L’interview: Ariane Bricard

Est-ce parce qu’elle a voyagé elle-même qu’elle aime nous emmener loin de la Terre? Ariane Bricard est une autrice dont les écrits se situent au carrefour des classiques de la science-fiction, du romantisme et du mystère. Avec La Cité des Abysses, son premier roman, elle a fait rêver les lecteurs à Thétys, un monde aquatique dont les humains sont loin de percer à jour tous les mystères. J’ai déjà eu l’occasion de publier une critique de ce roman que vous pouvez lire ici.

Disculpeur: Ariane et moi sommes tous les deux publiés dans la même maison d’édition.

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Est-ce que tu te souviens de ce qui t’as amenée à l’écriture ? Quel a été ton premier projet ? Qu’est-ce que ça représente l’écriture pour toi aujourd’hui ? Une passion ? Une drogue ? Un casse-tête ? Est-ce que tu pourrais t’en passer ?

On m’a raconté que j’ai commencé à écrire dès que j’ai appris à le faire, comme une suite logique de ma passion pour la lecture. À cinq ans, j’ai déclaré que je voulais être écrivain (à peine ambitieux, ha ! ha !). J’ai écrit des poèmes pour mes parents, des rédactions à l’école.
Ma première histoire complète, je l’ai écrite à 15 ans, par besoin d’écrire (influencée par des jeux vidéo, en particulier Deus Ex). Je n’ai pas cessé depuis.
C’est à la fois une drogue (je suis en état de manque lorsque je n’écris pas régulièrement) et un moyen de me compléter. C’est aussi un casse-tête car la cohérence est très importante, je veux que le lecteur croie en l’histoire. L’avantage : on a toute sa vie pour progresser.
J’espère que je ne réussirai jamais à m’en passer.

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Doutez et travaillez. Le plus dur est de prendre du recul, de voir ses propres réflexes, ses codes et ses erreurs. La patience et le travail sont indispensables. Une chose qui marche bien pour moi : la musique pour me « doper » et ne pas faire que ça. Tout ce que l’on vit nourrit nos idées et notre style.
Après, il n’y a pas de recette miracle, chacun fonctionne différemment.

Tu as un parcours cosmopolite, qui passe par l’Afrique et la Chine. Est-ce que cela a laissé des traces sur ton écriture ?

Aucune idée ! Par contre, j’aimerais bien m’en inspirer davantage, au niveau culturel, social… c’est passionnant. Les gens restent les gens mais leurs façons d’être diffèrent complètement !
Lorsque j’étais encore étudiante en chinois, j’ai écrit un pastiche d’un chapitre d’Au bord de l’eau pour un examen de littérature. Ce n’était pas facile d’essayer d’employer les mêmes tournures, de reprendre des personnages, mais j’avais adoré !

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La Cité des Abysses est avant tout un roman de science-fiction. Est-ce qu’il y a des auteurs dont tu te sens proche et qui t’ont inspiré pour l’écrire ?

Ce que j’ai pu identifier : Herbert (Dune), le film Abyss (surtout la fin), l’auteur de BD Léo pour les mantrisses d’Aldébaran, Asimov pour sa merveilleuse façon de nous embarquer dans l’avenir. M’en sentir proche, j’aimerais bien ! C’est surtout de l’admiration pour leurs œuvres.

Malgré tout, la trame du roman, c’est une enquête, presque policière. Est-ce que ça a été compliqué de structurer une telle intrigue ?

C’est embarrassant. En fait, je n’avais rien structuré du tout : j’écrivais uniquement à l’inspiration. Parfois, je restais bloquée des semaines ! Certains points étaient clairs dès le début, l’essentiel a dû attendre la fin.
C’est une façon brouillonne et surtout stressante d’écrire. J’essaye de structurer davantage mes romans depuis 7 ans, de retenir certaines idées, mais ça reste difficile.

Je sais que tu tricotes. Est-ce qu’il existe des points communs entre le tricot et l’écriture selon toi ?

Oh, oui ! Il y a un côté créatif indéniable : imaginer un motif, tout défaire parce qu’on change d’avis, improviser, modifier. Plus ce qu’on veut tricoter est complexe et plus un plan est conseillé. Par contre, c’est moins mouvementé que l’écriture ! Je trouve le côté mécanique très apaisant, alors qu’il m’est arrivé de pleurer en écrivant des chapitres.

« Romantique, mais pas guimauve » : c’est un descriptif que tu utilises parfois pour qualifier la tonalité du livre. C’est quoi, le romantisme, pour toi ? Pourquoi est-ce que ça te tient à cœur ?

Pour moi, le romantisme est passionnel (et pas forcément amoureux). Il tient à l’intensité des émotions, des impressions. Guimauve, pour moi, c’est un peu exagéré ou moins ancré dans le réel.
J’ai déjà écrit comme ça. Maintenant, j’essaye de garder mes personnages concentrés sur leurs objectifs : ils ont déjà beaucoup à affronter et tout le monde n’est pas à ce point à fleur de peau.
D’un autre côté, ça pourrait être intéressant d’inventer un personnage secondaire guimauve ! Même si ça peut faire du mal, c’est attendrissant, cette sincérité extrême.

On te sent très attachée à certains de tes personnages. Comment est-ce que tu définirais le lien qui t’unit à eux ?

Je ne sais pas trop. Ils sont là, dans un coin de ma tête, à attendre le point final. Disons qu’ils vivent en moi tant que j’écris sur eux. J’essaye de leur donner une identité propre, un passé, un peu d’épaisseur en fait. Pas très facile mais c’est une des choses que je préfère. Évidemment, les personnages principaux sont privilégiés : ils sont soumis à plus de torture, hé ! hé ! Les pauvres.

La Cité des Abysses appelle une suite. Où en es-tu ?

Je réécrit le texte depuis l’an dernier. Le scénario a complètement été remanié et au moins les trois quarts sont réécrits de zéro, alors ça demande beaucoup de temps (surtout que j’ai un travail chronophage à côté).
Désolée, c’est très long !

C’est difficile d’écrire une suite ? Plus dur que d’écrire le premier tome ?

Au niveau écriture, retrouver les personnages, c’est du pur bonheur ! Je suis très heureuse, deux d’entre eux ont évolué. Par contre, oui, j’ai peur de décevoir les lecteurs du tome 1. C’est ça le plus dur, je pense.

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Au-delà du Cycle d’Ekysse, est-ce que tu as d’autres envies d’écriture ? Des projets dans tes carnets ? Envie de t’éloigner de la science-fiction, peut-être ?

J’aimerais écrire quelque chose de drôle mais je n’y arrive pas pour l’instant.
J’ai un autre projet, de littérature plus classique, que je garde dans un coin de ma tête, pour plus tard. Sinon, j’adore la SF mais pourquoi pas du fantastique ? Je suis sans doute déjà à la frontière.
La priorité après Ékysse : finir le roman double sur lequel je planche depuis 2009 !

Être éditée, c’est une expérience satisfaisante ? Est-ce que tu pourrais envisager de te lancer dans l’autoédition ?

C’est un vrai bonheur de voir son texte prendre corps dans un livre, un vrai livre ! Le Héron d’Argent m’a vraiment soutenue et a été riche de conseils, tout en me laissant la main sur l’histoire et mes personnages. C’est aussi du travail de relecture, de réécriture… Il faut s’attendre à retravailler le livre.
L’autoédition ? Pourquoi pas, si une histoire ne trouve pas son éditeur, elle trouvera peut-être ses lecteurs ?

Pierre Bordage a écrit : « N’ayez jamais aucun regret. Mieux vaut crever d’oser plutôt que de se consumer à petit feu dans les regrets. » As-tu des regrets en tant qu’autrice ? Qu’est-ce que tu n’as pas (encore) osé ?

Des regrets, oui, quelques-uns : écrire un texte différemment (on évolue avec le temps), créer des tempéraments amusants, mieux rédiger les descriptions, poser une ambiance…
Pas encore de gros regret mais je garde la citation ! C’est un excellent conseil d’une excellente plume.
Je n’ai pas encore osé écrire de scène d’amour : mes essais m’ont paru fades. J’ai quelques scènes de violence en tête, qui me font un peu peur mais j’y viendrai sans doute un jour.

Merci de m’avoir si gentiment proposé cette interview 😊

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L’interview: Florence Cochet

Elle se laisse paraît-il tenter par une tablette de chocolat, une coupe de champagne ou un livre passionnant. En matière d’écriture, les choix de la Suissesse Florence Cochet sont tout aussi éclectiques et raffinés: fantastique, thriller, science-fiction – elle a déjà signé une demi-douzaine de romans dans les styles les plus divers.

Cette interview est réalisée avec la complicité des Auteurs helvétiques de littérature de genre, un groupe dont je fais partie. Retrouvez sur ce blog d’autres entretiens avec des auteur-e-s qui démontrent le talent des Suisses dans la littérature de genre.

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La plupart de tes protagonistes sont des jeunes femmes qui se découvrent une destinée extraordinaire. Faut-il y voir un reflet de ta trajectoire personnelle d’auteure ?

Si seulement ! J’espère que ta question est prémonitoire. Plus sérieusement, les similitudes partagées par mes protagonistes proviennent de ma (lointaine) adolescence. Avec ma meilleure amie, nous avons inventé des dizaines d’histoires qui se déroulaient dans des mondes fantastiques. Mes héroïnes, et plus particulièrement celles du Sang de la guerrière, sont nées de là. Dans mes lectures, c’est pareil : j’apprécie les femmes fortes et possédant des pouvoirs défiant la réalité. Mention spéciale à Mercy Thompson et Kate Daniels.

Ce choix de protagonistes, c’est aussi une manière de s’adresser à un lectorat spécifique ? Pourrais-tu envisager d’écrire, par exemple, un récit centré sur une vieille dame amère ou sur un jeune homme ?

Quand je construis mon scénario et mes personnages, ils correspondent à une « tranche d’âge » et à un « genre littéraire ». Vu mon éclectisme (thriller fantastique, SF, fantasy, romance, jeunesse…), je ne suis pas certaine que mon lectorat me suive sur tous mes chemins de traverse. Pour la deuxième question, en tant que femme, c’est plus simple pour moi de me glisser dans la peau d’une héroïne. Je ne suis pas certaine d’être crédible dans celle d’une vieille dame amère (encore que ça ferait un bon exercice de style), mais mon prochain roman devrait avoir un préadolescent pour héros. On verra si je parviens à lui donner assez de substance.

Avec « La Proie du Dragon », tu viens d’entamer une nouvelle série intitulée « Altérés », qui parle de la lutte entre l’homme et la machine. La technologie, c’est une source d’angoisse pour toi ?

