La Mer des Secrets: la suite

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Avec la parution de « La Mer des Secrets », dont j’ai eu l’occasion de parler sur ce blog ces dernières semaines, l’histoire de « Merveilles du Monde Hurlant » arrive à son terme. Comme nous avons eu l’occasion de l’évoquer ici, la parution du roman était planifiée en deux volumes, pas plus. D’ailleurs, lors des salons, au fil des mois, j’ai eu l’occasion de convaincre pas mal de lecteurs de tenter la lecture de mon histoire en les assurant qu’il ne s’agissait pas d’une interminable saga, et qu’à la fin du second tome, l’histoire de Tim Keller arriverait à son terme.

Et je n’ai pas menti : oui, « Merveilles du Monde Hurlant », ce roman en deux volumes que j’ai écrit sous le titre « Mangesonge », s’achève bien avec le dernier chapitre de « La Mer des Secrets. » L’histoire y trouve une conclusion satisfaisante, qui pourrait très bien être définitive, et il n’y a pas vraiment de mystères irrésolus ou d’intrigues secondaires qui appellent à une suite. Si on souhaite s’arrêter là, on peut très bien le faire.

Mais pas moi. Dès le départ, « Mangesonge » était conçu comme le premier roman d’une trilogie. On y faisait connaissance avec Tim Keller à l’âge de seize ans, avant de la retrouver à vingt ans dans « Briselâme » et de prendre congé d’elle à vingt-quatre ans dans « Crèvecorps. » Cette série, je l’avais baptisée « Merveilles du Monde Hurlant. » Un titre qui a désormais été appliqué au premier acte uniquement.

À présent, toute cette nomenclature est abandonnée, mais pas mes projets initiaux. D’ailleurs, le deuxième volume de la série est presque complètement écrit. Il s’appellera très vraisemblablement « ??? du Monde Hurlant » ou quelque chose comme ça et paraîtra en un seul volume (mais un volume malgré tout divisé en deux parties, « Le Désert de l’Étrange » et « Les Plaines du Cauchemar. »)

Malgré le succès de « Merveilles du Monde Hurlant », les Éditions du Héron d’Argent ne souhaitent pas s’empêtrer dans la parution d’une série au long cours, ce que je comprends très bien. Quant à moi, j’ai beaucoup de plaisir à rencontrer mes lecteurs, mais les salons m’éloignent de ma famille et me coûtent de l’argent – je ne compte pas faire ça jusqu’à la fin de mes jours. Le prochain roman paraîtra donc probablement en ligne, de manière confidentielle, et si j’ai quelques dizaines de lecteurs plutôt que quelques milliers, ça me convient.

Cela dit, mon but est de faciliter la vie des lecteurs. Cette suite constituera une lecture complètement indépendante : il ne sera pas nécessaire d’avoir lu les romans originaux pour comprendre ce qui s’y passe. Idéalement, on devrait pouvoir lire les trois romans dans n’importe quel ordre. On peut comparer ça aux trilogies Star Wars, qui peuvent être vues dans le désordre sans que l’on tombe sur des éléments incompréhensibles. Idéalement, les lecteurs de « Merveilles du Monde Hurlant » devraient trouver des éléments familiers dans la suite, et apprécier l’évolution des personnages. Quant à ceux qui ne connaissent pas les livres parus au Héron d’Argent, ils pourront entamer leur lecture par le nouveau roman sans que ça les gêne.

Tout cela est de la musique d’avenir : l’actualité, c’est la parution de « La Mer des Secrets .» Sa suite est bien avancée, mais elle va nécessiter énormément de réglages fins, et sa parution ne presse absolument pas. Quant au troisième et dernier tome, il existe sous formes de notes, quelque part dans mon ordinateur.

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On fait le bilan – 2018

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Le temps passe et passe et passe et beaucoup de choses ont changé. Qui aurait pu s’imaginer que le temps se serait si vite écoulé ?

Comme à peu près tous les blogueurs de la planète, en particulier les blogueurs-auteurs, il est temps de passer en revue, avec un poil de retard, les moments forts de l’année 2018 qui vient de s’écouler.

Sur le plan personnel, 2018, c’est l’année de la naissance de notre troisième garçon. Naturellement, il s’agit de l’événement qui éclipse tous les autres, et donc je pourrais m’arrêter là que l’évocation de cette année me paraîtrait complète.

Mais ceci n’est pas mon carnet de notes personnel. Sur un plan plus littéraire, 2018, ça a été l’année de la sortie de mon deuxième livre, « La Mer des Secrets« , qui complète la duologie de fantasy steampunk « Merveilles du Monde Hurlant » aux Editions le Héron d’Argent. C’est la fin d’une très belle aventure et d’une jolie part de mon existence.

J’ai eu l’occasion en novembre de rencontrer les premiers futurs lecteurs de ce premier tome à Mon’s Livre en Belgique, et que les lecteurs du premier volume me fassent leurs retours, ce qui était une expérience très enrichissante. Cela a comme toujours été une joie de rencontrer mes collègues autrices et auteurs à cette occasion. J’aurai vraisemblablement l’occasion de faire quelques autres apparitions dans des salons ces prochains mois, histoire de boucler la boucle. J’ai également été interviewé à la radio pour parler de mon livre.

Malgré tout, « La Mer des Secrets » n’aura pas été mon unique actualité littéraire en 2018. J’ai suspendu au printemps l’écriture de la suite des Merveilles du Monde Hurlant, parce qu’il aurait été trop frustrant de la terminer avant la sortie du bouquin. Cela m’a donné le temps de me consacrer à quelques autres projets.

En particulier, j’ai mis en forme mon système générique de jeu de rôle, « META », que vous pouvez toujours trouver ici. Les retours ont été très encourageants. J’ai également écrit un décor de campagne qui va avec, intitulé « Kocmoc », mais je n’ai pas encore eu le courage de m’attaquer à sa laborieuse mise en page. Peut-être le ferai-je ces prochains mois.

2018, c’est l’année où j’ai rejoint le GAHeLiG, le Groupe des auteurs helvétiques de littérature de genre. J’ai eu la grande joie de faire la connaissance de certains d’entre eux et de contribuer modestement à quelques apparitions du groupe dans les médias. Nous avons un projet commun pour lequel j’ai rédigé une nouvelle.

J’ai également entamé la rédaction d’une autre nouvelle personnelle, dont l’action se situe dans le Monde Hurlant. Je suis sur le point d’en achever l’écriture, et je dois dire qu’à présent, je ne sais pas trop quoi en faire, ni à qui la faire lire ! Et puis, comme chaque année, j’ai rédigé un conte de Noël pour mes enfants.

Au cours de l’année 2018, le blog a volé de succès en succès. Le nombre de pages vues, mais surtout, le nombre de commentaires et de réactions, grimpe de mois en mois et c’est un grand plaisir de voir que certains en trouvent la lecture agréable ou utile. Mon article « Les huit types de lecteurs » est, sauf erreur, le plus populaire nouveau billet de l’année. Quant au billet qui continue à accumuler, jour après jour, le plus de vues, sans trop que je me l’explique, sans doute à cause d’un référencement positif chez Google, c’est « La structure d’un roman: les chapitres« , lu à ce jour à plus de 3’500 reprises. C’est un peu un mystère.

Merci de votre lecture attentive. Je me réjouis de vivre 2019 à vos côtés.

La Mer des Secrets : au carrefour des genres

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« La Mer des Secrets », mon nouveau livre qui vient de sortir, est présenté par l’éditeur comme un « roman fantasy steampunk. » J’aimerais en profiter pour dire deux mots de la question des genres littéraires, qui, selon moi, est un peu différente pour les auteurs de ce qu’elle peut être pour les éditeurs, les libraires ou même les lecteurs.

Où ranger un roman ? C’est la question fondamentale de la classification par genres. Et l’interrogation est pertinente : elle permet à l’auteur et aux lecteurs de se retrouver autour de centres d’intérêt communs. C’est le point de départ du coup de foudre que l’on peut avoir pour un livre.

