La Mer des Secrets : au carrefour des genres

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« La Mer des Secrets », mon nouveau livre qui vient de sortir, est présenté par l’éditeur comme un « roman fantasy steampunk. » J’aimerais en profiter pour dire deux mots de la question des genres littéraires, qui, selon moi, est un peu différente pour les auteurs de ce qu’elle peut être pour les éditeurs, les libraires ou même les lecteurs.

Où ranger un roman ? C’est la question fondamentale de la classification par genres. Et l’interrogation est pertinente : elle permet à l’auteur et aux lecteurs de se retrouver autour de centres d’intérêt communs. C’est le point de départ du coup de foudre que l’on peut avoir pour un livre.

En ce qui concerne les deux tomes de ma série « Merveilles du Monde Hurlant », le mot « steampunk » figure donc en quatrième de couverture, des éléments d’imagerie steampunk sont inclus sur les illustrations, l’éditeur a fait une partie de sa promotion autour du steampunk et j’ai même été invité à parler de steampunk à la maison Jules Verne à Amiens.

Tout cela, d’ailleurs, ne vient pas de nulle part. C’est soutenu par le texte. Dans « La Ville des Mystères », on aperçoit des dirigeables, on évoque des usines, il y a une journaliste buveuse d’absinthe qui écoute du jazz, un oiseau mécanique, et un assassin qui brandit un mousquet. Dans « La Mer des Secrets », une partie de l’intrigue tourne autour d’un grand bateau à vapeur, il y a une embarcation amphibie montée sur des pattes articulées et tout se termine sur un gratte-ciel. En plus, la question de la contestation sociale, qui, pour moi, est centrale dans tous les genres littéraires « punk », est au cœur de l’histoire.

Cela dit, certains lecteurs m’ont fait le reproche d’avoir été, en quelque sorte, trompés sur la marchandise. Ils attendaient un roman de steampunk plus pur. Or, je n’aime pas la pureté – je suis même en train d’écrire un livre à ce sujet.

Après tout, il y a aussi le mot « fantasy » imprimé dans le résumé, et on trouve dans ce roman une magicienne qui manipule les plantes, un trois-mâts dont les voiles sont tissées par des araignées, une antique espèce dont les membres se présentent sous la forme de poissons volants, une île qui ne devient visible que lorsqu’on l’approche par un cap bien précis, et plein d’autres éléments qui n’ont rien à voir avec le steampunk. On trouvera aussi, çà et là, des emprunts à la science-fiction, comme cette jeune femme dont le cerveau contient les individualités de quarante-sept personnes différentes, et qui n’est rien d’autre qu’un motif courant dans la littérature transhumaniste.

Bref, « Merveilles du Monde Hurlant » est difficile à classer dans un genre en particulier, voire même dans deux. J’ai toujours aimé le mélange des genres, et pour moi, les littératures de l’imaginaire n’ont d’intérêt que lorsqu’elles laissent les idées de toutes sortes s’épanouir. Il n’y a plus grand-chose de fantastique dans une épopée héroïque avec des elfes et des dragons ; de même, à force de se reposer constamment sur les mêmes motifs, le steampunk tourne souvent à vide. En franchissant les frontières des genres, on peut retrouver quelques fulgurances d’imagination propres à séduire les lecteurs qui apprécient ce genre de choses.

Au final, ma duologie « Merveilles du Monde Hurlant » est un ornithorynque. On n’en voudra à personne d’être déçu qu’il ne soit ni castor, ni canard. J’aurais tendance à rapprocher ce texte du mouvement « new weird », mais l’étiquette est incompréhensible pour les lecteurs francophones et n’a donc pas grande utilité. Bref, oui, « fantasy steampunk », c’est assez juste.

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La Mer des Secrets: un roman, deux livres

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Comme annoncé, mon nouveau livre, « La Mer des Secrets » vient de sortir aux Éditions le Héron d’Argent. Il semble être bien accueilli par ses premiers lecteurs, ce qui me fait très plaisir.