En soit, les avancées technologiques sont extraordinaires, mais il y a de quoi s’inquiéter, non ? Regarde l’usage que l’homme en fait, en partant du téléphone portable qui abrutit (moindre mal) pour finir au développement des armes autonomes (et autres joyeusetés). Sans parler des nanotechnologies et du transhumanisme. La course en avant, le manque de recul, la bêtise et l’égoïsme humains, cela me fait peur. Je pense qu’avec le développement de l’intelligence artificielle, nous approchons du point de non-retour (si nous ne l’avons pas déjà franchi). Nous sommes en train d’ouvrir la boîte de Pandore et nous risquons bien de ne réussir à la refermer qu’une fois qu’elle sera totalement vide. (Je sais, je ne dégouline pas d’optimisme…)

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Fantasy, fantastique contemporain, romance, science-fiction, etc… Tu œuvres dans des genres divers. Est-ce une volonté de toucher des publics différents ?

Plutôt une volonté d’écrire ce qui me plaît (et qui, je l’espère, plaira aux autres), et d’essayer d’aborder les thèmes sous un angle différent. Par exemple, pour « La Domination des sens », si le thème est rebattu et passablement « cliché » (la jeune citadine et le millionnaire), j’avais envie de me singulariser par son traitement. De ce fait, l’héroïne est une jeune femme ronde à lunettes et le récit aborde les 5 sens, l’un après l’autre, de manière à titiller ceux du lecteur.

Tu préfères les littératures dites « de genre ». Tu pourrais envisager d’écrire dans un registre réaliste ? Qu’est-ce qui te retient ?

Si tu parles de la littérature qualifiée de « littérature blanche » par les auteurs dits « de genre » (alors que d’autres diront, avec des trémolos dans la voix, la littérature avec un grand L), je pense que c’est le manque d’idées et d’intérêt qui me retient. Cette littérature ne me fait pas vibrer comme la SFFF, elle manque d’imaginaire, en somme. Je pourrais en revanche écrire du feel good, de la chick lit, etc., qui sont aussi des « genres », mais ancrés dans le réel.

T’évader de la réalité, est-ce une des raisons qui te pousse à écrire ?

Sans hésitation, oui. Je trouve la réalité plutôt laide, quand on l’observe dans sa globalité. Écrire, c’est vivre mille vies différentes, vivre l’impossible, refaire le monde à sa manière. C’est pareil pour la lecture. Je serais malheureuse si je ne pouvais plus lire ni écrire.

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« Ce qui est dur, ce n’est pas de trouver sa muse, c’est de la supporter », a dit Harlan Coben. Et toi ? As-tu parfois du mal à supporter l’inspiration qui survient sans prévenir ? Comment trouves-tu l’inspiration ? D’où viennent tes idées ?

J’aime passionnément ma muse et n’ai pas encore eu de frictions avec elle. Il faut dire qu’elle est plutôt sympa : elle me laisse dormir et s’arrange pour que j’aie toujours un carnet à portée de main quand elle m’envoie de l’inspiration. Ce qui est fatigant, c’est que toutes les idées qu’elle me souffle me semblent bonnes et que les journées ne comptent que 24 heures. Les idées viennent « comme ça », au hasard des rencontres et des discussions. Pour « Altérés », par exemple, mon mari évoquait avec un ami un livre qu’il avait lu (Black out). Mon oreille a traîné jusqu’à eux et mon esprit a turbiné autour d’une question : si les IA voulaient éliminer l’humanité, comment les hommes réussiraient-ils à les contrer ? Réponse : avec des bombes à black-out et des impulsions électromagnétiques, de manière à faire tomber les réseaux pour les isoler. Bien sûr, cela conduirait au chaos et à la destruction de la société telle qu’elle est. Et, trois siècles plus tard… Je tenais l’embryon d’Altérés.

De quand date ton intérêt pour l’écriture ? Quand as-tu compris que c’était quelque chose à quoi tu souhaitais consacrer du temps ?

Mon intérêt, depuis l’adolescence. (Journaux intimes, poèmes d’amou-ou-our, etc.) Ma volonté d’écrire « sérieusement » date de 2014. Mes enfants ayant grandi, j’avais plus de temps et je me suis dit que c’était le moment ou jamais, et que si ça ne fonctionnait pas, je tournais la page.

J’ai tourné des pages, mais pas celle de l’écriture, au final.

Écrire, pour toi, c’est toujours un plaisir ? Est-ce parfois une douleur ?

Une douleur, non. Je n’ai pas la fibre masochiste. Par contre, je qualifierais l’écriture de travail que je fais avec plaisir. Je m’impose des horaires, une régularité, des exigences, etc. Et sur la durée, je vois la différence, même si j’ai l’impression d’avoir encore des milliers de choses à apprendre. J’aimerais un jour (on peut rêver) vivre partiellement de mes textes.

Certains de tes textes s’épanouissent sur Wattpad. Ce contact direct avec le lecteur, c’est quelque chose que tu recherches ?

L’échange avec le lecteur me plaît énormément. Quand mon recueil de nouvelles avait été lu dans une classe, et que j’avais rencontré les élèves, c’était magique. L’écrivain est très seul, au fond. Pouvoir discuter avec quelqu’un qui a apprécié (ou pas) son texte est enrichissant. Au-delà de ce lien avec le lecteur, Wattpad permet aussi de découvrir le début d’un texte pour se faire une idée. À l’heure où l’on commande beaucoup par Internet et que les extraits disponibles sont courts, j’avais envie d’offrir la possibilité aux intéressés de lire quelques chapitres (pour Altérés) ou une nouvelle dans l’univers d’un texte (Morsure).

Et les salons, les dédicaces ? Quelle place cela occupe dans ta vie ?

Minime, pour l’instant. Cette année, j’ai participé à quelques salons, dont ceux de Genève et Paris, qui m’ont mis des étoiles plein les yeux. C’est toujours agréable et enrichissant d’échanger avec des auteurs, des lecteurs, des organisateurs et des maisons d’édition. Je rêve, en tant qu’auteur suisse romande, de participer au Livre sur les Quais, et en tant qu’auteur de l’imaginaire, de retourner aux Imaginales. Un jour, peut-être.

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Tu fais partie du groupe des Auteurs helvétiques de littérature de genre. Y a-t-il selon toi quelque chose de typiquement suisse dans ton approche de l’écriture ?

Bonne question… Si avoir le souci du travail bien fait, douter énormément, remettre son travail sur le métier des centaines de fois et tenir compte de toutes les critiques constructives sont typiquement suisses, alors oui.

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Écrivez, tout simplement, sans vous poser trop de questions. Mais si vous voulez être publié ou vous autopublier, soyez prêts à travailler énormément (en mettant votre ego de côté). Parce qu’au fond, écrire n’est en rien différent du dessin ou de la musique. Ce n’est pas parce qu’on est capable de jouer au Pictionary qu’on deviendra Magritte, ni parce qu’on peut pianoter « joyeux anniversaire » qu’on peut interpréter du Bach.

(Au passage, les appels à texte sont un bon moyen de s’exercer et d’entamer une bibliographie.)

Quels sont tes prochains projets littéraires ?

En vrac, parmi tant d’autres : un roman jeunesse (9-11 ans) avec un héros haut potentiel, un roman sur un jeu de séduction façon jeu d’échecs, un roman d’anticipation basé sur ma nouvelle Sous le dôme (avec des amazones), un « truc » qui a pour titre provisoire J’ai choisi de mourir pour vous, une nouvelle sur une mère tueuse en série… Décidément, c’est vraiment, vraiment dommage que les journées n’aient que 24 heures…

✒ Tu es auteur-e? Tu souhaites être interviewé sur Le Fictiologue? Contacte-moi! (Non, je n’interviewe pas que des Suisses).

Interviewé sur la page des Auteurs helvétiques

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À chacun son tour d’y passer: j’ai été interviewé par Marylin Stellini sur la page des Auteurs helvétiques de littérature de genre. L’occasion d’évoquer ma trajectoire, mon approche et mes projets. Merci Marylin!

Quand a commencé la rédaction de ton premier roman, et étaient-ce tes premiers pas dans l’écriture ?

Pour toutes celles et ceux qui écrivent, je crois que c’est pareil : l’écriture est un passager clandestin, on ne sait pas trop quand elle a grimpé à bord. En ce qui me concerne, ça remonte à si loin que je ne me souviens plus d’un temps où je n’écrivais pas […]

⚠️ Vous pouvez lire l’intégralité de l’entretien ici.

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L’interview: Katja Lasan

Elle se définit comme une « romancière à l’imagination débordante »: Katja Lasan vit et écrit en Suisse, et son imagination touche aux genres les plus divers. Elle vient de sortir le troisième tome de sa saga « Le Talisman de Pæyragone » aux éditions Cyplog.

Cette interview est réalisée avec la complicité des Auteurs helvétiques de littérature de genre, un groupe qui s’est constitué depuis peu et dont je fais partie. Attendez-vous à lire bientôt d’autres entretiens avec des auteur-e-s du groupe.

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Si tu n’avais pas choisi, en 2014, de publier ton roman, où en serais-tu aujourd’hui ?

Je pense que j’aurais continué ma vie d’avant. Éducatrice de l’enfance, travaillant dans une garderie de Lausanne, avec des enfants de 4 à 6 ans. Peut-être serais-je encore mariée et aurais-je une vie moins compliquée.

La publication a tout bouleversé, c’est certain, mais je ne regrette rien, car j’y ai gagné beaucoup : une nouvelle forme d’indépendance, plus de force mentale, et surtout des rencontres extraordinaires qui m’ont amenée là où j’en suis aujourd’hui. C’est-à-dire avoir tout lâché pour me consacrer pleinement au monde de l’édition et de l’écriture, sous diverses formes.

L’écriture, c’est une nécessité pour toi ? Une manière de communiquer ? Un exorcisme ?

Une nécessité, oui. Une catharsis, un exutoire. J’y libère souvent ce que je ne parviens pas à exprimer verbalement. Je ne suis pas très douée pour la communication orale ou pour entrer en lien avec les autres, par contre, par écrit, c’est très différent. J’y mets beaucoup plus de subtilité et de nuances,  la répartie me vient plus facilement.

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« Un peu fêlés, un brin torturés, mais toujours attachants » :  c’est ainsi que tu décris tes personnages. Est-ce que ces qualificatifs s’appliquent également à ton œuvre ? A toi-même ?

À moi, je ne suis pas sûre. Nous avons tous nos fêlures, nos chemins de vie, mais je ne pense pas en être torturée. Quant à mon « œuvre », j’essaie de la rendre émotionnelle, pour que l’on s’en souvienne encore après avoir refermé le livre, ce qui implique des caractères forts, qui sortent du commun, qui sont ce qu’ils sont parce qu’ils ont déjà une certaine expérience de vie. J’aime qu’ils ne laissent pas indifférents, que nous les aimions et qu’ils nous horripilent en même temps. Donc oui, j’espère que ces qualificatifs sonnent également juste pour l’ensemble de mes écrits.

