C’était la vallée de l’ombre qui dévore (7)

Sixième partie

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Elles y étaient arrivées, à la tour de guet qui verrouillait le sommet du col du Grimatsch. On ne pouvait en distinguer que la silhouette : celle d’un beffroi en pierre de taille vérolée de lichen, flanqué à l’extrémité d’un mur bâti entre deux parois rocheuses.

Au milieu, une lourde porte était le seul passage possible pour poursuivre la route en direction du nord et franchir la chaîne du Bouclier. Un accès qui, pour le moment, était clos.

Illuminés par les grosses lanternes à huile qui éclairaient le chemin, une demi-douzaine de cadavres criblés de carreaux d’arbalète permettaient d’imaginer le sort réservé aux voyageurs qui s’approchaient de trop près. Les faciès déformés par la douleur de ces malheureux doucha le bref enthousiasme des deux jeunes femmes.

Plusieurs torchères s’allumèrent successivement sur le haut du rempart et on entendit les cris des vigies qui se relayaient dans la pluie épaisse. Les deux intruses venaient d’être repérées. Sans perdre de temps, S agita les bras en l’air pour montrer que ses intentions n’étaient pas hostiles et encouragea Wolodja à faire de même.

« Qui va là ? » fit une voix venue de la tour de guet.

S déclina son identité et celle de sa partenaire, assez fort pour qu’on puisse l’entendre. Impossible de distinguer ce qui se passait là-haut, mais il y avait de l’agitation entre les créneaux du fort et derrière les meurtrières. On chargeait des arbalètes et on préparait des carreaux prêts à être enflammés. Ça criait pas mal aussi. Il y avait de la peur et de la nervosité, une combinaison volatile.

« Je suis une Chevalière Patriar, envoyée en mission par l’Empereur, et j’exige de parler au Baron-Voyer » ajouta la guerrière.

Il n’y eut pas de réponse dans l’immédiat, mais la demande provoqua une querelle au sein de la garde, qui sembla se résoudre à la relayer. Dans l’intervalle, le fait que les arbalétriers n’aient pas tiré à vue avait quelque chose de rassurant.

Sous la pluie glacée qui brodait des cercles dans les flaques de boue, les minutes étaient longues. Aucune des deux jeunes femmes n’osa ouvrir la bouche avant qu’elles ne soient fixées sur leur sort. Wolodja s’accrochait au bras de sa protectrice comme un naufragé à une bouée, les phalanges nerveusement enfoncées dans son biceps.

Enfin, une voix retentit.

« Je suis le Baron-Voyer. Que veux-tu, Chevalière Sacrée ? »

S avala sa salive. Elle patienta, le temps que passe une bourrasque de vent qui hurlait comme un loup, puis elle répondit :

« Je viens de remonter la route depuis le fond de la vallée. J’ai vu ce qui se passe ici. Laisse-moi entrer afin que nous puissions en discuter. »

Cette fois-ci, la réponse ne tarda pas : « Ce col restera fermé tant que nous n’aurons pas identifié la source du mal qui fait perdre la tête aux hommes. Pas question de laisser les ténèbres se répandre au-delà de ce mur. Trop de braves sont déjà morts. »

Wolodja secoua l’épaule de S, sa voix haut-perchée, son ton soudain frénétique, son doigt pointé vers le haut des remparts, là d’où provenait la voix du suzerain local : « Il est ensorcelé lui aussi ! Tu ne le vois pas ? » dit-elle. « Lui et tous ses hommes sont sous le coup de l’enchantement. Bientôt ils nous tireront dessus, comme ils ont abattu tous ces pauvres voyageurs avant nous. »

Ses yeux étaient hagards. Son visage était celui d’une bête traquée.

« Je t’en supplie, sers-toi de tes Miracles pour abattre cette porte. Fais-moi franchir ce col. »

Sa voix n’était plus qu’un murmure.

« Tue tous ces soldats. »

Elle pencha la tête vers S et déposa un baiser sur l’arête de son cou, puis d’autres, tendrement alignés, jusqu’au lobe de son oreille. Ses lèvres étaient brûlantes.

