d’une religion, cela permet d’éviter de tomber dans la caricature. Cela dit, ça ne suffit pas à bâtir une religion de fiction, capable de remplir toutes les fonctions que vous pouvez en attendre dans le cadre d’une création littéraire. Pour y parvenir, il est utile de réfléchir aux différentes manifestations tangibles que peut prendre une religion.

Temporalité

Pour commencer, une religion existe dans le temps. Elle a un point d’origine, un mythe fondateur, éventuellement une ou plusieurs divinités dont l’existence peut être avérée ou non dans l’univers du roman, des héros, des prophètes, un ou plusieurs textes fondamentaux qui on pu évoluer avec les années. Elle a grandi, s’est diffusée, a changé avec le temps, a atteint son apogée, et a peut-être déjà commencé à s’étioler face à l’arrivée d’autres religions.

Bref, il n’est pas inutile de penser à une religion comme si c’était un personnage, qui a des racines, un passé et qui évolue avec le temps. Que va-t-elle devenir dans l’avenir ? A-t-elle déjà commencé à muter ? Quels sont les signes annonciateurs du changement ?

Spatialité

Une religion existe également dans l’espace. Déjà, elle s’étend sur une aire géographique plus ou moins étendue. Certaines sont très enracinées dans un pays ou une région en particulier, d’autres se sont propagées, d’autres encore possèdent des extensions lointaines que la distance géographique a doté de coutumes spécifiques. Certains lieux ont sans doute une signification particulière pour les fidèles, qu’il s’agisse d’une ville où résident les dirigeants de la religion, de temples majeurs, de lieux saints ou de lieux de pèlerinage, etc…

Enfin, la dimension spatiale d’une religion s’incarne également dans l’architecture. La plupart auront un schéma de base pour leurs lieux de culte : sont-ils logés dans des bâtiments à la forme spécifique ? Sont-ils sous terre ? Dans la nature ? Mobiles ? Constitués de matériaux spécifiques ? Qui a le droit d’y entrer et où peut-on les trouver ? Dans les villes ? En plein centre ? À l’extérieur ?

Divinité

Il existe différents modèles de religion. Elles peuvent avoir une seule divinité (monothéisme), un ou plusieurs panthéons composés de différentes divinités (polythéisme), deux divinités opposées l’une à l’autre (dualisme), elles peuvent suivre le concept selon lequel le divin est partout (panthéisme), croire à l’idée selon laquelle des esprits vivent dans la nature (animisme), estimer que nos aïeux veillent sur nous et nous guident (culte des ancêtres), ou estimer que le divin s’incarne dans une voie, une méthode, un chemin.

Libre à vous de choisir un de ces modèles, de le modifier, voire d’en inventer d’autres, complètement différents. Pourquoi ne pas imaginer une religion où les fidèles prient des immortels qui ne sont pas dans les cieux mais existent physiquement ? Et si on concevait une religion fractale, dont les divinités sont divisées en sous-divinités, et elles-mêmes en sous-sous-divinités, et dont les prières des fidèles ne s’adressent qu’à des segments spécifiques de leurs dieux ? On pourrait aussi baser une religion sur le culte de certains mots de pouvoir, qui irait trouver de la sainteté dans le langage. Ou alors, une religion, plutôt qu’attendre d’être sauvée par un Dieu, pourrait avoir pour but de sauver un Dieu déchu ou devenu inaccessible. Et si le but de la religion était de remplacer Dieu, et que chaque génération avait sa chance ?

Naturellement, la première question qu’il faut se poser, lorsqu’on invente une religion, c’est de savoir si les Dieux qu’elle prie existent réellement ou non, ou s’il n’est pas possible de le savoir. Même dans un univers de fantasy où les divinités confèrent des pouvoirs aux croyants, cela ne signifie pas qu’il n’existe aucune place pour des athées, qui estiment, par exemple, qu’on se trompe sur l’origine de ces miracles.

Personnel

Qui songe à inventer une religion doit se poser la question du fonctionnement du clergé. Qui sont les prêtres, soit ceux qui sont chargés de faire le lien entre les fidèles et le divin ? Comment sont-ils recrutés et formés ? Dans quelle hiérarchie s’inscrivent-ils ? Quels services rendent-ils ? À quelles règles sont-ils assujettis ? Exercent-ils des pouvoirs politiques ou bénéficient-ils d’un statut en-dehors de leurs responsabilités religieuses ?