Tu as une approche originale de l’édition, puisque tu t’es servie de Facebook comme plateforme de pré-édition. Pourquoi choisir cette voie ? Qu’est-ce que ça t’a apporté ?

Je ne connaissais pas Wattpad, sinon je serais sûrement passée plutôt par le biais de cette plateforme. Mais Facebook, c’est tout simplement, à l’origine, parce que je faisais partie d’un groupe de mamans dont je me sentais assez proche, et c’est sur notre groupe que j’avais diffusé les premiers chapitres de Gueule d’ange, juste pour avoir un avis objectif. La sauce a pris, elles ont réclamé la suite et du coup, j’ai créé un groupe pour le roman. Elles y ont invité leurs copines et de fil en aiguille, j’ai eu un petit suivi qui m’a donné confiance en moi  et l’envie d’en faire quelque chose de concret quand j’ai mis le point final à l’histoire.

Ces femmes m’ont portée, tout simplement, et je leur dois beaucoup. Sans elles, je ne suis pas certaine que j’aurais osé franchir le pas.

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Si l’envie d’écrire vous prend, lancez-vous ! Mais si vous souhaitez en faire concrètement quelque chose, alors prenez le temps de le faire bien : temps de l’écriture, de la reclecture, de la correction., et de la relecture encore.  Un livre se travaille, se peaufine, se réfléchit, et n’ayez pas peur de la critique, elle fait partie du jeu.

Le mot « rock’n’roll » revient souvent comme adjectif sous ta plume. Quel sens est-ce que tu lui donnes ? Qu’est-ce que ton œuvre a de rock’n’roll ?

Déjà, le rock’n’roll est né entre la fin des années 40 et le début des années 50, une époque qui me parle et que j’aurais voulu connaître. Mon grand regret, c’est que jamais je n’assisterai à un concert en live d’Elvis Presley.

Ce genre musical me parle, me prend au cœur et au corps, me fait déconnecter. J’aime son histoire, ses origines, son évolution, ses périodes sombres et trash, ses sous-genres. Les rockeurs, pour moi, sont des rebelles, des artistes qui vivent à 100 à l’heure, parfois jusqu’à l’excès, tout en se fichant des conventions et des bien-pensants. Ils aiment provoquer, mais derrière se cache souvent une sensibilité à fleur de peau. C’est en cela que mes personnages leur ressemblent. Derrière leur carapace, ils cachent des âmes généreuses, mais remplies de blessures, il faut les apprivoiser, savoir les comprendre et voir au-delà des apparences.

Et puis, ils écoutent tous du rock, parce que la pop, le r’n’b ou autres, ça ne leur sied tout simplement pas ^.

La musique joue quel rôle dans ton écriture ?

Étonnement peut-être, je n’y connais pas grand-chose en musique. Mais je l’apprécie, j’aime étudier les textes, en comprendre le sens. Quand j’écris, j’ai besoin de silence, la musique je l’écoute avant ou après. Elle peut m’inspirer des scènes, j’imagine dessus des actions, mais une fois que je me mets devant mon ordinateur, j’éteins tout. Par contre, dans mes textes, oui, elle est présente. Il y a toujours des références, parce qu’elle est essentielle dans ma vie. Comme disait Kant : « La musique est la langue des émotions. », et moi, elle me rend vivante.

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Tu viens de sortir le troisième volume de ta trilogie de « romance paranormale », Le Talisman de Paeyragone. Qu’est-ce qui t’a donné envie de développer cette histoire sur plusieurs tomes ?

À la base, je pensais en écrire que deux tomes. Mais vu la taille du premier volume, il fallait couper. Donc, j’ai divisé en quatre. Pour bien développer l’histoire, il m’était impossible de faire plus court (et je suis nulle pour le court ^^). Ce qu’il se passe entre les lignes va beaucoup plus loin que ce que vous pouvez lire sur les résumés. J’ai créé une histoire et des personnages très complexes, qui méritaient d’être fouillés. La réduire à deux ou trois tomes, cela aurait été prendre le risque de ne pas aller assez en profondeur et de ne survoler que quelques intrigues. J’en aurais été sans aucun doute frustrée.

« Dans un roman, chaque page lue est une minute d’évasion offerte à votre âme » a dit Maxime Chattam. Que t’apporte la littérature et que souhaites-tu apporter aux lecteurs avec tes romans ?

Oh ! Chattam… mon maître de cœur ! Tu l’as fait exprès ? L’évasion, c’est exactement le mot que j’utilise quand on me pose cette question. Je veux que le lecteur s’envole pour un ailleurs, qu’il oublie son quotidien et ses soucis ; qu’il déconnecte complètement, en fait, pour se plonger dans son entier aux côtés de mes héros. Quand je lis, c’est ce que je recherche aussi. Ne plus être sur mon canapé, m’imaginer les décors comme si j’y étais, jusqu’à pouvoir sentir les odeurs et entendre les pas des personnages. Frissonner… sourire… avoir la larme à l’œil… être envahie par les émotions. J’espère que j’y parviens, en tout cas, quand les lecteurs ont un de mes livres entre les mains.

Rencontrer tes lecteurs lors de salons ou de dédicaces, ça te fait quel effet ?

Toujours bizarre, surtout quand ils entrent dans les détails de mes histoires. Là, je me dis : « Ah ouais ! ils ont vraiment lu ! » Je suis surprise aussi lorsque certains se confient, comme si on se connaissait depuis toujours, ou qu’ils s’imaginent que ma vie est aux antipodes de ce qu’elle est réellement. Je n’ai rien d’exceptionnel, ma vie est tout ce qu’il y a de plus banale, j’écris juste des histoires, je vis beaucoup dans mon imaginaire et je ne suis pas seule dans ma tête.

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Ton méchant s’appelle Locle. As-tu des comptes à régler avec cette charmante petite ville des montagnes neuchâteloises ?

Pas du tout, je n’y ai même jamais mis les pieds, mais j’ai toujours trouvé que ça ferait un bon nom pour un méchant ^.

Tu fais partie du groupe des Auteurs helvétiques de littérature de genre. Y a-t-il selon toi quelque chose de typiquement suisse dans ton approche de l’écriture ?

Aucune idée. Des expressions ressortent, parfois, mais à part ça… Je ne sais vraiment pas. Je n’ai jamais réfléchi à la question.

Tu as aussi des origines croates et françaises, en quoi est-ce que ça enrichit tes écrits ?

En fait, je suis née en Suisse, j’y ai vécu toute ma vie, j’aime ce pays, mais en réalité je n’ai pas une once de sang helvétique. À mes 17 ans, j’ai demandé la naturalisation pour me faciliter la vie ici et parce que je trouvais normal de l’obtenir après y avoir fait toute ma scolarité et d’y prévoir mon futur. Ma mère était française, mon père est croate, mais c’est avant tout ce qu’ils sont et étaient qui enrichit mon univers. La manière dont ils m’ont fait découvrir le monde, comme ils me l’ont appris. L’amour de ma mère, surtout, pour la littérature et le cinéma. Ce dernier, comme la musique, a une influence sur mes écrits. Quand on me lit, j’aime que l’on voie défiler un film devant ses yeux. Si tel est le cas, alors c’est que j’ai déjà en partie réussi.

✒ Tu es auteur-e? Tu souhaites être interviewé sur Le Fictiologue? Contacte-moi! (Non, vraiment, c’est à peu près aussi simple que ça).

L’interview: C. Kean

Est-on écrivain-e avant d’avoir publié? À cette question qui angoisse tant d’auteurs, il suffit de se pencher sur le cas de C. Kean pour avoir une réponse satisfaisante: oui, lorsque l’on est pareillement travaillée par la littérature, quand fourmillent en nous des récits pendant des années, avec exigence et passion, on est auteure bien avant avoir vu son nom sur la couverture d’un livre.

C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai mené cet entretien avec cette femme de lettres que je vous invite également à découvrir à travers sa page. Une interview qui devrait intéresser toutes celles et ceux qui s’intéressent à l’écriture et aux thèmes abordés habituellement sur le Fictiologue.

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Le Chœur des oiseaux, ton principal projet de roman en cours, tu le présentes comme un roman alternatif. Qu’est-ce que tu entends par là ?

J’entends par là que, pour le moment, je n’arrive pas inscrire ce roman dans un genre particulier. J’ai beaucoup de mal à me positionner sur cette question, et sur celle des attentes des lecteurs vis-à-vis des genres en littérature, et particulièrement en littérature de l’imaginaire. Et j’ai toujours eu une sainte horreur des étiquettes. Alors oui, sans doute que je devrais dire fantasy et trouver un terme complémentaire pour faire entendre qu’il n’y aura ni ambiance médiévale, ni dragon, ni chevalier. Peut-être que je pourrais parler de fantasy historique ou XIXèmiste, ou peut-être de fantasy coloniale ? Mais je n’aime pas que le genre soit une limite, et malheureusement j’ai l’impression qu’il existe un clivage important entre littérature de l’imaginaire et littérature tout court. Alors pour le moment, comme en musique, j’aime le terme « alternatif ». C’est une façon de faire un pas de côté pour moi, et d’inviter à regarder en travers des cases.

« La vérité vraie est toujours invraisemblable » écrivait Dostoïevski. C’est un principe que tu mets en application dans ce texte ?

Pas vraiment non, parce qu’il n’y a pas de vérité vraie pour moi. Seulement des vérités partielles. La mémoire et le récit déforment et transforment tout. Ce n’est pas mensonge pour autant, c’est une historisation. Et j’aime montrer dans l’écriture toutes les formes et les chemins que ces historisations peuvent prendre à travers le regard de différents personnages sur un même acte ou une même personne. Chacun cherche et construit quelque chose, et c’est dans cette construction que ce trouve la vérité du personnage. En sommes, la vérité du fait extérieur m’importe finalement assez peu !

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Parmi les personnages centraux, on trouve deux frères et leur père. Écrire des personnages masculins, ça représente une difficulté particulière ?

En vérité, toute la difficulté pour moi ça a été de pouvoir écrire des personnages féminins ! Depuis que je suis petite, j’écris sur et avec des personnages masculins. C’est à eux préférentiellement que je m’identifie et desquels je me sens le plus proche. Et les personnages féminins ont longtemps été un véritable problème pour moi : je n’arrivais pas à m’attacher à elles, je n’arrivais pas à leur accorder la même sincérité, je m’y prenais mal et avec ennui.
C’est cependant quelque chose qui tend à s’équilibrer depuis quelques années. D’ailleurs, si effectivement les hommes ont le beau rôle dans le premier tome de mon roman, le second sera l’occasion pour les femmes de se tailler la part du lion. Comme si l’ensemble de ce projet était aussi une façon de faire la paix pour moi autour de cette question du genre, en traitant tour à tour des problématiques masculines et féminines.