Vous remarquerez que je l’appelle « mon nouveau livre » plutôt que « mon nouveau roman », une habitude que j’ai prise parce qu’elle correspond à la réalité. « La Mer des Secrets », on peut le voir en couverture, est le tome 2 de la série « Merveilles du Monde Hurlant », entamée il y a deux ans avec « La Ville des Mystères. » Ensemble, les deux volumes racontent une seule histoire, une aventure, qui commence dans le premier chapitre du tome 1 et se termine dans le dernier chapitre du tome 2.

Fondamentalement, il y a des différences de ton et de décor entre les deux livres : le gros de l’action ne se déroule pas au même endroit, il y a des rebondissements qui sont propres à cette seconde partie, des intrigues secondaires et de nouveaux personnages sont introduits. Comme le titre le laisse entendre, l’action du second volume se passe en grande partie sur la mer, alors que celle du premier était concentrée en milieu urbain. Par ailleurs, le premier volume s’achevait sur un événement qui relançait l’action dans une direction inattendue pour le vécu des personnages. Toutefois, on a affaire à un seul roman, ou en tout cas à une seule histoire, répartie dans deux livres, avec des arcs narratifs et des thèmes qui s’étendent à travers les deux livres.

Pourquoi publier un seul roman en deux volumes?

D’ailleurs, c’est bien ainsi que cette histoire est née. À l’origine, c’est bien un seul et unique manuscrit que j’ai soumis à la bienveillante curiosité des éditeurs, il y a cinq ans. À l’époque, ce gros pavé s’intitulait « Mangesonge », et contenait déjà toute l’histoire qui est aujourd’hui publiée dans « La Ville des Mystères » et « La Mer des Secrets. »

Pourquoi publier un seul roman en deux volumes ? Pas par simple appât du gain. Les réalités du monde de l’édition sont ainsi faites qu’un livre trop épais ne bénéficie pas de tarifs préférentiels à la Poste, et que, en-dehors des grosses maisons d’éditions qui ont leurs propres réseaux de distribution, leur parution n’est pas rentable. Voilà pourquoi les gros pavés américains, en traduction, sont souvent fractionnés en multiples volumes.

Mon manuscrit original a donc dû être divisé par sa moitié, et en plus, chaque partie a été réduite d’environ 20% par rapport au texte de départ, ce qui n’a pas été facile à faire. Certains lecteurs de « La Ville des Mystères » m’ont reproché de ne pas avoir dépeint de manière convaincante les motivations de certains personnages : je crains que tout ce qui aurait pu les contenter s’est retrouvé supprimé lors du travail éditorial.

Cela a réclamé quelques ajustements

Cela dit, j’avais prévu le coup. J’étais conscient dès le départ d’avoir produit un gros bouquin pas forcément facile à publier tel quel. C’est la raison pour laquelle j’ai placé, au milieu de l’histoire, un retournement de situation qui change la donne pour Tim Keller, la protagoniste du roman. En un seul volume, cet événement était juste un point d’orgue qui représentait le sommet de la tension dramatique. En deux volumes, il s’agit d’un coup de théâtre, un cliffhanger comme ceux que l’on rencontre parfois à la fin de la saison d’une série télévisée. Avoir pris soin de procéder de cette manière a considérablement simplifié le travail éditorial.

Cela dit, « La Mer des Secrets » paraît deux ans après « La Ville des Mystères », et cela a réclamé quelques ajustements. Par exemple, dans le texte original, passé le coup de théâtre mentionné ci-dessus, on prolongeait le suspense en s’éloignant de Tim l’espace d’un chapitre, pour s’intéresser aux personnages secondaires. Avec la publication en deux tomes, j’ai pris conscience que ça n’avait aucun sens : deux ans se sont écoulés, ça représente bien assez de suspense, j’ai donc demandé à inverser les deux premiers chapitres afin que l’on retrouve notre personnage principal tout de suite.