Même question pour les moines – ou tout autre groupe, quel que soit le nom qu’on choisit de lui donner, dont les membres choisissent de consacrer leur existence à l’exploration du divin. Quelle méthode utilisent-ils dans leur quête spirituelle ? Est-ce qu’ils étudient ? Est-ce qu’ils prient ? Est-ce qu’ils conditionnent leur corps ? Est-ce qu’ils voyagent ? Est-ce qu’ils accomplissent de bonnes œuvres? De quelle nature? Quelles sont les interactions qu’ils peuvent avoir avec les fidèles ou avec le reste de la population ?

Rites et tabous

Une religion est généralement caractérisée par une cérémonie usuelle – la messe du dimanche, la prière du vendredi soir – qui rassemble la communauté autour d’un événement à la structure répétitive. Il peut également y avoir des rites quotidiens, comme des chants, ablutions, prières ou autres obligations qui rythment la journée du fidèle. Enfin, des rites spéciaux accompagnent les croyants dans certains événements de leur existence : baptême, mariage, décès.

Même si toutes les religions ne suivent pas cette structure, il est intéressant de se demander quels usages religieux rythment la vie du fidèle et lui servent de point de repère dans son quotidien. Doit-il faire des prières ? Chanter des chansons ? Faire des sacrifices ? Méditer ? S’isoler, ou au contraire, se rapprocher des autres ?

Les tabous sont également une forme de rites qui montre l’attachement du fidèle à sa religion, et à la notion spécifique de pureté défendue par celle-ci. Les interdits peuvent se situer dans les domaines les plus divers : nourriture, habillement, langage, sexualité, comportement, etc…

Réfléchissez aux valeurs qui sont au cœur de votre religion : celles-ci seront vraisemblablement reflétées par des tabous qui leur font écho. Une religion de la nature demandera par exemple à ses membres d’éviter d’entrer en contact avec la technologie ; une religion de la guerre ne tolérera pas l’attachement ou la pitié ; une religion du corps inventera des interdits autour de l’abstraction ou du savoir livresque, etc…

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – le langage

 

Éléments de décor: la religion

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Seul au milieu d’un univers vaste, silencieux et incompréhensible, l’être humain traverse sa vie à tenter de communiquer avec ses contemporains, sans aucune assurance d’être compris, tout en étant lui-même habité par des émotions qui échappent à son contrôle. Tout cela s’achève par la seule certitude que nous offre l’univers : la mort.

Face à cette monumentale accumulation d’angoisses existentielles, l’individu, s’il veut éviter de sombrer, est tenté de chercher une solution. Certains choisissent le déni, et se contentent d’entretenir avec la vie, l’univers et le reste des relations superficielles. D’autres se lancent dans une quête de sens, qui peut prendre la forme d’une spiritualité.

Mais l’idée de se retrouver seul face aux mystères insondables de l’âme humaine et de l’univers, ça peut sembler un peu trop lourd pour la plupart des gens. Raison pour laquelle la spiritualité s’est ancrée dans des systèmes mêlant mysticisme, rituels, philosophie, initiation et organisation socio-culturelle : c’est ce qu’on appelle les religions. Plutôt que de devoir se débrouiller, solitaire dans un cosmos mutique, le fidèle bénéficie de la sagesse et des enseignements de celles et ceux qui l’ont précédé, qui lui transmettent des recettes qu’il n’a qu’à appliquer dans sa vie de tous les jours et dans sa propre quête spirituelle.

Conçue comme un instrument d’accomplissement personnel et de communion sociale, la religion peut vite devenir un instrument de pouvoir, de censure, de violence normative. Dans son arrogance, elle peut placer la Règle avant l’individu et même avant le Mystère. Ce qui devrait épauler l’humain, le réconforter, le guider, devient un moyen de lui couper les ailes et de le ramener brutalement sur terre.

