Religion – La Cantilène

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En prolongement à mes billets sur l’usage d’une religion dans le décor d’un roman et à la création d’une religion fictive, j’ai pensé que certains d’entre vous apprécieraient de lire ceci. Pour le Monde Hurlant, l’univers de mes romans, j’ai décidé il y a quelques années de rédiger la première page des livres saints des trois principales religions.

La troisième et dernier est le premier chant de la Cantilène, un répertoire de chants sacrés du Vivialisme, la religion des Farandriens.

La Mélodie Primordiale,
Au-dessus de toute chose,
Eclôt.
Que le Monde tremble.
Que le ciel vacille.
Que le jour s’éveille.
Que les ténèbres s’affolent.
Que la terre chancelle
Sous d’ineffables processions.
Qu’un cours d’eau répande l’exactitude.
Qu’une voix éveille ceux qui songent.
Que tous les arbres des forêts poussent des cris de joie.
Que les montagnes se prosternent
Avec la grâce du pénitent.
Que les mers s’évaporent,
Dansent autour des îles,
Joyeuses et légères comme des jeunes filles
Au jour de leurs noces.
Que les Rois, les puissances, les protecteurs du Monde
S’inclinent, chancelants.
Que les esclaves, les misérables, les persécutés,
Arborent un nouveau regard.
Que les Nations se rassemblent pour former un seul peuple
A la verticale de la piété.
Que les mains se joignent.
Que les voix se mélangent.
Au matin le plus sombre,
Au soir le plus saint.
Célébrez la Mélodie par le chant le plus beau.

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Inventer un langage

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Parce que J.R.R. Tolkien, l’auteur du « Seigneur des Anneaux » était philologue et passionné de linguistique, de nombreux auteurs contemporains, dans son sillage, ont eu envie de doter le décor de leurs histoires de fantasy ou de science-fiction de langages fictifs. On peut même aller plus loin : pour certains, inventer une langue, dans les littératures de l’imaginaire, c’est un passage obligé, au même titre qu’imprimer une carte dans les premières pages du bouquin.

Autant être aussi clair que possible : ils ont tort. Créer une langue, une vraie langue, avec son vocabulaire, sa grammaire, son histoire, est une tâche monumentale qui dépasse de loin ce que l’on peut exiger d’un romancier. Dans le passé, j’ai relevé que certains auteurs se rêvent en encyclopédistes, et laissent les efforts déployés pour développer le décor de leur univers de fiction ensevelir ce qui devrait être leur priorité : raconter des histoires. Ceux qui ambitionnent d’être linguistes amateurs sont clairement dans ce cas.

D’ailleurs, faut-il le rappeler ? Tolkien lui-même, bien qu’il ait consacré toute sa vie à cette tâche, n’a jamais achevé sa langue elfique, le Sindarin. Quant aux autres langues parlées dans les Terres du Milieu, elles n’ont jamais dépassé le stade de l’ébauche.

Oui, il existe malgré tout des langues de fiction complètes et fonctionnelles. On pense en premier lieu au Klingon, la langue d’une nation guerrière de Star Trek, créée en 1985 par Mark Okrand. Elle a une grammaire élaborée, d’épais dictionnaires, et plusieurs œuvres littéraires ont été traduites dans ce langage. Il s’agit toutefois d’un effort isolé et rarissime, qui réclame des années d’efforts pour une finalité difficile à cerner. Mark Okrand n’a jamais écrit le moindre roman.

Renoncez à votre projet de créer une langue

Aux auteurs que les pages de lexique contenues dans les appendices des œuvres de Tolkien ou de ses émules ont fait rêver, il convient donc d’adresser un avertissement : renoncez à votre projet de créer une langue, vous allez vous y perdre et vos efforts ne vont rien apporter de significatif à la qualité de votre histoire. Tout le monde s’en fiche, que dans la langue du peuple Öklaz, le mot « perdrix » se dise « iamogh. » Quant à l’idée d’inclure un guide de prononciation, vous pouvez y renoncer immédiatement : les lecteurs prononceront les mots comme ils en ont envie, quels que soient les précautions que vous preniez pour qu’ils suivent les règles que vous avez mises en place. Ne vous épuisez pas avec ça, vous n’allez récolter que de la frustration.

Cela dit, s’il est contreproductif de créer une langue de toute pièce, cela ne signifie pas que toute création linguistique dans un univers imaginaire est à bannir. Au contraire : avoir une ébauche de réflexion sur la langue est indispensable, non seulement pour enrichir le thème, les personnages et le décor, comme nous l’avons vu, mais également pour donner du relief aux cultures mises en scène dans l’histoire.

Parce que s’il est peu probable, et vraisemblablement contre-indiqué, qu’il y ait dans votre roman des dialogues entiers rédigés dans une langue fictive, il y a au moins deux domaines qui touchent à la linguistique dont vous allez devoir vous occuper : les noms de personnes et les noms de lieux.

Tout ce qu’il faut, c’est donner au lecteur l’illusion d’une cohérence interne

Vous n’avez pas besoin d’inventer une langue fonctionnelle : tout ce qu’il faut, c’est donner au lecteur l’illusion d’une cohérence interne. Pour y parvenir, le premier but à viser, c’est de focaliser votre langage sur certains sons et certains ensembles de lettres récurrents. De cette manière, tous les noms que vous produirez auront une certaine ressemblance les uns avec les autres, rendant vraisemblable qu’ils soient issus de la même origine.

Pour cela, il y a différentes approches qui peuvent fonctionner. La première consiste à partir du nom de vos personnages, si vous les avez déjà baptisés. Prenez en compte les lettres que vous avez choisi – les consonnes sont-elles douces ou dures ? Les voyelles sont-elles variées ou certaines sont-elles plus utilisées que d’autres ? Y a-t-il des lettres qui ne se prononcent pas ? Avez-vous intégré des sons qui n’existent pas dans la langue française, ou des signes de ponctuation exotique ? Ce sont autant d’éléments que vous pouvez retenir pour générer d’autres noms de personnes ou de lieux sur la base de ceux que vous avez déjà créé.

Attention, cette méthode est simple à mettre en œuvre, mais elle a le défaut de générer des langages monotones, qui manquent de variété. Si c’est la voie que vous choisissez, autorisez-vous quelques pas de côté, des mots qui ne ressemblent pas à ceux que vous avez déjà créés, sans quoi le lecteur risque de se perdre au milieu d’un lexique où tout se ressemble.

Une autre solution consiste à partir d’une langue humaine connue et existante, et à la modifier un petit peu. Ainsi, votre peuple barbare s’exprimera par exemple dans un langage qui ressemblera beaucoup au danois : reste à constituer un corpus de mots issus de cette langue pour vous aider à générer des noms cohérents. Bien sûr, c’est encore mieux si vous vous éloignez un peu du modèle de base, sans quoi vos lecteurs qui parlent le danois risquent de sourire en découvrant vos créations. Ajoutez quelques variantes, par exemple des terminaisons courantes de mots qui ne figurent pas dans la langue qui vous sert de modèle – du danois dont les noms se terminent comme des mots espagnols, ça commence à ressembler à quelque chose d’unique. Et puis n’hésitez pas à puiser dans les langues mortes si vous voulez proposer quelque chose qui soit moins familier à vos lecteurs (par exemple, en ancien danois, « Comment allez-vous ? » se disait « Hvat segir þú? »)

Toutes les cultures ne nomment pas les individus en fonction des mêmes règles

Il n’est même pas nécessaire d’utiliser une langue existante comme une béquille. Une autre technique qui peut fonctionner est de partir de l’alphabet et de vous interdire l’usage de certaines lettres. Rayez trois ou quatre consonnes et une ou deux voyelles : elles ne seront pas utilisées dans votre langue de fiction. Soulignez au contraire quelques lettres que vous souhaitez utiliser plus que les autres (une langue où le « o » est la voyelle utilisée sera par exemple immédiatement identifiable par le lecteur). Pour compléter vos efforts, déterminez quelques terminaisons de mots courantes, des ensembles de lettres récurrents dans votre langage, et vous devriez avoir accouché de quelque chose de convaincant.