En ce qui concerne les deux tomes de ma série « Merveilles du Monde Hurlant », le mot « steampunk » figure donc en quatrième de couverture, des éléments d’imagerie steampunk sont inclus sur les illustrations, l’éditeur a fait une partie de sa promotion autour du steampunk et j’ai même été invité à parler de steampunk à la maison Jules Verne à Amiens.

Tout cela, d’ailleurs, ne vient pas de nulle part. C’est soutenu par le texte. Dans « La Ville des Mystères », on aperçoit des dirigeables, on évoque des usines, il y a une journaliste buveuse d’absinthe qui écoute du jazz, un oiseau mécanique, et un assassin qui brandit un mousquet. Dans « La Mer des Secrets », une partie de l’intrigue tourne autour d’un grand bateau à vapeur, il y a une embarcation amphibie montée sur des pattes articulées et tout se termine sur un gratte-ciel. En plus, la question de la contestation sociale, qui, pour moi, est centrale dans tous les genres littéraires « punk », est au cœur de l’histoire.

Cela dit, certains lecteurs m’ont fait le reproche d’avoir été, en quelque sorte, trompés sur la marchandise. Ils attendaient un roman de steampunk plus pur. Or, je n’aime pas la pureté – je suis même en train d’écrire un livre à ce sujet.

Après tout, il y a aussi le mot « fantasy » imprimé dans le résumé, et on trouve dans ce roman une magicienne qui manipule les plantes, un trois-mâts dont les voiles sont tissées par des araignées, une antique espèce dont les membres se présentent sous la forme de poissons volants, une île qui ne devient visible que lorsqu’on l’approche par un cap bien précis, et plein d’autres éléments qui n’ont rien à voir avec le steampunk. On trouvera aussi, çà et là, des emprunts à la science-fiction, comme cette jeune femme dont le cerveau contient les individualités de quarante-sept personnes différentes, et qui n’est rien d’autre qu’un motif courant dans la littérature transhumaniste.

Bref, « Merveilles du Monde Hurlant » est difficile à classer dans un genre en particulier, voire même dans deux. J’ai toujours aimé le mélange des genres, et pour moi, les littératures de l’imaginaire n’ont d’intérêt que lorsqu’elles laissent les idées de toutes sortes s’épanouir. Il n’y a plus grand-chose de fantastique dans une épopée héroïque avec des elfes et des dragons ; de même, à force de se reposer constamment sur les mêmes motifs, le steampunk tourne souvent à vide. En franchissant les frontières des genres, on peut retrouver quelques fulgurances d’imagination propres à séduire les lecteurs qui apprécient ce genre de choses.

Au final, ma duologie « Merveilles du Monde Hurlant » est un ornithorynque. On n’en voudra à personne d’être déçu qu’il ne soit ni castor, ni canard. J’aurais tendance à rapprocher ce texte du mouvement « new weird », mais l’étiquette est incompréhensible pour les lecteurs francophones et n’a donc pas grande utilité. Bref, oui, « fantasy steampunk », c’est assez juste.

La Mer des Secrets: un roman, deux livres

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Comme annoncé, mon nouveau livre, « La Mer des Secrets » vient de sortir aux Éditions le Héron d’Argent. Il semble être bien accueilli par ses premiers lecteurs, ce qui me fait très plaisir.

Vous remarquerez que je l’appelle « mon nouveau livre » plutôt que « mon nouveau roman », une habitude que j’ai prise parce qu’elle correspond à la réalité. « La Mer des Secrets », on peut le voir en couverture, est le tome 2 de la série « Merveilles du Monde Hurlant », entamée il y a deux ans avec « La Ville des Mystères. » Ensemble, les deux volumes racontent une seule histoire, une aventure, qui commence dans le premier chapitre du tome 1 et se termine dans le dernier chapitre du tome 2.

Fondamentalement, il y a des différences de ton et de décor entre les deux livres : le gros de l’action ne se déroule pas au même endroit, il y a des rebondissements qui sont propres à cette seconde partie, des intrigues secondaires et de nouveaux personnages sont introduits. Comme le titre le laisse entendre, l’action du second volume se passe en grande partie sur la mer, alors que celle du premier était concentrée en milieu urbain. Par ailleurs, le premier volume s’achevait sur un événement qui relançait l’action dans une direction inattendue pour le vécu des personnages. Toutefois, on a affaire à un seul roman, ou en tout cas à une seule histoire, répartie dans deux livres, avec des arcs narratifs et des thèmes qui s’étendent à travers les deux livres.

Pourquoi publier un seul roman en deux volumes?

D’ailleurs, c’est bien ainsi que cette histoire est née. À l’origine, c’est bien un seul et unique manuscrit que j’ai soumis à la bienveillante curiosité des éditeurs, il y a cinq ans. À l’époque, ce gros pavé s’intitulait « Mangesonge », et contenait déjà toute l’histoire qui est aujourd’hui publiée dans « La Ville des Mystères » et « La Mer des Secrets. »

Pourquoi publier un seul roman en deux volumes ? Pas par simple appât du gain. Les réalités du monde de l’édition sont ainsi faites qu’un livre trop épais ne bénéficie pas de tarifs préférentiels à la Poste, et que, en-dehors des grosses maisons d’éditions qui ont leurs propres réseaux de distribution, leur parution n’est pas rentable. Voilà pourquoi les gros pavés américains, en traduction, sont souvent fractionnés en multiples volumes.

Mon manuscrit original a donc dû être divisé par sa moitié, et en plus, chaque partie a été réduite d’environ 20% par rapport au texte de départ, ce qui n’a pas été facile à faire. Certains lecteurs de « La Ville des Mystères » m’ont reproché de ne pas avoir dépeint de manière convaincante les motivations de certains personnages : je crains que tout ce qui aurait pu les contenter s’est retrouvé supprimé lors du travail éditorial.

Cela a réclamé quelques ajustements

Cela dit, j’avais prévu le coup. J’étais conscient dès le départ d’avoir produit un gros bouquin pas forcément facile à publier tel quel. C’est la raison pour laquelle j’ai placé, au milieu de l’histoire, un retournement de situation qui change la donne pour Tim Keller, la protagoniste du roman. En un seul volume, cet événement était juste un point d’orgue qui représentait le sommet de la tension dramatique. En deux volumes, il s’agit d’un coup de théâtre, un cliffhanger comme ceux que l’on rencontre parfois à la fin de la saison d’une série télévisée. Avoir pris soin de procéder de cette manière a considérablement simplifié le travail éditorial.

Cela dit, « La Mer des Secrets » paraît deux ans après « La Ville des Mystères », et cela a réclamé quelques ajustements. Par exemple, dans le texte original, passé le coup de théâtre mentionné ci-dessus, on prolongeait le suspense en s’éloignant de Tim l’espace d’un chapitre, pour s’intéresser aux personnages secondaires. Avec la publication en deux tomes, j’ai pris conscience que ça n’avait aucun sens : deux ans se sont écoulés, ça représente bien assez de suspense, j’ai donc demandé à inverser les deux premiers chapitres afin que l’on retrouve notre personnage principal tout de suite.

Autre différence : il m’a paru nécessaire de rappeler dans le texte qui était qui. Lorsqu’on retrouve les personnages principaux, leur identité et leurs relations les uns avec les autres sont brièvement mentionnées, afin de rafraîchir la mémoire des lecteurs. Forcément, en lisant les deux tomes l’un après l’autre, ces informations sont inutiles, mais elles peuvent être cruciales pour un lecteur qui a ouvert de nombreux autres livres dans l’intervalle et qui a, souhaitons-le, d’innombrables autres centres d’intérêt dans l’existence.

La Mer des Secrets – mon roman est sorti

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C’est la conclusion d’une aventure qui a duré cinq ans: « La Mer des Secrets », mon nouveau livre, vient de sortir aux Éditions le Héron d’Argent. J’ai eu l’occasion d’en dédicacer quelques dizaines d’exemplaires au salon Mon’s Livre, en Belgique et je suis très fier de vous le présenter.

Si vous souhaitez vous le procurer ou en savoir plus, il suffit de suivre ce lien.

