Apprends qui tu es

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Pendant quelques semaines, je vais délaisser sur ce blog ma série d’articles thématiques « Éléments de décor », pour reprendre les bases.

L’idée est simple : il s’agit de se rappeler que, lorsqu’on a décidé de consacrer une partie de son temps à l’écriture, lorsqu’on a l’ambition d’être auteur, et même si on a accumulé une solide expérience, on a toujours des choses à apprendre, chacun de nous. Et oui, cet apprentissage peut même toucher à des questions fondamentales, comme celle de l’identité. Avant d’écrire, il faut savoir qui on est, ou en tout cas, à quel type d’auteur on correspond.

Certains, et c’est leur droit, objecterons qu’au contraire, écrire, c’est quelque chose de simple, qui ne nécessite aucune introspection particulière. Les mots nous démangent, on les couche sur le papier, et voilà, il n’y a rien de plus à comprendre. Ce sont nos préférences qui donnent à l’expérience sa validité, et la nature comme la qualité du résultat sont entièrement subjectives.

En ce qui me concerne, j’estime que c’est un peu court. Oui, on prend la plume parce qu’on en ressent le besoin, on écrit pour le plaisir, et c’est très bien, mais c’est n’est après tout que la première partie de la démarche. La seconde concerne les lecteurs. Parce qu’on n’écrit pas dans le vide. Pourquoi écrit-on ? Pour qui écrit-on ? Que souhaite-t-on apporter à celles et ceux qui nous lisent qu’ils n’obtiennent pas déjà en lisant d’autres auteurs ?

Cette réflexion est loin d’être anecdotique. J’ai déjà eu l’occasion de le dire ici : il n’y a pas d’auteur sans lecteur. L’idée même d’être lu fait partie de la définition de l’écrivain. Il ne s’agit pas d’une activité égoïste, que chacun poursuit dans son coin, sans interagir avec qui que ce soit : écrire est une expression, une transmission entre une personne et une autre. Et cette personne, celle qui prend la peine de se pencher avec bienveillance sur le produit de notre travail, la moindre des choses serait de ne pas lui faire perdre son temps.

C’est sans doute un peu douloureux de l’admettre, mais à notre époque, il y a déjà beaucoup trop d’auteurs, beaucoup trop de livres. Rendez-vous compte : 68’000 titres sont publiés chaque année en France. Oui, ça fait 180 par jour. Il y en a probablement un ou deux qui sont sortis depuis que vous avez commencé à lire cette chronique. Le constat est implacable : la plupart des auteurs ne sont pas lus, ou très peu. Nombreux sont ceux qui n’ont pour ainsi dire pas de lectorat au-delà d’un cercle restreint d’amis.

Cela oblige un écrivain à se livrer à un examen de conscience, qui commence avant même qu’il entame la rédaction de son manuscrit et qui se poursuit bien après la publication : qu’est-ce que j’apporte, moi, qui n’existe pas déjà ? Dans cette masse énorme de bouquins en tous genres, qu’est-ce qui permet de me distinguer des autres ? Votre roman, c’est impératif, il ne faut pas qu’il ait pu être écrit par quelqu’un d’autre que vous, sinon, eh oui, autant lire la prose de quelqu’un d’autre.

Cela peut paraître évident, mais ça ne l’est pas tant que ça. Certains, après tout, et ils sont nombreux, attrapent le virus de l’écriture par imitation. En deux mots, ils ont envie de refaire un peu les mêmes trucs qu’ils aiment lire. Certains s’adonnent à la fan fiction, et situent délibérément leurs œuvres dans le sillages de leur écrivain favori. Mais d’autres livrent de pâles copies de ce qui les a fait vibrer, et c’est ainsi qu’on se retrouve avec d’innombrables décalques de Harry Potter ou de Lestat le Vampire. On rentre dans le domaine de la littérature-écho, vérolée par les clichés, les stéréotypes et les emprunts en tous genres. Comme le disait Laurent Barthes, « Le stéréotype peut être évalué en termes de fatigue. Le stéréotype, c’est ce qui commence à me fatiguer. D’où l’antidote : la fraîcheur du langage. » En d’autres termes : un lecteur préférera toujours l’original à la copie, et sera rarement rassasié par l’œuvre d’un auteur qui n’apporte rien de nouveau. Il faut être un tout petit peu plus ambitieux que ça.

Ici, on ne parle même pas nécessairement d’originalité. Peut-être que votre roman ne contient aucune idée qui sorte du lot, peut-être, par exemple, qu’il s’appuie sur tous les clichés de la fantasy, ou sur ceux du roman noir. Malgré tout, un écrivain de talent parviendra parfois à transcender la banalité de ses idées, pour en tirer le meilleur. Même aujourd’hui, au 21e siècle, alors que ces concepts sentent le défraîchi depuis une éternité, on peut encore écrire de bons romans nains/elfes/dragons, laser/martiens/fusées ou détective/gangsters/femmes fatales.

Parce que ce qui compte, en définitive, ce n’est pas l’originalité d’un roman, c’est la singularité de l’auteur. Un écrivain n’a, en-dehors de ça, rien d’autre à offrir qui en vaille la peine. N’importe qui de persévérant est capable de rédiger un roman, après tout. Mais vous êtes le seul à pouvoir écrire votre roman, personne d’autre que vous n’a votre vision. Un auteur, c’est quelqu’un qui voit des choses que les autres ne voient pas, qui perçoit le monde d’une manière qui lui est propre et qui parvient à coucher tout ça sur le papier de manière à partager cette singularité avec d’autres. Et parfois, celle-ci parvient à toucher du doigt une forme d’universalité qui est la marque des grands écrivains.

Encore faut-il comprendre qui vous êtes, et ce que vous avez de spécifique à offrir. Posez-vous la question : qu’est-ce qui vous rend unique ? Qu’est-ce que vous êtes le seul à voir ? Qu’est-ce que vous réussissez à faire que vos contemporains n’accomplissent pas aussi bien que vous ?

Ça ne sont pas forcément de grandes choses, ça peut être un détail, une manière de tourner les phrases, un centre d’intérêt particulier. Votre singularité peut aller se loger dans votre style, dans vos idées, dans vos personnages, dans la construction de vos intrigues, dans la manière dont vous percevez l’humanité et les rapports entre les gens, dans les thèmes qui vous sont chers.

Alors ce qui est unique chez vous, localisez-le, identifiez-le, entretenez-le, développez-le. C’est important de se poser ces questions avant de commencer à écrire. Cela dit, c’est un processus. Certains passent leur vie à chercher. Et même une fois que vous saurez qui vous êtes en tant qu’écrivain, cela ne signifie pas que vous pouvez vous reposer sur vos lauriers, au contraire : faites fructifier votre potentiel, améliorez-le, trouvez-vous d’autres singularités afin d’échapper à la stagnation. Être écrivain, en-dehors d’un loisir, peut ainsi devenir une fascinante aventure intérieure, à la découverte de soi.

Certains auteurs souffrent de ce qu’ils appellent le « syndrome de l’imposteur » : ils ne se sentent pas à leur place, ont l’impression que ce qu’ils écrivent n’intéressera personne. L’introspection est le remède : apprenez qui vous êtes, quel genre d’auteur vous êtes, et vous ne vous sentirez plus jamais comme un imposteur – et vos lecteurs non plus.

⏩ La semaine prochaine: Apprends à lire

 

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Éléments de décor : l’école

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L’être humain naît avec une tête aussi grande qu’il est possible qu’elle soit, afin de protéger son énorme cerveau. Comme s’il fallait compenser cet exploit, la nature a créé cet organe presque complètement vide, ce qui fait que le premier quart de la vie d’un petit d’homme est passé à apprendre. Il apprend par lui-même, par l’observation et par l’expérience, mais il apprend également des autres. Et à partir du moment où les connaissances deviennent trop spécialisées pour qu’elles soient enseignées uniquement par ses parents, il entre à l’école.

Dans ce billet, on s’intéresse à cette institution indispensable et imparfaite, immuable et en même temps en évolution constante, de la maternelle jusqu’aux premières années d’université, tout en incluant des écoles spécialisées, celles qui enseignent le sport, la danse, l’art ou d’autres disciplines. Quel que soit le domaine, quel que soit le niveau, quelle que soit la méthode, toutes les écoles jouent un rôle crucial dans nos existences, et elles constituent toutes un objet littéraire fascinant.

L’école, c’est sa raison d’être, est un lieu de transmission du savoir. C’est là que des enseignants, de plus en plus spécialisé et de plus en plus pointus, font passer ce qu’ils ont appris à des élèves ou à des étudiants, à travers des cours, des exercices, des ateliers ou toutes sortes d’autres outils pédagogiques. Toutefois, si c’était à cela que ça se cantonnait, on n’aurait aucun besoin de se pencher sur le cas d’une institution aussi banale.

Oui, l’école transmet les connaissances, mais elle le fait de manière imparfaite, frustrante, incomplète, biaisée. Afin de se montrer efficaces vis-à-vis du plus grand nombre, les professeurs laissent souvent de côté les individus qui ont le plus de difficultés dans chaque branche. Ceux-ci se font vite distancer et ont de plus en plus de peine à suivre, jusqu’à la rupture. À l’autre extrême, les éléments qui ont le plus de facilités sont freinés dans leur progression et ne parviennent pas à réaliser leur véritable potentiel parce qu’ils doivent attendre les autres – et ça aussi peut mener à un autre type de rupture. Les élèves à la marge doivent trouver d’autres moyens d’apprendre s’ils ne veulent pas être laissés de côté.

Autre difficulté : l’école n’est pas uniquement un lieu d’enseignement, c’est aussi un lieu d’éducation, qui apprend aux enfants à faire partie d’un groupe, à suivre une consigne, à respecter les règles, à se conformer aux instructions. Si tout cela est utile, cela signifie également que l’école est une machine à normaliser, un rouleau compresseur qui soumet chacun à une seule et même norme – les têtes qui dépassent sont peu appréciées, et les talents singuliers sont peu reconnus, voire activement combattus. Au nom de l’égalité des chances, l’école peut parfois se muer en une usine à médiocrité.

En plus de tout cela, l’école a un rôle à jouer au sein de l’économie. Plutôt que l’excellence des Grecs ou des Renaissants, elle poursuit comme objectif de transmettre aux enfants des connaissances de base qui sont jugées utiles pour l’économie. Elle sert à fabriquer des travailleurs qui vont pouvoir travailler et trouver leur place dans le tissu économique. Les talents qui ne sont pas immédiatement monnayables n’y trouvent pas facilement leur place.

Autre aspect qui peut être vécu comme une forme de violence : l’école est un lieu de socialisation. Elle apprend aux enfants à jouer en groupe, à nouer des amitiés, à forger des compromis, à convaincre et à toutes sortes de choses qui vont lui être utiles par la suite. Hélas, cette fonction n’est absolument pas encadrée : il est entendu que cet apprentissage de la vie en société va se faire naturellement, et que la seule mission de l’institution est de mettre un terme aux débordements trop visibles. C’est ainsi que se constituent des hiérarchies, que les enfants se divisent en clans, qu’il y a des harceleurs et des harcelés, des élèves populaires et des marginaux, des riches et des pauvres. En fait, du point de vue de l’organisation sociale et de la manière dont celle-ci se constitue, rien ne distingue une école d’une prison de haute sécurité.

À cause, ou peut-être grâce à toutes ces contradictions, mais aussi parce qu’elle intervient à un stade de la vie qui est celui de tous les apprentissages, et qu’elle occupe une place centrale dans d’innombrables cultures, l’école représente un objet littéraire digne d’intérêt, qui peut être utilisé de multiples manières différentes, pour raconter toutes sortes d’histoires.

L’école et le décor

Avant d’être une institution, l’école est un lieu. Ou plutôt : il s’agit d’un empilement de lieux différents, qui ne sont pas habités ni vécus de la même manière en fonction de qui on est. La salle de classe constitue donc un élément de décor particulièrement notable, celui où les élèves apprennent. Mais elle apparaît sous un jour différent à l’enseignant, lui qui y entre par obligation professionnelle ou par vocation, mais toujours avec des objectifs bien précis : pour lui les enjeux sont plus clairs et les murs plus étroits. Le même lieu peut être vu de manières bien différentes par les uns et par les autres, ce qui, en tant que tel, pourrait déjà servir de base à une histoire fascinante.

La salle des profs est un lieu au sein de l’école qui ne fonctionne pas selon les mêmes codes que les autres : ici c’est un lieu de socialisation, oui, mais pour les enseignants plutôt que pour les élèves. C’est aussi un lieu de travail, mais surtout un lieu de vérité, ou certaines choses qui ne sauraient être dites à haute voix ailleurs – à propos des enfants, des parents ou des supérieurs – sont partagées librement. Au fond, entre les romanciers, elle pourrait devenir un véritable décor de sitcom.