Une réflexion spécifique doit être menée pour les noms de personnes. Toutes les cultures ne nomment pas les individus en fonction des mêmes règles. Déterminez comment ça se passe dans votre univers et tenez-vous en à cette consigne. Dans certaines langues, les personnes n’ont qu’un prénom et rien qui s’y ajoute ; d’autres y ajoutent le nom du père ou de la mère, avec peut-être une terminaison qui signifie « fille de » ou « fils de » ; d’autres langages optent pour la solution du nom de famille, transmissible de génération en génération ; il y a aussi la possibilité d’augmenter tout cela d’un surnom usuel, qu’il soit un dérivé du prénom ou pas ; et puis ne pas oublier qu’il est possible d’inclure des particules ou des ensembles de lettres qui signalent un statut noble ou l’appartenance à une caste, voire d’autres indications comme des chiffres, qui peuvent indiquer qu’un personnage n’est pas le premier de sa famille à recevoir un nom, ou même une mention du lieu de naissance ou d’autres personnages similaires.

Vous pouvez également choisir de vous servir de la langue française pour baptiser vos personnages. Cela vous permet du même coup d’établir quelques indications culturelles sur votre univers. Ainsi, une civilisation dans un monde steampunk pourrait avoir des individus qui sont désignés par un prénom suivi d’un surnom, le plus souvent en relation avec l’industrie : Micheline Rouage ou Jean-Fiacre Belle-Bielle répondent à ces critères.

La naissance des noms géographiques est un processus chaotique

Dans mon roman « Merveilles du Monde Hurlant », je me suis amusé avec les manières de nommer les personnages. Ainsi, les Farandriens, des êtres végétaux qui vivent très longtemps, portent des noms interminables parce qu’ils rajoutent une syllabe à chaque fois qu’ils se font pousser un nouveau corps par bouturage ; quant aux Penguris, des hommes-pingouins, leurs noms complets sont des haïkus.

Les noms de lieux suivent également des règles, souvent moins strictes. Une bonne idée, pour donner de la personnalité à votre langue, est de décider de plusieurs terminaisons qui signifient « ville », « village », « château », « port » ou encore « pont. » Vous pouvez les utiliser comme terminaisons pour différents lieux, ce qui va donner de la cohérence à l’ensemble. N’oubliez pas cependant de choisir quelques noms qui ne suivent pas ces règles, parce que la naissance des noms géographiques est un processus chaotique, qui peut produire des résultats très divergents les uns des autres.

Sortir des rails, c’est essentiel quand on crée un langage de fiction. Toutes les règles que vous vous êtes fixés, il faut les oublier de temps en temps, pour partir dans une direction différente et inattendue. Parce qu’on l’observe dans les langues réelles : certains mots ne ressemblent pas du tout aux autres, et ont l’air de ne pas être à leur place, soit parce qu’ils sont empruntés à une autre langue, soit parce qu’il s’agit d’anomalies dont l’orthographe a évolué de manière peu conventionnelle. Si le français peut contenir des mots comme « gymkhana » ou « amphigouri », votre langue fictive peut également s’autoriser ce genre d’originalité.

Une langue doit pouvoir communiquer toutes les émotions

Occasionnellement, un auteur va souhaiter inclure dans son texte une ou deux phrases dans une langue inventée, pour créer un effet de décalage ou de choc culturel. Il ne faut pas en abuser, parce que la patience des lecteurs pour les dialogues incompréhensibles n’est pas extensible à l’infini, mais si vous le faites, il y a là aussi certaines règles qui peuvent vous faciliter la vie. Premièrement, respectez les consignes que vous avez établies pour les sonorités de votre langage. Deuxièmement, posez-vous la question de la longueur des mots. Certaines langues sont agglutinantes, c’est-à-dire qu’elles permettent de coller plusieurs concepts pour former un mot (souvent long) : ainsi, quelque chose comme « char attelé destiné à être tracté par quatre bêtes » pourrait ne réclamer qu’un seul mot. D’autres ont un vocabulaire plus généraliste et des mots plus courts.

Les langues ont quelques mots usuels qu’on utilise fréquemment, les équivalents de « le », « du » ou les verbes auxiliaires. Lorsque vous souhaitez créer un dialogue dans votre langue de fiction, décidez de trois à cinq mots qui pourraient jouer ce rôle dans votre univers, et parsemez-en votre discours, pour imiter une phrase à la grammaire correcte.

Enfin, dernier avertissement : évitez les clichés. Une langue doit pouvoir communiquer toutes les émotions et désigner toutes les situations de la vie courante. L’idée de créer une « langue des méchants », pleine de mots méchants, aux sonorités très méchantes est absurde. Traitez les différents langages de votre univers de manière égalitaire, sans chercher à les rendre particulièrement sinistre ou féériques : ce n’est pas à ça que sert un langage.

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – les enfants

Religion – la Révélation de Muo

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En prolongement à mes billets sur l’usage d’une religion dans le décor d’un roman et à la création d’une religion fictive, j’ai pensé que certains d’entre vous apprécieraient de lire ceci. Pour le Monde Hurlant, l’univers de mes romans, j’ai décidé il y a quelques années de rédiger la première page des livres saints des trois principales religions.

La deuxième est tirée de la Révélation de Muo, le livre saint du Bazzilisme, la religion des Lithiques.

Nous sommes les Enfants de Muo. Nous sommes issus de la pierre. Nous naissons dans l’obscurité. Nous mourons dans l’obscurité.

Mon nom est Bazzil, je suis Fils de Muo. Ces simples mots suffiront à tout honnête homme pour savoir qui je suis ; on ne saurait approcher plus près de la vérité. Mais pour satisfaire la curiosité d’un éventuel lecteur, ou peut-être pour rendre hommage à mes pairs et à mes ancêtres, je me dois de préciser que je suis aussi fils de Baliscar et de Corianeou, marchand d’épices, Gardien de source et Maître de prière de la cinquième Pagode de Chujavedram, au sein de la tribu des Gudjarati. J’écris ces lignes à l’ombre d’une rangée de cyprès, dans les faubourgs de Mag Mell, au deuxième mois d’été de la septième année du règne du souverain Piam IX. A deux pas d’ici, les marchands d’épices sont en train de planter leurs tentes : j’entend leurs préparatifs. Sur la place, des enfants jouent dans la poussière, avec un simple morceau de mafra. Des femmes rapportent chez elles des jarres remplies d’eau pour le repas de midi. Un vieux chien malade vient de passer près de moi, une grive entre les dents. C’est une journée ordinaire, et pourtant c’est aujourd’hui que j’ai perdu mes croyances, et que j’ai gagné la foi.

Je ne crois plus aux superstitions de mes ancêtres. Je n’ai plus besoin de m’incliner devant les lunes et de répéter les litanies pour oublier mes craintes. Je n’ai plus besoin de croire. La croyance est comme l’ombre du cyprès. La croyance est comme le bruit des marchands. La croyance est comme la poussière soulevée par les jeux des enfants. La croyance est comme la jarre portée par une femme. La croyance est comme les dents du chien. La foi, c’est autre chose. La foi est le cyprès. La foi est l’épice du marchand. La foi est la joie des enfants qui jouent. La foi est l’eau contenue dans la jarre. La foi est la grive qui sert de repas au vieux chien. La foi est la matière qui constitue la réalité. Je n’ai plus de craintes, plus que la foi comme guide. Muo marche avec moi.