« La Mer des Secrets », c’est la seconde partie de « Merveilles du Monde Hurlant », une histoire entamée par le premier volume, « La Ville des Mystères« , sorti il y a deux ans. On y retrouve Tim Keller, une adolescente de notre monde qui se retrouve propulsée dans une dimension parallèle, le Monde Hurlant, à la recherche d’un homme qu’elle n’a fait qu’apercevoir. Tim va tenter de survivre dans ce milieu hostile, baroque, plein de magie et de technologie, où plantes et roches peuvent se mettre à parler et qui se retrouve à l’aube d’un soulèvement populaire.

C’est une épopée de fantasy steampunk qui trouve sa conclusion avec ce tome (même si je travaille sur une suite qui pourra être lue indépendamment) et je suis très fier que les lecteurs puissent à présent se l’approprier et en découvrir la conclusion. Comme, à l’origine, ces deux volumes ne formaient qu’un seul manuscrit, j’ai le sentiment que l’histoire ne peut réellement être évaluée que si l’on suit l’évolution des personnages jusqu’au bout, donc cette parution est particulièrement satisfaisante pour moi.

Ces prochaines semaines, je vais écrire quelques billets autour de ce livre, en espérant que cela puisse vous intéresser.

Profession décorateur

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On l’a compris : peut-être que l’auteur n’est pas exactement le créateur d’univers qu’il s’imagine être, mais il est, entre autres, le décorateur de son roman. Et décorateur, c’est un métier. Il convient de le pratiquer avec passion et application, mais également sans s’épuiser, afin d’obtenir le résultat maximum avec l’effort minimum.

Dans ce domaine, les dilemmes qui attendent un écrivain-décorateur ressemblent passablement à ceux qui se posent à une équipe de décorateurs de cinéma. La grande question qui se pose consiste à se demander jusqu’où aller ? Quelle est la bonne taille pour un décor ? Jusqu’à quel niveau de détail est-il nécessaire de fignoler ? Lors d’un tournage, on se rend facilement compte que tout le temps passé à travailler sur une partie du décor qui n’apparaîtra jamais à l’écran peut être considéré comme perdu – même si en même temps, des détails minutieux qui ne seront pas perçus par les spectateurs peuvent aider les comédiens à s’immerger dans leur personnage et donc à bien faire leur travail.

Cela dit, ce n’est pas par hasard que j’ai choisi d’appeler ça un « décor », et à laisser entre parenthèses l’appellation « worldbuilding », pour désigner son processus de création. Car le plus minutieux des décors de cinéma n’en restera pas moins une illusion, capable de donner le change face à la caméra, mais s’il vous venait à l’idée d’aller regarder ce qui se cache derrière, vous verriez du plâtre, des planches et une absence de détails qui témoigne du fait qu’il ne s’agit que d’un habile trucage.

Il est inutile d’accumuler des détails qui ne seront jamais utilisés

Ce qui compte au cinéma, c’est que le décor soit suffisamment vraisemblable à l’écran. Ce qui compte en littérature, c’est que le décor remplisse son office dans le cadre de ce qui est nécessaire dans le livre. Dans la plupart des cas, il est inutile d’accumuler des détails qui ne seront jamais utilisés, ni pour le texte lui-même, ni pour son élaboration.

De toute manière, c’est une fatalité. Si vous signez un roman dont l’action se situe dans une ville, vous n’en décrirez probablement pas chaque quartier, certainement pas chaque maison, et dans aucun cas chaque habitant. C’est donc bien qu’il existe une limite à la quantité d’informations que vous êtes susceptibles d’accumuler pour donner du contexte à votre histoire. Reste à la trouver.

Si vous rédigez un roman dont l’action se situe au sein d’une caserne de pompiers, il vous sera sans doute nécessaire d’avoir une idée de l’organisation des lieux, de l’emploi du temps des soldats du feu, des effectifs et du matériel. Mais, à moins d’une surprise, il y a toutes sortes de questions qui pourront rester sans réponses, de l’historique de la brigade de pompiers jusqu’au fonctionnement de sa comptabilité.

En d’autres termes : lorsque vous écrivez un roman, vous n’êtes pas en train d’écrire une encyclopédie. L’avertissement n’est pas à prendre à la légère, dans la mesure où vous pouvez accumuler éternellement toutes sortes de détails pour construire votre décor, en particulier dans les littératures de l’imaginaire. Et se consacrer à ça peut déboucher sur un gros gâchis de temps, et même pire : vous donner l’impression que vous progressez alors que ce que vous faites ne sert à rien. Une règle à observer, lorsqu’on écrit un roman, c’est que si vous avez accumulé 500 pages de notes sur votre univers et que vous n’avez pas encore bouclé votre premier chapitre, ça signifie que vos priorités ne sont pas les bonnes.

Ne sous-estimez pas l’attrait du mystère

Prendre du temps à créer un univers dans les moindres détails, c’est une activité parfaite pour un créateur de jeux de rôle. Si c’est ça que vous ambitionnez, faites-vous plaisir. Dans une moindre mesure, l’auteur qui ambitionne de rédiger une pentalogie de gros bouquins de fantasy aura également besoin de s’appuyer sur des notes nombreuses et complètes.

Cela dit, attention : le décor qui convient à un jeu de rôle n’est pas du tout de même nature que celui qui convient à un roman. Le premier est, par essence, supposé être rempli de détails en tous genres qui vont servir d’inspiration à une multitude d’histoires différentes ; le second est au service d’une histoire spécifique, et est taillé pour être cohérent avec le thème, les personnages et l’intrigue de cette histoire, et pas d’une autre. Si vous avez construit un décor pour les jeux de rôle et que vous souhaitez vous en servir également pour un roman, vous vous rendrez vite compte que celui-ci est bien trop complexe et dispersé pour être utilisé tel quel en littérature. Vous allez devoir simplifier, resserrer, pour vous concentrer uniquement sur les éléments qui sont utiles à votre histoire.

J’en ai fait l’expérience lorsque j’ai écrit mon roman Merveilles du Monde Hurlant : souhaitant me simplifier la vie, j’ai choisi de réutiliser une ville dans laquelle j’avais déjà située une campagne de jeux de rôle. Au final, j’ai vite compris qu’il s’agissait d’une fausse bonne idée : celle-ci comprenait bien trop de détails pour me servir à quelque chose. J’ai dû resserrer, réinventer, et la ville telle qu’elle apparaît dans le roman a finalement très peu de choses à voir avec sa description originale. Le temps que je pensais gagner a été perdu.

En bâtissant votre décor, ne sous-estimez pas l’attrait du mystère. Tout ne doit pas être connu dans votre monde, et une poignée de points d’interrogations générera chez le lecteur davantage d’intérêt qu’autant de révélations tonitruantes. En plus, laisser des questions en suspens vous laissera davantage de liberté en tant qu’auteur.

Un cadre rapidement esquissé peut faire merveille dans bien des genres

En règle générale, il y a plusieurs approches qui fonctionnent pour calibrer au plus juste la bonne taille de votre décor. La première peut être qualifiée d’approche « minimaliste. » Inspirée du théâtre, elle ne fournit au lecteur que les éléments de décor qui sont indispensables à la compréhension de l’histoire. Tout le reste est soit tu, soit sous-entendu. Avec cette approche, tout élément qui n’est pas nécessaire pour comprendre l’intrigue est tout bonnement ignoré. Le décor n’existe que là où s’allument les projecteurs.

Cette solution est courante dans les textes contemporains, en particulier parce que, s’ils situent leur action dans notre monde, l’expérience du quotidien que partagent les lecteurs sera à même de combler tous les vides laissés par la construction d’un décor minimaliste. Un cadre rapidement esquissé, ajouté aux connaissances et à l’imagination du lecteur, peut faire merveille dans bien des genres.

Prenez garde, cela dit. Pour les romans de fantasy, de science-fiction, ou pour tout ce qui s’éloigne de notre expérience du monde réel, cette approche risque de donner un rendu un peu sec, artificiel, comme celui de ces pièces de théâtre qui montrent des ombres sur une toile tendue et qui demandent au public de s’y imaginer une armée. Certains lecteurs réclament un décor qui ait davantage de corps.