Les parents d’élèves aussi forment un groupe aux intérêts communs mais aux origines divergentes, et qui ont sur l’école un regard encore différent de ceux des élèves et des profs. Ils n’ont pas réellement de local qui leur est propre, en-dehors des réunions des associations qui les regroupent, mais ils constituent collectivement un microcosme dans lequel peuvent venir se loger toutes sortes d’histoires. Dans la catégorie des témoins privilégiés du monde scolaire, on peut aussi inclure ceux qui y travaillent sans y enseigner : les concierges, cantiniers, infirmiers, inspecteurs, etc…

Et puis l’école est également modelée par des individus qui n’y travaillent pas directement. Des experts en sciences de l’éducation qui échafaudent les prochaines réformes jusqu’aux élus qui prennent les décisions budgétaires et programmatiques qui vont modifier la vie quotidienne de tous les autres acteurs du monde scolaire, leur point de vue aussi peut être intéressant. Un roman racontant le périple d’un ministre de l’éducation idéaliste qui finit par accoucher d’une mauvaise réforme pourrait être passionnant.

En-dehors des lieux et des institutions, certains moments ont un potentiel plus grand que les autres d’intéresser un auteur. C’est naturellement la période des examens qui se prête le plus aux déconvenues, aux retournements de situation et aux sentiments exacerbés qui offre le plus de potentiel. Mais dans un système scolaire comme celui des États-Unis, où l’année scolaire est rythmée par quantité de bals et autres rituels qui ont peu de choses à voir avec l’enseignement, ces moments-charnière sont plus nombreux. C’est peut-être le cas aussi dans votre roman.

Pour des raisons différentes, une réforme scolaire, et la manière dont elle est vécue par les élus, les élèves, les profs et les parents, offre également un terreau fertile en matière de drames en tous genres. Un romancier pourrait s’en servir pour souligner l’absurdité de certaines orientations politiques en matière d’école.

L’école et le thème

Le thème par excellence qui se rattache à l’école, c’est celui de la formation, de l’évolution d’un individu. Cela renvoie à un genre en particulier, le bildungsroman, roman de formation, déjà évoqué ici dans le billet sur l’enfance. Tout simplement, parce qu’il grandit, parce qu’il traverse des épreuves, parce qu’il apprend, le personnage du début du roman est très différent de ce qu’il devient dans les dernières pages.

Plus généralement, le thème de l’apprentissage recèle lui aussi beaucoup de potentiel. Qu’est-ce que cela signifie d’apprendre ? Comment peut-on s’y prendre ? Pourquoi s’y astreint-on ? Qu’y gagne-t-on et qu’y perd-on ? L’histoire d’un mauvais élève qui parvient à surmonter ses difficultés pour se découvrir des talents qu’il ne soupçonnait pas est une trame classique qui peut être apprêtée de toutes sortes de manière différente.

Miroir du précédent, le thème de la transmission est également intéressant. Pourquoi enseigne-t-on ? Qu’est-ce qui nous pousse à nous consacrer à aider la prochaine génération à voler de ses propres ailes ? Qu’est-ce que cela apporte aux femmes et aux hommes qui s’y consacrent ? Comment procèdent-ils ? Qu’est-ce que cela leur coûte en termes de frustrations et de désillusions ? Un romancier pourrait d’ailleurs traiter les thèmes de l’apprentissage et de la transmission en parallèle, et montrer qu’il ne s’agit pas, dans les deux cas, d’un chemin facile, et qu’il existe de nombreux parallèles entre les deux situations.

L’école, qui est comme un modèle en miniature de la société, offre également l’occasion aux auteurs de jouer les naturalistes et d’examiner un groupe humain et ses mécanismes, dans un milieu fermé et coupé d’une bonne partie des complications du monde extérieur. Le monde scolaire fonctionne comme un petit univers avec ses propres règles, mais il s’agit également d’une bulle, et il peut être intéressant de chercher à savoir ce qui motive celles et ceux qui font le choix d’enseigner, et donc de ne jamais vraiment en sortir.

L’école et l’intrigue

Par nature, l’école est un lieu très structuré, ce qui offre à un écrivain un canevas où il peut placer son histoire.

Une journée scolaire à ses rythmes, de même qu’une semaine, avec un emploi du temps défini et souvent rigide, et on observe la même régularité au niveau de l’année scolaire dans son ensemble. Ce n’est pas par hasard que J.K. Rowling a choisi le cadre d’une année d’enseignement pour y inscrire chacun des romans de sa série Harry Potter. Un autre type de récit pourrait très bien s’inscrire dans un temps plus bref : une semaine, voire une journée d’école, avec ses passages obligés et son temps structuré par des cours et des pauses.

Et puis, même s’il s’agit d’une notion qui se prête moins naturellement à structurer un récit, un roman pourrait être rythmé par les notes et les moyennes d’un élève : l’évolution de ses performances scolaires ajoutant une notion de suspense qui pourrait donner à une histoire une forme intéressante.

L’école et les personnages

Tout le monde ou presque est allé à l’école, a connu un cursus court ou long, a rencontré des difficultés d’ordre académique, social ou existentiel. Cela peut aider à définir vos personnages : comment ont-ils traversé leur période scolaire ? Est-ce qu’il s’agit de quelque chose qui les a marqués, qui a laissé sur eux des traces, qui a forgé leur attitude vis-à-vis de l’école en général ? Et s’ils sont parents, quel regard portent-ils sur le cursus de leurs enfants ? Sont-ils impliqués ? Sévères ? Laxistes ?

La plupart des adultes ne pensent plus trop à leur propre parcours scolaire au fil des années, aussi il n’est pas indispensable que vous réfléchissiez à la question pour chacun de vos personnages, mais ça peut être une manière d’enrichir l’un d’entre eux. Mais naturellement, si votre roman se passe à l’école, ou si la notion de transmission joue un rôle très important dans votre univers, il peut être enrichissant de mener cette réflexion, même de manière brève, pour la plupart d’entre eux.

Ainsi, un roman de fantasy mettant en scène des moines-guerriers ou des enchanteurs sortis de l’académie de magie pourra souhaiter inclure cette dimension dans la définition des personnages. À l’inverse, si votre personnage principal est chauffeur poids lourd et qu’il n’a conservé aucun lieu, aucune blessure et aucun souvenir marquant de son passage à l’école, il est inutile de trop y réfléchir : ça ne vous apportera rien.

Variantes autour de l’école

La littérature jeunesse a trouvé dans l’école la toile de fond universelle de toutes les histoires, et, en particulier depuis Harry Potter, on ne compte plus les romans dont le décor est une école ou un lycée avec un côté un peu spécial – en général, il suffit de rajouter un qualificatif : l’école des vampires, l’école des clones, l’école qui voyage dans le temps, l’école des sorcières, l’école sous la mer, l’école des robots, l’école de l’espace. Les variations sont infinies, même si au fond ça revient juste à changer la couleur du sirop dans le granité : on reste sur la trame hyperclassique du milieu scolaire, auquel on accole un élément d’exotisme pour que l’œuvre se distingue tout de même un peu.

Pour le reste, les variantes de l’école qu’on trouve dans la littérature de genre consistent généralement à supprimer l’école et à la remplacer par une solution technologique pour accélérer l’apprentissage : hypnose, transmission de pensée, réalité virtuelle, ou même injections par intraveineuse, comme dans le film « THX 1138 » de George Lucas.

Pourtant, entre l’école immuable de la littérature jeunesse et l’école sans école de la littérature de genre, il doit y avoir d’autres solutions, qu’il serait intéressant d’explorer dans des romans. Et si on écrivait un roman post-apocalyptique dans lequel des profs tentent de maintenir tant bien que mal une école et se lancent dans des expéditions risquées dans les ruines des grandes villes dans le but de trouver des livres ? Et si une civilisation extraterrestre créait une école destinée aux plus grands cerveaux de l’humanité, dans le but de les préparer aux concepts complexes qu’ils devront maîtriser une fois que la Terre s’ouvrira aux autres espèces qui peuplent le cosmos ? Et si un enfant humain et un enfant lutin participaient à un programme d’échange, le premier allant dans une école de lutins, à apprendre à parfumer la rosée du matin, à changer la couleur des papillons et à disparaître derrière des champignons, le second s’initiant aux maths, à l’histoire et à la gymnastique ?

⏩ La semaine prochaine: Apprends qui tu es

 

Éléments de décor – les enfants

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Dans le monde, plus d’une personne sur quatre est mineure. Dans les romans, cette proportion est bien différente.

Oui, il y a des enfants et des adolescents dans les romans, mais ceux-ci tiennent en général des rôles secondaires, simples accessoires des personnages adultes. Pire : la présence ou non des enfants dans une histoire dépend du genre dans lequel il s’inscrit. Certains champs de la littérature, comme le polar ou la science-fiction, sont notoirement pauvres en personnages mineurs. À l’inverse, il existe toute une littérature destinée aux jeunes lecteurs, qui renverse l’équilibre traditionnel en mettant en scène principalement des enfants.

Alors que nous ne pouvons pas passer une journée sans croiser un enfant, dans le monde littéraire, ceux-ci jouent les utilités, occupent une niche, voire même un ghetto. Difficile d’imaginer un roman destiné aux adultes dont les personnages principaux sont des enfants. Comme on l’a vu lorsque l’on a parlé de la place des femmes dans la littérature, les enfants sont eux aussi pensés par le monde de l’édition comme une sous-catégorie : les histoires de femmes n’intéresseraient que les lectrices, les histoires d’enfants n’intéressent que les jeunes lecteurs.

Cela dit, si la place des femmes en littérature s’explique difficilement, le traitement des personnages en bas-âge est un peu plus compréhensible : les intégrer à une intrigue, c’est compliqué. Un enfant, par la force des choses, n’a pas beaucoup d’autonomie. Son quotidien est tracé pour lui par ses parents et différentes institutions. Les grandes décisions sont prises par des adultes et il est très encadré lorsque surviennent des drames. En deux mots : un enfant n’a pas énormément d’agencité, ce qui en fait un protagoniste problématique pour un roman, puisqu’une histoire dont le personnage principal ne prend pas lui-même les principales décisions en ce qui le concerne n’est pas très palpitante. Pas étonnant qu’il y ait tant d’orphelins en littérature : ils sont obligés de tracer leur propre route.

Il serait malgré tout dommage de ne pas intégrer davantage d’enfants dans nos romans. Déjà parce qu’ils font partie du monde, et qu’en offrir un reflet est une des missions d’un auteur. Mais surtout parce que les enfants sont à la fois notre avenir et notre miroir : ce sont eux qui bâtiront la société de demain, et leur société, leurs valeurs, sont des répliques en miniature des nôtres.

Les enfants et le décor

Un roman sans enfants est un roman vide. À mon sens, il peut être intéressant pour un romancier de contempler son œuvre une fois terminée, et de se demander si elle inclut des enfants, et si ce n’est pas le cas, de se demander pour quelle raison. Une simple mention peut déjà considérablement renforcer la vraisemblance d’une œuvre, dans la mesure où un monde entièrement peuplé d’adultes risque bien d’avoir de ressembler à un monde stérile.

Cela peut être intentionnel, d’ailleurs. Un roman peut présenter un univers dans lequel il n’y a pas d’enfants, et donc, ni d’avenir, ni d’espoir. C’est le pari du « Fils de l’Homme » de P.D. James, dans lequel l’espèce humaine ne se reproduit plus. La chute de la fertilité de l’humanité est également l’enjeu qui sert de fondation à « La Servante écarlate » de Margaret Atwood. Lorsqu’ils n’ont plus la possibilité de se reproduire, un de leurs principaux impératifs biologiques, les êtres humains deviennent fous et sont prêts à tout.

À l’inverse, le décor d’un roman peut être celui d’une société d’enfants, de laquelle les adultes sont absents. On pense immédiatement à « Sa Majesté des mouches » de William Golding, dans laquelle des enfants, échoués sur une île déserte, recréent une société, avec les mêmes défauts que celle de leurs aînés. La série télévisée australienne « La Tribu » met en scène un avenir où tous les adultes ont été tués par un virus, et où les mineurs doivent rebâtir une civilisation, avec un peu plus de succès que les naufragés de William Golding.

On peut aussi choisir de s’intéresser aux enfants entre eux, en les présentant comme une société parallèle. C’est le pari de de « La Guerre des boutons » de Louis Pergaud. Là, il y a des personnages adultes, et ils jouent un rôle secondaire, mais l’accent est mis sur la manière dont les enfants interagissent entre eux, en particulier lorsqu’ils ne sont pas surveillés par leurs parents. C’est le point de départ également de nombreux films de divertissement américains des années 80, comme « E.T » de Steven Spielberg ou « Les Goonies » de Richard Donner.

Plus modestement, intégrer l’enfance dans le décor, ça peut être situer l’action du roman dans un lieu emblématique de l’enfance : l’école bien sûr, mais aussi la crèche, la maternité, voire des clubs sportifs qui forment les jeunes champions de demain. De nombreux auteurs sont friands de la figure de l’orphelinat, puisqu’elle mêle les thèmes de l’enfance, de la solitude et de la tragédie personnelle, mais à moins d’avoir une bonne idée à ce sujet, on risque de basculer assez rapidement dans le cliché.