Religion – Les Chroniques

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En prolongement à mes billets sur l’usage d’une religion dans le décor d’un roman et à la création d’une religion fictive, j’ai pensé que certains d’entre vous apprécieraient de lire ceci. Pour le Monde Hurlant, l’univers de mes romans, j’ai décidé il y a quelques années de rédiger la première page des livres saints des trois principales religions.

La première est issue des Chroniques, le livre saint de la Religion Impériale (celle des Humains), en l’occurrence, la première chronique, celle d’Afabe Chédéour, l’Incarnation de Leonasia.

0Il n’y avait rien alors: ni hommes, ni bêtes, ni pensées. Il n’y avait ni lumière, ni obscurité, ni son, ni silence, ni visible, ni invisible. Il n’y avait pas de haut, il n’y avait pas de bas. Il n’y avait pas de mort, il n’y avait pas de vie. Il n’y avait pas d’avenir, il n’y avait pas de passé. Où se trouvait alors cette jeune pousse de Monde? A quelle époque allait-elle germer? Qui aurait pu en saisir la subtile essence?

Il n’y avait pas de centre, il n’y avait pas de périphérie: rien que des mystères dissimulés dans des mystères, et des ombres enveloppées d’ombre. Il n’y avait pas de présence, il n’y avait pas d’absence. Il n’y avait que Lui, présence et absence confondues, à la fois au centre de toute chose et à leur périphérie.

1Au commencement, Anadeus dit «Je suis», et il y eut quelque chose là où il n’y avait rien. Le Monde se sépara entre ce qui existe et ce qui n’existe pas, entre l’indicible et ce qui peut être ressenti, entre l’indescriptible et ce qui peut être connu. Qui d’autre que Lui peut connaître toute chose?

2Puis Anadeus dit «Je veux», et autour de lui, tout se mit en mouvement, tout se mit à changer, à grandir et à évoluer. Le Monde se sépara entre le tout et la partie, entre le réel et le potentiel, entre ce qui est arrivé, ce qui arrive, et ce qui pourrait arriver. Qui d’autre que Lui possède une telle volonté?

3Enfin Anadeus dit «Je fais». Il puisa une partie infime de son essence, et la modela selon sa convenance. Il créa la lumière et l’obscurité, puis le ciel et la terre, et enfin la vie et la mort. Il y eut la promesse des plantes, et la promesse des animaux, et la promesse des Humains. Qui d’autre que Lui possède un tel pouvoir?

Inventer une religion

Strasbourg

Quel que soit notre avis individuel sur le fait religieux, en tant qu’auteur, il est important de réaliser une chose : la religion, ça n’est pas simple. Il s’agit même, en général, de construits culturels tellement complexes qu’ils peuvent être qualifiés d’hyperobjets : des réalités si massives et si interconnectées que, même si elles forment un tout, il est difficile pour un esprit humain d’en appréhender la totalité.

Rappelons-nous, par exemple, que l’Église catholique a inspiré à la fois l’Inquisition Espagnole et les œuvres de Jean-Sébastien Bach, les scandales des prêtres pédophiles et les écrits de Thomas More ; c’est une Église dont les prélats se sont tour à tour fait les adversaires ou les alliés du pouvoir, les alliés des pauvres ou des riches ; elle a fait fleurir des milliers d’églises dans des petits villages mais aussi des cathédrales flamboyantes ; on a vu y surgir des personnalités aussi différentes que Saint Thomas d’Aquin, Tomas de Torquemada, Saint François d’Assise, Jeanne d’Arc, Mère Teresa, Julien l’Apostat, Thérèse de Lisieux, Hildegarde Von Bingen, Ignace de Loyola et bien d’autres. Bref, au-delà de toute discussions sur l’existence ou non du divin, une religion est généralement aussi complexe, contradictoire, riche et fascinante que la société dans laquelle elle s’inscrit.

Vous êtes auteur et vous avez décidé, pour votre nouveau roman, de créer une religion de toute pièce. Voici donc votre première mission : éviter les clichés. Même si le culte en question joue dans votre intrigue le rôle d’antagoniste, résistez à l’envie de verser dans la caricature de la Religion qui Brûle les Sorcières. Votre histoire sera bien plus intéressante si vous optez pour une approche plus équilibrée. Aucune religion au monde n’est constituée d’individus qui pensent tous la même chose, ou qui l’ont rejointe pour une seule et unique raison.

Pour esquiver ce piège, il convient de se poser dès le départ une question : qu’est-ce qui peut pousser un individu à adhérer à une religion ?

La tradition

Pour commencer, on peut citer la tradition : de nombreuses individus rejoignent une religion parce que c’est ce que l’on attend d’eux. Ils peuvent même avoir été baptisés avant même de savoir parler. Ils sont membres de cette religion parce que leurs parents l’étaient, ou parce qu’il s’agit d’une composante importante de la culture, dominante ou non, de l’endroit ou du milieu où ils vivent.

En tant qu’auteur, si vous imaginez une religion fictive, demandez-vous quels sont ses liens avec la culture locale ? Ont-elles grandi ensemble, se sont-elles développées à travers des événements historiques communs ? Quel rôle joue la religion au sein d’une civilisation en particulier ? Est-elle au cœur du processus de décision ? À la marge ? Constitue-t-elle un contre-pouvoir ? Existe-t-il plusieurs formes distinctes de la même religion, qui concordent sur l’essentiel, mais divergent sur la forme et sur les rites, parce qu’elles ont été influencées par les différents groupes sociaux dans lesquels elles s’inscrivent ?

La communauté

Autre raison d’adhérer à une religion : le rôle social. Pour certains, faire partie d’une religion, c’est être un membre d’une communauté, nourrir un sentiment d’appartenance, tisser des liens, se retrouver dans un milieu familier. Les membres d’une religion peuvent s’entraider et monter des projets communs : organisations humanitaires, collectes, dispensaires, voyages, etc…

Réfléchissez-donc au rôle social qu’occupe votre religion. Que fait-elle pour la communauté ? Quel impact a-t-elle dans la vie quotidienne des gens, voire des non-membres ?

Peut-être que, paradoxalement, la religion maléfique qui est au cœur de votre roman de fantasy n’est pas du tout perçue comme telle par ses adhérents, qui constatent par exemple qu’elle déploie beaucoup d’efforts pour alphabétiser et nourrir les indigents. La religion peut également constituer un marqueur social négatif, qui permet aux individus d’affirmer leur identité de manière hostile, et de s’opposer les uns aux autres.

La morale

Troisième motif de nourrir une appartenance religieuse : la moralité. Dans un monde en perte de repères, certains se tournent vers la religion parce que celle-ci leur procure des règles qu’ils peuvent suivre pour vivre une existence honnête et honorable. Face aux dilemmes de l’existence, ils bénéficient d’un code, parfois ambigu et contradictoire, mais qu’ils peuvent juger précieux, et qui leur permet de guider leur conscience et de trancher dans un sens plutôt qu’un autre.