À l’inverse, une approche maximaliste va tendre à inclure dans le décor bien davantage de détails saillants que ce qui est nécessaire pour nourrir l’intrigue. L’idée, là, est même inverse. Il s’agit de laisser deviner, entre les lignes, que l’histoire que l’on raconte n’est qu’une parmi d’autres qui se déroule en parallèle dans un univers semblable à une ruche. Par des références, des noms lâchés par les personnages, des descriptions, l’auteur qui aura choisi cette manière de faire va laisser entrevoir toute la complexité de son monde.

Les clichés génèrent l’ennui

Le défaut de cette approche est vite compris : mal amenée, elle risque de noyer le récit. Le lecteur, sans points de repères, ne saura pas faire la distinction entre les informations nécessaires à comprendre l’intrigue et celles qui ne servent qu’à lui donner de la couleur. Il finira par renoncer, vaincu par cette déferlante de détails dont il ne sait que faire.

Encore deux conseils. Le premier, c’est d’éviter de bâtir votre décor avec des stéréotypes. Un bon artisan doit choisir de bons matériaux. S’il vous plaît, tant qu’à conjurer un monde par la seule force de votre imagination et de votre volonté, renoncez à y mettre l’Empire du Mal, l’Eglise de l’Intolérance, la Société Secrète des Vampires, la tribu des Nobles Sauvages, la Princesse qui doit être sauvée et autres cultures monolithiques pleines de gens qui parlent tous de la même façon. Dans le meilleur des cas, les clichés génèrent l’ennui, et dans le pire des cas, ils colportent des visions du monde qui méritent d’être reléguées aux oubliettes. Prenez la peine de soigner les matériaux de base de votre univers, il y a tout à gagner à le faire.

Dernier conseil : variez les échelles. Beaucoup d’auteurs débutants, enthousiasmés par le worldbuilding, commencent par dessiner une carte où ils placent d’énormes empires. Mais construire un décor crédible et qui captivera le lecteur, ça peut tout aussi bien consister à décrire une fleur, un jeu de hasard ou la forme des tuiles sur un toit.

⏩ La semaine prochaine: L’exposition

Anatomie d’une scène réécrite

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Cette semaine, je vous propose quelque chose de différent.

Dans le prolongement des réflexions de ces dernières semaines autour des relectures et des corrections, j’ai envie de partager avec vous un exemple issu de mon roman « La Ville des Mystères. » À savoir une scène ratée, réécrite encore et encore jusqu’à ce que j’en sois satisfait.

On dit que, si on aime les saucisses, mieux vaut ne pas trop savoir comment elles sont fabriquées. Ici, je vous propose une expérience similaire dans le domaine de la littérature. En bref : âmes sensibles s’abstenir, je vais vous montrer des exemples bien foireux de mon travail, que j’aurais sans doute mieux fait de conserver dans mes archives. Cela dit, pour illustrer l’utilité de la relecture, c’est quand même plus parlant si on montre des exemples tout pourris. Ici, vous allez voir de manière concrète plusieurs des raisons qui peuvent pousser un auteur à réécrire une scène qui ne fonctionne pas.

La scène

Dès le départ, je me doutais bien que la rédaction du passage dont il est question serait corsée. La scène, située au début du roman, poursuit plusieurs buts qui sont cruciaux pour la compréhension de la suite : il s’agit d’introduire des personnages et des concepts qui vont être présents sur la totalité du texte.

D’une certaine manière, cette scène fait office de gare de triage : c’est un passage obligé, et si le lecteur quitte les rails ici, c’est tout le roman qui risque d’être raté. Bien sûr, l’inconvénient, c’est qu’une gare, c’est rarement très exaltant, donc en plus de tenter de rendre cette scène compréhensible, ma mission était de faire en sorte qu’elle soit digeste.

Dans le roman, à ce stade, Tim Keller, une adolescente de notre monde, vient de se voir propulsée dans une réalité parallèle, après une rencontre avec un poisson parlant. Elle a débarqué en plein milieu d’un camp de travail, et a rapidement été condamnée à passer quelques jours en cellule d’isolement. C’est à la sortie du mitard qu’on la retrouve, alors qu’elle reprend connaissance sur une banquette. La scène introduit deux personnages : Armaga et Drendel Squinn. Par ailleurs, c’est à ce stade que Tim réalise que, depuis qu’elle est arrivée dans ce monde, elle est capable de comprendre toutes les langues, y compris celle des créatures fabuleuses qui y vivent.

J’ai réécrit cette scène de A à Z à trois reprises. Dans sa totalité, elle est un peu longue, aussi je vous propose d’en partager avec vous des extraits, en guise d’illustration.

Rencontre avec Armaga

Premier jet

L’être de pierre semblait trouver mon réveil très divertissant, mais il tentait de rester courtois et il réprima autant que possible le fou rire qui le menaçait. Il ne pouvait pas tout à fait gommer, par contre, cet éclair malicieux que je lisais dans ses yeux. Quand je me suis calmée, il s’est adressé à moi d’une voix profonde comme l’écho d’une montagne : « haha ! Enfin elle se réveille, notre superstar ! J’ai bien cru que tu allais dormir encore deux ou trois jours ».

Superstar ? Jojo l’homme de pierre était à mon chevet en train de me qualifier de superstar ? Je ne voyais pas trop comment tout cela se rattachait à ce que je venais de vivre dans le cachot. Ni, à dire vrai, à quoi que ce soit d’autre en rapport avec moi. Que voulait-il dire ? Parmi les dizaines de questions qui se précipitaient dans ma tête, je lui en ai lancé une petite poignée pour commencer :

— Superstar ? Hein ? Quelle superstar ? Tu es qui ? Tu es quoi exactement ? Je suis où ? Pourquoi tu es en pierre, d’abord ?

— Enchanté, dit-il en serrant ses paumes l’une contre l’autre, Je m’appelle Armaga, je suis originaire d’Octorio, fils de marchands de la République, et euh…

— Ça ne répond pas du tout à la question « Tu es quoi exactement ? »

La scène telle qu’elle était écrite à l’origine comprenait une interminable description d’Armaga, un personnage au corps fait de pierre, ainsi qu’un panorama de la chambre où Tim reprend connaissance après son passage au mitard. Il est vite paru évident que ce passage méritait d’être raccourci. Je n’inclus pas tout ça dans l’extrait, mais il est à noter que le simple fait de réduire ces longueurs a contribué à rendre la scène un peu moins imbuvable.

Cela dit, ici, on saisit tout de suite le problème posé par cette première version de la scène : elle est incompréhensible. Tim rencontre Armaga, qui ne répond à aucune question et se contente d’en rajouter dans le côté mystérieux. Les rares éléments d’information qui y sont contenus n’ont aucune importance du point de vue de l’intrigue (« Je suis originaire d’Octorio »). On ne sait rien sur ce personnage, la première impression qu’on a de lui est confuse et le livre nous bombarde avec des éléments sans importance.

À ce stade, il m’est apparu que le mystère était déjà suffisamment installé dans l’esprit du lecteur : cette scène ne peut pas se payer le luxe de le prolonger encore davantage, il faut commencer à répondre aux questions, de manière simple et directe, et à offrir une image claire de ce nouveau personnage. C’est ce que j’ai essayé de faire dans la deuxième version.

Deuxième version

L’être de pierre s’adressa à moi d’une voix profonde comme l’écho d’une montagne : « Ah, quand même, tu te décides à te réveiller ! J’ai bien cru que tu allais continuer à ronfler pendant deux ou trois jours de plus ! »

— Je ne ronfle pas ! ai-je protesté.

— Tous les Humains ronflent. Toi la première.

— Pas vrai.

— Ouais bon on s’en fiche, en fait. J’étais censé veiller sur toi et te souhaiter la bienvenue au Camp de l’Ataraxie. Donc voilà, c’est fait. A plus tard.