Tes textes sont mélancoliques et on y retrouve certains thèmes, comme la famille ou le thème du revenant. Faut-il y voir une dimension cathartique ?

Je dirais même qu’on est au-delà de la catharsis à ce niveau-là ! L’écriture de ce roman est pour moi exploratoire, presque qu’archéologique en fait. Maria Torok écrivait : « Tous les mots qui n’auront été dits, toutes les scènes qui n’auront pu être remémorées, toutes les larmes qui n’auront pu être versées, seront avalés. Avalés et mis en conserve. Le deuil indicible installe à l’intérieur du sujet un caveau secret. » Je sens en moi ce caveau et ces fantômes. Écrire revient à y creuser à mains nues et aussi, en quelque sorte, à redécouvrir une langue maternelle qui s’y était perdue. Je cherche énormément de réponses à mes questions dans l’écriture. Et souvent, le fait de chercher permet qu’elles se formulent et se révèlent.

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Quand on lit, sur ton blog, les présentations de tes projets d’écriture, on découvre que tu portes sur eux un regard analytique, presque critique. L’écriture, c’est principalement une démarche cérébrale selon toi ?

Oui, mais il ne faut pas oublier que toute activité cérébrale s’appuie avant tout sur le vécu d’éprouvés émotionnels. C’est parce qu’on éprouve des choses qu’on se met à avoir le besoin de les penser, parfois de les dire, et parfois de les partager. Ce qui est cérébrale dans l’acte d’écrire c’est le processus de symbolisation qui se créer dans le recours à la langue et aux mots. Mais ce qui fait la magie des mots c’est l’aller-retour, le dialogue et la mise en tension permanente du mot et de la chose brutes qu’il représente. Derrière les mots il y a les choses ressenties qu’il faut aller chercher, d’abord en soi, puis chez le lecteur. C’est l’enjeu du mot juste, comme tu en parles dans ton article !
Après, je suis effectivement quelqu’un qui se pose beaucoup de questions et de fait j’analyse beaucoup ce que je fais : je me demande pourquoi je le fais, je cherche à comprendre ce qui m’échappe. Avant j’avais peur de savoir pourquoi j’écrivais, je me disais que peut-être je n’aurais plus besoin d’écrire si je savais d’où venait ce besoin. Maintenant ça me soutient énormément d’en avoir une idée, même si ça ne sera jamais une idée complète et véritable. C’est juste une trace.
Donc oui, j’intellectualise mes émotions tout autant que mes émotions imprègnent et orientent mes réflexions.

Tu aimes explorer tes personnages, les questionner, les laisser mûrir, créer des playlists pour chacun d’entre eux. Tu ne crois pas à la spontanéité en écriture ? Tu les élabores comme des vins ?

Je crois totalement en la spontanéité dans l’écriture. C’est vrai que je passe beaucoup de temps a explorer mes personnages, à chercher à les comprendre et à les connaître, à chercher comment être proche d’eux et comment entendre leurs voix propres. Pour autant, tout ce travail là ne fait pas l’économie de la surprise quand vient le moment d’écrire, bien au contraire ! Au final, le résultat c’est que mes personnages sont quasiment indépendants de moi quand j’écris. Je me sens témoin de ce qui se passe, parfois je ne comprends rien et parfois je tombe des nues devant un secret qui se profile et que je n’avais pas vu arriver. Parfois ils mentent, parfois ils tentent de cacher des choses, et parfois ils balancent une bombe juste avant la fin d’un chapitre. Foutus personnages !
D’ailleurs, niveau spontanéité, je ne fais pas de plan avant d’écrire. J’ai une structure prête à contenir ce qui viendra, et je sais que je peux compter sur mes personnages pour qu’ils me racontent leur histoire. A partir de là j’écris et je découvre.
Donc non, mes personnages ne sont pas des vins, mais ils sont le corps et le cœur battant du roman. J’ai donc besoin de pouvoir les penser, presque les rencontrer en amont pour pouvoir me reposer sur eux et leur faire confiance, comme d’autre ont besoin de faire un plan avant de se lancer. Dans les deux cas, on sait très bien qu’on va être surpris au moment d’écrire !

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Qu’est-ce que tu ressens quand tu écris ? Est-ce un plaisir ? Un besoin ? Partages-tu les états d’âme de tes personnages ?

Quand j’écris je ressens avant tout l’immersion, et un état paradoxale de solitude accompagnée. Comme si je devenais le fantôme des fantômes qui me hantent lorsque j’entre dans le texte. De fait, je suis très proche des état d’âme de mes personnages, mais toujours un peu dans une position extime. Là où la catharsis est la plus forte finalement, lorsqu’on assiste avec une vue et une compréhension globale de ce qui se passe.
Je crois que l’écriture est assez pulsionnelle chez moi, et à cheval entre le besoin que ça sorte de moi et le plaisir de vivre le moment où ça se pense et existe hors de moi.

Il s’agit de projets aux longs cours. Certains sont en gestation depuis plus de dix ans. Il n’y a pas des moments où tu aurais envie d’écrire quelque chose de plus simple pour pouvoir te confronter aux lecteurs ?

Plus jeune j’écrivais des nouvelles, et donc j’ai déjà eu une petite expérience de la confrontation au lectorat sur internet. Cependant, je crois que je fais partie des écrivains acharnés qui n’écriront pas beaucoup de bouquins, mais qui y auront tout mis : sang, sueur, larmes et triperies. Mais comme pour le moment mes deux projets actuels prennent toute la place et réclament mon attention exclusive, ça ne me manque pas. Quand l’un devient trop lourd à porter, je sais que je peux me tourner un temps vers l’autre pour respirer un peu au soleil.

Tu as tenté l’expérience du NanoWriMo, qu’est-ce qu’elle t’a apporté ?

Ça m’a libéré d’un poids énorme ! Je suis une lectrice très exigeante, alors autant dire que je suis intraitable envers moi-même lorsqu’à mon tour j’écris. Le NaNoWriMo m’a vraiment permis d’opérer une séparation entre le moment où je crée et le moment où j’applique mon regard critique. Parce que c’est un fait, on ne peut pas écrire un premier jet si on passe son temps à lui reprocher de ne pas être doré à l’or fin et serti de rubis. Maintenant, j’accepte qu’il faut d’abord avoir la matière brute avant de songer à fignoler les détails, et ça me permet d’avancer sans avoir l’impression de pourfendre et d’anéantir le roman idéal et parfait que j’ai dans la tête.
Et, en conséquence, le NaNo m’a permis de retrouver le plaisir d’écrire beaucoup, écrire jusqu’au point où on est totalement à l’intérieur de la scène. Quelque chose que j’avais perdu avec mes années de fac de lettres. Ce qui m’a permis de reprendre confiance vis-à-vis de mon rapport à l’écriture, tout en le rendant bien moins douloureux.

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Tu administres un forum d’auteurs. C’est important pour toi, de te frotter à l’imaginaire des autres ?

C’est en effet très important pour moi. J’ai toujours évolué entourée d’autres personnes qui écrivaient elles aussi. Et je cherche à rencontrer ces personnes-là encore aujourd’hui, raison pour laquelle j’ai ouvert mon blog et que j’ai plaisir à traîner sur ceux des autres ! Le forum que j’administre est pour moi une mine d’or en terme d’émulation et de soutien, mais aussi en terme de transmission et de partage. On reçoit beaucoup, et encore plus quand on donne, car critiquer un texte qui n’est pas le nôtre est extrêmement formateur. Et c’est aussi très important pour moi de chercher à partager mon expérience en la mettant au service de quelqu’un d’autre, et de chercher à comprendre pourquoi les gens écrivent, et pourquoi ils écrivent tel ou tel roman. C’est une question qui me fascine, à tel point que c’était mon sujet de mémoire de master 1 !

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire?

J’imagine qu’on leur aura déjà dit de lire beaucoup. Alors j’aimerais juste parler de mon expérience personnelle et dire qu’il faut s’écouter et écrire avec soi. Il y a plein de méthodes, de fiches, plein d’idées à exploiter partout sur internet ou dans la vie pour écrire. Mais toutes les réponses qui importent sont déjà en soi. Il faut les rendre accessibles et les faire germer. Prendre le temps de s’écouter, de se poser des questions, de chercher à y répondre, tout cela donne de l’assurance et une richesse infinie au roman. On écrit toujours pour répondre à une question, notre question, parfois sans le savoir, parfois sans la connaître vraiment. S’écouter, c’est chercher la question et se rendre compte qu’un roman écrit son auteur tout autant que l’auteur écrit son roman. Et je trouve ça très beau, mais je suis une grande sentimentale !

La publication, c’est quelque chose que tu envisages ? Qu’est-ce que ça représentera à tes yeux ?

C’est une question très compliquée pour moi. Je l’envisage oui, parce que je n’imagine pas terminer ces romans et les mettre dans un tiroir en me disant que c’était du bon boulot. Comme j’écris pour donner voix et témoigner de quelque chose qui a été vécu, je ne peux pas ne pas chercher à partager ce témoignage. L’édition ça représenterait un aboutissement et une séparation claire qui permettrait de m’acquitter de cela. Mais pour le moment c’est très tôt et très lointain encore. Je n’y pense pas trop.

Quand tu auras le Goncourt, qu’aimeras-tu qu’on écrive sur toi ?

Si un jour j’ai le Goncourt, je pense que j’aurais déjà écrit tout ce qu’il y avait à écrire sur moi ! Vous pourrez vous dire : bon débarras !

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L’interview: Marlène Charine

Même si les livres font partie de sa vie depuis toujours, c’est peu avant la quarantaine que Marlène Charine a eu l’excellente idée de se lancer dans l’écriture. Depuis, cette Suissesse installée dans la région bâloise n’arrête pas: déjà deux romans publiés, un grand nombre de nouvelles et une multitude d’autres projets, tous très différents les uns des autres. Elle nous fait l’amitié de nous en parler.

Cette interview est réalisée avec la complicité des Auteurs helvétiques de littérature de genre, un groupe qui s’est constitué depuis peu et dont je fais partie. Attendez-vous à lire bientôt d’autres entretiens avec des auteur-e-s du groupe.

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Tu lis depuis toujours. Qu’a-t-il fallu pour que tu fasses le bond de l’écriture ?

Mes premières tentatives d’écriture remontent à plus de vingt ans, avec une nouvelle qui a été publiée entretemps, mais que je n’oserais plus présenter telle quelle aujourd’hui. Ce texte est né d’une envie de traverser le miroir, de créer quelque chose moi-même. Cette petite flamme a dû attendre deux décennies avant de s’épanouir complètement, mais elle est toujours restée vivace.

À présent, quelle sensation ça fait d’être une jeune auteure ?