Là aussi, un auteur peut s’en donner à cœur joie : la religion qu’il crée va-t-elle avoir une série de règles qu’il convient de suivre, comme le taoïsme, ou alors une longue série de principes qui peuvent tous se prêter à d’innombrables interprétations, comme le judaïsme, ou alors est-elle constituée de différentes couches d’interprétations qui peuvent sembler contradictoires, comme l’hindouisme ? Est-ce que ces règles sont respectées ou sont-elles traitées avec hypocrisie par les fidèles et les prêtres ? Existe-t-il un conflit entre l’impératif moral qui émane de la religion et l’époque, bien différente de celle où ces règles ont été énoncées ? Et que se passe-t-il si les règles ne sont pas formalisées, mais que les guides moraux émanent d’une caste, d’un oracle ou du hasard ?

La morale d’une religion est intéressante pour un auteur, parce qu’elle va conditionner en partie la moralité des personnages qui en sont membres. Dans mon roman « Merveilles du Monde Hurlant », une religion, le Bazzilisme, a une morale basée sur la notion de contrat : chaque fidèle prend un engagement avec sa divinité, plus ou moins contraignant, qui lui donne accès à une place plus ou moins enviable dans l’au-delà. Une autre, le Vivialisme, considère que les émotions sont des messages envoyés directement par le divin, et qu’il convient de les vivre intensément et d’en explorer la signification. Enfin, le Shaddaï est construit autour d’une petite série de règles morales que les fidèles s’astreignent à suivre. Rien de tout cela n’est exploré explicitement dans le livre, mais cela aide à donner de la couleur à certains personnages.

Le pouvoir

Le pouvoir peut également être une raison qui pousse les individus vers la religion. C’est le cas en particulier, bien entendu, dans une société où une église est dominante et possède du pouvoir politique, économique et/ou culturel. Là, certains vont se lancer dans la prêtrise en espérant que cela va leur faire grimper l’échelle sociale et leur donner de l’influence et un statut enviable, même s’ils dissimulent cette motivation derrière une façade de piété. Il existe également des groupements religieux, en général des sectes, qui promettent à leurs adhérents qu’ils vont acquérir du pouvoir, de l’influence ou la capacité de se hisser au-dessus de leur condition actuelle.

Dans un roman, voilà la principale raison qui peut faire d’un dignitaire religieux le méchant de l’histoire. Un individu dévoré par l’orgueil qui instrumentalise une religion pour son profit personnel, c’est un élément d’intrigue vieux comme le monde et qui a toujours fonctionné.

Pour sortir du cliché, pourquoi ne pas le modifier un peu ? Par exemple, la divinité existe réellement et procure des pouvoirs réels à ses adhérents – qui peut dire alors que celui qui est dépositaire de ces dons est en tort ? Et imaginons une religion de marchands, qui serait centrée autour de l’acquisition de biens : si l’enrichissement est une vertu, que penser de la moralité d’un épouvantable capitaliste que la plupart de ses contemporains considèrent comme un saint ?

La spiritualité

Enfin, dernière des grandes catégories de motivations pour se convertir à une religion : la spiritualité. Ça paraît évident, et pourtant cet aspect est souvent négligé dans les romans qui abordent la religion hors prosélytisme, pourtant la question de la relation de l’individu au cosmos, de l’existence de l’âme, de la présence ou non d’une morale intrinsèque, des relations entre l’intériorité et l’extériorité, de la nature de la mort et de la vie, etc… sont autant d’interrogations qui peuvent pousser un individu à entretenir un sentiment religieux. Certains se satisferont des réponses qu’une religion en particulier leur fournira, d’autres passeront leur vie à chercher.

Parler de spiritualité est un défi intéressant pour un auteur. En explorant la question trop profondément, il risque d’égarer ses lecteurs au passage ; en la traitant trop superficiellement, il va à coup sûr basculer dans le cliché et les images éculées. Les solutions sont multiplies, mais à moins de traiter de la question frontalement, une possibilité consiste à cerner le mystère sans l’approcher de trop près, par exemple en s’intéressant aux conséquences émotionnelles de la quête de spiritualité, quitte à laisser au bord du chemin les Grandes Questions qu’elle soulève.

Enraciner tout ça

Une fois qu’on s’est intéressé aux raisons qui poussent un individu à devenir un fidèle d’une religion, cela permet d’éviter de tomber dans la caricature. Cela dit, ça ne suffit pas à bâtir une religion de fiction, capable de remplir toutes les fonctions que vous pouvez en attendre dans le cadre d’une création littéraire. Pour y parvenir, il est utile de réfléchir aux différentes manifestations tangibles que peut prendre une religion.

Temporalité

Pour commencer, une religion existe dans le temps. Elle a un point d’origine, un mythe fondateur, éventuellement une ou plusieurs divinités dont l’existence peut être avérée ou non dans l’univers du roman, des héros, des prophètes, un ou plusieurs textes fondamentaux qui on pu évoluer avec les années. Elle a grandi, s’est diffusée, a changé avec le temps, a atteint son apogée, et a peut-être déjà commencé à s’étioler face à l’arrivée d’autres religions.

Bref, il n’est pas inutile de penser à une religion comme si c’était un personnage, qui a des racines, un passé et qui évolue avec le temps. Que va-t-elle devenir dans l’avenir ? A-t-elle déjà commencé à muter ? Quels sont les signes annonciateurs du changement ?

Spatialité

Une religion existe également dans l’espace. Déjà, elle s’étend sur une aire géographique plus ou moins étendue. Certaines sont très enracinées dans un pays ou une région en particulier, d’autres se sont propagées, d’autres encore possèdent des extensions lointaines que la distance géographique a doté de coutumes spécifiques. Certains lieux ont sans doute une signification particulière pour les fidèles, qu’il s’agisse d’une ville où résident les dirigeants de la religion, de temples majeurs, de lieux saints ou de lieux de pèlerinage, etc…

Enfin, la dimension spatiale d’une religion s’incarne également dans l’architecture. La plupart auront un schéma de base pour leurs lieux de culte : sont-ils logés dans des bâtiments à la forme spécifique ? Sont-ils sous terre ? Dans la nature ? Mobiles ? Constitués de matériaux spécifiques ? Qui a le droit d’y entrer et où peut-on les trouver ? Dans les villes ? En plein centre ? À l’extérieur ?

Divinité

Il existe différents modèles de religion. Elles peuvent avoir une seule divinité (monothéisme), un ou plusieurs panthéons composés de différentes divinités (polythéisme), deux divinités opposées l’une à l’autre (dualisme), elles peuvent suivre le concept selon lequel le divin est partout (panthéisme), croire à l’idée selon laquelle des esprits vivent dans la nature (animisme), estimer que nos aïeux veillent sur nous et nous guident (culte des ancêtres), ou estimer que le divin s’incarne dans une voie, une méthode, un chemin.

Libre à vous de choisir un de ces modèles, de le modifier, voire d’en inventer d’autres, complètement différents. Pourquoi ne pas imaginer une religion où les fidèles prient des immortels qui ne sont pas dans les cieux mais existent physiquement ? Et si on concevait une religion fractale, dont les divinités sont divisées en sous-divinités, et elles-mêmes en sous-sous-divinités, et dont les prières des fidèles ne s’adressent qu’à des segments spécifiques de leurs dieux ? On pourrait aussi baser une religion sur le culte de certains mots de pouvoir, qui irait trouver de la sainteté dans le langage. Ou alors, une religion, plutôt qu’attendre d’être sauvée par un Dieu, pourrait avoir pour but de sauver un Dieu déchu ou devenu inaccessible. Et si le but de la religion était de remplacer Dieu, et que chaque génération avait sa chance ?

Naturellement, la première question qu’il faut se poser, lorsqu’on invente une religion, c’est de savoir si les Dieux qu’elle prie existent réellement ou non, ou s’il n’est pas possible de le savoir. Même dans un univers de fantasy où les divinités confèrent des pouvoirs aux croyants, cela ne signifie pas qu’il n’existe aucune place pour des athées, qui estiment, par exemple, qu’on se trompe sur l’origine de ces miracles.