Autre différence : il m’a paru nécessaire de rappeler dans le texte qui était qui. Lorsqu’on retrouve les personnages principaux, leur identité et leurs relations les uns avec les autres sont brièvement mentionnées, afin de rafraîchir la mémoire des lecteurs. Forcément, en lisant les deux tomes l’un après l’autre, ces informations sont inutiles, mais elles peuvent être cruciales pour un lecteur qui a ouvert de nombreux autres livres dans l’intervalle et qui a, souhaitons-le, d’innombrables autres centres d’intérêt dans l’existence.

La Mer des Secrets – mon roman est sorti

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C’est la conclusion d’une aventure qui a duré cinq ans: « La Mer des Secrets », mon nouveau livre, vient de sortir aux Éditions le Héron d’Argent. J’ai eu l’occasion d’en dédicacer quelques dizaines d’exemplaires au salon Mon’s Livre, en Belgique et je suis très fier de vous le présenter.

Si vous souhaitez vous le procurer ou en savoir plus, il suffit de suivre ce lien.

« La Mer des Secrets », c’est la seconde partie de « Merveilles du Monde Hurlant », une histoire entamée par le premier volume, « La Ville des Mystères« , sorti il y a deux ans. On y retrouve Tim Keller, une adolescente de notre monde qui se retrouve propulsée dans une dimension parallèle, le Monde Hurlant, à la recherche d’un homme qu’elle n’a fait qu’apercevoir. Tim va tenter de survivre dans ce milieu hostile, baroque, plein de magie et de technologie, où plantes et roches peuvent se mettre à parler et qui se retrouve à l’aube d’un soulèvement populaire.

C’est une épopée de fantasy steampunk qui trouve sa conclusion avec ce tome (même si je travaille sur une suite qui pourra être lue indépendamment) et je suis très fier que les lecteurs puissent à présent se l’approprier et en découvrir la conclusion. Comme, à l’origine, ces deux volumes ne formaient qu’un seul manuscrit, j’ai le sentiment que l’histoire ne peut réellement être évaluée que si l’on suit l’évolution des personnages jusqu’au bout, donc cette parution est particulièrement satisfaisante pour moi.

Ces prochaines semaines, je vais écrire quelques billets autour de ce livre, en espérant que cela puisse vous intéresser.

Anatomie d’une scène réécrite

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Cette semaine, je vous propose quelque chose de différent.

Dans le prolongement des réflexions de ces dernières semaines autour des relectures et des corrections, j’ai envie de partager avec vous un exemple issu de mon roman « La Ville des Mystères. » À savoir une scène ratée, réécrite encore et encore jusqu’à ce que j’en sois satisfait.

On dit que, si on aime les saucisses, mieux vaut ne pas trop savoir comment elles sont fabriquées. Ici, je vous propose une expérience similaire dans le domaine de la littérature. En bref : âmes sensibles s’abstenir, je vais vous montrer des exemples bien foireux de mon travail, que j’aurais sans doute mieux fait de conserver dans mes archives. Cela dit, pour illustrer l’utilité de la relecture, c’est quand même plus parlant si on montre des exemples tout pourris. Ici, vous allez voir de manière concrète plusieurs des raisons qui peuvent pousser un auteur à réécrire une scène qui ne fonctionne pas.

La scène

Dès le départ, je me doutais bien que la rédaction du passage dont il est question serait corsée. La scène, située au début du roman, poursuit plusieurs buts qui sont cruciaux pour la compréhension de la suite : il s’agit d’introduire des personnages et des concepts qui vont être présents sur la totalité du texte.

D’une certaine manière, cette scène fait office de gare de triage : c’est un passage obligé, et si le lecteur quitte les rails ici, c’est tout le roman qui risque d’être raté. Bien sûr, l’inconvénient, c’est qu’une gare, c’est rarement très exaltant, donc en plus de tenter de rendre cette scène compréhensible, ma mission était de faire en sorte qu’elle soit digeste.