« Obéis-moi. Tu es à moi. Tu as envie d’être à moi. »

Le temps fit mine de se suspendre. La Chevalière souhaitait que les secondes s’étirent. Elle regarda Wolodja avec une infinie tendresse, comme si elle la voyait pour la dernière fois. Elle s’imprégna de l’image magnifique de son visage, de ses yeux parfaits, de sa bouche superbement dessinée. Sur son front, elle vit, éclatant d’une lumière verte, des caractères sacrés, ceux qu’elle avait elle-même tracé et qui venaient de réapparaître.

Puis elle poussa la jeune fille à terre, d’un geste brutal.

Prise de cours, celle-ci lui rendit un regard d’incompréhension, alors que S s’éloignait d’elle sans un regard, levant la main en l’air en direction de la tour de guet.

« C’est elle » dit la guerrière. « C’est la Succube. Elle a poussé les hommes de la vallée à la folie et à la violence. Abattez-la. »

Fronçant les sourcils dans une moue horrible, Wolodja cracha par terre :

« Elle ment. C’est elle au contraire, c’est elle la démone ! »

Dans les yeux de S, elle lut de la pitié. Personne n’allait la croire, alors que la Chevalière se tenait là, debout face à la porte, prête à valider la véracité de ses paroles en s’exposant aux tirs des arbalétriers.

Alors, démasquée mais pas résignée, elle grogna, s’agita de tous côtés, comme si elle cherchait une issue de secours sans en trouver une.

« C’est impossible ! Tu m’appartiens ! Tu es censée m’obéir ! »

« Je suis trop méfiante, je crois », dit S. « Les motifs que j’ai placé sur ton front quand nous nous sommes rencontrées ? Ça n’avait rien à voir avec une protection contre le froid. Ils étaient destinés à me rendre insensibles à tes charmes. Ils ont plus ou moins fonctionné. Depuis le début, je suspecte ta nature démoniaque. Et ici, à présent, créature, je t’ai amenée à un endroit où tu vas pouvoir être détruite. »

S entama une incantation d’exorcisme dans l’antique langue enscrite.

Jaillie d’une meurtrière, un carreau enflammé fendit l’air. Il vint se loger dans l’épaule de Wolodja, qui fut clouée au sol par l’impact. Son manteau prit feu.

Puis un autre tir l’atteignit au bras. Elle poussa un cri épouvantable, comme celui d’une bête blessée.

D’autres carreaux atteignirent leur cible dans un claquement sec et une gerbe de flammes. Et d’autres encore. Aucun être de chair et de sang n’aurait survécu à ça.

La jeune femme était criblée de traits, son corps incendié, mais elle n’était pas encore vaincue. Pire, elle se releva, droite comme une reine, comme si elle ne ressentait aucune douleur. Elle n’avait rien d’humain.

À travers le rideau de feu qui entourait la créature, S put voir une expression de pure haine dirigée contre elle, et qui déformait ses traits jadis si harmonieux. Elle redoubla d’effort pour poursuivre sa récitation des paroles sacrées qui étaient au moins aussi douloureuse que les plaies et les flammes pour cet être venu de l’Envers.

Folle furieuse, la Succube bondit vers la Chevalière. Elle était transfigurée, révélant sa véritable nature démoniaque : ses doigts étaient prolongés par de longues épines de verre noir, et des crocs de louve déformaient sa bouche.

Elle taillada le manteau de sa proie, qui évita le premier coup, mais pas le second. Son sang vient éclabousser le visage de la démone.

En proie à la douleur, S fut prise de court par la force physique stupéfiante du monstre. Celle qui s’était fait appeler Wolodja en profita pour franchir toutes ses défenses.

Sa gueule béante était toute proche de son visage. Poussant un cri de rage, elle planta ses crocs dans l’oreille et tira jusqu’à arracher le lobe et tout le pavillon. Elle recracha à terre les morceaux de chair avec mépris.

De la plaie, un sang foncé s’écoula, descendant le long du visage de S, vers son menton et sa poitrine. La douleur causée par cette mutilation était immense. Le choc plus grand encore.