D’ailleurs, il faut noter qu’il s’agit du plus vieux truc qui existe : introduire des enfants dans un roman, ça peut servir à augmenter la tension dramatique. Si un drame frappe des enfants, il sera perçu comme plus émouvant, plus terrible et plus injuste par le lecteur. Ce n’est pas un hasard si Gavroche ne survit pas aux « Misérables. » À force, ça en devient un procédé un peu creux : pour montrer que le méchant est vraiment méchant, il suffit qu’il s’en prenne à des enfants ; pour illustrer à quel point l’époque est terrible, on en montre les tristes conséquences sur les enfants. Si l’on n’y prend pas garde, le recours aux enfants dans la figure de la victime risque de se rapprocher de la figure de la Femme dans le frigo.

Les enfants et le thème

Enfance et innocence : voilà deux mots qui sont souvent associés l’un à l’autre. Les enfants, comme s’ils étaient vierges du péché originel, sont souvent perçus comme l’incarnation de l’innocence dans la littérature. En réalité, toute personne qui a déjà rencontré des enfants réels sait qu’ils sont tout aussi capables de duplicité que les adultes, mais ça ne retire rien à la puissance symbolique qui leur est attachée.

Un enfant, dans un roman, ça peut être un symbole d’innocence, de pureté, celui qui montre la voie quand tout est brouillé, celui qu’il faut préserver pour que le monde évite de courir à sa ruine. Il s’agit de la première association d’idées que beaucoup de lecteurs vont faire lorsqu’ils remarqueront qu’il y a un enfant (ou plusieurs) dans votre roman.

Qui dit innocence dit innocence brisée. La destruction volontaire de la pureté est sans doute un des thèmes les plus forts qui existent en littérature : d’ailleurs, comme on l’a vu plus haut, il est aisé de sombrer dans le vulgaire et la manipulation à ce sujet. Et même quand c’est fait avec délicatesse, cela peut produire des lectures difficilement soutenables. Je vous renvoie à la lecture de « Madame Baptiste », de Guy de Maupassant, qui raconte le viol d’une jeune fille et ses conséquences.

Mais la fin de l’innocence n’est pas forcément une rupture, un moment dramatique. Un autre thème avec lequel un romancier peut s’amuser, c’est celui de l’arrivée à l’âge adulte : où s’achève l’enfance ? Est-ce qu’il est possible de mettre le doigt sur un moment, une période, un événement, qui précipitent la métamorphose d’un enfant en grande personne ? Le récit semi-autobiographique de J.G. Ballard « Empire du Soleil » s’intéresse à cette question, en se penchant sur le parcours d’un jeune garçon anglais en Chine pendant la deuxième guerre mondiale.

L’enfance, c’est aussi l’avenir. Lorsqu’un couple souhaite donner naissance à une progéniture, il accomplit l’acte ultime de confiance dans le futur de l’humanité. Nos enfants sont, par certains aspects, le prolongement de notre vie terrestre, notre héritage au monde, ceux qui perpétueront nos erreurs ou rectifieront le tir. Un romancier pourrait se servir de l’enfance comme un pont thématique vers l’avenir.

Et puis par définition, un enfant, c’est quelqu’un qui a tout à apprendre. Le thème de l’apprentissage, de l’évolution d’un individu, peuvent être explorés à travers des personnages enfants ou adolescents bien mieux qu’avec des adultes.

Les enfants et l’intrigue

L’enfance elle-même peut donner sa structure à un roman. C’est le principe du Bildungsroman, ou roman d’apprentissage, dans lequel, traditionnellement, on suit un enfant du début de sa scolarité jusqu’à sa fin. Le mot fait un peu peur parce qu’il est en allemand et qu’il fait immédiatement penser aux « Souffrances du jeune Werther » de Goethe, mais il suffit pour se rassurer de penser à Harry Potter, qui est un autre exemple du genre. Un exemple particulièrement parlant du point de vue de la structure puisque chaque livre raconte une année de scolarité du personnage principal, de son admission à sa remise de diplôme.

En règle générale, le Bildungsroman se concentre sur l’apprentissage d’une matière ou d’une spécialité en particulier, et au cours de cette formation, le jeune protagoniste est confronté à tous les moments-clé de l’existence : l’amour, l’argent, la mort, le devoir, l’identité…

Les enfants et les personnages

La manière la plus évidente d’associer l’enfance et les personnages d’un roman, c’est de faire des protagonistes du récit des enfants eux-mêmes. Parfois, ceux-ci peuvent être dépeints de manière précieuse et distanciée, à la manière de la Comtesse de Ségur et de ses récits étonnamment cruels, qui mettent en scène des enfants qui tentent de se couler dans le moule d’un univers régi par un nombre invraisemblable de règles.

Choisir des enfants comme protagonistes est une bonne manière d’émouvoir le lecteur, qui aura naturellement tendance à avoir de la compassion pour eux, en particulier s’ils traversent des épreuves difficiles. C’est le ressort qu’utilise Charles Dickens dans « Oliver Twist. »

Attention, comme on a déjà eu l’occasion d’en parler ici, opter pour des personnages d’enfants ou d’adolescents, ça risque de communiquer au lecteur, à tort ou à raison, que le roman est destiné aux enfants ou aux adolescents. Certains classiques de la littérature parviennent à s’affranchir de ce stigmate, comme « L’Attrape-Cœur » de Salinger, mais en général, les lecteurs adultes ne seront pas spontanément intéressés à lire les aventures de personnages qui n’ont pas encore atteint leur majorité.

Mais il ne s’agit pas de l’unique manière d’utiliser l’enfance pour enrichir les figures principales d’un récit. Peut-être qu’un de vos personnages a des enfants. Si c’est le cas, cela modifie son comportement et ses priorités. Cela lui donne également un point faible, dans la mesure où ses adversaires peuvent le faire souffrir à travers ses enfants. Peu de motivations sont aussi compréhensibles que celles d’un parent qui cherche à retrouver ses enfants ou à les préserver du malheur.

À note que les enfants peuvent donner un point faible à un personnage même si celui-ci ne s’en occupe pas et les a perdus de vue : ils peuvent alors devenir un regret, une cicatrice amère qui va marquer le tempérament du personnage et peut-être influencer ses actes.

Et puis, si tous les personnages n’ont pas forcément d’enfants, ils ont tous eu une enfance. Celle-ci joue un rôle central dans le façonnement de leur caractère : avoir eu une enfance dorée, ça ne conduit pas au même résultat qu’avoir fait l’expérience de la pauvreté et de la violence, par exemple. Par ailleurs, un romancier peut choisir de dresser des parallèles directs entre le présent du personnage et des épisodes survenus dans son jeune âge, pour éclairer ses motivations.

Variantes autour des enfants

L’idée que les enfants incarnent l’innocence est un symbole si fort qu’il peut être détourné, et même renversé. Et si ces chérubins, qui ont l’air si doux et si inoffensif, étaient en réalité des créatures fondamentalement différentes de nous, dangereuses, insondables ? La crainte d’avoir enfanté des monstres est aussi viscéralement enchâssée dans le cœur des humains que la joie de ne pas l’avoir fait. C’est l’angoisse qui est au cœur de nombreuses histoires marquantes, comme le film « Le Village des damnés », où des enfants étranges font régner la terreur dans une petite communauté.

Et si les enfants n’étaient pas innocent du tout ? Au-delà de la littérature de l’imaginaire, il y a tout un territoire à exploiter où l’on met en scène des enfants amoraux, cruels, voire monstrueux dans leur comportement. Ce type de transgression doit être appréhendée avec tact, cela dit, parce qu’elle franchit un tabou très répandu.

Autre variante possible : un personnage peut avoir une apparence juvénile, mais être en réalité un adulte dans un corps d’enfant. On se souvient de Claudia, la vampire tragique, éternellement piégée dans un corps de fillette, dans « Entretien avec un vampire » d’Anne Rice.

De manière moins dramatique, un adulte peut retomber en enfance pendant une courte période, l’occasion, sans doute, d’apprendre de grandes leçons sur l’existence. C’est la base de plusieurs comédies fantastiques au cinéma, qui ont également exploité le filon inverse : celui d’un enfant qui se retrouve temporairement dans un corps de grande personne.

Dernière variante autour de ces échanges : le personnage qui vieillit à l’envers, comme Merlin l’enchanteur ou Benjamin Button.

D’autres possibilités tournent autour de la conception des enfants : et s’ils étaient produits artificiellement en cuve ? Et si les parents avaient le pouvoir de les figer à volonté à un âge où ils sont mignons et obéissants ? Et si l’humanité ne pouvait plus faire d’enfants ? Et si les enfants étaient si différents de leurs parents qu’ils pourraient tout aussi bien appartenir à une autre espèce ?

Parfois, tout cela est traité de manière métaphorique, sans mettre en scène des enfants reconnaissables comme tels. Ainsi le film « Gremlins », de Joe Dante, met en scène de petites créatures mignonnes qui, lorsqu’elles violent certaines règles, se transforment en des monstres incontrôlables. N’importe quel parent aura reconnu dans cette histoire le passage de l’enfance à l’adolescence (personnellement, j’ai toujours imaginé que les Gremlins avaient une troisième forme, adulte, dans laquelle ils deviennent gros, stressés et barbants).

⏩ La semaine prochaine: Écrire les enfants

Éléments de décor : les transports

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Se rendre d’un endroit à un autre, ça peut paraître tout bête, mais qu’est-ce que ça fait fonctionner l’imagination ! Lorsqu’un écrivain construit son décor, il n’est pas exclu qu’il consacre une partie de son intérêt à réfléchir à la place que vont y tenir les différents moyens de transport, ne serait-ce que parce que ceux-ci lui permettent de faire bouger ses personnages d’un endroit à un autre.

Alors qu’on pourrait concevoir les moyens de transport comme de simples outils qui aident les êtres humains à se déplacer plus vite qu’ils ne pourraient le faire à pied, la vérité, c’est que toute une mythologie s’est construite autour d’eux, tout un imaginaire que nous avons en commun et sur lequel des auteurs ont construit des œuvres entières.

Il suffit de penser au cheval pour réaliser que son rôle est loin de se cantonner à celui d’un véhicule sur pattes. Le cheval, c’est un moyen de transport, mais c’est surtout un compagnon, un personnage au sens propre du terme, mais aussi un symbole de liberté et d’évasion. D’une certaine manière, la voiture a hérité d’une part de sa mystique : autour d’elle se sont construits toutes sortes de mythes modernes à base d’individus au volant, qui font face à leur destin. Le road movie, c’est un genre cinématographique, oui, mais c’est aussi un genre littéraire.

Le taxi mérite une mention particulière, parce qu’il permet la confrontation instantanée de deux types de personnages : le chauffeur (qui connaît la ville comme sa poche) et le passager (qui, bien souvent, vient d’ailleurs). C’est un outil idéal pour faire se confronter deux points de vue, et peut-même être utilisé par un auteur comme support pour l’exposition, lorsqu’un personnage débarque dans une ville qui lui est inconnue.

Les trains méritent une mention spéciale : il y a des romans ferroviaires, qui d’ailleurs ne sont pas tous des romans de gare. Le premier qui vient à l’esprit, c’est « Le Crime de l’Orient-Express. » La particularité du train en fiction, par opposition à la voiture, c’est son aspect communautaire : c’est comme une ville qui se déplace dans le décor. C’est aussi un moyen simple de faire en sorte que des inconnus se retrouvent piégés ensemble.

Le bateau de croisière peut être substitué au train pour la plupart des usages romanesques. En revanche, les autres types de bateau sont plutôt associés à l’idée de l’être humain confronté aux rudes aspérités de Dame Nature, que ce soit dans « L’Odyssée » d’Homère ou dans « Le Vieil homme et la mer » d’Ernest Hemingway.

En ce qui concerne l’avion, l’imagerie populaire aura surtout retenu de lui un aspect : il tombe. Voyager en avion, c’est abandonner délibérément presque tout contrôle sur son destin à un pilote et à une machine, et nombre d’histoires peuvent être racontées autour de cette tension particulière.

Enfin, tram, bus, funiculaire, ascenseur, rickshaw ou bicyclette : chaque moyen de transport a sa propre ambiance, son propre rythme narratif, sa propre poésie, et peut donner lieu, pour peu qu’on sache en tirer le meilleur parti, à des romans très différents.

Les transports et le décor

Comme souvent, on peut se servir d’un élément de décor de manière littérale pour servir de toile de fond à une histoire. Ainsi, toute l’intrigue d’un roman peut avoir lieu intégralement lors d’un voyage en train. C’est le cas de « L’Extravagant Voyage du jeune et prodigieux T. S. Spivet », de Reif Larsen, dans lequel un jeune garçon traverse les États-Unis dans un wagon de marchandise. L’avantage du train, si vous souhaitez en faire le principal décor de votre histoire, c’est qu’il procure à vos personnages un environnement stable, avec toujours les mêmes contrôleurs, les mêmes compagnons de voyage, le même encadrement, mais tout cela, serti dans un paysage qui ne cesse de changer. C’est un îlot d’immobilité au cœur d’une terre mouvante.