Dans le roman, à ce stade, Tim Keller, une adolescente de notre monde, vient de se voir propulsée dans une réalité parallèle, après une rencontre avec un poisson parlant. Elle a débarqué en plein milieu d’un camp de travail, et a rapidement été condamnée à passer quelques jours en cellule d’isolement. C’est à la sortie du mitard qu’on la retrouve, alors qu’elle reprend connaissance sur une banquette. La scène introduit deux personnages : Armaga et Drendel Squinn. Par ailleurs, c’est à ce stade que Tim réalise que, depuis qu’elle est arrivée dans ce monde, elle est capable de comprendre toutes les langues, y compris celle des créatures fabuleuses qui y vivent.

J’ai réécrit cette scène de A à Z à trois reprises. Dans sa totalité, elle est un peu longue, aussi je vous propose d’en partager avec vous des extraits, en guise d’illustration.

Rencontre avec Armaga

Premier jet

L’être de pierre semblait trouver mon réveil très divertissant, mais il tentait de rester courtois et il réprima autant que possible le fou rire qui le menaçait. Il ne pouvait pas tout à fait gommer, par contre, cet éclair malicieux que je lisais dans ses yeux. Quand je me suis calmée, il s’est adressé à moi d’une voix profonde comme l’écho d’une montagne : « haha ! Enfin elle se réveille, notre superstar ! J’ai bien cru que tu allais dormir encore deux ou trois jours ».

Superstar ? Jojo l’homme de pierre était à mon chevet en train de me qualifier de superstar ? Je ne voyais pas trop comment tout cela se rattachait à ce que je venais de vivre dans le cachot. Ni, à dire vrai, à quoi que ce soit d’autre en rapport avec moi. Que voulait-il dire ? Parmi les dizaines de questions qui se précipitaient dans ma tête, je lui en ai lancé une petite poignée pour commencer :

— Superstar ? Hein ? Quelle superstar ? Tu es qui ? Tu es quoi exactement ? Je suis où ? Pourquoi tu es en pierre, d’abord ?

— Enchanté, dit-il en serrant ses paumes l’une contre l’autre, Je m’appelle Armaga, je suis originaire d’Octorio, fils de marchands de la République, et euh…

— Ça ne répond pas du tout à la question « Tu es quoi exactement ? »

La scène telle qu’elle était écrite à l’origine comprenait une interminable description d’Armaga, un personnage au corps fait de pierre, ainsi qu’un panorama de la chambre où Tim reprend connaissance après son passage au mitard. Il est vite paru évident que ce passage méritait d’être raccourci. Je n’inclus pas tout ça dans l’extrait, mais il est à noter que le simple fait de réduire ces longueurs a contribué à rendre la scène un peu moins imbuvable.

Cela dit, ici, on saisit tout de suite le problème posé par cette première version de la scène : elle est incompréhensible. Tim rencontre Armaga, qui ne répond à aucune question et se contente d’en rajouter dans le côté mystérieux. Les rares éléments d’information qui y sont contenus n’ont aucune importance du point de vue de l’intrigue (« Je suis originaire d’Octorio »). On ne sait rien sur ce personnage, la première impression qu’on a de lui est confuse et le livre nous bombarde avec des éléments sans importance.

À ce stade, il m’est apparu que le mystère était déjà suffisamment installé dans l’esprit du lecteur : cette scène ne peut pas se payer le luxe de le prolonger encore davantage, il faut commencer à répondre aux questions, de manière simple et directe, et à offrir une image claire de ce nouveau personnage. C’est ce que j’ai essayé de faire dans la deuxième version.

Deuxième version

L’être de pierre s’adressa à moi d’une voix profonde comme l’écho d’une montagne : « Ah, quand même, tu te décides à te réveiller ! J’ai bien cru que tu allais continuer à ronfler pendant deux ou trois jours de plus ! »

— Je ne ronfle pas ! ai-je protesté.

— Tous les Humains ronflent. Toi la première.

— Pas vrai.