Par réflexe, elle envoya un coup de pied contre le torse de la Succube, qui fut projetée en arrière. Les arbalétriers en profitèrent pour la toucher à nouveau. Une, deux, trois fois, coup sur coup.

Cette fois, enfin, elle semblait diminuée. Ses hurlements exprimaient sa douleur. Ses cheveux, ses vêtements étaient en train de brûler. Sa peau se couvrait de cloques effroyables. Il ne restait plus d’elle qu’une silhouette impie, cagneuse, toute en nerfs et en griffes, la bouche badigeonnée de sang, le corps tordu de douleur par le feu et le métal dans sa chair.

L’espace d’un instant, le monstre regarda S avec la même douceur qui avait été la sienne lorsqu’elle faisait semblant d’être humaine. Elle sourit, comme désolée de la tournure des événements.

« C’est… c’est ma nature » dit-elle.

La Chevalière prononça les dernières paroles de son exorcisme en sortant son épée de son fourreau. Elle fit tournoyer l’arme en l’air, puis, d’un geste assuré, trancha la tête de la Succube, qui tomba devant son corps qui était déjà en train de s’éparpiller dans l’air à la manière d’un nuage de cendres.

S s’agenouilla face à ce qui restait de la créature qui venait de la défigurer, et prononça une prière pour recommander son âme aux Dieux.

« Et ceci est la mienne » dit-elle au terme de l’oraison.

***

D’où était venue Wolodja ? Pourquoi s’en était-elle prise à cette vallée ? Pourquoi ces massacres ? Que cherchait-elle à accomplir exactement ? Alors que les hommes du Baron-Voyer sortaient de la tour pour lui venir en aide et soigner ses blessures, S savait qu’elle n’obtiendrait aucune réponse à ces questions.

Cette créature. Ce n’était qu’une bête. Il n’y avait pas davantage à en savoir. Certaines choses ne sont pas faites pour être comprises.

Le lendemain matin, le ciel au-dessus de la vallée ne lui parut pas moins sombre qu’il l’avait été jusque-là.

C’était la vallée de l’ombre qui dévore (6)

Cinquième partie Septième partie

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Il ne s’écoula pas une heure avant que les premiers flocons ne tombent. Ils étaient lourds, certains gros comme des prunes, et plus ternes que blancs. On aurait dit qu’ils empêchaient la lumière du ciel de parvenir aux vivants.

Au sol, la neige se déposait entre les vertèbres de la montagne, en soulignant la maigreur, s’accumulant là où l’herbe poussait encore, rare, dans la marge étroite entre la roche et la terre. Il n’y avait plus d’ombres ni de couleurs : juste d’interminables nuances de gris.

S avait espéré que le temps s’améliore pour achever l’ascension du col, mais c’était tout le contraire. La nature n’avait aucun intérêt pour les desseins des hommes. Un vent sournois accompagnait la neige, du genre qui s’entortille et s’insinue à l’intérieur des vêtements.

Ça allait être plus difficile encore qu’elle ne l’avait anticipé. Elle préféra ne rien en dire à sa camarade de voyage.

Par moments, le vent soufflait contre elles, lourd comme la peine. Par moments, il les prenait en traître et manquait de les faire vaciller dans le vide, en direction de la pente. Lorsqu’elles croyaient s’être habituées aux humeurs tourmentées du ciel, celui-ci changeait d’idée, créant de nouvelles sources d’inconfort. Parfois les flocons s’alourdissaient de pluie, parfois ils piquaient le visage comme des épingles de glace. On ne négocie pas avec le vent : on s’en accommode ou on se plie.

Dans des conditions pareilles, cette grisaille sans forme et sans fin, on ne voyait plus rien d’autre que la route, et celle-ci était aussi traîtresse que le ciel. Elle se faisait louvoyante, s’effondrait, penchait sur le côté ou grimpait en une pente qui était épuisante à gravir. Par endroits, le gel avait eu raison des dalles qui s’étaient émiettées et avaient laissé la gadoue recouvrir ce qui n’était plus guère qu’une piste caillouteuse. À chaque virage, une prise de risque.