Personnel

Qui songe à inventer une religion doit se poser la question du fonctionnement du clergé. Qui sont les prêtres, soit ceux qui sont chargés de faire le lien entre les fidèles et le divin ? Comment sont-ils recrutés et formés ? Dans quelle hiérarchie s’inscrivent-ils ? Quels services rendent-ils ? À quelles règles sont-ils assujettis ? Exercent-ils des pouvoirs politiques ou bénéficient-ils d’un statut en-dehors de leurs responsabilités religieuses ?

Même question pour les moines – ou tout autre groupe, quel que soit le nom qu’on choisit de lui donner, dont les membres choisissent de consacrer leur existence à l’exploration du divin. Quelle méthode utilisent-ils dans leur quête spirituelle ? Est-ce qu’ils étudient ? Est-ce qu’ils prient ? Est-ce qu’ils conditionnent leur corps ? Est-ce qu’ils voyagent ? Est-ce qu’ils accomplissent de bonnes œuvres? De quelle nature? Quelles sont les interactions qu’ils peuvent avoir avec les fidèles ou avec le reste de la population ?

Rites et tabous

Une religion est généralement caractérisée par une cérémonie usuelle – la messe du dimanche, la prière du vendredi soir – qui rassemble la communauté autour d’un événement à la structure répétitive. Il peut également y avoir des rites quotidiens, comme des chants, ablutions, prières ou autres obligations qui rythment la journée du fidèle. Enfin, des rites spéciaux accompagnent les croyants dans certains événements de leur existence : baptême, mariage, décès.

Même si toutes les religions ne suivent pas cette structure, il est intéressant de se demander quels usages religieux rythment la vie du fidèle et lui servent de point de repère dans son quotidien. Doit-il faire des prières ? Chanter des chansons ? Faire des sacrifices ? Méditer ? S’isoler, ou au contraire, se rapprocher des autres ?

Les tabous sont également une forme de rites qui montre l’attachement du fidèle à sa religion, et à la notion spécifique de pureté défendue par celle-ci. Les interdits peuvent se situer dans les domaines les plus divers : nourriture, habillement, langage, sexualité, comportement, etc…

Réfléchissez aux valeurs qui sont au cœur de votre religion : celles-ci seront vraisemblablement reflétées par des tabous qui leur font écho. Une religion de la nature demandera par exemple à ses membres d’éviter d’entrer en contact avec la technologie ; une religion de la guerre ne tolérera pas l’attachement ou la pitié ; une religion du corps inventera des interdits autour de l’abstraction ou du savoir livresque, etc…

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – le langage

 

Éléments de décor : les transports

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Se rendre d’un endroit à un autre, ça peut paraître tout bête, mais qu’est-ce que ça fait fonctionner l’imagination ! Lorsqu’un écrivain construit son décor, il n’est pas exclu qu’il consacre une partie de son intérêt à réfléchir à la place que vont y tenir les différents moyens de transport, ne serait-ce que parce que ceux-ci lui permettent de faire bouger ses personnages d’un endroit à un autre.

Alors qu’on pourrait concevoir les moyens de transport comme de simples outils qui aident les êtres humains à se déplacer plus vite qu’ils ne pourraient le faire à pied, la vérité, c’est que toute une mythologie s’est construite autour d’eux, tout un imaginaire que nous avons en commun et sur lequel des auteurs ont construit des œuvres entières.

Il suffit de penser au cheval pour réaliser que son rôle est loin de se cantonner à celui d’un véhicule sur pattes. Le cheval, c’est un moyen de transport, mais c’est surtout un compagnon, un personnage au sens propre du terme, mais aussi un symbole de liberté et d’évasion. D’une certaine manière, la voiture a hérité d’une part de sa mystique : autour d’elle se sont construits toutes sortes de mythes modernes à base d’individus au volant, qui font face à leur destin. Le road movie, c’est un genre cinématographique, oui, mais c’est aussi un genre littéraire.

Le taxi mérite une mention particulière, parce qu’il permet la confrontation instantanée de deux types de personnages : le chauffeur (qui connaît la ville comme sa poche) et le passager (qui, bien souvent, vient d’ailleurs). C’est un outil idéal pour faire se confronter deux points de vue, et peut-même être utilisé par un auteur comme support pour l’exposition, lorsqu’un personnage débarque dans une ville qui lui est inconnue.

Les trains méritent une mention spéciale : il y a des romans ferroviaires, qui d’ailleurs ne sont pas tous des romans de gare. Le premier qui vient à l’esprit, c’est « Le Crime de l’Orient-Express. » La particularité du train en fiction, par opposition à la voiture, c’est son aspect communautaire : c’est comme une ville qui se déplace dans le décor. C’est aussi un moyen simple de faire en sorte que des inconnus se retrouvent piégés ensemble.

Le bateau de croisière peut être substitué au train pour la plupart des usages romanesques. En revanche, les autres types de bateau sont plutôt associés à l’idée de l’être humain confronté aux rudes aspérités de Dame Nature, que ce soit dans « L’Odyssée » d’Homère ou dans « Le Vieil homme et la mer » d’Ernest Hemingway.

En ce qui concerne l’avion, l’imagerie populaire aura surtout retenu de lui un aspect : il tombe. Voyager en avion, c’est abandonner délibérément presque tout contrôle sur son destin à un pilote et à une machine, et nombre d’histoires peuvent être racontées autour de cette tension particulière.

Enfin, tram, bus, funiculaire, ascenseur, rickshaw ou bicyclette : chaque moyen de transport a sa propre ambiance, son propre rythme narratif, sa propre poésie, et peut donner lieu, pour peu qu’on sache en tirer le meilleur parti, à des romans très différents.

Les transports et le décor

Comme souvent, on peut se servir d’un élément de décor de manière littérale pour servir de toile de fond à une histoire. Ainsi, toute l’intrigue d’un roman peut avoir lieu intégralement lors d’un voyage en train. C’est le cas de « L’Extravagant Voyage du jeune et prodigieux T. S. Spivet », de Reif Larsen, dans lequel un jeune garçon traverse les États-Unis dans un wagon de marchandise. L’avantage du train, si vous souhaitez en faire le principal décor de votre histoire, c’est qu’il procure à vos personnages un environnement stable, avec toujours les mêmes contrôleurs, les mêmes compagnons de voyage, le même encadrement, mais tout cela, serti dans un paysage qui ne cesse de changer. C’est un îlot d’immobilité au cœur d’une terre mouvante.

La voiture offre un décor différent. Oui, il est possible d’y situer toute l’action d’un livre, mais considéré en tant que lieu à proprement parler, l’automobile est moins intéressante que le train. Ce sont donc les rencontres qui se produisent lors des arrêts, les détours impromptus, les imprévus, qui vont faire le sel d’un bouquin centré sur la voiture. On citera « Une odyssée américaine » de Jim Harrison pour se rappeler que le road movie est un genre enraciné dans l’histoire des États-Unis, mais après tout, « Le lièvre de Vatanen » d’Arto Paasalinna nous prouve qu’on peut raconter le même genre de périple en Europe.

On comprend bien à travers ces exemples qu’à vouloir placer toute l’intrigue d’un roman autour d’un moyen de transport, on change fondamentalement la nature même du roman. À chaque moyen de se déplacer, un résultat différent. Un auteur fou furieux qui déciderait d’écrire un roman qui a lieu intégralement dans un funiculaire enfanterait, à n’en pas douter, une histoire à la tonalité singulière.