C’est beaucoup d’émotions ! Depuis 2015, j’ai vécu nombre de moments uniques, intenses, formidables. Les premiers « oui », pour des nouvelles, puis pour les romans, la découverte des couvertures, les sommaires, les contacts et échanges, les séances de dédicaces en salon ou en solo, les retours spontanés de lecteurs… Je ne m’en lasse pas, et espère vivre encore souvent de tels instants.

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Ce que tu écris aujourd’hui, aurais-tu pu l’écrire à une autre époque de ta vie ?

Pas de manière aussi satisfaisante. Je pense qu’une certaine maturité m’était nécessaire pour trouver ma « voix », mon style d’écriture, mais aussi pour ne plus m’éparpiller lors de l’élaboration d’un projet.

Comme la plupart des auteur-e-s, tu n’es pas professionnelle actuellement. Quand parviens-tu à te consacrer à l’écriture ? Est-ce que tu souhaiterais pouvoir disposer de davantage de temps ?

Chaque année, je demande au Père Noël de m’offrir des journées de 27 heures… Comme mes courriers doivent se perdre sur la route du Pôle Nord, je jongle entre enfants, boulot, maison et famille. Mon travail à temps partiel me permet toutefois de dégager plusieurs heures consacrées à l’écriture dans la semaine.

Malgré tout, tu es une auteure prolifique, avec deux romans, plusieurs autres récits publiés et toutes sortes de projets. Quel est ton secret ?

Le thé vert et le chocolat ! Plus sérieusement, un imaginaire bien musclé qui tourne en permanence, et un besoin continuel de créer quelque chose.

Parmi tous tes projets et tous les genres auxquels tu as touché, est-ce que tu discerne un fil rouge, un thème central que tu aimes revisiter ?

Le thème de l’identité revient souvent dans mes récits. Qui est-on, qu’est-ce qui est inné ou acquis, quels sont les choix possibles pour changer, devenir ou non quelqu’un d’autre, trouver sa place… Ces thématiques me passionnent. Mes personnages ont également souvent un jumeau, ou des relations fraternelles fortes.

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Vivre de ta plume, c’est un objectif ? As-tu un plan de carrière ?

Ce serait merveilleux ! Mais je crois hélas qu’il faut savoir rester réaliste ; les succes-stories à la Dicker ou à la Dabos en SFFF restent bien rares… Mon objectif de carrière en tant qu’auteure, ce serait surtout de tenir sur la durée, de faire mon petit trou, même modeste.

Quand tu n’écris pas, est-ce qu’une partie de toi continue à réfléchir à l’écriture ? D’où viennent tes idées ?

Je « pré-écris » énormément en conduisant ou lors de mes insomnies, cela me permet souvent de jeter la trame d’une histoire ou de développer des dialogues. Quant à l’origine de mes idées… Bonne question ! Ça peut venir d’une bribe de rêve d’un détail vu dans un film, dans la rue… Je ne sais pas trop, en fait. Souvent, c’est un personnage qui s’impose, ou une scène qui se dessine, et le reste s’imbrique à partir de là. Et j’adore cette phase de création pure, quand on définit un monde, ses règles, quand les personnages naissent et s’affirment… C’est vraiment mon étape préférée, et c’est pour cela aussi que le format nouvelle me plait autant.

« Le Projet Alice » et « Tombent les anges » sont respectivement un thriller teinté d’anticipation et un thriller mêlé de surnaturel. Le mélange des genres, c’est important pour toi ?

Très important ! Il y a tellement des pistes passionnantes à explorer, rien qu’en SFFF. Se cantonner à un seul genre serait bien dommage. Voilà pourquoi j’essaye, en tout cas pour les nouvelles, de tester quelque chose de nouveau à chaque fois, qu’il s’agisse  du genre, de la narration, du style… Ça permet d’élargir son horizon et d’acquérir de l’expérience en écriture. Je fais en sorte de toujours sortir des sentiers battus, jusqu’à écrire de l’heroic fantasy, bien que ce ne soit pas ma tasse de thé. Sur le front des romans aussi, j’ai actuellement des projets en low fantasy, bit-lit, fantastique, fantasy/post-apo, urban fantasy et un thriller.

 

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Tu fais partie du groupe des Auteurs helvétiques de littérature de genre. Y-a-t-il selon toi quelque chose de typiquement suisse dans ton approche de l’écriture ?

Hormis une certaine constance et un côté consciencieux qu’on pourrait juger tout helvétique, je ne crois pas. Au contraire, puisque je vise plutôt des éditeurs et donc un lectorat français, je dois veiller à ne pas parsemer mes textes d’expressions suisses. Finis les soupers, les chiffres en septante ou nonante,  les parcages, les « j’aurais meilleur temps »…

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Continuer à lire, plein de choses, de genres et de styles différents, tout d’abord. Puis se lancer ! Chaque auteur a sa manière de fonctionner, jardinier, architecte, noircisseur de feuillets ou accro au clavier… Il faut trouver sa propre voie, son format de prédilection, ses méthodes. Celle dite « du flocon » m’a parfois bien aidée à cadrer des récits qui partaient dans tous les sens. Après, il faut savoir faire preuve de patience, accepter les critiques, remettre souvent son ouvrage sur le métier… En bref, faire preuve de persévérance. (Je dis ça, mais il n’y a pas plus impatiente que moi ! 😉 )

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Tu as, paraît-il, une trilogie de fantasy qui dort dans tes tiroirs. De quoi s’agit-il et quand pourras-t-on la lire ?

Ha, ce projet-là, toute une histoire… L’idée de base date d’il y a plus de dix ans. Depuis, la trame s’est bien modifiée, ce qui devait être un one-shot léger est devenu une trilogie parfois assez sombre, que j’essaye de retricoter en dyptique, et le titre a changé plusieurs fois, pour finalement s’arrêter sur « la Bannière au Renard ». J’espère que je trouverai bientôt un éditeur pour cette histoire qui me tient à cœur.

Parmi tes projets, lequel est le plus proche de se réaliser ?

Il me manque une boule de cristal pour répondre à cette question ! J’aimerais bien sûr que la prochaine bonne nouvelle concerne « la Bannière au Renard », puisque c’est le plus abouti de mes projets en cours. Autrement, 2018 s’annonce chouette point de vue nouvelles, avec un récit fantastique fraîchement paru dans l’anthologie Malpertuis IX, et un autre, horrifique celui-là, à venir dans Ténèbres. Sinon, j’espère pouvoir encore écrire une ou deux fois le mot « fin » en bas d’un bon paquet de pages… 😉

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L’interview: Carnets Paresseux

N’insistez pas: il ne vous dira pas qui il est. L’auteur des Carnets Paresseux n’est pas de la génération Instagram, ne réclame pas de la reconnaissance, et ne souhaite tirer aucune gloire de sa plume. Il se contente d’offrir au monde un flot continu de petites histoires déroutantes, charmantes, foutraques que l’on est chaudement encouragé à retrouver sur son blog. On retiendra tout de même de sa biographie officielle qu’il apprécie « les fromages à pâtes molles, les utopies et son petit confort. » Comme on le comprend.
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Pour commencer, le mot de la fin ?

Le mot de la fin ? Pour moi, c’est « fin », parce que même s’il existe des histoires sans fin et des romans inachevés, je crois qu’un récit doit avoir un début et une fin.
Quand j’écris, le mot de la fin est très important. C’est pratique de savoir dès le début comment l’histoire se termine. Ça balise le chemin ; il n’y a plus qu’à choisir le point de départ et laisser l’histoire se dérouler – ce qui ne veut pas dire que tout est calé et qu’il n’y aura pas quelques zigzagues. Bien sûr, partir d’une idée, d’une situation, sans savoir comment ça peut finir, c’est bien aussi. Il y a la découverte, la surprise… Mais je risque plus de me perdre en chemin ou de changer d’histoire en route. Cela dit, je commence à être plus l’aise avec les histoires dont je ne connais pas la fin.

Les mots, c’est important pour toi. Il y a des auteurs voyageurs, des auteurs-psychologues. Toi, tu es un auteur à mots ?

Je ne suis certainement ni voyageur, ni psychologue. Mais auteur à mots ? Je ne sais pas. Ça va paraître un peu bête, mais j’ai mis du temps à me rendre compte que si on écrit, les mots sont les seuls outils qu’on a pour baliser un récit (avec la ponctuation, la grammaire, la syntaxe, la mise en page, et tout ça bien sûr…). Donc il faut bien passer par eux, sans perdre de vue qu’ils ont un sens, mais aussi un son, une forme, bref une richesse incroyable ; c’est un joli matériau, les mots.

Quelle part occupe le jeu dans ton rapport à l’écriture ?

Dans ton interview de Stéphane Arnier, tu cites Alain Damasio : « La maturité de l’homme est d’avoir retrouvé le sérieux qu’on avait au jeu quand on était enfant ». Je ne sais pas si je suis mûr à ce point-là, mais ça m’a fait penser qu’écrire, c’est un peu jouer à « et si… » : – et si un renard faisait ci ? – et s’il arrivait ça ? et, à partir de là chercher la meilleure suite – la meilleure, c’est-à-dire celle qui fait bien sourire, vraiment frémir ou fiche une bonne trouille… – et puis chercher encore un peu pour voir s’il n’y a pas mieux. Un peu comme quand môme, je me rejouais les épisodes d’une bande dessinée en boucle, en épuisant les variantes possibles et en attendant le numéro suivant, une semaine ou un mois plus tard.
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Parmi tous les mots qui n’existent pas encore dans la langue française, lequel te paraît le plus nécessaire ?

Plutôt qu’un seul mot, je préférerais une encyclopédie qui nommerait et décrirait les mondes, les lieux, les bêtes et les plantes que l’homme n’a pas encore découvert. Ce serait très utile pour les savants et les explorateurs, et rassurant : fini le face-à-face soudain et embarrassant avec l’inconnu, il suffirait de se reporter à la bonne fiche et on saurait ce qu’on vient de découvrir. Partir vers l’inconnu en sachant ce qu’on peut rencontrer, voilà quelque chose qui me plairait. D’ailleurs, ça existe déjà. Les récits anciens et les vieux dictionnaires regorgent de lieux et d’êtres qu’on s’attendait à rencontrer au détour d’un chemin : les licornes, les sirènes, les îles sous le vent, les amazones, l’Atlantide, le royaume du Prêtre Jean ou le Kraken.

Les mots, c’est aussi un peu ton masque, Jérôme. Révéler peu de choses à ton sujet, c’est une volonté ?

Je pense qu’une fois écrites, les histoires doivent se débrouiller toutes seules, et je crois que les miennes n’ont rien à gagner à ce que le lecteur sache où j’habite.  Et puis à la limite ce qu’un auteur veut bien raconter de soi sur le rabat d’une couverture, même si c’est vrai, c’est déjà de la fiction puisque le lecteur partira de ces quelques mots pour imaginer ce qu’il veut. La liste de métiers de la rubrique auteur des carnets joue là-dessus.
Et puis en fait je crois que je raconte beaucoup de choses sur moi dans mes petites histoires. Je ne le fais pas volontairement, mais je m’en aperçois en me relisant, parfois longtemps après.