La voiture offre un décor différent. Oui, il est possible d’y situer toute l’action d’un livre, mais considéré en tant que lieu à proprement parler, l’automobile est moins intéressante que le train. Ce sont donc les rencontres qui se produisent lors des arrêts, les détours impromptus, les imprévus, qui vont faire le sel d’un bouquin centré sur la voiture. On citera « Une odyssée américaine » de Jim Harrison pour se rappeler que le road movie est un genre enraciné dans l’histoire des États-Unis, mais après tout, « Le lièvre de Vatanen » d’Arto Paasalinna nous prouve qu’on peut raconter le même genre de périple en Europe.

On comprend bien à travers ces exemples qu’à vouloir placer toute l’intrigue d’un roman autour d’un moyen de transport, on change fondamentalement la nature même du roman. À chaque moyen de se déplacer, un résultat différent. Un auteur fou furieux qui déciderait d’écrire un roman qui a lieu intégralement dans un funiculaire enfanterait, à n’en pas douter, une histoire à la tonalité singulière.

Mais les moyens de transport peuvent également être utilisés en tant que décor de manière plus oblique. Pourquoi ne pas décider de situer toute l’action d’un roman dans une gare ou dans un aéroport ? Là, ce ne sont plus les protagonistes qui se déplacent, ce sont les personnages secondaires qui viennent à eux. « The Signal-Man », la nouvelle de Charles Dickens, choisit une option similaire en situant son action à un embranchement d’un réseau ferroviaire. Une approche du même genre consisterait à choisir comme toile de fonds une tour de contrôle où travaillent des aiguilleurs du ciel.

Une autre idée, c’est de s’intéresser non pas à un moyen de transport ou à un lieu, mais à une liaison en train de se faire : une voie ferrée ou une route en cours de construction, un canal en train d’être creusé constituent des décors intéressants qui peuvent servir de cadre à de nombreuses histoires différentes.

Les transports et le thème

Dans les romans, les voyages sont toujours initiatiques. Entre le moment où on embarque dans un train et le moment où on en descend, on n’est plus tout à fait la même personne. Métaphoriquement, un voyage représente presque toujours le cheminement intérieur que font les personnages qui l’entreprennent, et donc un roman qui laisse une large place aux transports va probablement choisir cela comme thème central.

À l’inverse, plutôt qu’une progression, on peut choisir de représenter le voyage comme l’inexorable passage du temps, qui nous mène, chacun de nous, vers notre mort. En se basant sur une métaphore proche, on aboutit donc à un traitement thématique opposé. En fait, la lecture des romans de voyage nous enseigne qu’on se déplace essentiellement pour deux raisons : pour se trouver ou pour se perdre. Certains voyages sont initiatiques, d’autres ne mènent qu’à l’anéantissement.

Mais parler des transports, c’est davantage que de parler de voyages. Ainsi, évoquer les transports en commun dans un cadre romanesque, ça peut aussi être l’occasion de parler de ponctualité, et de ceux qui, par exemple, sont obsédés par les horaires des trains. Enfin, les transports en commun sont des lieux de mixité sociale et culturelle : c’est quelque chose qui peut être thématisé en forçant, dans un roman, des personnages qui n’ont rien en commun à trouver des raisons de dialoguer, juste parce qu’ils voyagent à bord du même train, du même avion ou de la même caravane.

Les transports et l’intrigue

C’est assez élémentaire. Les différentes phases d’un voyage peuvent être détournées pour obtenir les différentes étapes de l’intrigue d’un roman. En commençant par les préparatifs, en poursuivant avec l’embarquement, puis avec les différentes haltes ou étapes, jusqu’à la fin du voyage, on a un parcours qui ressemble à celui d’un moyen de transport, et qui s’applique également très bien au découpage d’un roman.

Par essence, lorsque l’on décide de décalquer les rythmes du voyage à un projet de fiction, on obtient quelque chose qui va beaucoup ressembler à ce qu’on surnomme le « schéma crocodile », soit le style d’intrigue des romans picaresque, constitués d’épisodes enchâssés les uns dans les autres. Les étapes de départ et d’arrivées donnent une petite originalité à ce type de récit, en cela qu’ils permettent de poser les enjeux au départ, puis de proposer une conclusion, ne serait-ce que thématique, lorsque les personnages arrivent à destination.

Les transports et les personnages

Nous sommes ce que nous conduisons. On peut en apprendre beaucoup sur la personnalité d’un individu en fonction de la voiture qu’il conduit. Un détective qui conduit un vieux tacot et un chef de ventes au volant d’un coupé sport renforcent les clichés avec leur automobile.

Inversez les véhicules et vous aurez déjà apporté un peu d’ambiguïté supplémentaire dans le portrait : pourquoi ce chef des ventes s’attache-t-il à une voiture ancienne ? Est-il collectionneur ? Nostalgique ? Traverse-t-il des difficultés financières ? En croquant le portrait d’un personnage et de sa voiture, vous parviendrez à compléter le portrait avec davantage de profondeur qu’en vous contentant de vous intéresser au premier.

Ce qui ne veut pas dire qu’un piéton n’aura pas de personnalité, au contraire. Refuser la dictature de la bagnole et choisir la marche, le vélo ou le train, par exemple, cela caractérise un personnage plus sûrement qu’un signe du zodiaque.

Et il n’y a pas que le choix de véhicule qui permet de cerner une personnalité, mais aussi la manière dont on s’en sert. Est-il bon conducteur ou mauvais ? Respectueux du code de la route ou prêt à prendre toutes sortes de risques pour arriver à destination ? L’usager du train est-il ponctuel ou toujours en retard ? En vous posant ces questions toutes simples, vous allez brosser un portrait de votre personnage qui l’ancre résolument dans le concret.

Variantes autour des transports

Dans la littérature de genre, tout, absolument tout peut servir de moyens de transport. Dans mon roman «Merveilles du Monde Hurlant», des crabes géants font office de calèche, il y a un navire pirate dont les voiles sont tissées par des araignées géantes ainsi qu’un véhicule amphibie monté sur six pattes mécaniques, à la manière d’un insecte.

Que l’on parle de fantasy ou de science-fiction, les moyens de transport sont un des domaines où l’imagination est la plus débridée, sans doute parce que les littératures de genre sont une invitation au voyage et que les auteurs s’en donnent à cœur joie dans ce domaine. On ne s’étonnera pas, dès lors, de croiser autant de véhicules originaux dans la littérature d’essence fantastique, comme les trains de Harry Potter qui font halte au quai 9 ¾ de King’s Cross Station, les villes mouvantes de « Mécaniques fatales » de Peter Reeve, en passant par le Chat-bus de « Mon voisin Totoro » ou encore Armada, la cité propulsée par un kraken dans « Les Scarifiés » de China Mièville.

En science-fiction, ce sont les vaisseaux spatiaux qui concentrent une bonne partie de l’imagination des auteurs. Dans « Dune » de Frank Herbert, ceux-ci voyagent grâce aux efforts des Navigateurs, dont l’abus de drogue les a fait muter jusqu’à ce qu’ils soient capables de plier l’espace-temps ; dans « Le guide du routard galactique » de Douglas Adams, le Cœur en Or est propulsé par un Générateur d’improbabilité infinie qui l’amène simultanément dans tous les endroits du cosmos ; dans le film « Event Horizon » de Paul W.S. Anderson, le vaisseau-titre, pour se déplacer plus vite que la lumière, est passé par l’Enfer ; dans la série Farscape, le vaisseau Moya est un animal réduit en esclavage pour être utilisé comme un véhicule.

Les possibilités sont infinies. Si vous œuvrez dans les littératures de l’imaginaire, vous pouvez pratiquement combiner un moyen de transport traditionnel, un adjectif aléatoire pour le définir et un mot pour représenter son système de propulsion, et ça devrait donner des résultats intéressants. Après, ne venez pas vous plaindre si le véhicule de votre héros est une bicyclette végétale propulsée par l’énergie de la grammaire : j’ai dit « intéressants », pas « parfaits », il faut faire un peu le tri.

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – la religion

L’exposition

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Ingrédient indispensable mais redouté de tout roman et de toute fiction, l’exposition peut être définie comme l’outil littéraire qui permet de transmettre au lecteur des informations sur le monde, les événements, les personnages, ou tout autre élément nécessaire à comprendre l’histoire. Impossible de s’en passer pour qui souhaite rendre son intrigue compréhensible. De même, une bonne partie du décor va se matérialiser à travers l’exposition, raison pour laquelle je prends la peine d’évoquer cette question ici, dans le prolongement de billets consacrés au worldbuilding.

L’exposition pose un problème facile à comprendre mais délicat à résoudre avec élégance. En deux mots : afin que le lecteur comprenne ce qui se passe dans l’histoire, l’auteur a besoin de lui transmettre un certain nombre d’informations. Mais pour éviter de le barber avec des détails qui n’apparaîtront pas immédiatement comme pertinents, il souhaite communiquer ces informations sans donner l’impression que c’est ça qu’il est en train de faire. C’est un peu comme au lycée, quand vous souhaitiez dire à quelqu’un qu’il faisait battre votre cœur, mais sans lui dire, parce que c’est trop la honte.

Précisément, si l’exposition risque d’être perçue comme rébarbative, c’est en raison de son côté scolaire. Il s’agit d’expliquer des choses au lecteur, un lecteur qui s’engage dans la lecture d’un roman pour vivre à travers les personnages, pour ressentir des émotions, pour être dépaysé, pour être intrigué, amusé, mais certainement pas pour qu’on lui fasse la leçon. Mal amenée, l’exposition consiste à interrompre le narratif pour le remplacer par des informations, dont, qui plus est, le lecteur ne percevra pas immédiatement l’utilité. Si l’on s’y prend avec lourdeur ou si l’on fait preuve de maladresse, l’exposition peut tuer un roman.

L’exposition consiste à transmettre au lecteur des éléments du décor indispensables à comprendre l’intrigue

Hélas, elle est presque toujours indispensable. Pour que les événements du roman aient un impact, il est nécessaire d’en faire comprendre les enjeux, et pour y parvenir, il faut à un moment les rendre explicites. Votre histoire met en scène un employé d’une mairie qui détourne de l’argent public ? Afin que le lecteur comprenne les difficultés d’une telle entreprise, il faut s’intéresser au fonctionnement des finances municipales, et afin que les enjeux émotionnels soient clairs, il faut se pencher sur la vie du fonctionnaire et sur ce qu’il risque de perdre s’il se fait prendre. En deux mots : l’exposition, ça consiste à transmettre au lecteur des éléments du décor indispensables à comprendre l’intrigue. On ne peut généralement pas s’en passer complètement.

Une fois qu’on a dit ça, il faut bien se rendre compte qu’il existe plein de façons différentes d’amener les choses, des plus maladroites aux plus habiles. Idéalement, la bonne exposition doit être invisible tout en étant mémorable : le lecteur ne réalise même pas que vous venez de lui transmettre une information cruciale pour la bonne compréhension de l’histoire, mais il la retient malgré tout.

Heureusement, il existe des techniques qui permettent de faire passer la pilule dans la plupart des cas. Le premier aspect à considérer, pour que l’exposition soit naturelle, c’est le contexte. Imaginez que vous rencontrez un de vos amis et qu’il se mette à vous expliquer que le champignon le plus dangereux pour l’homme sous nos latitudes est l’amanite phalloïde. Vous allez probablement trouver sa conversation un peu étrange. À présent, représentez-vous le même ami qui tient les mêmes propos alors que vous dégustez tous les deux une bonne plâtrée de champignons. L’anecdote est un peu inattendue, mais elle ne sort pas de nulle part. Enfin, troisième cas de figure : vous êtes dans la forêt en train de cueillir des champignons et votre ami vous empêche de cueillir une amanite en vous expliquant le risque mortel que vous encourez. Là, non seulement il a une bonne raison de vous en informer, mais il vous rend service en le faisant. La transmission d’information est naturelle et un lecteur qui découvrirait la scène n’y trouverait rien d’insolite.

Il y a des limites à la quantité d’informations qu’une scène peut contenir

Une information pertinente n’est jamais déplacée. Reste à créer les conditions qui la rendent pertinente. Hélas, plutôt qu’attendre le bon moment ou de créer les conditions idéales, beaucoup d’auteurs sont trop pressés et ils se contentent de chercher le premier prétexte qui se présente pour balancer à la tête du lecteur toute l’exposition qu’ils estiment nécessaire.

Vous en avez certainement déjà fait l’expérience dans un roman où, alors qu’on introduit un nouveau personnage, on apprend dans la foulée comment il s’appelle, ce qu’il fait dans la vie, d’où il vient, ses liens avec tous les personnages, son opinion sur différents sujets, ainsi qu’une référence à ce mystérieux accident de bateau qui l’a laissé amnésique. Trop, c’est trop : il y a des limites à la quantité d’informations qu’une scène peut contenir. Il faut agir avec davantage de naturel.