Mais les moyens de transport peuvent également être utilisés en tant que décor de manière plus oblique. Pourquoi ne pas décider de situer toute l’action d’un roman dans une gare ou dans un aéroport ? Là, ce ne sont plus les protagonistes qui se déplacent, ce sont les personnages secondaires qui viennent à eux. « The Signal-Man », la nouvelle de Charles Dickens, choisit une option similaire en situant son action à un embranchement d’un réseau ferroviaire. Une approche du même genre consisterait à choisir comme toile de fonds une tour de contrôle où travaillent des aiguilleurs du ciel.

Une autre idée, c’est de s’intéresser non pas à un moyen de transport ou à un lieu, mais à une liaison en train de se faire : une voie ferrée ou une route en cours de construction, un canal en train d’être creusé constituent des décors intéressants qui peuvent servir de cadre à de nombreuses histoires différentes.

Les transports et le thème

Dans les romans, les voyages sont toujours initiatiques. Entre le moment où on embarque dans un train et le moment où on en descend, on n’est plus tout à fait la même personne. Métaphoriquement, un voyage représente presque toujours le cheminement intérieur que font les personnages qui l’entreprennent, et donc un roman qui laisse une large place aux transports va probablement choisir cela comme thème central.

À l’inverse, plutôt qu’une progression, on peut choisir de représenter le voyage comme l’inexorable passage du temps, qui nous mène, chacun de nous, vers notre mort. En se basant sur une métaphore proche, on aboutit donc à un traitement thématique opposé. En fait, la lecture des romans de voyage nous enseigne qu’on se déplace essentiellement pour deux raisons : pour se trouver ou pour se perdre. Certains voyages sont initiatiques, d’autres ne mènent qu’à l’anéantissement.

Mais parler des transports, c’est davantage que de parler de voyages. Ainsi, évoquer les transports en commun dans un cadre romanesque, ça peut aussi être l’occasion de parler de ponctualité, et de ceux qui, par exemple, sont obsédés par les horaires des trains. Enfin, les transports en commun sont des lieux de mixité sociale et culturelle : c’est quelque chose qui peut être thématisé en forçant, dans un roman, des personnages qui n’ont rien en commun à trouver des raisons de dialoguer, juste parce qu’ils voyagent à bord du même train, du même avion ou de la même caravane.

Les transports et l’intrigue

C’est assez élémentaire. Les différentes phases d’un voyage peuvent être détournées pour obtenir les différentes étapes de l’intrigue d’un roman. En commençant par les préparatifs, en poursuivant avec l’embarquement, puis avec les différentes haltes ou étapes, jusqu’à la fin du voyage, on a un parcours qui ressemble à celui d’un moyen de transport, et qui s’applique également très bien au découpage d’un roman.

Par essence, lorsque l’on décide de décalquer les rythmes du voyage à un projet de fiction, on obtient quelque chose qui va beaucoup ressembler à ce qu’on surnomme le « schéma crocodile », soit le style d’intrigue des romans picaresque, constitués d’épisodes enchâssés les uns dans les autres. Les étapes de départ et d’arrivées donnent une petite originalité à ce type de récit, en cela qu’ils permettent de poser les enjeux au départ, puis de proposer une conclusion, ne serait-ce que thématique, lorsque les personnages arrivent à destination.

Les transports et les personnages

Nous sommes ce que nous conduisons. On peut en apprendre beaucoup sur la personnalité d’un individu en fonction de la voiture qu’il conduit. Un détective qui conduit un vieux tacot et un chef de ventes au volant d’un coupé sport renforcent les clichés avec leur automobile.

Inversez les véhicules et vous aurez déjà apporté un peu d’ambiguïté supplémentaire dans le portrait : pourquoi ce chef des ventes s’attache-t-il à une voiture ancienne ? Est-il collectionneur ? Nostalgique ? Traverse-t-il des difficultés financières ? En croquant le portrait d’un personnage et de sa voiture, vous parviendrez à compléter le portrait avec davantage de profondeur qu’en vous contentant de vous intéresser au premier.

Ce qui ne veut pas dire qu’un piéton n’aura pas de personnalité, au contraire. Refuser la dictature de la bagnole et choisir la marche, le vélo ou le train, par exemple, cela caractérise un personnage plus sûrement qu’un signe du zodiaque.

Et il n’y a pas que le choix de véhicule qui permet de cerner une personnalité, mais aussi la manière dont on s’en sert. Est-il bon conducteur ou mauvais ? Respectueux du code de la route ou prêt à prendre toutes sortes de risques pour arriver à destination ? L’usager du train est-il ponctuel ou toujours en retard ? En vous posant ces questions toutes simples, vous allez brosser un portrait de votre personnage qui l’ancre résolument dans le concret.

Variantes autour des transports

Dans la littérature de genre, tout, absolument tout peut servir de moyens de transport. Dans mon roman «Merveilles du Monde Hurlant», des crabes géants font office de calèche, il y a un navire pirate dont les voiles sont tissées par des araignées géantes ainsi qu’un véhicule amphibie monté sur six pattes mécaniques, à la manière d’un insecte.

Que l’on parle de fantasy ou de science-fiction, les moyens de transport sont un des domaines où l’imagination est la plus débridée, sans doute parce que les littératures de genre sont une invitation au voyage et que les auteurs s’en donnent à cœur joie dans ce domaine. On ne s’étonnera pas, dès lors, de croiser autant de véhicules originaux dans la littérature d’essence fantastique, comme les trains de Harry Potter qui font halte au quai 9 ¾ de King’s Cross Station, les villes mouvantes de « Mécaniques fatales » de Peter Reeve, en passant par le Chat-bus de « Mon voisin Totoro » ou encore Armada, la cité propulsée par un kraken dans « Les Scarifiés » de China Mièville.

En science-fiction, ce sont les vaisseaux spatiaux qui concentrent une bonne partie de l’imagination des auteurs. Dans « Dune » de Frank Herbert, ceux-ci voyagent grâce aux efforts des Navigateurs, dont l’abus de drogue les a fait muter jusqu’à ce qu’ils soient capables de plier l’espace-temps ; dans « Le guide du routard galactique » de Douglas Adams, le Cœur en Or est propulsé par un Générateur d’improbabilité infinie qui l’amène simultanément dans tous les endroits du cosmos ; dans le film « Event Horizon » de Paul W.S. Anderson, le vaisseau-titre, pour se déplacer plus vite que la lumière, est passé par l’Enfer ; dans la série Farscape, le vaisseau Moya est un animal réduit en esclavage pour être utilisé comme un véhicule.

Les possibilités sont infinies. Si vous œuvrez dans les littératures de l’imaginaire, vous pouvez pratiquement combiner un moyen de transport traditionnel, un adjectif aléatoire pour le définir et un mot pour représenter son système de propulsion, et ça devrait donner des résultats intéressants. Après, ne venez pas vous plaindre si le véhicule de votre héros est une bicyclette végétale propulsée par l’énergie de la grammaire : j’ai dit « intéressants », pas « parfaits », il faut faire un peu le tri.

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – la religion

La Mer des Secrets: la suite

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Avec la parution de « La Mer des Secrets », dont j’ai eu l’occasion de parler sur ce blog ces dernières semaines, l’histoire de « Merveilles du Monde Hurlant » arrive à son terme. Comme nous avons eu l’occasion de l’évoquer ici, la parution du roman était planifiée en deux volumes, pas plus. D’ailleurs, lors des salons, au fil des mois, j’ai eu l’occasion de convaincre pas mal de lecteurs de tenter la lecture de mon histoire en les assurant qu’il ne s’agissait pas d’une interminable saga, et qu’à la fin du second tome, l’histoire de Tim Keller arriverait à son terme.