— Ouais bon on s’en fiche, en fait. J’étais censé veiller sur toi et te souhaiter la bienvenue au Camp de l’Ataraxie. Donc voilà, c’est fait. A plus tard.

Il faisait mine de s’en aller mais je n’avais pas du tout l’intention de le laisser partir si vite. Il y avait toute une quantité de choses que je ne comprenais pas. Ce type de pierre était la personne la moins hostile que j’avais rencontré jusqu’ici dans ce monde de cinglés, pas question de le laisser partir sans qu’il m’ait fourni quelques explications : « Attends ! », ai-je dit, me redressant dans mon lit et constatant à la dernière minute que j’étais presque nue sous les draps.

— On se connaît à peine, me rappela-t-il. Mais si tu as vraiment envie de me montrer tes seins, ça me va.

La deuxième version est différente de la première : elle ne se consacre qu’à bâtir une première impression d’Armaga, tant pour Tim que pour les lecteurs. Elle est débarrassée des informations inutiles, et comporte des éléments (« au Camp de l’Ataraxie », soit l’endroit où se situe l’action) qui seront au contraire très importants pour la compréhension de la suite de l’histoire.

Le souci, c’est que le personnage d’Armaga tel qu’il est présenté dans cet extrait ne fonctionne pas. J’ai voulu en faire un jeune personnage désabusé, caustique et obsédé sexuel, mais il ne m’a pas fallu attendre longtemps avant de réaliser que ça n’était pas le bon choix, pour des raisons de construction du texte. Dans la première partie du roman, Armaga fonctionne comme le guide de Tim dans ce monde étrange, celui qui lui explique les choses. C’était une erreur d’en faire quelqu’un de difficile – toutes ses apparitions sonnaient faux et étaient impossibles à écrire correctement. Dans la version suivante, il trouve sa personnalité définitive, celle d’un jeune scientifique curieux de tout.

Version publiée

Il s’est mis à rire comme un bossu : ça m’a pris de court. L’être de pierre avait l’air très amusé par ces premiers mots qui étaient sortis de ma bouche.

« Haha ! Je t’aime bien, je m’en doutais » dit-il. « Moi, c’est Armaga. Je sais que tu t’appelles Tim Keller. Alors ? Une histoire contre une histoire ? » Il avait lâché cette phrase singulière comme si j’allais rebondir immédiatement. Mais je ne comprenais même pas la question.

Il a fini par identifier la source de ma confusion : « Tu n’es pas d’Entremer, hein ? J’avais cru, tu parles le baragoual avec l’accent d’ici. Désolé, c’est une coutume locale : quand deux personnes se rencontrent pour la première fois, elles se racontent une histoire personnelle. Alors ? Une histoire contre une histoire ? »

Ici, on évacue toutes les questions sur Armaga lui-même : c’est un type en pierre, voilà tout ce qu’il y a à en savoir, les explications plus complètes seront délivrées ultérieurement. Le dialogue l’établit comme un individu jovial et curieux, deux traits de caractère qui vont continuer d’être associés à lui par la suite. Par ailleurs, j’introduis des notions (« Entremer », la ville où se situe cette partie du roman, et le « baragoual », la langue dans laquelle se tient cette conversation), qui vont être immédiatement nécessaires au lecteur.

C’est un premier contact efficace, qui dit à quel genre de personnage on a affaire, sans ensevelir le moment sous des explications trop lourdes. En plus, la coutume d’Entremer qui consiste à s’échanger des anecdotes lors d’une première rencontre s’est avérée bien pratique pour insérer de l’exposition sans douleur dans le texte, et qui plus est, elle se connecte aux thèmes du roman.

Le langage

Premier jet

— […]comme tu peux le constater, Drend, elle parle couramment le Lithique et l’Axite. Et il paraît qu’elle a parlé en Farda avec les Ogres, l’autre jour, à ce qu’on m’a raconté. Et elle a causé en Haut-Questite avec la Luminar. Du Haut-Questite de Mortebane, bien sûr !