Apprenez à être patient et à avoir le cran d’attendre le moment opportun pour l’exposition d’un aspect de votre intrigue. Toutes les informations mentionnées ci-dessus peuvent être ventilées en plusieurs scènes : le protagoniste peut d’abord croiser ce personnage en vitesse, après quoi on l’informera qu’il s’agit du directeur des ressources humaines de l’entreprise où se situe l’action du roman ; dans une autre scène, il fera formellement sa connaissance, apprendra son nom, et celui-ci mentionnera peut-être ses relations avec d’autres personnages de l’histoire (« Je parie que Donna et Robert vous ont raconté que j’étais complètement cinglé, pas vrai ? Toujours à comploter, ceux-là ») ; enfin, dans une scène plus tardive, le protagoniste s’apercevra par lui-même de ses trous de mémoire (quant au mystérieux accident de bateau, est-il indispensable de le mentionner, pour la bonne compréhension de votre histoire ?)

Quand un personnage doit continuellement se faire expliquer des choses simples, le lecteur va finir par le prendre pour un idiot.

Parmi les méthodes qui permettent d’amener cette exposition sans que ça se remarque trop, on peut mentionner le dialogue. On vient d’en avoir un exemple avec l’histoire de l’amanite phalloïde. Quelqu’un explique quelque chose à quelqu’un d’autre, et le lecteur, qui est témoin de la scène, reçoit ces informations au même moment. Si c’est amené avec élégance, il s’agit d’une manière simple et efficace de parvenir à ses fins.

Cela nécessite toutefois qu’il existe une asymétrie du niveau de connaissances parmi les personnages. Typiquement, pour une raison ou pour une autre, le protagoniste sera un peu largué, et ceux qui l’entourent devront lui expliquer toutes sortes de choses. Voilà pourquoi, dans les littératures de l’imaginaire, on compte tellement de personnages principaux qui sont des petits nouveaux (Harry Potter), des individus qui ont vécu une vie isolée (Frodo) ou qui débarquent carrément d’un autre monde (Alice).

Naturellement, cette option fonctionne moins bien pour expliquer au lecteur des choses que, dans l’univers de votre roman, tout le monde sait (« Comme tu le sais fort bien, Luke, notre galaxie est contrôlée par un implacable Empire Galactique. ») Par ailleurs, soyez vigilants : quand un personnage doit continuellement se faire expliquer des choses simples, le lecteur va finir par le prendre pour un idiot.

En-dehors du dialogue, une excellente approche pour amener de l’exposition de manière naturelle, c’est par l’intrigue elle-même. De l’action, ça vaut toujours mieux qu’une explication. Votre histoire se situe dans un pays contrôlé par une dictature militaire où les femmes sont traitées comme des citoyens de second plan ? Ne le dites pas à vos lecteurs, montrez-le : mettez en scène des défilés militaires et montrez à quel point vos personnages féminins ont du mal à se faire entendre. Les lecteurs ne sont pas des imbéciles : s’ils voient comment votre monde fonctionne, vous n’aurez pas besoin de le souligner ostensiblement avec de longues explications. C’est le bon vieux principe du « Montrer plutôt que raconter. » Même si vous êtes fiers du monde que vous avez créé, résistez à l’envie d’expliquer chaque détail de manière démonstrative : vous êtes écrivain, pas guide touristique.

Il suffit d’augmenter légèrement l’intensité d’un conflit pour que vos personnages s’envoient à la figure des éléments d’information

Une astuce qui fait des miracles pour rendre l’exposition invisible, c’est le conflit. Si deux personnages ont des intérêts divergents, un contentieux, des comptes à régler, s’ils font partie de deux organisations rivales, cela vous fournit une série d’excellents prétextes pour apprendre toutes sortes de choses au lecteur au sujet de ces personnages, et, plus largement, du décor. Il suffit d’augmenter légèrement l’intensité d’un conflit, sous la forme d’une dispute par exemple, pour que vos personnages s’envoient à la figure des éléments d’information qu’ils connaissent parfaitement, mais qu’ils rappellent dans le cadre de leur argumentaire (« Je te rappelle que mon mari a un cancer du poumon ! Oui, bien sûr que je dois passer du temps à l’hôpital, imbécile ! »)

Imaginons que, dans votre roman, vous mettiez en scène deux sœurs dont l’une est policière et l’autre, directrice d’une entreprise privée de sécurité, et que les conceptions divergentes de leurs métiers les ont amenés à entretenir au fil des années une rivalité conflictuelle. Rien que sur ce postulat de base, vous avez un socle sur lequel bâtir de l’exposition pour révéler, par contraste, qui sont ces deux femmes, ce qui les sépare et ce qui les réunit, le fonctionnement de la brigade de police et celui de l’entreprise de sécurité, ainsi que les dynamiques familiales qui se sont construites autour de cet antagonisme. Le lecteur, captivé par le potentiel dramatique de la situation, ne s’apercevra même pas que vous êtes en train de lui fourguer de l’exposition en douce…

Autre source majeure d’exposition : la documentation. C’est tout bête mais tout ce qui peut être utilisé pour informer les gens dans la vie de tous les jours peut aussi servir à livrer de l’exposition dans un roman : les affiches, les articles de journaux, les émissions de radio, les lettres, les textos, les courriels, factures, panneaux indicateurs, prescriptions médicales, dépositions, journaux intimes, blogs, graffitis, etc… Tout ce qui peut potentiellement contenir des infos précieuses peut être simplement décrit comme n’importe quel élément de décor et apporter au lecteur des indications nécessaires à la compréhension du roman.

Le narrateur peut communiquer directement des informations au lecteur

Enfin, il faut mentionner, après les sources extérieures, les sources intérieures. En deux mots : le narrateur peut communiquer directement des informations au lecteur. Je conseille de ne pas trop abuser de cette approche, cela dit, qui risque d’aboutir à un résultat très artificiel et renvoie à une manière d’aborder la littérature qui est passée de mode au début du 20e siècle.

S’il s’agit d’une narration à la 1e personne, il va falloir justifier vis-à-vis du lecteur que le narrateur-protagoniste (si on a bien affaire à ce genre de cas de figure), consacre du temps à expliquer par écrit des éléments de décor qui doivent lui apparaître à lui comme des évidences (« Je me rendis aux bureaux de ComStar, l’agence spatiale mondiale pour laquelle je travaillais. ») À moins d’y mettre du doigté, cela risque de réveiller l’incrédulité du lecteur. Cela dit, un narrateur au ton confessionnel, ou qui adresse son texte à un autre personnage, peut rendre viable cette démarche.

Si on a affaire à un narrateur omniscient à la troisième personne, c’est encore pire. Certains auteurs choisissent d’émailler la narration d’anecdotes, voire de les reporter en notes de bas de page (« Il avait une odeur de wukfor, un de ces ruminants à six pattes autour desquels toute l’économie des tribus zürl tournait depuis des siècles »). Ces inserts ont toute leur place dans le Guide du Routard, mais elles sont selon moi déplacées dans un texte littéraire, où elles interrompent le cours du narratif et nuisent à l’immersion des lecteurs.

⏩ La semaine prochaine: Exposition – quelques astuces

À quoi sert le décor

blog à quoi sert décor

Comme on a eu l’occasion de s’en apercevoir dans un billet précédent, le décor – le fameux worldbuilding – existe dans n’importe quel texte d’essence romanesque. Et même s’il n’a peut-être pas l’importance de premier plan que certains lui prêtent, il s’agit néanmoins d’un outil précieux et remarquablement polyvalent, qui peut, s’il est bien utilisé, agrémenter une histoire et en rehausser les aspects les plus importants.

Car le décor n’est pas une simple toile de fond dressée derrière les personnages pour mettre un peu de couleur. Un décor n’est pas une décoration, juste là pour faire joli, inerte, insipide. Il s’agit d’une construction littéraire complexe, vivante, évolutive, et entre de bonnes mains – les vôtres par exemple – celle-ci peut interagir de nombreuses manières différentes avec les principaux éléments de votre histoire : les personnages, l’intrigue, le thème et le style.

Le décor et les personnages

La première idée qui vient à l’esprit, lorsque l’on évoque les relations entre le décor d’un roman et ses personnages, c’est qu’il permet un enracinement de ces derniers. Les personnages, presque malgré eux, vont trouver une place dans le décor. Ils vont être de quelque part, d’un lieu, d’une époque, d’un contexte socioculturel. Comme si le décor était une décalcomanie, il va laisser sa marque sur les personnages, de manière différente pour chacun d’entre eux, ce qui va permettre de les caractériser, de les différencier les uns des autres tout en leur fournissant un référentiel commun, de leur offrir des origines et des perspectives immédiatement compréhensibles pour le lecteur.

L’action de votre roman se situe sur une île ? Les personnages qui y sont nés seront distincts de ceux qui sont venus y habiter, et différents encore de ceux qui en sont repartis avant d’y revenir. Il y aura ceux qui s’y sentent à l’aise et ceux qui veulent s’enfuir, ceux qui veulent améliorer les lieux, ceux qui veulent tout casser et ceux qui ne veulent toucher à rien, ceux pour qui les lieux participent de la manière dont ils définissent leur identité et ceux pour qui il s’agit d’un lieu comme d’un autre, pour lequel ils n’ont pas d’attachement particulier. Rien qu’à travers cette simple relation, vous disposez d’un outil précieux pour caractériser vos personnages.

Naturellement, je prends ici le mot « décor » dans son sens le plus étroit, celui qui l’apparente à un lieu. Mais on peut étendre cette réflexion à d’autres aspects du décor. Comment les personnages de votre histoire se situent-ils par rapport à un événement historique, passé ou contemporain ? Quelles sont leurs relations à une organisation qui joue un rôle majeur dans l’intrigue ? Quels rapports entretiennent-ils avec certaines valeurs : famille, honneur, religion, argent ? Il n’y a pas un seul aspect du décor qui ne puisse pas être mis à contribution pour enrichir les figures qui peuplent votre roman.

En plus de permettre de définir les personnages, le décor offre l’occasion de les définir les uns par rapport aux autres. Mettons que l’action de votre roman se situe dans une organisation non-gouvernementale à vocation humanitaire. Chaque personnage pourra avoir, vis-à-vis de celle-ci, une attitude différente, de l’idéalisme jusqu’au cynisme en passant par le pragmatisme. Dans une histoire où un élément de décor comme celui-ci joue un rôle central, il constitue bien souvent l’axe principal de la personnalité des personnages principaux. On le voit très bien dans les films de guerre les plus introspectifs, où les figures sont différenciées principalement par leur attitude vis-à-vis du conflit et de l’armée.

Naturellement, en opérant ce type de distinction, cela permet de manière simple de clarifier les différences qui existent entre les personnages, qui peuvent constituer autant de sources de conflit et de désaccords entre eux, qu’il suffit d’exploiter pour donner du relief à l’histoire.

Le décor, il faut le noter, n’est pas un élément inerte. On peut le considérer comme un personnage à part entière, qui défend des valeurs, se montre actif et surtout, évolue au fil de l’histoire. Alors que le décor imprime sa marque sur les personnages, ceux-ci eux aussi font évoluer le décor. Ça fonctionne dans les deux sens. Dans un roman réussi, bien souvent, les personnages principaux auront réussi à changer des éléments du décor de manière spectaculaire entre le début et la fin de l’histoire, ne serait-ce que parce qu’ils ont mis fin au règne du Maître des Ténèbres.

Le décor et l’intrigue

S’il influence les personnages, le décor, le worldbuilding, a également un impact majeur sur l’intrigue de votre histoire. En effet, un des éléments centraux de tout décor romanesque, c’est l’ensemble des lois qui régissent ce monde de fiction. On le voit de manière très claire dans Harry Potter, où l’autrice passe beaucoup de temps à expliquer comment fonctionne la magie, de quelle manière celle-ci est réglementée, et comment la société des magiciens s’est constituée.

Toutes ces règles constituent autant de points d’appui pour bâtir une intrigue. En d’autres termes : il est fort probable que le cœur de l’histoire que vous souhaitez raconter s’appuie sur les éléments les plus saillants de votre décor. Un polar qui raconte la croisade d’un flic intègre contre la corruption de ses supérieurs va se baser sur des éléments de décor qui concernent les équilibres de pouvoir au sein de la hiérarchie du commissariat, les liens et les compromissions des officiers, etc…

Le décor, tout simplement, peut offrir un problème à résoudre, qui sert de première clé à l’intrigue : voilà ce qui se passe, donc voilà ce qu’on va faire. Notre royaume est envahi par les trolls, donc je vais prendre mon épée et les bouter hors du territoire ; notre époque est figée dans la misère sociale et le désespoir, donc je vais trouver une raison personnelle d’exister en-dehors de ce que celle-ci a à m’offrir ; dans le monde pourri de Hollywood, ce riche producteur de cinéma ne va jamais remarquer une pauvre petite secrétaire de production comme moi, donc il faut que je fasse quelque chose pour me démarquer et conquérir son cœur, etc…

On le comprend avec ces exemples : ce mécanisme est sans doute la manière la plus simple de bâtir une intrigue, quel que soit le genre. Il est parfois simpliste mais comporte le grand avantage d’apporter de la cohérence à une œuvre, puisque les personnages principaux et le décor vont avancer ensemble, et évoluer de concert, ce qui est généralement satisfaisant pour les lecteurs quand c’est bien amené.