Il faisait mine de s’en aller mais je n’avais pas du tout l’intention de le laisser partir si vite. Il y avait toute une quantité de choses que je ne comprenais pas. Ce type de pierre était la personne la moins hostile que j’avais rencontré jusqu’ici dans ce monde de cinglés, pas question de le laisser partir sans qu’il m’ait fourni quelques explications : « Attends ! », ai-je dit, me redressant dans mon lit et constatant à la dernière minute que j’étais presque nue sous les draps.

— On se connaît à peine, me rappela-t-il. Mais si tu as vraiment envie de me montrer tes seins, ça me va.

La deuxième version est différente de la première : elle ne se consacre qu’à bâtir une première impression d’Armaga, tant pour Tim que pour les lecteurs. Elle est débarrassée des informations inutiles, et comporte des éléments (« au Camp de l’Ataraxie », soit l’endroit où se situe l’action) qui seront au contraire très importants pour la compréhension de la suite de l’histoire.

Le souci, c’est que le personnage d’Armaga tel qu’il est présenté dans cet extrait ne fonctionne pas. J’ai voulu en faire un jeune personnage désabusé, caustique et obsédé sexuel, mais il ne m’a pas fallu attendre longtemps avant de réaliser que ça n’était pas le bon choix, pour des raisons de construction du texte. Dans la première partie du roman, Armaga fonctionne comme le guide de Tim dans ce monde étrange, celui qui lui explique les choses. C’était une erreur d’en faire quelqu’un de difficile – toutes ses apparitions sonnaient faux et étaient impossibles à écrire correctement. Dans la version suivante, il trouve sa personnalité définitive, celle d’un jeune scientifique curieux de tout.

Version publiée

Il s’est mis à rire comme un bossu : ça m’a pris de court. L’être de pierre avait l’air très amusé par ces premiers mots qui étaient sortis de ma bouche.

« Haha ! Je t’aime bien, je m’en doutais » dit-il. « Moi, c’est Armaga. Je sais que tu t’appelles Tim Keller. Alors ? Une histoire contre une histoire ? » Il avait lâché cette phrase singulière comme si j’allais rebondir immédiatement. Mais je ne comprenais même pas la question.

Il a fini par identifier la source de ma confusion : « Tu n’es pas d’Entremer, hein ? J’avais cru, tu parles le baragoual avec l’accent d’ici. Désolé, c’est une coutume locale : quand deux personnes se rencontrent pour la première fois, elles se racontent une histoire personnelle. Alors ? Une histoire contre une histoire ? »

Ici, on évacue toutes les questions sur Armaga lui-même : c’est un type en pierre, voilà tout ce qu’il y a à en savoir, les explications plus complètes seront délivrées ultérieurement. Le dialogue l’établit comme un individu jovial et curieux, deux traits de caractère qui vont continuer d’être associés à lui par la suite. Par ailleurs, j’introduis des notions (« Entremer », la ville où se situe cette partie du roman, et le « baragoual », la langue dans laquelle se tient cette conversation), qui vont être immédiatement nécessaires au lecteur.

C’est un premier contact efficace, qui dit à quel genre de personnage on a affaire, sans ensevelir le moment sous des explications trop lourdes. En plus, la coutume d’Entremer qui consiste à s’échanger des anecdotes lors d’une première rencontre s’est avérée bien pratique pour insérer de l’exposition sans douleur dans le texte, et qui plus est, elle se connecte aux thèmes du roman.

Le langage

Premier jet

— […]comme tu peux le constater, Drend, elle parle couramment le Lithique et l’Axite. Et il paraît qu’elle a parlé en Farda avec les Ogres, l’autre jour, à ce qu’on m’a raconté. Et elle a causé en Haut-Questite avec la Luminar. Du Haut-Questite de Mortebane, bien sûr !

— Je ne comprends rien à ce que tu viens de raconter, ai-je dit.

— Quelle surprise, ma chère ! ironisa-t-il.

Mais mon déni n’était pas tout à fait sincère. C’est vrai, les références culturelles qu’il venait d’utiliser m’échappaient complètement, ce qui ne faisait que confirmer que je me trouvais dans une sorte de monde parallèle. Par contre, comme je n’étais pas complètement abrutie, je comprenais bien qu’il faisait référence à des langages. Il sous-entendait que je parlais toutes sortes de langues. Je supposais même, en tout cas, c’était mon hypothèse, que je parlais automatiquement avec chaque personne sa langue maternelle, un peu comme un autoradio qui se règle de lui-même sur la bonne fréquence. C’était pratique, parce que sans ce petit coup de pouce du destin mon séjour ici aurait été encore plus difficile… Si j’avais dû parier, j’aurais dit que mon soudain talent pour la traduction simultanée devait avoir un rapport avec la toute récente intrusion d’un poisson magique géant au fonds de ma gorge.

Cette partie de la scène sert à expliquer que Tim parle toutes les langues. C’est une catastrophe : on commence par une dialogue incompréhensible pour le lecteur et surchargé en détails indigestes qui, de surcroît, ne joueront aucun rôle dans la suite de l’histoire. Tout cela est suivi par un interminable paragraphe introspectif ou Tim comprend d’elle-même pourquoi et comment elle a reçu ce don des langues. Ça ne fonctionne pas : cela fait sortir le lecteur du roman et paraît excessivement artificiel.

Pas étonnant que, là au milieu, on lise cette phrase : « Je ne comprends rien à ce que tu viens de raconter », qui résume parfaitement la confusion dans laquelle le lecteur est plongé. Rien ne marche dans ce premier jet : tout est à refaire.

Deuxième version

— Au fait, pas la peine de me parler en lithique, je parle couramment baragoual.

J’allais objecter et lui expliquer que « je ne parlais pas lithique », mais là je me suis rendue compte que si, j’étais bel et bien en train de m’exprimer dans une langue dont je ne soupçonnais même pas l’existence il y a cinq minutes, que les sons qui sortaient de ma bouche étaient étranges et inconnus et que malgré tout je les comprenais parfaitement, comme d’ailleurs tout ce que me racontait mon interlocuteur. C’était flippant :

— Je ne fais pas exprès. Je ne sais pas comment arrêter de parler cette langue !

— Tu me fais marcher, non ? Tu parles le lithique sans accent.

— Promis que non. Je ne sais pas ce qui m’arrive. C’est quoi ? C’est de la magie ?

Ici, je tente une autre approche, un peu moins lourde, mais pas beaucoup plus efficace. La prise de conscience de Tim est moins intellectualisée, plus sensorielle et émotionnelle, et surtout plus courte : c’est en parlant qu’elle réalise qu’elle s’exprime dans une langue qui devrait lui être inconnue. En plus, on pose les jalons de la relation entre Tim et Armaga, qui va rapidement être intrigué par cette jeune fille venue d’ailleurs.

Malgré tout, ce passage ressemble quand même toujours beaucoup à de l’exposition pure : on sent que ces deux personnages suspendent ce qu’ils font pour livrer des explications au lecteur. Il s’agit de faire preuve de davantage de légèreté, ce que je vais tenter dans la version finale.

Version publiée

— Attends, attends, je te raconte mon histoire, je te le promets, mais juste avant j’aimerais savoir quelque chose. C’est trop important.

— C’est trop important ? Alors, d’accord.

— Pourquoi est-ce que je te comprends quand tu parles ? Pourquoi est-ce que je comprends tout le monde, ici ? C’est quoi le baragoual ?

Là il a écarquillé ses yeux d’ambre. Son visage disait « Mais à quel genre de timbrée est-ce que j’ai affaire ? », mais sa bouche se contenta de dire « Le baragoual, c’est la langue que tu es en train de parler. Couramment. Comme si tu étais née ici. Ça ne te dit vraiment rien ? »

OK. Méfiez-vous des apparences : je ne suis pas plus cruche que la moyenne. À ce stade, j’avais compris qu’il devait y avoir un sortilège ou un machin-chose qui s’occupait pour moi de la traduction simultanée. Donc d’accord, je parlais la langue de tout le monde.

Cette version se connecte mieux au passage qui précède avec la notion de « une histoire contre une  histoire », une tradition qui pousse les individus à échanger des anecdotes lorsqu’ils font connaissance. La conversation paraît donc plus naturelle, d’autant plus que Tim la fait immédiatement dérailler, en posant une question qui la tarabuste : pourquoi est-ce qu’elle comprend son interlocuteur. Armaga l’ignore, et tous les deux prennent note de cette énigme, qu’ils ne peuvent pas élucider dans l’immédiat.