Beaucoup d’auteurs sont narcissiques. Toi, tu cultives la discrétion et les collaborations. Ton narcissisme à toi, il va se loger où ?

Je pense qu’il se loge dans l’idée d’écrire des textes que j’aimerais bien lire mais que je n’ai pas encore trouvés dans les livres des autres. Pas pour être l’égal de Balzac ou de Calvino, mais pour dénicher juste la place libre là où personne ne s’est glissé.
Bien sûr, je n’ai pas tout lu (encore heureux), du coup je peux rêver à de grands espaces et de gros ouvrages. Mais il y a des désillusions : quand j’ai découvert, tout récemment, Cortázar, ma liste virtuelle de livres à écrire a fondu ! Mais, passé cette première impression, Cortázar m’a redonné de l’élan. Les bonnes lectures peuvent faire ça.

Tu te dis paresseux mais tu es prolifique : on te lit sur ton blog, tu participes à des projets collectifs d’écriture, à des forums. Écrire, pour toi, c’est un besoin ? Un plaisir ? Une hémorragie ?

Tout simplement, écrire, c’est un plaisir. Sinon, ça n’en vaudrait pas la peine. Mais comme ça fait une réponse un peu courte, je vais profiter de l’occasion pour parler d’autre chose : en fait, j’écris parce que je suis lecteur. Je veux dire que je lis depuis tout petit, sans doute mal (sans faire attention au nom de l’auteur, en prenant dix ou vingt pages au milieu d’un bouquin, en survolant ou en sautant des phrases et des paragraphes entiers), mais avec joie et beaucoup. Je n’en suis pas fier, c’est juste comme ça.
De toute façon, comme n’importe quel autre lecteur, je suis tributaire de l’histoire que l’auteur a imaginée. S’il décide d’enquiquiner un personnage que j’aime bien, je suis forcé d’accepter. S’il veut que le héros fasse un truc qui me paraît vraiment idiot, je n’ai aucun moyen de l’en empêcher. Je ne peux que lire la suite pour voir si l’affaire s’arrange. Il y a aussi des personnages secondaires que j’aimerais mieux connaitre.
Il y a aussi les lectures manquées, pour tout un tas de raisons qui tiennent autant au livre qu’au lecteur, et que l’on se dit « pas possible, on doit pouvoir faire mieux que ça ! »
Je crois que ça vient un peu de tout ça si j’écris. Façon de voir ce que peut arriver d’autre, d’explorer les pistes négligées. Pas pour redresser les torts, non, mais pour voir ce que pourrait arriver si l’histoire sortait de ses rails.  Prendre une histoire que tout le monde connait et la tordre un peu. C’est un peu le sens de ma série des Renard et Corbeau.

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On retrouve parfois dans tes textes une interrogation : suis-je lu ? Où vont ces mots qui s’échappent de moi ? Sans lecteurs, est-ce que tu écrirais encore ?

Bien sûr que je me pose la question. Je pense que si j’avais un éditeur, je devrais me retenir de lui demander les chiffres de diffusion.  C’est aussi pour ça que le blog est un bon format pour moi : les commentaires offrent des retours rapides et très agréables (pour l’instant, personne n’a pris la peine d’écrire un commentaire vraiment sévère). Mais sans lecteur, je crois que j’écrirais encore : après tout, j’écris aussi pour le plaisir d’écrire, et j’ai la chance d’avoir une cellule de lecture à la maison.

Tu privilégies les textes courts, pourquoi ?

Parce que je suis paresseux. Et puis parce que je trouve que le format du blog favorise les textes courts ; sur un écran, pour lire un texte au-delà de mille mots, il faut que je m’accroche. Alors que trois ou six cents mots, ça se lit facilement.
Et puis écrire, pour moi, c’est aider une ou deux idées à se développer, une situation à se résoudre. Ecrire un roman ? Je trouve ça bien épais et je ne suis pas certain d’avoir l’opiniâtreté ni même des idées qui m’amusent assez longtemps. Mais bon, tout peut arriver !

Est-ce que tu ressens parfois l’appel du papier ? Combien de projets de romans dorment dans tes cartons ?

L’appel du papier ? Bien sûr. J’aimerais bien me croiser dans une vitrine de libraire. Mais en même temps, il y a déjà tellement de livres chez les libraires et dans les bibliothèques… ça me fiche parfois le vertige, alors, en rajouter un ?

S’affranchir ainsi d’un visage, d’un éditeur, c’est aussi une manière pour toi d’écrire sans contraintes ?

C’est vrai que le cadre du blog, avec la maîtrise des billets, des parutions, tout ça, c’est bien agréable. Mais comme je l’ai dit au-dessus, ça ne me déplairait pas d’être en librairie, et je sais que ça doit passer par le cadre contraignant du marché du livre et de l’édition. Et puis de toute façon, écrire, c’est une contrainte. Attention, pas une contrainte façon écrivain maudit dont l’âme tourmentée ne s’exprimerait que dans la souffrance, mais la contrainte bête : pour écrire, faut un support, papier, écran, ou autre, une ou deux idées et des mots pour les exprimer.

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Je ne sais pas trop quels conseils donner. Je crois que chacun doit trouver la méthode qui lui convient, alors je vais juste décrire ma propre façon de faire. Je me raconte des bribes d’histoires dans ma tête, et quand l’une me parait à point, je commence à l’écrire. Puis je la relis, pour voir ce qu’elle raconte, et s’il n’y a pas une autre histoire derrière ; souvent, arrivent alors des tas de trucs que je n’avais pas imaginés. Je laisse reposer aussi, pour que ça mûrisse. Et puis je déplace des paragraphes, des phrases, des mots, pour voir s’ils ne seraient pas mieux ici ou là.
Bref, je tâtonne, je cherche le bon agencement, je fais des essais. Et puis à un moment, je sens que je ne peux plus améliorer l’histoire, que je n’ai rien à ajouter, et là elle est prête. Ça ne veut bien sûr pas dire qu’elle est parfaite, mais simplement que moi, je ne peux pas la mener plus loin. C’est au tour du lecteur.
En pratique, les contraintes et les jeux d’écriture proposés sur les blogs m’ont beaucoup aidé à oser démarrer. La forme ou les mots imposés donnent un cadre, une direction, une couleur. Le jeu impose une durée, pas question de rêvasser pendant cent-sept ans, il faut rendre sa copie. Et le collectif offre à la fois un petit groupe de lecteurs amicaux et l’exemple d’autres textes écrits avec la même base, donc de l’émulation et des comparaisons très enrichissantes.
Plus globalement, je crois qu’il ne faut pas vouloir tout écrire d’un coup, ne pas tout faire rentrer dans la première histoire. Et puis faire lire son texte, à des proches ou bien à des inconnus (et pour ça aussi le web est aussi très pratique). Et recommencer.

« Le temps perdu se rattrape toujours. Mais peut-on rattraper celui qu’on n’a pas perdu ? » a écrit Alexandre Vialatte. Quel est ton avis ?

Je suis un gros égareur de temps, alors je ne suis certainement pas qualifié pour répondre à ça.
Peut-être que le plus sage serait de s’arranger pour en perdre un peu en chemin, façon Petit Poucet. Mais le mieux, c’est de lire Vialatte ; c’est une bonne façon de ne pas perdre son temps.

Pour celles et ceux qui ne sauraient pas aborder ton œuvre, par où faut-il commencer, selon toi ?

Je ne crois vraiment pas avoir une œuvre, au sens d’un ensemble construit. Plutôt des petits textes qui partent dans tous les sens, parfois avec des liens entre eux. Je pense qu’on peut y entrer par n’importe quel bout et se promener à sa guise.  Bref, le bouton « lire au hasard » en haut à droite de l’écran n’est pas là par hasard.

L’interview: Amélie Hanser

Elle écrit ses premières histoires à l’âge de huit ans, puis finit par donner naissance à une trilogie de fantasy en attendant de se lancer dans d’autres défis littéraires. Amélie Hanser me fait l’honneur de répondre à mes questions cette semaine.

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Tu as signé une saga de fantasy en trois tomes, intitulée « La Terre des Héros. » Est-ce que tu l’as toujours envisagée comme une trilogie ?

Pas vraiment. En réalité, j’ai commencé cette histoire quand j’étais au lycée, surtout pour moi. Je n’avais aucune idée de ce que j’allais en faire, j’écrivais comme un loisir. Au début, elle devait se terminer après la bataille du tome 1. J’avoue avoir été très étonnée d’arriver à la 100e page et de me rendre compte que ça ne suffisait pas. Au fur et à mesure du temps, et surtout de mes études, l’histoire s’est étoffée et surtout complexifiée. Lorsque j’ai réalisé qu’un tome ne me suffirait pas, j’ai pensé à une trilogie.

Depuis combien de temps cette histoire mûrit en toi ?

J’avais déjà la trame de cette histoire en tête durant mon adolescence, mais elle se déroulait dans un univers de Science-fiction. Finalement, j’ai commencé cette histoire en 2005, soit il y a 13 ans maintenant. Il faut croire que je ne suis pas rapide. En réalité, il s’agit surtout de la trame générale, car l’histoire a beaucoup changé. En 2013, j’ai complètement remanié mon univers et changé le nom de pratiquement tous les personnages principaux.

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« La Terre des héros » s’axe sur des motifs classiques de la fantasy. Est-ce une volonté de ne pas brusquer le lecteur ?

Là encore, je n’ai pas réfléchi à tout ça avant, puisque « La terre des héros » devait rester privée. J’ai écrit comme ça venait, sans préméditation. À l’époque, il y avait même des nains, des elfes et des orques. Depuis, j’ai repensé l’histoire et surtout l’univers. La trame du tome 1 Héritage peut paraitre classique, mais la trilogie prend plus de personnalité dans les deux suivants.

Passionnée d’histoire, tu es détentrice d’un master en histoire des religions. Quelle place cette spécialisation occupe-t-elle dans ton œuvre littéraire ?

Une grande place. Le concept même de l’univers provient d’un motif récurrent dans les religions antiques, celle d’une terre qui accueille les héros valeureux. Cette terre est le Valhalla des uns, les Champs Élysée des autres, etc. Les héros qui ont peuplé ce monde ont conservé leur religion et leurs rites. J’insère aussi dans mon récit des lais qui reprennent certains mythes. La religion est une part importante d’une civilisation et a longtemps conditionné tous les domaines de la vie des hommes, de l’alimentation à l’art. De plus, les religions possèdent beaucoup des points communs entre elles, et c’est ce que je veux illustrer dans ma trilogie.

« Les histoires que nous aimons vivent en nous pour toujours », a dit JK Rowling. Quelle trace aimerais-tu laisser dans les mémoires de tes lecteurs ?