Pire, la religion peut être conçue avec cynisme dès le départ, afin de servir les intérêts d’un petit nombre d’individus (ou d’un seul), en quête de pouvoir ou d’argent, dans une dérive sectaire qui prend tout au fidèle et ne lui donne rien en échange, allant jusqu’à le priver de son libre arbitre. En général, selon la formule consacrée, on peut définir une religion comme un groupe spirituel qu’il est plus facile de quitter que de rejoindre, alors qu’une secte est un groupe spirituel qu’il est plus facile de rejoindre que de quitter.

Exposé de cette manière, on réalise quel merveilleux objet littéraire est la religion. Elle touche à tous les domaines de l’existence, de l’intime jusqu’au social, de l’individuel jusqu’au collectif, et elle peut tour à tout écraser les individus avec la cruauté la plus écœurante ou inspirer des actes d’une grande bonté. Il se cache là-dedans, dans les interstices, une infinité de sujets de romans ou d’éléments qui peuvent se greffer à des intrigues portant sur d’autres sujets.

En tant qu’auteur, ça va de soi, il n’y a pas besoin d’être soi-même religieux pour intégrer la religion dans ses récits. Même un écrivain farouchement athée peut très bien être tenté d’aborder ce thème parce qu’il trouve ça intéressant d’un point de vue dramatique, ou pertinent dans le cadre d’une juste représentation de la société humaine ; et puis on peut tout à fait parler de la religion de manière critique, voire même construire un roman en forme de réquisitoire à son sujet. La seule chose qu’il vaut mieux éviter de faire, au fond, c’est de tomber dans la caricature.

La religion et le décor

On vient de le voir, la religion fonctionne comme un miroir de l’expérience humaine, dont elle épouse les contours. Il est donc aisé de s’y immerger dans l’espace d’un roman, parce qu’une religion structurée est un monde en miniature, plein des mêmes préoccupations, des mêmes ambitions, des mêmes hypocrisies, des mêmes thèmes que le reste de la société, mais simplifié et canalisé par une histoire et des valeurs communes.

Ainsi, pourquoi ne pas situer un roman au sein d’une communauté religieuse : parmi les prêtres d’une religion, dans un monastère, au sein d’une secte, pour ne citer que ces trois exemples. Chaque groupe spirituel a ses règles, son fonctionnement, ses tabous, ses non-dits : autant d’outils avec lesquels un romancier peut construire son récit.

Le fait que tous ses membres aient comme point commun leur attachement à un dogme et à une tradition ouvre également la porte à de merveilleux contrastes, en particulier si le personnage principal est extérieur à ce monde. Au cinéma, on se souviendra du film « Witness », dans lequel un policier s’infiltre dans une communauté Amish, ou du « Parrain III », où le fonctionnement du Vatican est présenté en image miroir de celui de la Mafia. Montrer une église à travers les yeux d’un personnage qui n’en fait pas partie, cela permet d’infinis jeux de comparaisons : on met en scène des individus qui ont l’air semblables mais qui sont séparés par des gouffres invisibles. Les différences qui existent entre eux facilitent également l’exposition, et la mise en perspective de la psychologie des personnages.

Ce n’est pas nécessairement une institution religieuse qui peut servir de décor, d’ailleurs. Il peut s’agir d’une époque. Certaines ères de l’histoire, dans certains endroits, sont saturés de religion, qui en vient à dominer à un tel point le débat public que les voix divergentes sont réduites au silence. Les croisades, les guerres de religion, les grandes vagues de conversion peuvent constituer une toile de fond à grand potentiel dramatique pour un roman.

Parfois, ce sont les lieux qui sont religieux, qui sont chargés de symboles, gouvernés par des rites ou des coutumes : un cimetière, une cathédrale, un cloître, peuvent servir de toile de fond à un roman et ouvrir le champ à une exploration dans le détail du fait religieux, lorsqu’il est isolé du reste de la société. Ces lieux ne doivent d’ailleurs pas nécessairement être habités ou utilisés : il peut être intéressant de s’attarder sur la trace que laisse la foi dans un lieu, même après qu’elle a cessé de s’en servir. Une église reconvertie en salle de spectacle n’est-elle pas encore un peu une église ? Et puis, autre lieu à envisager : une route de pèlerinage et sa destination, qui peut donner un air œcuménique à un roman de voyage.