Cette scène parvient à accomplir ce qui est réellement important à ce stade : faire prendre conscience à Tim qu’elle est capable de comprendre toutes les langues. Le « pourquoi » peut attendre, et le passage, débarrassé des explications et des hypothèses, devient moins lourd. En fait, j’ai réalisé que c’étaient mes tentatives d’explications qui faisaient sombrer ce passage, alors que sa raison d’être consiste simplement à prendre note qu’il y a quelque chose de curieux, sans qu’il soit indispensable d’y apporter une réponse dans l’immédiat.

Drendel Squinn

Premier jet

Un jeune homme venait de rentrer dans l’embrasure de la porte. Un grand blond, plutôt beau gosse, genre surfeur, avec quand même un petit côté Ken, le copain de Barbie. Et surtout, il avait la caractéristique très rassurante d’être humain. En tout cas, il semblait totalement humain. Ce qui était rassurant parce que je ne suis pas du tout raciste, mais je sentais qu’il allait me falloir un petit temps d’adaptation avec les types en pierre et les chiens-plantes et les gnomes monstrueux. Le mec a apostrophé Armaga à travers la pièce :

— Alors ?

— Alors tu vois bien. Elle s’est réveillée.

— Génial.

Il semblait un peu impressionné de me voir mais il s’est approché de mon lit, de l’autre côté, face à mon nouvel ami le « Lithique ». Je ne savais pas trop à quoi était dû son embarras, j’ai supposé qu’il était gêné parce qu’il savait que j’étais à poil sous la couverture. « Drendel », a-t-il dit gauchement en me tendant un paquet de vêtements en lin, du même type que ceux que portaient apparemment tous les esclaves du camp. « Drendel ? », ai-je répété, pas tout à fait certaine de comprendre dans quel genre de rituel je m’embarquais.

— Son nom c’est Drendel Squinn, expliqua Armaga. Il ne parle pas beaucoup. C’est un petit gars de la campagne straazienne, hein, Drend ?

La première apparition de Drend a un gros défaut : elle ne crée pas de première impression. C’est juste un type insipide qui a un physique banal et qui dit des choses sans importance. La curiosité du lecteur n’est pas piquée, et, pour parachever le tout, on termine avec une grosse louche d’exposition qui ne sonne pas naturel du tout et qui répond explicitement à une question qu’absolument aucun lecteur ne se pose.

Dans cette version, cette scène ne sert à rien : il est peu probable que le lecteur en conserve un souvenir. Le seul aspect marquant, en négatif, c’est la phrase « Je ne suis absolument pas raciste », qui, naturellement, installe l’idée inverse dans la tête des lecteurs.

Deuxième version

Un jeune mec venait de rentrer dans la pièce. Un grand blond, plutôt beau gosse, le genre poète maudit, à peu près mon âge. Il semblait totalement humain, ce qui était rassurant parce que je sentais qu’il allait me falloir un petit temps d’adaptation avec les types en pierre. Le mec a apostrophé Armaga à travers le dortoir :

— Alors ?

— Alors tu vois bien. Elle s’est réveillée.

— Ouais, je vois.

Le nouveau venu s’est approché de nous silencieusement, un rouleau de tissu dans la main. Quand il fut plus près, je vis que ses avant-bras étaient striés de cicatrices et de blessures récentes. Automutilation. Ça, c’était quelque chose de familier :

— C’est toi qui t’es fait ça ?

— D’habitude, les gens n’osent pas demander.

— Je sais. Je suis Tim.

— Drendel Squinn.

Drendel est un petit gars du nord, un Axite de la Principauté de Straaz, intervint Armaga. Un chasseur de gibier : autant dire un bouseux !

C’est exactement la même chose, tourné un peu différemment, avec tout de même une grosse différence : là, le texte inclut un aspect de la personnalité de Drendel que le lecteur va trouver mémorable, à savoir son penchant pour l’automutilation. Hélas, cet échange est mal écrit : il communique cette information d’une manière maladroite – personne ne poserait ce genre de question à un parfait inconnu.

C’est un cas de relecture intéressant, parce qu’en voulant corriger le manque de substance de la première version, je suis parti dans l’excès inverse et je me suis créé de nouveaux problèmes. Voilà pourquoi plusieurs relectures sont indispensables : souvent, en retirant un élément problématique, on crée sans le vouloir de nouvelles embûches.

Version publiée

« Alors, Prof ? On en est où ? » fit une voix qui provenait de la porte du dortoir. Un jeune mec venait de rentrer dans la pièce. Un grand blond, beau gosse, genre poète maudit, à peu près mon âge. Il était humain, ce qui avait quelque chose d’apaisant. « Alors tu vois bien. Elle s’est réveillée » dit le Lithique.

Le jeune homme posa un rouleau de linge au pied de ma natte. Il s’agissait d’un paquet de vêtements grossiers en lin, une tenue identique à celles que portaient mes deux nouveaux camarades. « Drendel Squinn » dit l’humain. Ça ressemblait à un nom, j’en ai déduit que c’était ainsi qu’il s’appelait. Ce gars n’était pas du genre causant et il ne donnait pas facilement son regard. « C’est vrai que tu t’appelles Tim Keller ? » demanda-t-il juste avant que le silence devienne embarrassant.

Cette version finale fonctionne mieux. Déjà, elle établit en quelques mots la relation entre Drendel et Armaga, à travers l’usage d’un surnom. On sent une complicité qui n’existait pas dans les versions précédentes.

En plus, Drend, ici, se présente à nous dans l’action : il pose une question, apporte des vêtements, se présente. On a l’impression d’avoir affaire à un individu doté de son propre libre arbitre, pas juste de lire une fiche de personnage.

Enfin, même si je me suis débarrassé de l’horrible mention des traces d’automutilation présente dans la deuxième version, je parviens tout de même à esquisser une impression de ce personnage à travers son attitude fuyante et son goût pour le silence.

Plutôt qu’exposer toute la problématique de Drendel dès la première scène, je réserve cette discussion pour plus tard, mais je pose déjà un premier jalon qui permet de comprendre qu’on est en présence d’un jeune homme taciturne. Par ailleurs, la version finale permet de contraster ces deux compagnons l’un par rapport à l’autre : Armaga, curieux et bavard, et Drendel, silencieux et réservé.

⏩ La semaine prochaine: Achever les corrections

 

L’écriture d’entraînement

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On ne compare pas la littérature au sport, en général. Déjà, l’écriture est une activité pas très physique. En plus, beaucoup d’auteurs, à tort ou à raison, préfèrent le calme feutré des bibliothèques aux clameurs des stades. Et puis vous pensez bien : quelle horreur ! Comment oserais-t-on assimiler la blanche colombe pure et immaculée qu’est la littérature à ce monde vulgaire et dégoulinant de transpiration et de corruption qu’est le sport ?

Donc voilà. Vous êtes prévenus : aujourd’hui, je compare la littérature au sport.

Parce que bien sûr, écrire, ça n’est pas une compétition. Et puis les fruits que l’on tire de ces deux arbres si différents ne nous nourrissent pas du tout de la même manière. Donc il ne me viendrait pas à l’idée de vouloir tirer un parallèle trop audacieux, et d’assimiler ces deux activités de manière trop étroite. Cela dit, il y a au moins un point où le monde du verbe rejoint celui de la sueur : on peut s’entraîner.

Sauf que quand on s’entraîne, en littérature, on le fait généralement sans s’en rendre compte. On n’y réfléchit pas en ces termes. Pourtant, c’est bien de ça qu’il s’agit.

Un auteur, c’est presque toujours d’abord un lecteur. Il passe toute une partie de sa vie à dévorer des livres, à les absorber, à s’en nourrir et à constituer ainsi la litière de ses inspirations futures. Mais il ne fait pas que le dévorer : en général, si votre inclination est d’écrire, vous allez finir par porter, en partie en tout cas, un regard analytique sur les productions des autres. Peu à peu, vous allez comprendre comment les romans sont écrits, et chaque page tournée va vous ouvrir les yeux sur des techniques et des approches que vous allez pouvoir intégrer à votre écriture. Ce n’est pas très différent de ce que fait un sportif de compétition lorsqu’il analyse les schémas tactiques de ses adversaires.