Et je n’ai pas menti : oui, « Merveilles du Monde Hurlant », ce roman en deux volumes que j’ai écrit sous le titre « Mangesonge », s’achève bien avec le dernier chapitre de « La Mer des Secrets. » L’histoire y trouve une conclusion satisfaisante, qui pourrait très bien être définitive, et il n’y a pas vraiment de mystères irrésolus ou d’intrigues secondaires qui appellent à une suite. Si on souhaite s’arrêter là, on peut très bien le faire.

Mais pas moi. Dès le départ, « Mangesonge » était conçu comme le premier roman d’une trilogie. On y faisait connaissance avec Tim Keller à l’âge de seize ans, avant de la retrouver à vingt ans dans « Briselâme » et de prendre congé d’elle à vingt-quatre ans dans « Crèvecorps. » Cette série, je l’avais baptisée « Merveilles du Monde Hurlant. » Un titre qui a désormais été appliqué au premier acte uniquement.

À présent, toute cette nomenclature est abandonnée, mais pas mes projets initiaux. D’ailleurs, le deuxième volume de la série est presque complètement écrit. Il s’appellera très vraisemblablement « ??? du Monde Hurlant » ou quelque chose comme ça et paraîtra en un seul volume (mais un volume malgré tout divisé en deux parties, « Le Désert de l’Étrange » et « Les Plaines du Cauchemar. »)

Malgré le succès de « Merveilles du Monde Hurlant », les Éditions du Héron d’Argent ne souhaitent pas s’empêtrer dans la parution d’une série au long cours, ce que je comprends très bien. Quant à moi, j’ai beaucoup de plaisir à rencontrer mes lecteurs, mais les salons m’éloignent de ma famille et me coûtent de l’argent – je ne compte pas faire ça jusqu’à la fin de mes jours. Le prochain roman paraîtra donc probablement en ligne, de manière confidentielle, et si j’ai quelques dizaines de lecteurs plutôt que quelques milliers, ça me convient.

Cela dit, mon but est de faciliter la vie des lecteurs. Cette suite constituera une lecture complètement indépendante : il ne sera pas nécessaire d’avoir lu les romans originaux pour comprendre ce qui s’y passe. Idéalement, on devrait pouvoir lire les trois romans dans n’importe quel ordre. On peut comparer ça aux trilogies Star Wars, qui peuvent être vues dans le désordre sans que l’on tombe sur des éléments incompréhensibles. Idéalement, les lecteurs de « Merveilles du Monde Hurlant » devraient trouver des éléments familiers dans la suite, et apprécier l’évolution des personnages. Quant à ceux qui ne connaissent pas les livres parus au Héron d’Argent, ils pourront entamer leur lecture par le nouveau roman sans que ça les gêne.

Tout cela est de la musique d’avenir : l’actualité, c’est la parution de « La Mer des Secrets .» Sa suite est bien avancée, mais elle va nécessiter énormément de réglages fins, et sa parution ne presse absolument pas. Quant au troisième et dernier tome, il existe sous formes de notes, quelque part dans mon ordinateur.

On fait le bilan – 2018

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Le temps passe et passe et passe et beaucoup de choses ont changé. Qui aurait pu s’imaginer que le temps se serait si vite écoulé ?

Comme à peu près tous les blogueurs de la planète, en particulier les blogueurs-auteurs, il est temps de passer en revue, avec un poil de retard, les moments forts de l’année 2018 qui vient de s’écouler.

Sur le plan personnel, 2018, c’est l’année de la naissance de notre troisième garçon. Naturellement, il s’agit de l’événement qui éclipse tous les autres, et donc je pourrais m’arrêter là que l’évocation de cette année me paraîtrait complète.

Mais ceci n’est pas mon carnet de notes personnel. Sur un plan plus littéraire, 2018, ça a été l’année de la sortie de mon deuxième livre, « La Mer des Secrets« , qui complète la duologie de fantasy steampunk « Merveilles du Monde Hurlant » aux Editions le Héron d’Argent. C’est la fin d’une très belle aventure et d’une jolie part de mon existence.

J’ai eu l’occasion en novembre de rencontrer les premiers futurs lecteurs de ce premier tome à Mon’s Livre en Belgique, et que les lecteurs du premier volume me fassent leurs retours, ce qui était une expérience très enrichissante. Cela a comme toujours été une joie de rencontrer mes collègues autrices et auteurs à cette occasion. J’aurai vraisemblablement l’occasion de faire quelques autres apparitions dans des salons ces prochains mois, histoire de boucler la boucle. J’ai également été interviewé à la radio pour parler de mon livre.

Malgré tout, « La Mer des Secrets » n’aura pas été mon unique actualité littéraire en 2018. J’ai suspendu au printemps l’écriture de la suite des Merveilles du Monde Hurlant, parce qu’il aurait été trop frustrant de la terminer avant la sortie du bouquin. Cela m’a donné le temps de me consacrer à quelques autres projets.

En particulier, j’ai mis en forme mon système générique de jeu de rôle, « META », que vous pouvez toujours trouver ici. Les retours ont été très encourageants. J’ai également écrit un décor de campagne qui va avec, intitulé « Kocmoc », mais je n’ai pas encore eu le courage de m’attaquer à sa laborieuse mise en page. Peut-être le ferai-je ces prochains mois.

2018, c’est l’année où j’ai rejoint le GAHeLiG, le Groupe des auteurs helvétiques de littérature de genre. J’ai eu la grande joie de faire la connaissance de certains d’entre eux et de contribuer modestement à quelques apparitions du groupe dans les médias. Nous avons un projet commun pour lequel j’ai rédigé une nouvelle.

J’ai également entamé la rédaction d’une autre nouvelle personnelle, dont l’action se situe dans le Monde Hurlant. Je suis sur le point d’en achever l’écriture, et je dois dire qu’à présent, je ne sais pas trop quoi en faire, ni à qui la faire lire ! Et puis, comme chaque année, j’ai rédigé un conte de Noël pour mes enfants.

Au cours de l’année 2018, le blog a volé de succès en succès. Le nombre de pages vues, mais surtout, le nombre de commentaires et de réactions, grimpe de mois en mois et c’est un grand plaisir de voir que certains en trouvent la lecture agréable ou utile. Mon article « Les huit types de lecteurs » est, sauf erreur, le plus populaire nouveau billet de l’année. Quant au billet qui continue à accumuler, jour après jour, le plus de vues, sans trop que je me l’explique, sans doute à cause d’un référencement positif chez Google, c’est « La structure d’un roman: les chapitres« , lu à ce jour à plus de 3’500 reprises. C’est un peu un mystère.

Merci de votre lecture attentive. Je me réjouis de vivre 2019 à vos côtés.

La Mer des Secrets : au carrefour des genres

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« La Mer des Secrets », mon nouveau livre qui vient de sortir, est présenté par l’éditeur comme un « roman fantasy steampunk. » J’aimerais en profiter pour dire deux mots de la question des genres littéraires, qui, selon moi, est un peu différente pour les auteurs de ce qu’elle peut être pour les éditeurs, les libraires ou même les lecteurs.

Où ranger un roman ? C’est la question fondamentale de la classification par genres. Et l’interrogation est pertinente : elle permet à l’auteur et aux lecteurs de se retrouver autour de centres d’intérêt communs. C’est le point de départ du coup de foudre que l’on peut avoir pour un livre.