— Je ne comprends rien à ce que tu viens de raconter, ai-je dit.

— Quelle surprise, ma chère ! ironisa-t-il.

Mais mon déni n’était pas tout à fait sincère. C’est vrai, les références culturelles qu’il venait d’utiliser m’échappaient complètement, ce qui ne faisait que confirmer que je me trouvais dans une sorte de monde parallèle. Par contre, comme je n’étais pas complètement abrutie, je comprenais bien qu’il faisait référence à des langages. Il sous-entendait que je parlais toutes sortes de langues. Je supposais même, en tout cas, c’était mon hypothèse, que je parlais automatiquement avec chaque personne sa langue maternelle, un peu comme un autoradio qui se règle de lui-même sur la bonne fréquence. C’était pratique, parce que sans ce petit coup de pouce du destin mon séjour ici aurait été encore plus difficile… Si j’avais dû parier, j’aurais dit que mon soudain talent pour la traduction simultanée devait avoir un rapport avec la toute récente intrusion d’un poisson magique géant au fonds de ma gorge.

Cette partie de la scène sert à expliquer que Tim parle toutes les langues. C’est une catastrophe : on commence par une dialogue incompréhensible pour le lecteur et surchargé en détails indigestes qui, de surcroît, ne joueront aucun rôle dans la suite de l’histoire. Tout cela est suivi par un interminable paragraphe introspectif ou Tim comprend d’elle-même pourquoi et comment elle a reçu ce don des langues. Ça ne fonctionne pas : cela fait sortir le lecteur du roman et paraît excessivement artificiel.

Pas étonnant que, là au milieu, on lise cette phrase : « Je ne comprends rien à ce que tu viens de raconter », qui résume parfaitement la confusion dans laquelle le lecteur est plongé. Rien ne marche dans ce premier jet : tout est à refaire.

Deuxième version

— Au fait, pas la peine de me parler en lithique, je parle couramment baragoual.

J’allais objecter et lui expliquer que « je ne parlais pas lithique », mais là je me suis rendue compte que si, j’étais bel et bien en train de m’exprimer dans une langue dont je ne soupçonnais même pas l’existence il y a cinq minutes, que les sons qui sortaient de ma bouche étaient étranges et inconnus et que malgré tout je les comprenais parfaitement, comme d’ailleurs tout ce que me racontait mon interlocuteur. C’était flippant :

— Je ne fais pas exprès. Je ne sais pas comment arrêter de parler cette langue !

— Tu me fais marcher, non ? Tu parles le lithique sans accent.

— Promis que non. Je ne sais pas ce qui m’arrive. C’est quoi ? C’est de la magie ?

Ici, je tente une autre approche, un peu moins lourde, mais pas beaucoup plus efficace. La prise de conscience de Tim est moins intellectualisée, plus sensorielle et émotionnelle, et surtout plus courte : c’est en parlant qu’elle réalise qu’elle s’exprime dans une langue qui devrait lui être inconnue. En plus, on pose les jalons de la relation entre Tim et Armaga, qui va rapidement être intrigué par cette jeune fille venue d’ailleurs.

Malgré tout, ce passage ressemble quand même toujours beaucoup à de l’exposition pure : on sent que ces deux personnages suspendent ce qu’ils font pour livrer des explications au lecteur. Il s’agit de faire preuve de davantage de légèreté, ce que je vais tenter dans la version finale.

Version publiée

— Attends, attends, je te raconte mon histoire, je te le promets, mais juste avant j’aimerais savoir quelque chose. C’est trop important.

— C’est trop important ? Alors, d’accord.

— Pourquoi est-ce que je te comprends quand tu parles ? Pourquoi est-ce que je comprends tout le monde, ici ? C’est quoi le baragoual ?