Plus on écrit, mieux on écrit

Et puis l’écriture elle-même est un entraînement. Plus on écrit, mieux on écrit : c’est en pratiquant que l’on s’améliore. Par ailleurs, plus on se met devant son clavier régulièrement, plus le geste devient facile, les automatismes se mettent en place, les performances s’améliorent. Délaissez l’écriture trop longtemps, boudez l’entraînement, et vous constaterez qu’il est difficile de s’y remettre : on n’a plus ses repères, on tâtonne, ce qui était facile devient une torture. Oui, l’écriture est un muscle.

Ce muscle, on peut l’échauffer. Je dirais même que si vous en avez le loisir, il est recommandé de le faire. Victor Hugo, dit-on, entamait chacune de ses journées en rédigeant des dizaines de vers qu’il jetait ensuite à la poubelle avant de se mettre à écrire pour de vrai (en tout cas, c’est ce qu’on m’a raconté, mais je n’en ai trouvé aucune confirmation en écrivant ce billent : qu’importe, l’histoire est jolie).

Si vous avez l’impression que vous pouvez en tirer un bénéfice, imitez cet exemple. Mais à votre manière. Avant d’entamer une session d’écriture, rédigez un court texte d’entraînement, quelques vers, un haïku, une série de lignes de dialogue, une description, n’importe quoi qui mette vos sens d’écrivain en alerte et vous place en condition d’écrire. Vous pouvez décider d’écrire la même histoire chaque jour différemment ; de rédiger un texte à l’angle étroit (feu, eau, air, chien, danse, rage, etc…), de créer un mode d’emploi imaginaire pour un objet qui vous entoure, de faire vivre des personnages à travers des mini-histoires, n’importe quoi qui agite vos doigts et mette vos sens d’écrivain en éveil.

Un rituel qui vous signale que le temps de l’écriture commence

Il est important de choisir un exercice avec lequel vous êtes à l’aise et que vous pouvez exécuter sans vous torturer les méninges : l’idée n’est pas de rajouter une contrainte supplémentaire, mais au contraire de permettre à votre créativité de s’exprimer plus librement. Si vous aimez écrire des descriptions, écrivez une description ; si les vers vous viennent naturellement, faites-vous poète ; si vous êtes de nature plus théâtrale, jetez sur le papier quelques répliques bien senties.

Procéder de la sorte peut avoir différents effets bénéfiques : il s’agit d’un rituel qui vous signale que le temps de l’écriture commence, cela peut vous aider à vaincre l’illusion de l’angoisse de la page blanche, et en écrivant sans trop vous en soucier, cela peut vous donner des idées qui vous seront utiles pour plus tard. Au passage : conservez ces écrits d’entraînement, ne faites pas comme Victor Hugo, allez savoir ce que vous allez pouvoir en faire par la suite…

Là, cela dit, on parle d’une authentique écriture d’échauffement, qui n’a aucune prétention littéraire et qui jaillit de la plume sans contrôle ni autocensure. Mais il est possible de faire preuve de davantage d’ambition. Ray Bradbury conseillait ainsi aux écrivains en herbe d’écrire une nouvelle chaque semaine, partant du principe que, en-dehors de l’entraînement que cela procure, « il n’est pas possible d’écrire 52 nouvelles de mauvaise qualité à la suite. » Donc cette approche, en plus de vous apprendre à écrire de la plus efficace des manières, devrait en principe vous permettre de produire une ou deux nouvelles de bonne qualité. À force de courir, on finit par devenir un athlète.

Il n’y a pas de mal à faire des essais

Une autre approche, c’est celle qui consiste à s’échauffer spécifiquement pour un livre en particulier, comme le sportif qui s’entraîne en vue d’un grand événement. Là, il ne s’agit pas seulement d’ouvrir son esprit à l’acte d’écrire en général, mais de s’armer pour rédiger un texte en particulier.

Certains auteurs, avant de se mettre à rédiger leur roman, et même s’ils ont déjà construit un plan efficace et imaginé des personnages, ressentent le besoin de tester la température de l’eau avant de se jeter dedans. Ponine, dont la remarque récemment laissée en commentaire sur mon blog m’a inspiré ce billet, ressent par exemple le besoin de faire parler énormément ses personnages lorsqu’elle écrit le premier jet d’un texte. Cela lui permet de trouver le ton juste, même si ensuite ces dialogues sont raccourcis dans la version finale. De même, avant de rédiger mon roman « Merveilles du Monde Hurlant », j’ai écrit une courte nouvelle pour tester le personnage principal et voir comment les idées que je m’en faisais se concrétisaient sur le papier.

Il n’y a pas de mal à faire des essais. Nous n’avons pas tous la même orientation d’esprit et certaines personnes ont besoin de mettre les idées en pratique pour se les approprier réellement. À vous de savoir, une fois la préparation de votre roman achevée, si vous vous sentez suffisamment à l’aise pour vous lancer dans la rédaction.

Si ce n’est pas le cas, ou pas tout à fait, entraînez vos idées, faites-leur faire un petit tour de piste pour voir si elles sont prêtes pour la compétition. Écrivez des dialogues pour tester les interactions entre vos personnages, faites agir votre protagoniste pour voir comment il fonctionne une fois inséré dans un texte littéraire, décrivez des aspects du décor de votre histoire – tout ce qui vous semble nécessaire pour que vous soyez à l’aise. Et une fois que vous l’êtes, vous êtes prêts à vous lancer dans votre premier jet.

⏩ La semaine prochaine: L’incipit

 

Écrire en public

blog écrire en public copie

Et si nous dépassions l’imagerie de l’auteur cloîtré dans son bureau, luttant seul avec son œuvre, loin de toute présence humaine, avant d’en émerger, tel un ermite have et à moitié fou, et de révéler son roman achevé à un public qui en ignore tout ? Et si l’écriture était une activité moins solitaire et moins secrète qu’on ne le pense ?

La publication de mon billet volontairement provocateur sur la ludification de l’écriture m’a valu quelques réactions : tant mieux, c’était le but, et les commentaires ont été à la fois pertinents et enrichissants. Parmi ceux-ci, ma camarade L-A Braun a soulevé quelques points qui m’ont donné envie de rédiger deux billets supplémentaires. Pour elle, « la notion de l’auteur qui écrit seul face à son carnet de notes dans sa tour fermée, c’est un peu 1. Un fantasme et 2. Une illusion. »

Une affirmation que je vais me permettre de nuancer un peu. Car en effet il y a deux types d’auteurs : les auteurs qui écrivent seuls, et les auteurs qui n’écrivent pas seuls.

L’acte d’écriture peut très bien être vécu en solo

Oh, tout le monde sera d’accord pour penser qu’aucun écrivain ne fonctionne en circuit fermé, que ce dont il fait l’expérience dans sa vie de tous les jours nourrit son écriture, de même que tout ce qu’il lit, les rencontres, les commentaires sur ses écrits, et mille autres choses qui s’ajoutent au chaudron bouillonnant de son imaginaire. Cela dit, l’acte d’écriture en lui-même, entre l’idée de départ et l’édition, peut très bien être vécu en solo.

C’est mon cas. Lorsque j’ai rédigé le manuscrit de « Merveilles du Monde Hurlant », je ne connaissais personne qui avait une expérience de l’écriture et un goût pour la fantasy. En d’autres termes : je n’avais pas de beta-lecteurs. En-dehors de quelques avis ponctuels, j’ai donc écrit en solitaire, du début jusqu’à la fin, sans pouvoir bénéficier d’éclairages en retour sur l’œuvre dans son entier, en tout cas jusqu’à ce que je soumette le roman à la publication.