En ce qui concerne les deux tomes de ma série « Merveilles du Monde Hurlant », le mot « steampunk » figure donc en quatrième de couverture, des éléments d’imagerie steampunk sont inclus sur les illustrations, l’éditeur a fait une partie de sa promotion autour du steampunk et j’ai même été invité à parler de steampunk à la maison Jules Verne à Amiens.

Tout cela, d’ailleurs, ne vient pas de nulle part. C’est soutenu par le texte. Dans « La Ville des Mystères », on aperçoit des dirigeables, on évoque des usines, il y a une journaliste buveuse d’absinthe qui écoute du jazz, un oiseau mécanique, et un assassin qui brandit un mousquet. Dans « La Mer des Secrets », une partie de l’intrigue tourne autour d’un grand bateau à vapeur, il y a une embarcation amphibie montée sur des pattes articulées et tout se termine sur un gratte-ciel. En plus, la question de la contestation sociale, qui, pour moi, est centrale dans tous les genres littéraires « punk », est au cœur de l’histoire.

Cela dit, certains lecteurs m’ont fait le reproche d’avoir été, en quelque sorte, trompés sur la marchandise. Ils attendaient un roman de steampunk plus pur. Or, je n’aime pas la pureté – je suis même en train d’écrire un livre à ce sujet.

Après tout, il y a aussi le mot « fantasy » imprimé dans le résumé, et on trouve dans ce roman une magicienne qui manipule les plantes, un trois-mâts dont les voiles sont tissées par des araignées, une antique espèce dont les membres se présentent sous la forme de poissons volants, une île qui ne devient visible que lorsqu’on l’approche par un cap bien précis, et plein d’autres éléments qui n’ont rien à voir avec le steampunk. On trouvera aussi, çà et là, des emprunts à la science-fiction, comme cette jeune femme dont le cerveau contient les individualités de quarante-sept personnes différentes, et qui n’est rien d’autre qu’un motif courant dans la littérature transhumaniste.

Bref, « Merveilles du Monde Hurlant » est difficile à classer dans un genre en particulier, voire même dans deux. J’ai toujours aimé le mélange des genres, et pour moi, les littératures de l’imaginaire n’ont d’intérêt que lorsqu’elles laissent les idées de toutes sortes s’épanouir. Il n’y a plus grand-chose de fantastique dans une épopée héroïque avec des elfes et des dragons ; de même, à force de se reposer constamment sur les mêmes motifs, le steampunk tourne souvent à vide. En franchissant les frontières des genres, on peut retrouver quelques fulgurances d’imagination propres à séduire les lecteurs qui apprécient ce genre de choses.

Au final, ma duologie « Merveilles du Monde Hurlant » est un ornithorynque. On n’en voudra à personne d’être déçu qu’il ne soit ni castor, ni canard. J’aurais tendance à rapprocher ce texte du mouvement « new weird », mais l’étiquette est incompréhensible pour les lecteurs francophones et n’a donc pas grande utilité. Bref, oui, « fantasy steampunk », c’est assez juste.

La Mer des Secrets: un roman, deux livres

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Comme annoncé, mon nouveau livre, « La Mer des Secrets » vient de sortir aux Éditions le Héron d’Argent. Il semble être bien accueilli par ses premiers lecteurs, ce qui me fait très plaisir.

Vous remarquerez que je l’appelle « mon nouveau livre » plutôt que « mon nouveau roman », une habitude que j’ai prise parce qu’elle correspond à la réalité. « La Mer des Secrets », on peut le voir en couverture, est le tome 2 de la série « Merveilles du Monde Hurlant », entamée il y a deux ans avec « La Ville des Mystères. » Ensemble, les deux volumes racontent une seule histoire, une aventure, qui commence dans le premier chapitre du tome 1 et se termine dans le dernier chapitre du tome 2.

Fondamentalement, il y a des différences de ton et de décor entre les deux livres : le gros de l’action ne se déroule pas au même endroit, il y a des rebondissements qui sont propres à cette seconde partie, des intrigues secondaires et de nouveaux personnages sont introduits. Comme le titre le laisse entendre, l’action du second volume se passe en grande partie sur la mer, alors que celle du premier était concentrée en milieu urbain. Par ailleurs, le premier volume s’achevait sur un événement qui relançait l’action dans une direction inattendue pour le vécu des personnages. Toutefois, on a affaire à un seul roman, ou en tout cas à une seule histoire, répartie dans deux livres, avec des arcs narratifs et des thèmes qui s’étendent à travers les deux livres.

Pourquoi publier un seul roman en deux volumes?

D’ailleurs, c’est bien ainsi que cette histoire est née. À l’origine, c’est bien un seul et unique manuscrit que j’ai soumis à la bienveillante curiosité des éditeurs, il y a cinq ans. À l’époque, ce gros pavé s’intitulait « Mangesonge », et contenait déjà toute l’histoire qui est aujourd’hui publiée dans « La Ville des Mystères » et « La Mer des Secrets. »

Pourquoi publier un seul roman en deux volumes ? Pas par simple appât du gain. Les réalités du monde de l’édition sont ainsi faites qu’un livre trop épais ne bénéficie pas de tarifs préférentiels à la Poste, et que, en-dehors des grosses maisons d’éditions qui ont leurs propres réseaux de distribution, leur parution n’est pas rentable. Voilà pourquoi les gros pavés américains, en traduction, sont souvent fractionnés en multiples volumes.

Mon manuscrit original a donc dû être divisé par sa moitié, et en plus, chaque partie a été réduite d’environ 20% par rapport au texte de départ, ce qui n’a pas été facile à faire. Certains lecteurs de « La Ville des Mystères » m’ont reproché de ne pas avoir dépeint de manière convaincante les motivations de certains personnages : je crains que tout ce qui aurait pu les contenter s’est retrouvé supprimé lors du travail éditorial.

Cela a réclamé quelques ajustements

Cela dit, j’avais prévu le coup. J’étais conscient dès le départ d’avoir produit un gros bouquin pas forcément facile à publier tel quel. C’est la raison pour laquelle j’ai placé, au milieu de l’histoire, un retournement de situation qui change la donne pour Tim Keller, la protagoniste du roman. En un seul volume, cet événement était juste un point d’orgue qui représentait le sommet de la tension dramatique. En deux volumes, il s’agit d’un coup de théâtre, un cliffhanger comme ceux que l’on rencontre parfois à la fin de la saison d’une série télévisée. Avoir pris soin de procéder de cette manière a considérablement simplifié le travail éditorial.

Cela dit, « La Mer des Secrets » paraît deux ans après « La Ville des Mystères », et cela a réclamé quelques ajustements. Par exemple, dans le texte original, passé le coup de théâtre mentionné ci-dessus, on prolongeait le suspense en s’éloignant de Tim l’espace d’un chapitre, pour s’intéresser aux personnages secondaires. Avec la publication en deux tomes, j’ai pris conscience que ça n’avait aucun sens : deux ans se sont écoulés, ça représente bien assez de suspense, j’ai donc demandé à inverser les deux premiers chapitres afin que l’on retrouve notre personnage principal tout de suite.

Autre différence : il m’a paru nécessaire de rappeler dans le texte qui était qui. Lorsqu’on retrouve les personnages principaux, leur identité et leurs relations les uns avec les autres sont brièvement mentionnées, afin de rafraîchir la mémoire des lecteurs. Forcément, en lisant les deux tomes l’un après l’autre, ces informations sont inutiles, mais elles peuvent être cruciales pour un lecteur qui a ouvert de nombreux autres livres dans l’intervalle et qui a, souhaitons-le, d’innombrables autres centres d’intérêt dans l’existence.