Là il a écarquillé ses yeux d’ambre. Son visage disait « Mais à quel genre de timbrée est-ce que j’ai affaire ? », mais sa bouche se contenta de dire « Le baragoual, c’est la langue que tu es en train de parler. Couramment. Comme si tu étais née ici. Ça ne te dit vraiment rien ? »

OK. Méfiez-vous des apparences : je ne suis pas plus cruche que la moyenne. À ce stade, j’avais compris qu’il devait y avoir un sortilège ou un machin-chose qui s’occupait pour moi de la traduction simultanée. Donc d’accord, je parlais la langue de tout le monde.

Cette version se connecte mieux au passage qui précède avec la notion de « une histoire contre une  histoire », une tradition qui pousse les individus à échanger des anecdotes lorsqu’ils font connaissance. La conversation paraît donc plus naturelle, d’autant plus que Tim la fait immédiatement dérailler, en posant une question qui la tarabuste : pourquoi est-ce qu’elle comprend son interlocuteur. Armaga l’ignore, et tous les deux prennent note de cette énigme, qu’ils ne peuvent pas élucider dans l’immédiat.

Cette scène parvient à accomplir ce qui est réellement important à ce stade : faire prendre conscience à Tim qu’elle est capable de comprendre toutes les langues. Le « pourquoi » peut attendre, et le passage, débarrassé des explications et des hypothèses, devient moins lourd. En fait, j’ai réalisé que c’étaient mes tentatives d’explications qui faisaient sombrer ce passage, alors que sa raison d’être consiste simplement à prendre note qu’il y a quelque chose de curieux, sans qu’il soit indispensable d’y apporter une réponse dans l’immédiat.

Drendel Squinn

Premier jet

Un jeune homme venait de rentrer dans l’embrasure de la porte. Un grand blond, plutôt beau gosse, genre surfeur, avec quand même un petit côté Ken, le copain de Barbie. Et surtout, il avait la caractéristique très rassurante d’être humain. En tout cas, il semblait totalement humain. Ce qui était rassurant parce que je ne suis pas du tout raciste, mais je sentais qu’il allait me falloir un petit temps d’adaptation avec les types en pierre et les chiens-plantes et les gnomes monstrueux. Le mec a apostrophé Armaga à travers la pièce :

— Alors ?

— Alors tu vois bien. Elle s’est réveillée.

— Génial.

Il semblait un peu impressionné de me voir mais il s’est approché de mon lit, de l’autre côté, face à mon nouvel ami le « Lithique ». Je ne savais pas trop à quoi était dû son embarras, j’ai supposé qu’il était gêné parce qu’il savait que j’étais à poil sous la couverture. « Drendel », a-t-il dit gauchement en me tendant un paquet de vêtements en lin, du même type que ceux que portaient apparemment tous les esclaves du camp. « Drendel ? », ai-je répété, pas tout à fait certaine de comprendre dans quel genre de rituel je m’embarquais.

— Son nom c’est Drendel Squinn, expliqua Armaga. Il ne parle pas beaucoup. C’est un petit gars de la campagne straazienne, hein, Drend ?

La première apparition de Drend a un gros défaut : elle ne crée pas de première impression. C’est juste un type insipide qui a un physique banal et qui dit des choses sans importance. La curiosité du lecteur n’est pas piquée, et, pour parachever le tout, on termine avec une grosse louche d’exposition qui ne sonne pas naturel du tout et qui répond explicitement à une question qu’absolument aucun lecteur ne se pose.

Dans cette version, cette scène ne sert à rien : il est peu probable que le lecteur en conserve un souvenir. Le seul aspect marquant, en négatif, c’est la phrase « Je ne suis absolument pas raciste », qui, naturellement, installe l’idée inverse dans la tête des lecteurs.

Deuxième version

Un jeune mec venait de rentrer dans la pièce. Un grand blond, plutôt beau gosse, le genre poète maudit, à peu près mon âge. Il semblait totalement humain, ce qui était rassurant parce que je sentais qu’il allait me falloir un petit temps d’adaptation avec les types en pierre. Le mec a apostrophé Armaga à travers le dortoir :

— Alors ?

— Alors tu vois bien. Elle s’est réveillée.