En plus, c’est mon tempérament, j’aime bien bénéficier d’une certaine intimité dans l’écriture, j’estime qu’il s’agit d’un processus fragile, parfois mystérieux, et que, comme les saucisses, il n’y a pas toujours quelque chose à gagner à trop révéler au monde comment ça se fabrique. Des auteurs taciturnes comme moi, à l’ancienne, qui aiment l’ombre et les portes closes, il y en a plein.

Certains romanciers s’épanouissent dans la lumière

Pourtant, ne passons-nous pas à côté de quelque chose ? Est-ce que l’on profite pleinement de l’écriture lorsque l’unique moment de partage intervient à la parution d’un roman ? N’y a-t-il pas des trésors à découvrir lorsque l’on renonce à la solitude de l’écrivain et que l’on se décide à écrire en public ?

D’autres romanciers l’ont bien compris : ils s’épanouissent dans la lumière. Ils aiment partager avec d’autres le processus d’écriture, à chaque étape, de l’impulsion initiale jusqu’à la dernière relecture. Pour eux, il s’agit d’un travail collaboratif, ou en tout cas, qui gagne à bénéficier de nombreux avis extérieurs. Par ailleurs, ils trouvent dans ce partage une motivation supplémentaire : plutôt que de bénéficier de la reconnaissance de leurs efforts uniquement après avoir terminé leur œuvre, ils peuvent s’appuyer sur une chorale de supporters qui les soutient du début jusqu’à la fin.

Même si elle a pris un nouvel essor avec le web et les réseaux sociaux, l’idée n’est pas nouvelle. En 1927, Georges Simenon s’était ainsi engagé à écrire un roman en public, installé dans une cage en verre au milieu de la foule, pendant trois jours et trois nuits. Les fruits de ses efforts auraient parus par épisode dans un quotidien. Hélas, l’aventure a été annulée avant de commencer. Il est vrai que l’idée subit de vives critiques, jugée plus proche du numéro de cirque que de la littérature.

Écrire en public procure la meilleure des motivations

Cela dit, enlevez la cage en verre et les feuilletonistes ne sont pas rares dans l’histoire de la littérature. Dickens et Dostoïevski publiaient tous les deux leurs romans dans la presse, chapitre par chapitre, condamnés à tenir en haleine les lecteurs pour maintenir leur intérêt jour après jour, et affrontant leurs commentaires lorsque la tournure de l’histoire ne leur plaisaient pas.

Des auteurs qui écrivent en public, on en trouve toujours aujourd’hui, mais plutôt en ligne. Il y en a qui signent des œuvres remarquables, ici, sur WordPress, comme carnetsparesseux. Et puis, des sites comme Wattpad, Scribay, Fyctia ou Radish sont des hybrides de réseaux sociaux et de plateformes d’autoéditions ou des auteurs, amateurs ou chevronnés, partagent leurs écrits avec leurs lecteurs. En général, les histoires sont publiées par épisodes, et bénéficient des commentaires, critiques et observations du lectorat, pratiquement en direct. Les outils sont différents, mais la dynamique est proche de ce qui existait déjà au 19e siècle.

Les avantages de cette démarche sont nombreux. D’abord, elle fait sauter les cloisons souvent artificielles qu’on érige entre les auteurs et les lecteurs. Ceux-ci se retrouvent plus proches que jamais, à bavarder au sujet de ce qui les unit : la littérature. Tous les avis peuvent s’exprimer, dans un esprit de partage et de collaboration qui peut être très fertile. Peu à peu, un auteur qui a du talent s’attirera un noyau dur de fans, qui le soutiendront et lui prodigueront des encouragements lorsque l’inspiration tarde à venir. Écrire en public procure ainsi la meilleure des motivations.

Il y a aussi des inconvénients

Par ailleurs, sur ce type de plateforme, de nombreux membres signent de la fanfiction ou rédigent des récits inspirés de leurs romans ou de leurs genres préférés. Le sens de la communauté est donc très fort dans ce milieu. Auteurs et lecteurs partagent des références et des intérêts communs : ils parlent le même langage et regardent dans la même direction (ce qui ne veut pas dire qu’ils sont toujours d’accord sur tout).

De plus, bénéficier ainsi d’une chambre d’écho constituée de lecteurs fidèles – souvent auteurs en herbe eux-mêmes – permet à celles et ceux qui font le choix d’écrire en public de tester certaines de leurs idées, de faire des essais, de prendre la mesure de la popularité de certains personnages, de déterminer si un coup de théâtre est bien reçu par le lectorat, et, au besoin, d’adapter son récit, en direct ou presque.

Mais pour tous les avantages offerts par cette approche, il y a aussi des inconvénients, ou en tout cas des pièges dont il faut être conscient avant de se lancer.

S’ouvrir ainsi aux commentaires d’autrui, en particulier au sujet d’une œuvre qui n’est pas terminée, n’est pas chose facile. Ça peut même être dévastateur pour un jeune auteur. Qui dit « commentaires » veut dire, parfois, « commentaires négatifs » : certaines remarques seront insultantes, destructrices, et donc difficiles à encaisser. D’autres, bien que constructives et bien intentionnées, n’en seront pas moins critiques, voire intransigeantes. Tout le monde n’apprécie pas de voir son travail critiqué en public, et avant de s’exposer à ce genre de traitement, mieux vaut être sûr qu’on est de taille à y faire face.

Quand on donne aux gens ce qu’ils aiment déjà, on crée des œuvres stériles

Et pourtant, les commentaires positifs peuvent se montrer encore plus dévastateurs. Il est agréable de se sentir porté par l’enthousiasme des lecteurs, mais celui-ci n’est pas toujours de bon conseil. En d’autres termes, à trop prêter l’oreille aux commentaires, à trop vouloir satisfaire les fans, un auteur risque de privilégier les éléments de surface, les plus immédiatement séducteurs de son histoire, au détriment de la qualité de l’œuvre. Entouré d’inconditionnels d’une œuvre ou d’un genre, un écrivain risque d’être poussé à les satisfaire, à leur apporter les éléments familiers qui leur plaisent, quitte à y sacrifier sa personnalité. Entouré d’inconditionnels d’Anne Rice, l’auteur d’un roman de vampires aura du mal à leur proposer un texte qui s’éloigne trop de ce qu’ils apprécient. C’est le piège du populisme en art : quand on donne aux gens ce qu’ils aiment déjà, on crée des œuvres stériles et sans surprises.

Pour éviter de tomber de tomber dans cette ornière, un écrivain doit posséder une volonté supérieure à la moyenne. Il doit avoir la conviction que l’histoire qu’il écrit mérite d’être racontée, avoir une conscience aiguë de la nature de celle-ci, et être décidé à en défendre l’intégrité, même face aux critiques, et quitte à s’attirer l’animosité de lecteurs fidèles. Inutile de dire que cela réclame d’avoir les idées claires. Faire le tri, accepter les bonnes suggestions et écarter les mauvais conseils, c’est délicat. Garder le cap, ça n’est jamais facile.

Et puis les questions soulevées par l’expérience de Georges Simenon et de sa cage en verre restent d’actualité. Est-ce qu’écrire ainsi en public, ça n’est pas faire œuvre de saltimbanque ? N’est-ce pas davantage une performance à savourer en direct qu’une œuvre destinée à durer ? Est-ce encore de la littérature ? À quand le premier Prix Goncourt publié sur Wattpad ?

Alors que le rôle de l’écrivain et ses manières d’atteindre ses lecteurs sont en pleine redéfinition, il faudra sans doute attendre encore quelques années avant d’avoir des réponses satisfaisantes à ces questions.

⏩ La semaine prochaine: Écrire à plusieurs

Mon roman est en précommande

La-Mer-des-Secrets-tableau-site-editions-le-heron-d-argent-1-600x900

Mon livre « La Mer des Secrets », le deuxième et dernier volume de mon roman « Merveilles du Monde Hurlant, est désormais disponible en précommande sur le site de l’éditeur, Les Éditions le Héron d’Argent.

Vous pouvez le commander et trouver toutes les informations ici.

C’est pour moi une très grande joie de partager cette annonce avec vous, et je me réjouis que les lectrices et les lecteurs aient ce livre entre leurs mains, et qu’ils puissent partager leurs réactions.