Qu’ils m’adulent ! Non plaisanterie à part, laisser une trace est déjà une bonne chose. Et si c’est positif, c’est encore mieux. Je souhaite avant tout qu’ils passent un bon moment, car c’est le but premier de la lecture.

Tu es attachée à une saine représentation des genres, des ethnies et des orientations sexuelles en littérature. Pourquoi, à ton avis, les littératures de l’imaginaire ont-elles du retard dans ce domaine ?

J’ai justement écris un article sur ce sujet (« Auteurs, pensez à la diversité »). Oui, sans forcément le vouloir, les littératures de l’imaginaire reprennent souvent des motifs répétitifs qui deviennent à la longue discriminants. Je ne pense pas que cela soit volontaire, comme l’image de la femme qui oscille entre demoiselle en détresse, guerrière farouche presque nue ou encore servante. On retrouve cela autant chez les auteurs que les autrices.

En ce qui concerne l’orientation sexuelle ou l’origine ethnique, je pense que les auteurs ne se posent pas forcément la question de mettre un personnage homosexuel ou non caucasien. La fantasy n’est pas épargnée, même si la présence de différentes peuplades donne parfois une illusion de diversité. En même temps, il ne faut pas se servir d’une quelconque « particularité » pour caractériser un personnage. Il faut donc trouver le juste milieu et rendre l’information utile à l’histoire.

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Tu prévois d’écrire dans plusieurs genres différents. Pourquoi commencer par la fantasy ?

Je préfère dire que ce sont les histoires qui me trouvent plutôt que l’inverse. J’ai eu cette idée de roman qui est de la fantasy, les autres qui me sont venues sont du genre historique. Peut-être qu’un jour j’écrirais de la science-fiction, je ne sais pas.

Sur quels genres vont porter tes prochains projets ?

Les idées du moment appartiennent surtout au roman historique. La prochaine sera une romance durant la Première Guerre mondiale, j’ai aussi un projet en grandes lignes sur la chute de l’Empire romain.

Une bonne partie des salons et des éditeurs spécialisés dans les littératures de l’imaginaire sont en France ou en Belgique. Est-ce un handicap d’être basée en Suisse ?

En quelque sorte, oui. Je trouve la Suisse un peu fâchée concernant la mise à disposition des informations sur internet. Il n’est pas évident de trouver un salon et encore moins de connaitre les conditions pour s’inscrire en tant qu’auteur. De plus, la question de la langue ampute géographiquement le lectorat suisse potentiel. Il faut aller dans des salons de pays voisins et ce qui engendre des frais supplémentaires (hôtels, essence, etc.)

L’autoédition, dans ton cas, est-ce une volonté ou as-tu tenté d’approcher des éditeurs avec ton manuscrit ?

Dans un premier temps, j’ai envoyé mon manuscrit à plusieurs maisons et ai même signé un contrat. Mais la maison d’édition a fermé et j’ai récupéré mes droits. J’aurais pu continuer à démarcher, mais j’ai décidé de m’autoéditer pour essayer de voir ce que j’arrivais à faire.

Et qu’est-ce que tu es arrivée à faire? Tu es satisfaite de ta démarche?

S’auto-éditer n’est pas une question de facilité, bien au contraire. Il faut pouvoir présenter un livre qui a tout d’un édité, en ayant tout fait tout seul. La première fois, plusieurs fautes m’avaient échappé. J’ai dû rééditer le tome un mois après pour corriger mon erreur. Il faut aussi se renseigner sur la législation, la communication ou les canaux de distribution. Pour réussir sa démarche, il faut aussi reconnaitre ses propres limites. Dans mon cas, après avoir tenté de faire moi-même la couverture, je me suis rendu compte qu’il fallait que je passe par un professionnel pour qu’elle ressemble à ce que je voulais.

Aujourd’hui, je suis assez fière de m’être lancée dans cette aventure. Mes ventes dépassent largement le cercle de mes connaissances, ce qui me montre que je suis sur la bonne voie. En revanche, je ne suis pas à l’aise dans la promotion active ni dans le démarchage de librairies, là où une maison d’édition serait sans doute plus présente sur ce plan.

Existe-t-il des astuces pour écrire lorsque l’on est mère de famille ?

Profiter des siestes des enfants, et avoir un super mari qui comprend que ce soir on préfère écrire. Il faut trouver du temps par-ci par-là, ce qui n’est pas évident. Si je ne suis pas trop fatiguée, j’essaie de m’y mettre le soir, mais je n’y arrive pas toujours.

Au-delà de ça, un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire?

Lancez-vous, ça ne coute rien. Au pire vous abandonnez et l’histoire reste dans un coin du disque dur, au mieux ça vous procure du plaisir et peut-être même de la fierté d’avoir accompli quelque chose. La question de la publication et des ventes, au final, n’est qu’un bonus.

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L’interview: Stéphane Arnier

Auteur primé de la série de fantasy « Mémoires du Grand-Automne » (dont j’ai publié une critique du premier tome), Stéphane Arnier est établi dans le sud de la France. Autoédité, Stéphane est un auteur indépendant dont vous pouvez soutenir la démarche sur tipeee-logo-com

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Tu es l’auteur des « Mémoires du Grand Automne », cycle-univers dont le premier roman est « Le déni du Maître-sève. » Depuis quand ce monde te trotte dans la tête ? Pourquoi les arbres ?

Les premières idées et notes datent de plus de 10 ans. Ce n’était qu’une graine, alors, et ça a bien poussé depuis. Les arbres ? Ce n’était pas le point de départ. Au début, je savais juste que je voulais écrire une série sur le cycle de la vie. Confronter un personnage à la fin de son existence ou à celle d’un proche n’était pas assez « fort », et l’intérêt des littératures de l’imaginaire est justement d’aller plus loin. J’ai donc eu envie de confronter carrément tout un peuple à sa « fin ». Et comme je voulais parler de mort naturelle (et non d’une mort violente et anticipée, par la guerre ou la maladie), il me fallait concevoir un univers où des peuples entiers naissaient puis mourraient. D’autres inspirations m’ont ainsi guidé vers la création d’un peuple en symbiose avec un arbre géant. Et si l’Arbre mourait ?

Tu proposes un univers riche et très éloigné des clichés de la fantasy. S’agit-il d’une volonté de se démarquer ?

Non, pas vraiment. Je pense que l’originalité ne doit pas être un objectif en soi : ce doit être la conséquence d’une manière de faire, et non une volonté de départ. J’ai été marqué par des approches méthodistes telles que celle de Truby : il propose de définir un thème qu’on a envie de traiter, et de développer toutes les composantes (univers, personnages, intrigue) à partir de cela. En travaillant ainsi, l’œuvre est forcément personnelle. En m’imposant de créer un univers lié à mon thème, je ne pouvais déjà plus copier Tolkien. Cette façon de faire oblige à faire du « sur-mesure ».

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Une fois que le cycle sera clos, te diriges-tu vers un autre univers ? Et quitter les littératures de l’imaginaire, tu y penses ?

En 2018 j’écrirai en effet le dernier tome de la série, et je pense déjà à la suite (car je sais qu’il faut beaucoup de temps pour mûrir un univers). Deux mondes bataillent dans mon esprit pour avoir la primeur du projet suivant, mais on restera résolument en fantasy. D’abord parce que c’est ce que j’aime. Ensuite parce qu’il n’est pas aisé de se constituer un lectorat, et que changer de genre revient quasiment à tout reprendre de zéro. Et puis, tout le monde milite pour les littératures de l’imaginaire ces derniers temps, non ? Bientôt nous aurons le vent en poupe, il n’est pas temps d’abandonner le navire, bien au contraire ! (rire)

Tu te définis comme un « architecte » : pour toi, la construction du récit est une étape cruciale de l’écriture d’un roman ? Reste-t-il une place pour la spontanéité ?

Oui, pour moi la structure est capitale, et fait partie intégrante du récit. Je trouve toujours étrange qu’on l’oppose aux notions de créativité et spontanéité. Premièrement, bâtir ce fameux plan nécessite déjà beaucoup de créativité et de spontanéité ! C’est comme considérer que seuls les ouvriers du BTP ou les décorateurs d’intérieurs « créent » quelque chose quand ils font une maison. Et l’architecte qui dessine les plans et conçoit la structure, n’a-t-il pas besoin de créativité et de spontanéité ? À mon sens, toute l’âme du bâtiment vient même de là !

Secondement, mon plan est mon fil d’Ariane pour ne pas me perdre, ma ligne de vie pour ne pas tomber. Il m’apporte une grande sécurité, et quand on se sent en sécurité dans son histoire, on est bien plus à l’aise pour prendre des risques et tenter des trucs. Sur mon roman en cours, j’ai changé au pied levé l’emplacement d’un affrontement, ai subitement supprimé le premier chapitre dans son intégralité, ou changé le sexe d’un personnage majeur en cours de route. Un plan, c’est juste un guide, un repère mûrement réfléchi pour ne pas être pris au dépourvu. Ce n’est pas une prison, puisque c’est vous qui le créez.

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Comment parviens-tu à concilier la fantaisie nécessaire aux littératures de l’imaginaire avec cette rigueur d’architecte ?

Croire que les deux s’opposent serait confondre fond et forme. Je suis très classique dans mes structures narratives, quasi scolaire dans ma construction des récits et ma gestion des rythmes, et pourtant tout le monde salue l’originalité de mes histoires… tout simplement parce que l’originalité réside plus souvent dans le fond que dans la forme. De plus, j’applique simplement ce qu’on appelle la contrainte créative : s’imposer des contraintes de fond (un thème à traiter) et de forme (une structure de récit) est un véritable tremplin pour l’imaginaire, un moteur à la créativité.

De Pixar à Stephen King en passant par Orson Scott Card, beaucoup de conseils d’écriture mettent en garde les auteurs contre les clichés, conseillent de jeter systématiquement ses premières idées. C’est le plus gros risque des auteurs jardiniers : si vous n’avez aucune contrainte et que vous vous laissez juste guider par votre inspiration du moment, neuf fois sur dix, vous ne faites que copier un truc que vous avez vu ailleurs (consciemment ou pas). De mon côté, les méthodes que j’utilise me poussent à être personnel, à produire un récit qui me ressemble et auquel je crois. Je bâtis selon des méthodes éprouvées, afin que le bâtiment soit bien solide, mais je ne me suis jamais senti bridé.

« La maturité de l’homme est d’avoir retrouvé le sérieux qu’on avait au jeu quand on était enfant », a écrit Alain Damasio. Quelle est la part de jeu dans ton écriture ?