— Ouais, je vois.

Le nouveau venu s’est approché de nous silencieusement, un rouleau de tissu dans la main. Quand il fut plus près, je vis que ses avant-bras étaient striés de cicatrices et de blessures récentes. Automutilation. Ça, c’était quelque chose de familier :

— C’est toi qui t’es fait ça ?

— D’habitude, les gens n’osent pas demander.

— Je sais. Je suis Tim.

— Drendel Squinn.

Drendel est un petit gars du nord, un Axite de la Principauté de Straaz, intervint Armaga. Un chasseur de gibier : autant dire un bouseux !

C’est exactement la même chose, tourné un peu différemment, avec tout de même une grosse différence : là, le texte inclut un aspect de la personnalité de Drendel que le lecteur va trouver mémorable, à savoir son penchant pour l’automutilation. Hélas, cet échange est mal écrit : il communique cette information d’une manière maladroite – personne ne poserait ce genre de question à un parfait inconnu.

C’est un cas de relecture intéressant, parce qu’en voulant corriger le manque de substance de la première version, je suis parti dans l’excès inverse et je me suis créé de nouveaux problèmes. Voilà pourquoi plusieurs relectures sont indispensables : souvent, en retirant un élément problématique, on crée sans le vouloir de nouvelles embûches.

Version publiée

« Alors, Prof ? On en est où ? » fit une voix qui provenait de la porte du dortoir. Un jeune mec venait de rentrer dans la pièce. Un grand blond, beau gosse, genre poète maudit, à peu près mon âge. Il était humain, ce qui avait quelque chose d’apaisant. « Alors tu vois bien. Elle s’est réveillée » dit le Lithique.

Le jeune homme posa un rouleau de linge au pied de ma natte. Il s’agissait d’un paquet de vêtements grossiers en lin, une tenue identique à celles que portaient mes deux nouveaux camarades. « Drendel Squinn » dit l’humain. Ça ressemblait à un nom, j’en ai déduit que c’était ainsi qu’il s’appelait. Ce gars n’était pas du genre causant et il ne donnait pas facilement son regard. « C’est vrai que tu t’appelles Tim Keller ? » demanda-t-il juste avant que le silence devienne embarrassant.

Cette version finale fonctionne mieux. Déjà, elle établit en quelques mots la relation entre Drendel et Armaga, à travers l’usage d’un surnom. On sent une complicité qui n’existait pas dans les versions précédentes.

En plus, Drend, ici, se présente à nous dans l’action : il pose une question, apporte des vêtements, se présente. On a l’impression d’avoir affaire à un individu doté de son propre libre arbitre, pas juste de lire une fiche de personnage.

Enfin, même si je me suis débarrassé de l’horrible mention des traces d’automutilation présente dans la deuxième version, je parviens tout de même à esquisser une impression de ce personnage à travers son attitude fuyante et son goût pour le silence.

Plutôt qu’exposer toute la problématique de Drendel dès la première scène, je réserve cette discussion pour plus tard, mais je pose déjà un premier jalon qui permet de comprendre qu’on est en présence d’un jeune homme taciturne. Par ailleurs, la version finale permet de contraster ces deux compagnons l’un par rapport à l’autre : Armaga, curieux et bavard, et Drendel, silencieux et réservé.

⏩ La semaine prochaine: Achever les corrections

 

Et si on se voyait?

livre paris
Depuis que j’ai lancé ce blog, mon actualité promotionnelle est plutôt calme, mais ça va changer, donc pour celles et ceux que ça intéresse, je publierai de temps en temps des nouvelles de mes présences sur les salons.
Je serai présent au salon Livre Paris, le samedi 17 toute la journée et le matin du dimanche 18 sur le stand des Editions le Héron d’Argent. Comme ça, s’il vous venait une folle envie de #payetonauteur, vous pourriez vous offrir « La Ville des Mystères » (et moi en échange je vous ferais une dédicace).
 
À bientôt! 😉