Attention quand même à observer cette règle (qui comme la plupart des règles comporte son lot d’exceptions) : le décor sert l’histoire, l’histoire ne sert pas le décor. Une intrigue qui est bâtie sur les aspects les plus marquants du décor sera solide et cohérente. A l’inverse, si votre intrigue n’est qu’un prétexte à faire visiter le décor au lecteur, c’est que vous n’avez rien à raconter, et il n’y a rien de pire. Les lecteurs souhaitent qu’on leur raconte des histoires, pas qu’on les balade, comme dans un bus touristique.

Le décor et le thème

Le décor, dans toute sa complexité, peut également servir de chambre d’écho au thème de votre histoire. En d’autres termes, si vous avez pris la décision de construire votre roman autour d’un ou plusieurs thèmes forts, ceux-ci ne seront que plus prégnants si vous saisissez chaque opportunité pour les illustrer à travers chaque élément du décor.

Par exemple, un roman axé sur un thème comme l’impossibilité des humains à communiquer entre eux va bien sûr refléter ce thème à travers ses personnages, mais il y a toutes sortes de possibilités de l’illustrer également au moyen d’éléments de décor. Ce qui va exister au niveau micro entre les personnages va se manifester au niveau macro dans le décor : on pourra y mettre en scène des institutions incapables de communiquer efficacement, des technologies qui éloignent les individus les uns des autres, des mouvements qui prétendent permettre la communication avec les défunts ou les extraterrestres, sans y parvenir réellement, etc… Dans le film « The Darjeeling Limited » de Wes Anderson, trois frères qui n’arrivent pas à se parler font ensemble un voyage en Inde, un pays dont ils ne parlent pas la langue et dont ils ne comprennent pas les usages.

Ce thème va même pouvoir être reflété également dans les détails : le haut-parleur du téléphone d’un des personnages ne fonctionne plus, son chat qui ne miaule plus, ou alors il s’inquiète parce que ses voisins qui passaient leur temps à se quereller sont soudain silencieux.

Il vaut mieux éviter de placer des reflets du thème partout, parce que ça finirait par être assommant, mais le décor offre d’innombrables possibilités d’illustrer celui-ci de manière subtile et ludique. Et puis souvenez-vous qu’en littérature, les choses peuvent être exprimées clairement, ou entre les lignes : les personnages le peuvent, mais le décor aussi. Parfois, les expressions du thème vont s’y nicher dans le non-dit ou dans le sous-entendu.

Le décor et le style

Dernière possibilité de se servir du décor dans l’expression littéraire : le style. Tous les éléments qui forment le décor peuvent être, si l’auteur le décide, mis au service de ses choix stylistique.

Un roman dépouillé pourra avoir un décor dépouillé, un roman baroque, un décor baroque ; pour l’aider à établir un style familier et direct, un romancier pourra prendre la décision de décrire avant tout des aspects de la vie quotidienne, et d’écarter tout ce qui éloignerait le lecteur des préoccupations les plus pragmatiques ; désireux d’évoquer l’émerveillement ou l’exotisme, il pourra, dans ses descriptions, privilégier les aspects les plus déconcertants de son décor.

Et puis tout peut se conjuguer : un style bavard peut mettre en scène des personnages bavards dans un monde bavard, à une époque bavarde, qui travaillent pour des organisations bavardes ; un écrivain qui se voit comme un iconoclaste au niveau stylistique peut délibérément situer son histoire dans un monde où les règles sont en train de voler en éclats.

Cela dit, dans le domaine du style, peut-être davantage encore qu’avec les autres catégories, il peut être intéressant de choisir au contraire de jouer le contraste : un décor dépouillé pour un style ampoulé, ou l’inverse.

⏩ La semaine prochaine: Profession décorateur

Le public-cible

blog public cible

Pour qui est-ce que j’écris ?

La question est fondamentale, dans la mesure où, comme j’ai eu l’occasion de l’affirmer ici, il ne saurait y avoir d’auteur sans lecteur. Une œuvre littéraire, quelle que soit sa nature, est faite pour être lue, et l’existence d’un public réel ou supposé fait partie de sa définition dès le point de départ. Certains, dès lors, franchissent le pas suivant, et font l’effort de se l’imaginer, ce lecteur, d’en esquisser le profil, voire même de l’intégrer dans ses pensées en cours d’écriture, afin de répondre à cette question redoutable : « À qui est-ce que mon roman s’adresse ? »

À cette question, une bonne partie des auteurs répondront « À tout le monde » ou « Je ne m’en soucie pas. » Lorsqu’on fait le choix d’écrire, c’est qu’il y a des choses en nous qui réclament d’être couchées sur le papier, et l’idée qu’elles puissent avoir un destinataire peut nous sembler étrange, voire déplacée. Pourquoi diable vouloir décider à la place du lecteur si le texte va lui convenir ? Pourquoi limiter ainsi son public avant même que le roman l’atteigne ?

Parce que c’est nécessaire, voilà pourquoi.

J’en discutais récemment lors d’un échange de courriels avec Stéphane Arnier : lorsque, il y a quelques années, je me suis mis en tête de rédiger un roman de fantasy intitulé « Mangesonge » qui est devenu depuis « La Ville des Mystères » et « La Mer des Secrets », je l’ai fait pour moi, uniquement dans le but de me divertir et d’écrire quelque chose dont je serais fier. Je souhaitais créer un roman foisonnant, baroque, avec des éléments qu’on rencontre rarement dans la fantasy, le tout centré sur une héroïne adolescente, dont on aurait assisté au passage à l’âge adulte. Dans mon esprit, les thèmes abordés dans le manuscrit étaient universels et le résultat était susceptible d’intéresser un large public.

La plupart des lecteurs souhaitent lire des livres qui mettent en scènes des personnages qui leur ressemblent

C’était naïf de ma part. Lorsqu’un éditeur a accepté de publier mon manuscrit, et dans les mois qui ont suivi la sortie du premier tome, j’ai progressivement réalisé que la plupart des lecteurs souhaitent lire des livres qui mettent en scène des personnages qui leur ressemblent, et, peut-être davantage encore, qu’ils ne souhaitent pas lire des romans dont les personnages ne leurs ressemblent pas.

Ainsi, les jeunes lisent des livres dont les héros sont jeunes, les quadragénaires des livres dont les protagonistes sont des quadragénaires et les femmes lisent des livres qui racontent des histoires de femmes. On peut trouver ça désolant d’un point de vue philosophique, mais c’est un fait. En salon, je constate qu’une moitié de mes lecteurs correspondent à ce profil: comme la protagoniste de mon roman, ce sont des jeunes femmes entre 13 et 20 ans.

Qu’on le veuille ou non, il existe donc un mécanisme d’identification entre les personnages principaux du roman et le lectorat, qui génère des attentes sur la nature du roman en elle-même, une sorte de public-cible immanent. Même si vous n’avez jamais songé à avoir en tête un type de lecteurs spécifique, la cible va se localiser d’elle-même, en fonction de certains éléments que vous incluez dans votre roman. Il est possible de lutter contre cette tendance, de se situer délibérément en porte-à-faux avec elle, mais cela va réclamer un effort de la part de l’auteur, de l’éditeur et du lecteur pour tordre le cou aux idées reçues.

La cible existe de toute manière, qu’on le veuille ou non

La nature du protagoniste n’est d’ailleurs pas le seul élément qui dessine dans les têtes un public-cible. Certains genres, qu’on le veuille ou non, ont davantage de résonance auprès de la jeunesse que les autres : le roman d’aventure, le fantastique, les enquêtes, certaines formes de romance peuvent être classés dans cette catégorie, partant du parti-pris qu’un adulte qui a suffisamment de bagage émotionnel ne sera pas rassasié par ce type de lecture, riches en sensations fortes et en mélodrame.

Tenter de convaincre un quadragénaire de lire un roman parlant d’une adolescente qui fait un voyage dans un pays magique, c’est comme tenter de convaincre une fillette de s’intéresser à un bouquin consacré à un ingénieur dépressif qui se remet difficilement de son divorce : quelle que soit la qualité du texte, ils risquent de ne pas se sentir concernés. Le livre va leur filer des mains, parce que les enjeux ne les toucheront pas.

On le réalise : la cible existe de toute manière, qu’on le veuille ou non. Elle peut même être multiple, incluant plusieurs grilles d’interprétation parfois contradictoires. Ainsi, on peut partir de l’auteur, à supposer qu’il ait livré une réflexion sur la question : quel genre de livre souhaite-t-il écrire, et à quel public destine-t-il celui-ci ?

À cela s’ajoute un certain nombre d’intermédiaires : éditeurs, libraires, correcteurs. A quel genre de livre pensent-ils avoir affaire et vers quel genre de lecteur vont-ils le diriger ? Leur intervention va générer une cible, qui peut être très différentes de celle que l’écrivain avait en tête. Lorsqu’il arrive dans cette phase, le texte devient un produit qu’il faut vendre, et se doit également de correspondre aux critères du marketing. Il faut que les éditeurs sachent dans quelle collection le sortir et que les libraires sachent dans quel rayon le ranger. C’est ainsi que, dans le cas de mon roman, ce que je concevais comme un roman de fantasy foisonnant tous-publics s’est transformé en un roman steampunk pour adolescentes, sans que le texte soit particulièrement modifié.

Choisir de s’adresser à tout le monde, c’est choisir de ne s’adresser à personne

Il ne s’agit pas, c’est important de le souligner, d’une mauvaise chose. Décider de s’adresser à un public en particulier, c’est souvent donner à un roman la chance d’exister. Et ça, c’est la raison d’être des maisons d’édition. Oui, vous avez peut-être l’impression d’avoir conçu un roman poignant consacré à la condition humaine, que chaque lecteur serait bien inspiré de lire, mais si votre éditeur décrète qu’en réalité, il s’agit d’un roman feelgood destiné aux femmes trentenaires, c’est sans doute un peu cruel à vivre, mais il n’a probablement pas tort. Choisir de s’adresser à tout le monde, c’est choisir de ne s’adresser à personne : c’est un luxe qu’un auteur peut s’offrir, mais certainement pas une maison d’édition, qui prend un risque sur chaque sortie.

Il faut encore mentionner un troisième filtre, un dernier étage qui va avoir son idée sur la question du public-cible : il s’agit de celui des destinataires. Les lecteurs, mais aussi les critiques et les journalistes. Pensent-ils être la cible du livre ? Se sentent-ils interpellés ? Laissés de côté ? À qui s’imaginent-ils qu’il est destiné ?

Pourquoi L’Attrape-cœur et Harry Potter sont devenus des romans lus par un public large et diversifié, alors qu’ils auraient pu être considérés comme des romans jeunesse ? Parce qu’ils ont su toucher des lecteurs aux profils différents. Ce sont les lecteurs, au final, qui décident dans quelle catégorie on finit par classer un roman (raison pour laquelle tant de bouquins finissent à la poubelle).

C’est important de comprendre que c’est en partie au public lui-même de choisir s’il se sent appartenir ou non à la cible d’un roman, parce que des malentendus sont inévitables. Prenons la science-fiction par exemple. En tant que genre, elle inclut des romans dans lesquels des concepts de science-fiction sont au cœur même de l’intrigue, mais aussi des romans d’action, d’aventure ou de romance dans lesquels la science-fiction ne constitue qu’un décor, aussi présent soit-il. Il existe un public qui correspond à chacune de ces situations, mais ces deux catégories de lecteurs se mélangent peu, et si vous vous contentez de vendre votre bouquin comme une œuvre de SF, vous risquez de leurrer une partie de votre lectorat – même sans le faire exprès – et donc de manquer en partie votre cible.

Qu’est-ce qu’un public adulte et que veut-il?

Autre exemple : les livres conseillés à un public adulte. Voilà sans doute la deuxième catégorie la moins utile qu’on puisse imaginer (la catégorie numéro un étant occupée par les livres destinés aux gens qui aiment la lecture). Car au fond, qu’est-ce qu’un public adulte et que veut-il ? Bien souvent, sous ce label sont vendues des histoires qui contiennent des passages explicites de sexualité ou de violence, interdits aux moins de 18 ans. Pourtant, à trop forcer le trait, ces romans-là risquent de ne séduire que des adolescents en quête de titillation, et donc de ne jamais atteindre un public adulte.

Dans d’autres cas, un roman pour adultes sera un roman dont les personnages sont des adultes et qui touche à des thèmes liés à l’âge adulte (la famille, l’échec, le vieillissement, le regret, le deuil). Là, oui, en les destinant à un public adulte, vous allez atteindre en partie votre cible… mais rater tous les lecteurs qui lisent principalement pour s’évader, ou qui préfèrent les essais aux romans.