La religion et le thème

Dans la mesure où les religions s’interrogent sur les grandes questions qui préoccupent l’humanité depuis la nuit des temps, et qu’elles ont une fâcheuse tendance à avoir une opinion sur tous les sujets, elles constituent une lentille merveilleuse qui permet de se rapprocher d’un thème et de l’examiner de près.

La mort, l’éternité, le destin, la sexualité, le bien, le mal, la pureté : sur tous ces thèmes, la religion a beaucoup de choses à dire, et à cette liste, on pourrait encore en ajouter énormément d’autres. Un romancier peut ainsi s’accaparer les interrogations d’une religion au sujet de ces grands thèmes, les évoquer, les explorer, quitte à s’en distancier et porter sur elles un regard critique. En consacrant, par exemple, un roman à la notion de culpabilité dans le catholicisme, un romancier peut élaborer ses propres réflexions sur ce thème, et les présenter avec davantage de contraste que s’il n’avait pas choisi de s’appuyer sur un corpus culturel existant. Pour un auteur, le fait religieux peut ainsi être utilisé comme un échafaudage qui permet de bâtir un argumentaire.

Naturellement, les différentes religions ont au sujet des grandes questions des réponses différentes. Un bouddhiste, par exemple, n’a pas du tout la même vision du temps ou du bien qu’un juif. Dans l’espace de liberté d’un roman, il est possible de confronter ses visions, de les disséquer, de les comparer, d’en retirer le meilleur ou d’en dénoncer les dérives.

Enfin, la religion elle-même peut constituer le thème d’une œuvre littéraire. Pourquoi les gens se mettent à croire à des concepts qui défient la raison ? Qu’est-ce que ça leur apporte ? Qu’est-ce que ça leur coûte ? Où se situent les limites de leur foi et que sont-ils prêts à faire si celles-ci sont testées ? Voilà quelques-unes des questions qu’il est possible d’explorer dans un roman qui s’intéresserait à creuser ce genre de thème.

La religion et l’intrigue

Un des aspects essentiels du fait religieux, ce sont les rites, et ceux-ci peuvent être utilisés comme l’ossature de l’intrigue d’un roman. Une histoire complète peut très bien être racontée entièrement lors d’un mariage ou d’un enterrement, en choisissant d’en utiliser ou non les aspects les plus religieux.

D’autres choix sont moins conventionnels : un roman pourrait très bien s’intéresser à la période qui précède un baptême, que cela soit celui d’un enfant, ou celui d’une personne adulte qui choisit de changer de confession, ou d’embrasser la religion, sur le tard. Autre rituel qui peut être utilisé comme point de repère pour l’intrigue d’un roman : tout ce qui tourne autour de l’initiation, de l’ordination, et, en règle générale, des cérémonies qui permettent à un individu de rejoindre une religion en tant que prêtre ou que moine.

Et puis la religion fournit des éléments d’intrigue qui sont tellement utilisés dans la fantasy qu’ils sont devenus des clichés : la prophétie est probablement le premier auquel on pense. Combien de romans tournent autour de l’annonce de la fin du monde par une religion, et des efforts d’un petit groupe de héros pour combattre cette fin qui s’annonce inéluctable. Une prophétie, d’ailleurs, ne doit pas nécessairement tourner autour de l’apocalypse : elle peut annoncer la venue d’un sauveur ou d’un personnage funeste, concerner une catastrophe, ou un changement majeur dans l’environnement ou dans les consciences, ou prévoir une révolution au sein de la société, voire dans l’organisation de la religion elle-même.

Depuis le « Da Vinci Code » de Dan Brown, la religion peut également être utilisée comme un jeu de piste : les livres sacrés, les statues, les monuments et les icônes peuvent être autant d’indices dans une chasse au trésor qui rapproche les personnages de la vérité – ou d’un trésor.

La religion et les personnages

Dans la mesure où la religion porte en elle une vision du monde, des valeurs, des interdits, elle touche à la personnalité de chacun, et même, parfois, à l’intime. Que les personnages d’un roman soient très dévots ou qu’ils ne le soient pas du tout, il peut être intéressant de s’intéresser à la trace que peut avoir la religion sur leur attitude et sur les choix qu’ils font lors de leur existence.