Oh, c’est marrant que tu parles de ça, je n’ai jamais eu l’opportunité d’en parler jusqu’ici ! Le jeu est omniprésent. Comme beaucoup d’auteurs SFFF, je suis un ancien rôliste. J’ai été meneur de jeu et scénariste pour mes amis pendant plus de quinze ans, j’ai été joueur, j’ai été actif dans une association et rédacteur dans un fanzine, j’ai arpenté les conventions. La création d’univers ou l’interprétation des personnages a, pour moi, tout à voir avec le jeu. Écrire un livre, c’est un peu comme jouer à un grand jeu de rôle avec moi-même : une vaste campagne où je suis à la fois le scénariste, le meneur de jeu ainsi que tous les personnages. Je m’amuse beaucoup, et mes anciens camarades de jeu de rôle sont mes plus grands fans !

Tu es très présent et suivi sur les réseaux sociaux. Est-ce indispensable pour un auteur à notre époque ? Comment t’y prends-tu pour cultiver une audience en ligne ?

En vérité, je suis surtout présent et suivi… sur twitter. Parce que j’aime bien ce réseau et qu’il me prend peu de temps à animer (c’est du temps masqué, je peux twitter vite fait un peu n’importe quand, « vite tapé vite envoyé »). Parce que sinon, mon facebook sert très peu, et je n’envoie des newsletters que quand il y a des infos à partager. Le blog, c’est encore autre chose (on en reparle plus tard).

Est-ce indispensable ? Je ne crois pas (beaucoup d’auteurs « qui marchent » sont peu actifs sur le web), et il faut même faire attention (c’est un piège chronophage, les réseaux sociaux). Néanmoins, il me semble important que les gens trouvent facilement des informations sur un auteur ou un livre s’ils les cherchent. C’est pour cela que j’ai créé le site web, le facebook, le twitter : on me cherche, on me trouve. Cela ne va pas plus loin, et je n’ai aucune stratégie de com particulière. Ma seule « règle » est de ne pas m’éparpiller : je ne m’exprime que sur les livres, l’écriture, l’imaginaire (ce sont des comptes « auteur », pas personnels).

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Les auteurs édités de manière traditionnelle ont souvent plus de facilité à rencontrer leurs lecteurs en salon. Cela pèse dans la balance lorsqu’on fait le choix de l’autoédition ?

Ce sont des « on-dit » que je n’ai jamais pu vérifier. Je n’ai jamais eu de mal à aller sur des salons régionaux ou organiser des dédicaces en librairie près de chez moi. Peut-être est-ce plus compliqué pour les très gros salons ? Et encore : via Bookelis, j’ai dédicacé deux fois au Salon du livre de Paris. En plus, la situation évolue d’année en année, et la plupart des salons officialisent désormais des stands autoédition qui étaient avant plus ou moins officieux. Je connais des autoédités qui font 10 à 15 salons ou dédicaces par an. Moi, j’ai arrêté (trop d’heures perdues pour l’écriture).

Sur ton blog, tu dispenses de nombreux conseils d’écriture très utiles. À quel point est-ce important, de transmettre ton savoir-faire, pour toi ?

J’ai un peu honte de répondre ça, mais… ce n’est pas l’objectif du blog. Ce blog, je le tiens plus pour moi que pour ceux qui me lisent : c’est une façon de m’obliger à poursuivre mon apprentissage technique. Devoir régulièrement rédiger des articles sur la dramaturgie et la narration m’impose de faire des recherches, de lire des articles ou livres sur le sujet, d’y réfléchir pour savoir ce que j’en pense vraiment. Sans le blog, j’aurais la flemme et ne le ferais sans doute pas.

Par expérience (parce que j’ai été formateur, et même intervenant en master) je sais que la meilleure façon de maîtriser un sujet est de devoir l’enseigner à d’autres : il y a plein de choses que l’on croit savoir, et quand on cherche à les transmettre, on réalise que… eh bien en fait, non. Alors, j’ai monté ce blog, où je fais semblant de vous parler à vous, mais où je me parle surtout à moi-même : je me pose des questions, et j’essaie d’y répondre le mieux possible (c’est le côté un peu schizo de mes intros et conclusions d’articles). Avoir un lectorat externe m’oblige à la régularité, et les commentaires viennent me compléter ou me remettre en question. En plus, c’est aussi un exercice d’écriture : de l’écriture non romanesque, certes, mais de l’écriture quand même.

Bref : si j’accepte d’y passer autant de temps, c’est surtout parce que ça me fait progresser, moi. Idem pour les bêta-lectures que je réalise pour des comparses auteurs : je ne le fais pas « que » par bonté d’âme. C’est surtout parce qu’étudier les manuscrits des autres et rédiger les conclusions de mes analyses est un exercice fantastique pour progresser, et le premier pas pour réussir à prendre du recul sur ses propres textes. Je ne suis qu’un profond égoïste narcissique, j’en ai peur : tout ce qui me prend du temps doit être bénéfique à mon écriture, sinon je ne le fais pas.

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Faites-le (rire).

Non, sérieusement : beaucoup de gens se prennent la tête, surtout en ce qui concerne les activités créatives ou artistiques. On parle d’angoisses, de syndrome de l’imposteur. Je ne me pose pas autant de questions : j’ai envie d’écrire, j’écris. Demain si l’envie s’en va, j’arrêterai. Vous avez envie d’écrire ? Écrivez. Si vous n’arrivez pas à vous y mettre, que vous angoissez, que c’est une souffrance d’une façon ou d’une autre, arrêtez. Mais ne culpabilisez pas : c’est OK. Faites autre chose. La vie est pleine de chouettes possibilités : faites ce que vous voulez, quand vous le voulez.

C’est une « crise de la trentaine » qui t’a amené vers l’écriture. Tu fêtes tes quarante ans cette année : un nouveau virage en perspective ?

On était obligés de parler de mon âge ? Et dire que je te trouvais sympa jusqu’ici… (rire). Nouveau virage, non : je n’étais pas heureux à 29 ans, et j’ai donc radicalement changé ma vie du jour au lendemain. En quelques années je me suis bâti une nouvelle existence, bien plus chouette, et n’ai pas l’intention d’en changer. En revanche, j’en profite pour faire un petit pèlerinage : il y a dix ans j’ai tout plaqué pour partir en Nouvelle-Zélande. J’y retourne cette année brièvement, comme un clin d’œil. J’avais déjà la graine du Grand Automne en moi avant de partir, mais c’est là-bas qu’elle a vraiment germé. De quoi se reprendre une bonne dose d’inspiration avant de clore ce cycle.

L’interview: Gen Manessen

Première interview à être publiée sur ce blog, celle de Gen Manessen, auteure autodidacte d’un roman autopublié, intitulé « Colorado Vibrato » et qui nous emmène dans les grandes plaines des Etats-Unis sur fond de romance.

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Tu présentes ton premier roman, « Colorado Vibrato », comme « une saga moderne dans le Grand Ouest américain. » Pourquoi le choix de ce décor ?

J’aime l’Ouest américain. Ses paysages et son grand ciel me parlent. Impossible de rester indifférent à sa grandeur. C’est le décor parfait pour une histoire d’amour.

Qu’est-ce qui est venu en premier ? L’amour de l’écriture ou l’amour des Etats-Unis ?

Ce sont deux amours totalement différents. J’aime raconter des histoires et il se fait que j’ai laissé flotter mon imagination avec pour toile de fond les plaines et les canyons. Je ne pense pas que je me limiterai aux USA. Ecrire n’a pas de frontières.

Tu ne vis pas là-bas. Est-ce que tu as été tentée de commencer par écrire sur des sujets qui font davantage partie de ta vie quotidienne ?

Non, je n’ai pas décidé, c’est venu comme cela. J’imagine que ma vie quotidienne ne m’inspire pas de la sorte.

Se lancer dans l’écriture d’un roman, ça réclame de la volonté et de la patience. Qu’est-ce qui t’a donné envie de t’y mettre ? Comment est-ce que tu es arrivée au bout ?

J’ai d’abord voulu écrire une nouvelle. J’ai noirci un carnet, j’ai ensuite saisi mon PC. Je me suis laissée porter. Je découvrais quelque chose que je ne connaissais pas. J’avais juste écrit des poèmes quand j’étais enfant. J’ai travaillé le soir tard et ensuite la nuit. Le matin je corrigeai les écrits de la veille. J’ai appris par moi-même, seule. Tout ce que j’ai observé m’a fait grandir. Il m’a poussé des antennes sur la tête. Je me suis mise à observer les gens et à noter çà et là des mots, des expressions. Et petit à petit mon histoire s’est étoffée.

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Ton héroïne Mona est une femme forte et passionnée. Quelle part de toi as-tu mise en elle ?

Ce n’est pas une autobiographie. Mais je suis quelqu’un de passionné… Comme elle. Elle agit souvent sans trop se poser de questions, moi aussi.

Quelle est ta définition du romantisme ?

Le romantisme ? C’est un mouvement dans l’art, je pense… Rien à voir avec un roman.

Le roman devrait comporter deux suites. Pourquoi ? Tu ne pouvais pas te résoudre à dire au revoir à tes personnages ?

Oui, j’ai été bien orgueilleuse d’annoncer deux suites. J’écris la seconde pour le moment. L’inspiration ne manque pas, mais le temps : oui !

Ton roman est auto-édité. Est-ce un choix ? A quoi ont ressemblé tes démarches pour publier ce livre ?

J’ai envoyé fièrement des manuscrits à des grandes maisons d’édition. J’ai reçu des réponses mais « je ne suis pas dans la ligne d’édition de leurs prestigieuses maisons. » Alors j’ai fait de l’auto édition.

C’est un regret?

Non. Quand on a l’habitude d’aimer  » faire différemment des autres » on ne peut pas se payer le luxe d’avoir des regrets. Ce serait trop simple…

Pourquoi avoir choisi de signer « Gen Manessen » ? Le plaisir de lire ton vrai nom sur la couverture d’un livre, ça ne te tentait pas ?

J’aime le nom d’auteur que je me suis choisi. Comme cela je n’indispose pas ma famille.

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire?

Ceux qui vont lire mon roman vont découvrir qu’il est inégal mais qu’à la moitié cela se précipite et je deviens bien meilleure. Suggestion à ceux qui n’ont jamais écrit : établissez votre fil rouge et ensuite écrivez des chapitres en fonction de vos humeurs. Du triste quand vous êtes tristes et du gai quand vous êtes gai. Suivez votre élan et relisez-vous. Beaucoup. Trouvez 2 ou 3 personnes pour vous suivre et vous encourager. Cela fait du bien.

« Il faut croire en soi-même malgré les preuves contraire » a écrit Kent Haruf, auteur né au Colorado. Est-ce que tu suis une maxime similaire ?

J’en ai des tas, des maximes… Celle-là qui me conseille de croire en moi me rappelle que je reste ma meilleure amie. J’ai essuyé des critiques avec mon roman et c’est normal. Mais j’ai une flamme, en moi, qui brûle si fort. On ne me fera pas taire !

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