On le comprend bien : le public-cible ne peut donc pas facilement se résumer à une catégorie démographique. C’est bien trop vague. Un public-cible, c’est la famille de lecteurs spécifique que vous souhaitez atteindre. Pour y parvenir, mieux vaut être précis et clair, en décrivant votre œuvre, qu’il s’agisse d’un projet ou d’un roman terminé, sous la forme d’un pitch, incluant, en fonction des besoins, des indications de genre ou de catégories de population ou des analogies avec d’autres œuvres connues.

Ainsi, plutôt que de simplement destiner votre livre aux adolescents, dites qu’il s’agit « d’un croisement entre Peter Pan et Hunger Games. » Plutôt que de décrire votre œuvre comme « une exploration de l’identité des individus dans un milieu urbain du 21e siècle », dites qu’il s’agit d’un « thriller LGBT+ » Et puis votre bouquin sur un couple qui se déchire sur les lunes de Jupiter, renoncez à le présenter comme « une œuvre de science-fiction sur les relations entre les êtres » alors qu’il s’agit plutôt d’une « romance dans les étoiles. »

Trouver la cible juste, c’est une question de marketing, oui, mais ne voyons pas cela comme un gros mot : dans le cas d’espèce, le marketing sert les intérêts de l’auteur, de l’éditeur et du lecteur. Idéalement, il doit leur permettre d’accorder leurs violons et de parvenir à parler tous de la même chose lorsqu’ils évoquent un livre. Tout cela commence avec l’écrivain, qui doit avoir le recul et la lucidité nécessaire pour comprendre le type de livre qu’il a écrit et le genre d’individus que celui-ci est susceptible d’intéresser.

⏩ La semaine prochaine: Les huit types de lecteurs

Les partenaires de l’antagoniste

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Bien souvent, un antagoniste efficace est quelqu’un qui sait s’entourer. Après avoir examiné le rôle de l’antagoniste dans une œuvre de fiction, je vous propose ici de nous pencher sur un certain nombre de personnages annexes qui vivent dans son orbite et contribuent avec lui à rendre la vie dure aux protagonistes d’un roman.

Cela va de soi : aucun des rôles ci-dessous n’est indispensable, et chacun d’entre eux représente un stéréotype qu’il convient de développer, de subvertir et de traiter avec doigté et imagination afin de lui donner du relief et de l’intérêt. Je vous laisse un peu de boulot.

Le dragon

Bien souvent, c’est en tout cas l’option la plus classique, l’antagoniste d’une histoire n’est vaincu qu’à la fin. Lorsque ses plans sont déjoués, la tension narrative retombe et l’histoire se termine. Il est même très courant que protagoniste et antagoniste ne se confrontent que juste avant la conclusion du roman. Comment, dès lors, incarner la menace que représente l’antagoniste, comment compliquer la vie des personnages principaux en attendant ce fatidique face-à-face ?

Pour cela, il y a le dragon (un terme que j’emprunte à TVTropes). Il représente l’obstacle que doivent franchir les protagonistes avant de vaincre l’antagoniste. Alors que l’antagoniste est celui qui tire les ficelles, qui orchestre la série d’embûches qui se dressent sur le chemin des héros, le dragon est là, sur le terrain, pour se confronter à eux physiquement et leur rendre la vie dure. S’il est vaincu, cela représente une grande avancée, mais pas la victoire finale. Dans Star Wars, le rôle du dragon est tenu par Darth Vader.

Le dragon peut être le fidèle lieutenant de l’antagoniste, un mercenaire qu’il paye pour exécuter ses basses œuvres ou un allié qui accepte temporairement de jouer un rôle mineur. Il peut même s’agir d’un authentique dragon ou d’une autre créature fabuleuse. À noter que même en-dehors de la littérature d’aventure, le rôle du dragon peut très bien trouver sa place. Le tueur à la solde d’un baron de la drogue dans un thriller, le DRH sans scrupules qui exécute les basses œuvres d’un patron, la sœur acariâtre qui rapporte tout à un père manipulateur dans une saga familiale : ce sont tous des dragons.

Enfin, le dragon, comme l’antagoniste, peut avoir un arc narratif, il peut évoluer : il est même recommandé qu’il en soit ainsi. Un dragon peut nourrir ses propres ambitions, souhaiter prendre la place de l’antagoniste, ou, au contraire, trouver la rédemption et aider les personnages principaux à triompher de celui qui sera dès lors devenu leur ennemi commun. Comme l’antagoniste, plus vous consacrez de temps à comprendre ce qui le motive, meilleur sera votre dragon, et donc tout votre récit.

Les sbires

Si le dragon constitue l’obstacle qui semble infranchissable sur la route du héros, les sbires en sont les jalons, les accidents de parcours, qui viennent corser la vie des personnages principaux mais dont ils finissent par triompher tôt ou tard. Dans Le Seigneur des Anneaux, les sbires sont les Orcs, alors que dans Harry Potter, ce sont les Mangemorts.

Le rôle symbolique des sbires est de nous rappeler que l’antagoniste possède des alliés, des amis, une organisation qui le soutient, et que son pouvoir s’exprime à travers eux. Oui, il est possible de s’en défaire, mais pas de les éliminer tous : leur présence nous confirme que rien ne changera vraiment tant que les plans de l’antagoniste ne seront pas déjoués.

Même si les sbires constituent une menace diffuse et souvent désincarnée, sans nom et parfois sans visage, il est tout de même important de s’interroger sur ce qui les motive à épouser la cause de l’antagoniste. Qu’ont-ils à y gagner ? Agissent-ils par conviction, par intérêt, par peur ? Qu’est-ce qui serait susceptible de les faire abandonner le combat ou changer de camp ?

Attention cependant : plus vous humanisez les sbires, plus il va devenir inconfortable que votre héros les massacre par dizaines. La confrontation ne doit pas nécessairement prendre un tour violent. La simple présence des sbires peut obliger les protagonistes à ruser, à se montrer prudent ou à faire preuve de discrétion.

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Le miroir

J’ai eu l’occasion de le dire : il est crucial que l’antagoniste ait de l’épaisseur, des objectifs identifiables et même une vie intérieure. Tout cela n’est pas facile à obtenir si on n’a aucun accès à ses pensées. Dans un roman où l’antagoniste est absent ou n’est révélé que dans les derniers chapitres, il risque de paraître creux et inintéressant. Une manière d’étoffer son rôle, c’est de lui donner un miroir, c’est-à-dire un autre personnage avec qui il peut dialoguer. Monsieur Mouche, dans Peter Pan, est le miroir du Capitaine Crochet.

Le miroir peut être un conseiller, un proche, un ami, un confident, un stratège. Quoi qu’il en soit, son rôle dans l’intrigue est de donner à l’antagoniste quelqu’un à qui parler, ce qui permet déjà de rendre certaines scènes d’exposition plus naturelles, mais aussi de mettre au jour les doutes et les contradictions psychologiques de l’antagoniste.

Par moments, le miroir peut faire office de conscience pour l’antagoniste, et tenter de le pousser en direction d’un comportement plus moral, ou au contraire, il peut l’inciter à commettre des actes de plus en plus répréhensibles. Il est même possible de mettre en scène deux miroirs différents, qui tiennent chacun un de ces rôles, comme les anges et les démons qui apparaissent sur les épaules des personnages de dessins animés.

Comme le dragon, le miroir peut lui aussi gagner à avoir un arc narratif, à avoir ses propres ambitions et sa propre ligne morale, distinctes de celles de son patron.

Le satellite

Le satellite est un personnage qui existe dans l’orbite de l’antagoniste mais qui ne participe pas à ses plans. Typiquement, il s’agit d’un membre de sa famille ou d’un être aimé : quelqu’un de proche, qui compte dans sa vie et qui, bien souvent, représente un aspect de son existence qui n’est pas directement lié à ses ambitions. Il peut s’agir d’un conjoint, d’un enfant ou d’un parent, mais aussi d’un ami, d’un mentor, de quelqu’un dont l’antagoniste aurait la charge. Il peut même s’agir d’une institution : une entreprise, une fondation, un orphelinat, un théâtre, allez savoir. Dans Le Parrain, l’épouse de Michael Corleone, Kay, est son satellite.

Il y a deux bonnes raisons d’adjoindre un ou plusieurs satellites à un antagoniste. La première, c’est que cela les humanise : si celui que l’on a jusque-là voulu voir comme un « méchant » se préoccupe sincèrement de personnes qu’il aime, est-il vraiment aussi mauvais que cela ? Cela peut même inviter le lecteur à reconsidérer sa position : et si c’était le protagoniste qui était dans l’erreur ?

Seconde raison de recourir à un satellite : cela donne un point faible à l’antagoniste. À partir du moment où le protagoniste en entend parler, il peut tenter d’exploiter cette faille et en appeler à l’aspect humain de son adversaire, voire même en menaçant ou en mettant en danger ces satellites. Là aussi, cela ajoute de l’ambiguïté et remet en question les rôles attribués aux personnages de l’histoire : si le protagoniste est prêt à faire du mal à des innocents pour damer le pion à l’antagoniste, lequel est vraiment le plus mauvais ?

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Le para-antagoniste

Un para-antagoniste, c’est un antagoniste parallèle. Il s’agit d’un personnage qui n’est pas l’antagoniste principal de l’histoire et qui ne partage pas ses buts, mais qui, pour d’autres raisons, va tout de même compliquer la vie des protagonistes. Bien souvent, un para-antagoniste ne s’oppose pas au personnage principal, mais à un de ses proches. Le cas le plus connu est celui de Jabba, le baron du crime de Star Wars qui fait office de para-antagoniste, principalement opposé au personnage de Han Solo.

Avec l’introduction de ce genre de personnage, on a également l’opportunité de proposer un antagoniste bis qui tranche complètement avec l’antagoniste principal, du point de vue de son caractère, de ses méthodes, du ton qui lui est associé (l’un peut être tragique et l’autre comique, par exemple) ainsi que des thèmes qu’il illustre. C’est par leur contraste qu’ils vont chacun trouver leur place dans l’intrigue.

Un para-antagoniste peut venir apporter un zeste d’incertitude dans un roman. Puisqu’il ne s’intéresse à priori ni aux affaires du protagoniste, ni à celles de l’antagoniste, il peut, au gré des circonstances, choisir de s’allier avec l’un ou avec l’autre – ou corser l’existence des deux.

Bien entendu, un para-antagoniste fonctionne comme un antagoniste, et peut, au même titre que celui-ci, avoir un arc narratif qui lui est propre, ainsi que ses propres sbires, dragons, miroirs, etc… Attention tout de même à ne pas trop en faire et à ne pas surcharger l’intrigue de votre roman avec d’innombrables personnages qui s’opposent aux héros et aux uns et aux autres. Tout le monde ne s’appelle pas G.R.R. Martin.

L’anti-antagoniste

Ce que je choisis d’appeler ici un « anti-antagoniste », c’est un personnage qui est l’antagoniste de l’antagoniste, sans être le protagoniste.

Il y a deux cas de figure principaux qui peuvent se présenter : le premier, c’est celui d’un rival ou d’un adversaire de l’antagoniste, mais qui n’est aucunement lié aux préoccupations et aux affaires du protagoniste. Dans ce cas, il s’agit d’un personnage dans lequel les personnages principaux peuvent trouver un allié potentiel – à moins qu’il ne finisse par se retourner contre eux également. « Les ennemis de mes ennemis sont mes amis » : ce principe un peu trop mathématique peut donner lieu dans un roman à un cas de conscience et à un test moral pour les héros, en particulier si l’anti-antagoniste est à peine moins ignoble que l’antagoniste.

La seconde situation, c’est celle où l’anti-antagoniste se révèle être un super-antagoniste, que tous les personnages, bons ou mauvais, finissent par devoir combattre. Dans sa trilogie « Seven Princes », John R. Fultz révèle ainsi qu’une des motivations des méchants des deux premiers tomes était de prévenir l’arrivée d’un méchant encore plus méchant, qui finit par débarquer dans le dernier volume. Oh, quelle méchanceté! Tout cela m’écœure.

⏩ La semaine prochaine: le style

L’antagoniste

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Un antagoniste, c’est le méchant dans une histoire : celle ou celui qui tente de déjouer les plans du protagoniste, dont les actes sont autant d’embûches pour les personnages principaux, qui représente un contrepoint dramatique, symbolique et thématique aux thèses du roman. Parfois même, il a une moustache.

Un roman peut très bien se passer d’un antagoniste. Dans le genre du bildungsroman, par exemple, on suit la trajectoire d’un enfant ou d’un jeune jusqu’à l’âge adulte, en étant le témoin des embûches qu’il doit traverser pour devenir la personne qu’il sera. Des romans psychologiques s’attachent à décrire des individus à un tournant de leur vie, face à un divorce, une prise de conscience, une transformation, qui n’a nul besoin d’être incarnée dans un méchant de fiction. Il y a des romans de voyage qui nous emmènent à la découverte du monde et des états d’âme de ceux qui le découvrent. Certains textes de science-fiction, et même quelques romans policiers, tournent autour d’une énigme à résoudre, sans aucun plan maléfique à déjouer.