L’attachement à une foi religieuse constitue un moyen simple de caractériser un personnage. Il le relie à un système de pensée, à des valeurs, à des rites, et lui confère une série de caractéristiques qui le distinguent automatiquement des autres personnages qui ne partagent pas cette confession. C’est particulièrement enrichissant si la religion fait partie des thèmes du roman, ou si, dans le décor, certains éléments installent une tension entre différents groupes religieux. Un catholique et un protestant lors du conflit nord-irlandais auront d’autres points d’achoppement que ceux qui découlent directement de la spiritualité.

Mais la plupart des gens entretiennent avec la religion des relations compliquées. Certaines personnes ont une foi aveugle, inconditionnelle, mais elles ne constituent pas une majorité. Les personnages de vos romans auront peut-être une foi perpétuellement en conflit contre leur raison ; ou alors leur foi est en train de décliner, et avec elle, certains de leurs repères ; au contraire, leurs doutes sont en train de les mener vers un éveil spirituel ; certains ont une double appartenance religieuse et tentent d’en faire le perpétuel inventaire dans leur tête ; et puis il y a tous les personnages qui n’ont pas de foi du tout, mais dont le parcours de vie, le milieu, l’éducation, leur ont tout de même inculqué certaines des valeurs d’une religion en particulier, même s’ils ne souscrivent pas au credo.

Et puis il y a celles et ceux qui n’ont pas de foi, pas de culture religieuse, rien du tout. Même parmi eux, il est possible d’explorer les thèmes liés à la religion. Un individu rationaliste, adversaire déclaré de la religion, pourrait ainsi finir, dans son emportement, à connaître les textes sacrés bien plus à fond que les dévots et à consacrer l’essentiel de son temps à perpétuer sa croisade. Et puis même ceux qui s’efforcent de pratiquer une pensée entièrement rationnelle peuvent avoir des penchants pour la superstition ou, en tout cas, côtoyer au jour le jour des tas de gens qui ont une vie spirituelle.

Il n’est pas rare, après tout, d’être dans le déni au sujet de notre nature profonde : certains se voient comme de purs esprits cartésiens qui ne croient qu’en la logique et les faits, mais qui choisissent d’oublier qu’ils ont une patte de lapin qu’ils frottent avant d’aller parier sur les champs de course ; à l’inverse, un individu qui se dit touché par la grâce divine pourra ressentir le besoin de démontrer la véracité de sa foi par toutes sortes de preuves scientifiques plus ou moins convaincantes. Personne n’est aussi pur qu’il le prétend, ni dans un sens, ni dans l’autre, et cela rend les choses plus intéressantes.

Et puis ces limites, on peut les tester : que se passe-t-il si un personnage athée est confronté à la preuve de l’existence du divin ? Quelles sont les conséquences, pour un personnage qui a la foi, de voir celle-ci ensevelie sous des preuves scientifiques ? Des romans peuvent être imaginés autour de ces questions, à grand renfort d’imaginaire si nécessaire.

Variantes autour de la religion

Un auteur de roman a un luxe dont peu de gens bénéficient : il peut inventer une religion. Il peut même en inventer plusieurs, en conflit les uns avec les autres. Ce genre d’activité ne se limite pas aux littératures de l’imaginaire, d’ailleurs : il est tout à fait possible, par exemple, d’écrire un roman policier, ou un thriller politique, dont l’action tourne autour des activités d’une secte inventée de toutes pièces pour l’occasion.

Mais c’est bien dans le domaine de la fantasy ou de la science-fiction que la création de religions fictives est la plus répandue. J’y reviendrai plus en détails dans un prochain billet, mais ce qu’il faut retenir d’important, c’est que l’intérêt d’inventer une religion, c’est qu’on peut la tailler sur mesure pour son projet littéraire. N’hésitez pas à mettre sur pied un dogme, un rite, une spiritualité, qui illustre vos thèmes et qui enrichit vos personnages. La religion peut ainsi être utilisée comme un révélateur, voire même un exhausteur de saveur pour les autres éléments de votre narratif.

⏩ La semaine prochaine: Inventer une religion