Un texte romanesque est presque toujours l’histoire d’un conflit

En ce qui concerne les auteurs qui font le choix d’inclure un antagoniste dans leur roman, il faut cependant souligner à quel point son rôle est important : un texte romanesque, et plus largement la fiction en général, est presque toujours l’histoire d’un conflit. Il peut s’agir d’un conflit d’intérêt, d’une guerre, d’une divergence d’opinion, d’une lutte intérieure, mais lorsque l’on simplifie les choses à l’extrême, on trouve toujours un gros problème en attente de résolution. L’antagoniste, c’est celui qui cause ce gros problème, qui orchestre les soucis. C’est même parfois lui, le gros problème. C’est dire à quel point il est important : par bien des aspects, c’est lui qui va donner sa forme au roman.

A quoi ressemblerait la vie de Harry Potter si on retirait Voldemort de l’histoire ? Les Misérables sans Javert ? Peter Pan sans le Capitaine Crochet ? On peut parier que ça serait beaucoup plus tranquille, voire même un peu ennuyeux.

L’existence d’un antagoniste apporte à l’histoire un conflit central, qui lui procure de la tension et esquisse sa structure. Sans lui, sans les enjeux dramatiques qu’il génère naturellement, un romancier risque de laisser son œuvre s’embourber dans une série de conflits mineurs et d’incidents aléatoires : du mélodrame ou rien d’important ne se produit.

Dans de nombreux ouvrages d’aventure, de fantasy, de science-fiction, l’antagoniste prend la forme d’un grand méchant, aussi central dans l’intrigue et aussi complexe que le protagoniste. Quel que soit votre intrigue et le genre dans lequel vous œuvrez, votre antagoniste mérite d’avoir autant d’attention que votre protagoniste. Faites en sorte qu’il s’agisse d’un personnage complet, vraisemblable, solidement charpenté. Donnez-lui un objectif et aidez le lecteur à voir les choses de sa perspective. Plus l’antagoniste sera intéressant, plus le conflit au cœur du roman sera crédible.

Les antagonistes poursuivent leurs propres buts

À ce sujet, une formule bien connue, c’est « Chaque méchant est le héros de sa propre histoire. » En d’autres termes : ceux qu’on nous présente comme les « méchants » d’un roman ne se conçoivent pas ainsi. Ils poursuivent leurs propres buts, de manière tout aussi rationnelle que les autres personnages. Même s’il y a des exceptions, il s’agit néanmoins d’un principe à garder à l’esprit pour donner de l’épaisseur à votre antagoniste.

Une possibilité pour donner du relief à une histoire, c’est de concevoir l’antagoniste comme un double du protagoniste : tous les deux, par exemple, viennent de milieux modestes, tous les deux ont grandi dans la même ville, avaient les mêmes rêves et les mêmes ambitions, mais leurs trajectoires individuelles les mènent à s’opposer frontalement. Pour que le conflit extérieur soit doublé d’un conflit intérieur, les deux personnages peuvent avoir une histoire commune qui précède le roman, voire des liens familiaux ou affectifs : une sœur, un amant, un mentor, une amie.

À l’inverse, la paire protagoniste/antagoniste peut être conçue comme deux pièces opposées en tous points : l’un est riche et l’autre pauvre ; l’un jeune, l’autre vieux ; une femme et un homme ; un introverti et un extraverti ; un savant et un autodidacte ; un sceptique et un zélote. Leur opposition tournera alors en une étude riche en contraste de leurs différences.

Il peut lui aussi évoluer et posséder son propre arc dramatique

Il est intéressant de noter qu’un antagoniste n’a pas à être une figure figée : il peut lui aussi évoluer et posséder son propre arc dramatique. Les deux options classiques sont l’arc de rédemption, où l’antagoniste en vient progressivement à tomber d’accord avec le protagoniste, et l’arc de radicalisation, où ce qui n’était qu’un désaccord léger devient une lutte acharnée. Cela dit, des évolutions de toutes sortes sont possible, et il est donc conseillé de se demander dans quelle mesure les événements du roman peuvent faire changer son antagoniste, afin qu’il y gagne en épaisseur psychologique.

De même, tout ce que j’ai dit au sujet du protagoniste et des personnages principaux est valable pour l’antagoniste : lui aussi est défini par ses actes, a des liens avec d’autres personnages, occupe une niche spécifique dans le décor de l’intrigue, a des failles, des opinions, une manière distinctive de parler, etc…

La tentation peut exister chez certains auteurs de décider que l’antagoniste n’est pas une personne, mais un concept désincarné : le capitalisme, la religion, la maladie. Cela peut fonctionner si l’on y met du cœur et du travail, mais en optant pour cette solution, l’intrigue risque de s’égarer : un antagoniste abstrait mène à une intrigue abstraite, à laquelle il est difficile de s’intéresser. Rien n’intéresse davantage les humains que les autres humains, et votre concept ne sera que plus captivant s’il est incarné dans une personne de chair et de sang, qui peut agir, réagir, ressentir des émotions et en exprimer.

Il a sa place même en-dehors de la littérature de genre

Jusqu’ici, je suis parti du principe un peu simpliste selon lequel l’antagoniste était le méchant de l’histoire, qui s’oppose à un gentil protagoniste. C’est loin d’être le seul cas de figure. Dans un récit dont le personnage principal est un tueur en série, le flic qui le poursuit implacablement sera l’antagoniste de l’histoire, même si sa morale est irréprochable. De même, une histoire qui mettrait en scène un chef de gang criminel en pleine guerre contre un de ses rivaux, le premier serait le protagoniste, le second l’antagoniste, même si aucun d’entre eux ne peut prétendre à la supériorité morale sur l’autre.

Pour continuer à déboulonner la figure de l’antagoniste présenté comme le méchant de l’histoire, on peut encore noter qu’il a sa place même en-dehors de la littérature de genre. Oui, on peut écrire un roman sans antagoniste, mais ceux-ci viennent malgré tout se loger là où on ne les attend pas. Une histoire où une sœur se dispute un héritage avec une autre pourra très bien les mettre en scène comme, respectivement, un protagoniste et un antagoniste, alors qu’on est à mille lieux du roman d’aventure. L’antagoniste peut même être intérieur. Dans Crime et châtiment de Dostoïevski, le sentiment de culpabilité de Raskolnikov en fait son propre antagoniste, tant et si bien que le personnage incarne les deux rôles simultanément.

📖 La semaine prochaine: les partenaires de l’antagoniste

Prologues, épilogues et interludes

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Après avoir longuement évoqué les différents moyens de structurer un texte de fiction, encore deux mots des prologues, des épilogues et des interludes : toutes ces petites excroissances qui se mettent à pousser sur des textes sans en faire complètement partie mais sans en être totalement indépendants non plus…

Je vous fais la version courte : si vous envisagez d’inclure un de ces trucs dans votre roman, renoncez, ça n’est pas une bonne idée (après, promis, je vais aussi vous faire la version moins courte).

Il faut qu’il existe une différence de nature entre le prologue et le corps du roman

Le prologue, c’est un texte qui précède le véritable début d’un roman : plusieurs aspects peuvent le distinguer du corps du texte. L’action peut se situer chronologiquement bien plus tôt que celle du roman proprement dit, et constituer une sorte d’origine historique pour les situations que l’on va retrouver plus tard ; le protagoniste du prologue peut être différent de celui de l’action principale – il peut même s’agir d’un protagoniste « jetable », qui meurt lors du prologue ou que l’on ne retrouve pas par la suite ; un roman policier peut décrire le meurtre dans un prologue et entamer l’enquête avec le premier chapitre ; le style du prologue peut être différent de celui de ce qui suit, par exemple il peut être en vers ; le narrateur du prologue peut être distinct de celui du roman proprement dit : il peut s’agir par exemple d’un narrateur omniscient alors que le reste du texte est rédigé à la première personne du singulier.

Quoi qu’il en soit, il faut bien qu’il existe une différence de nature entre le prologue et le corps du roman, sans quoi je ne peux que vous conseiller de renoncer au prologue et de l’intituler tout simplement « Chapitre 1 », ça sera beaucoup plus simple.

Le prologue, en effet, comme l’épilogue et l’interlude, doit justifier sa propre existence. S’il n’existe pas au moins une excellente raison de l’inclure, il vaut mieux y renoncer. Après tout, et l’on touche ici au nerf du problème : pourquoi ne pas simplement commencer le roman par le moment où les choses deviennent réellement intéressantes ?

En choisissant d’en passer par un prologue, on court le risque d’affaiblir l’impact du début du roman : plutôt que d’entrer directement dans l’action, on doit d’abord transiter par une scène dont, souvent, l’importance n’est pas immédiatement compréhensible. Les premières impressions sont importantes : si la lecture d’un roman est rendue ardue ou ennuyeuse à cause d’un prologue mal tourné, cela peut inciter le lecteur à le reposer, ou lui laisser un mauvais souvenir.

Un prologue peut servir à établir les fondamentaux de l’univers dans lequel se situe le roman

Un autre souci avec les prologues, c’est que beaucoup de lecteurs les sautent, et préfèrent commencer par le vrai début du roman, pour toutes les raisons exposées ci-dessus. Si vous comptiez inclure dans ce passage toutes sortes d’information cruciales à la compréhension du bouquin, mieux vaut garder ça à l’esprit…

Malgré tout, les prologues existent : c’est donc qu’il existe de bonnes raisons d’en écrire.

Un prologue peut servir, en particulier dans les littératures de l’imaginaire, à établir les fondamentaux de l’univers dans lequel se situe le roman (« Nous sommes en l’an 3000 et la Lune s’est écrasée sur la Terre »). Quelques paragraphes peuvent suffire, pas besoin d’en faire trop, mais cette approche a l’avantage d’éviter d’avoir à communiquer les mêmes informations, péniblement, au début du roman, à travers les dialogues des personnages (« Ah, tu te souviens, quand la Lune s’est écrasée sur la Terre ? ») Ce choix permet également de se passer d’insérer un flashback explicatif plus loin dans le roman.

D’une manière plus subtile, le prologue peut établir une ambiance, un ton, qui vont se propager dans le reste du roman. En entamant, par exemple, le récit par un passage mélancolique, l’action qui va suivre va s’en trouver colorée et enrichie.

Le prologue est également un bon outil pour créer du suspense, en soulevant une question qui va trotter dans la tête du lecteur, en particulier si elle n’est pas résolue d’entrée de jeu. En entamant le récit par un événement choquant, un meurtre ou un mystère, avant de passer à tout autre chose, cela va maintenir l’intérêt du lecteur, qui va continuer pendant un moment à se demander quand les événements du prologue vont avoir des répercussions dans le corps du texte. Attention quand même à ne pas trop les faire languir : peu d’auteurs ont autant de talent pour prolonger l’attente que G.R.R. Martin, qui met plusieurs tomes à répondre aux questions soulevées par le prologue de Game of Thrones.

Quoi qu’il en soit, la brièveté est notre alliée : un prologue aura d’autant plus d’impact qu’il est court. Il serait mieux qu’il ne dépasse pas la moitié de la longueur moyenne des chapitres qui suivent.

Ne gâchez pas la fin de votre roman en lui collant une seconde fin moins intéressante

La plupart des conseils ci-dessus valent également pour l’épilogue. Ne gâchez pas la fin de votre roman en lui collant une seconde fin moins intéressante, ça serait dommage. Là aussi, mieux vaut renoncer à ajouter un épilogue à moins d’avoir une très bonne raison de l’inclure.

Dans au moins deux situations, l’épilogue peut être une bonne option : pour relancer l’action ou la conclure définitivement. Dans le premier cas, on conclut le roman normalement, en dénouant les fils de l’intrigue, puis on y ajoute un épilogue, qui relance d’autres possibilités, dans le but de laisser entendre qu’une suite est possible. C’est un type de construction que j’ai évoqué dans un récent billet.

L’autre cas, c’est la situation inverse. L’épilogue sert à faire comprendre au lecteur qu’il s’agit d’une conclusion définitive de l’histoire, par exemple en en situant l’action plusieurs années après la fin de l’intrigue principale du roman. Cette technique est fréquemment utilisée pour conclure des sagas au long cours : on en a un exemple à la fin du dernier tome de Harry Potter.

Les interludes sont moins problématiques. Au fond, la plupart du temps, il s’agit juste d’une manière un peu pompeuse de baptiser certains chapitres : ceux qui dévient de l’intrigue principale et nous montrent des événements qui se situent ailleurs, à un autre moment ou impliquent d’autres personnages. Dans mon roman « Merveilles du Monde Hurlant », j’ai par exemple baptisé « Interludes » tous les chapitres dont la narratrice n’est pas la protagoniste du roman.

Atelier : imaginez quel pourrait être le prologue d’un roman qui n’en possède pas. Alternativement, prenez un roman qui commence par un prologue, et demandez-vous s’il fonctionnerait aussi bien en l’excluant.

📖 La semaine prochaine: le plan