Les deux voyageuses, désormais, se tenaient par le bras, par le col, par les épaules. Elles se hurlaient des encouragements, plus fort que le vent, pour parvenir à se faire entendre. Elles étaient à la fois échauffées par l’effort et congelées par l’air glacial. Surtout, le découragement œuvrait sur elle comme un fardeau qui ne faisait que s’alourdir. À chaque contour du chemin elles priaient pour qu’il s’agisse du dernier et désespéraient que ce ne soit pas le cas.

Alors que la lumière faiblissait, à l’approche du soir, les flocons se changèrent en grosses gouttes de pluie verglaçante, et la route devint un torrent fou qui crachait pêle-mêle l’eau, la boue, la pierre, le bois, la glace. Elles tombaient presque autant qu’elles marchaient. Trempées, elles étaient frigorifiées. Chaque pas représentait un effort, chaque avancée, un triomphe.

Lorsque, au milieu de ce monde gris foncé, l’une d’elle aperçut une, puis plusieurs lueurs orange, improbables signes d’espoir, elles poussèrent des cris de joie et s’élancèrent main dans la main, de la dernière force de leurs jambes.

C’était la vallée de l’ombre qui dévore (5)

Quatrième partie Sixième partie

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De retour au hameau, S retrouva Wolodja, alanguie près d’un feu qu’elle avait allumé dans une maison abandonnée.

À en juger par son attitude débonnaire, elle était autant à son aise que si elle avait été invitée dans une hôtellerie confortable, plutôt que perdue dans un hameau hanté par le mal. Sur son visage on ne lisait aucun tourment, et elle semblait aussi fraîche qu’une églantine.

La voir ainsi, resplendissante après une pénible journée, réchauffa le cœur de la guerrière, satisfaite, même si cela ne devait pas durer, d’être la spectatrice privilégiée d’une beauté si évidente. Elle s’assit à ses côtés, jetant une bûchette sur le feu, et la jeune fille se pelotonna contre son épaule, comme l’aurait fait une chatte.

Elle lui raconta sa poursuite, les aveux de la villageoise, et tout ce qui s’était passé dans ce hameau avant leur arrivée.

« Maintenant j’ai peur » dit Wolodja.

Elle se serra encore plus fort contre la guerrière, jusqu’à laisser une marque rose foncé dans son avant-bras.

« Tu n’as rien à craindre » dit celle-ci. « Nous passerons la nuit ici. Les Dieux nous protègeront. Et mon épée aussi, si nécessaire. »

Les flammes dansaient dans les yeux clairs de la jeune fille. En proie au doute, elle fronça les sourcils, un instant, alors qu’une idée lui venait à l’esprit. « Et si c’étaient les villageoises qui étaient responsables de tout ça ? Et si c’étaient des sorcières ? »

Pas de réponse.

S resta assise face aux brasiers quelques instants de plus, l’entretenant pour qu’il tienne plus longtemps, puis elle sortit dans la nuit. Consciencieusement, elle passa en revue tous les accès et les points de fuite possible à partir de leur position. Elle mit en place des ficelles reliées à des clochettes là où la route entrait et sortait du village, et plaça des collets dans l’espoir d’attraper un lièvre ou une perdrix.

Lorsqu’elle retrouva Wolodja, celle-ci était en train de se laver tout le corps à l’aide d’un seau et d’une éponge. Sa peau, pâle, scintillait, rouge-orange face aux flammes. Ses clavicules délicates, ses seins émouvants comme la foudre, son ventre qui descendait en pente douce vers ses hanches cintrées, son nombril, ses jambes fines : tout cela avait l’apparence de l’éternel, comme la statue d’une divinité.

Émue de contempler ainsi cette nudité par surprise, S eut un mouvement de recul, pensa à retourner à l’extérieur. Le regard nullement effarouché de la belle la fit se raviser, comme s’il lui donnait la permission d’être là. Puis elle rit, se moquant de la timidité de sa compagne de voyage. Celle-ci rentra donc, effarouchée malgré tout, et disposa sa couche pour la nuit, faisant de son mieux pour ne plus poser les yeux sur Wolodja tant que celle-ci restait impudiquement exposée à son regard.

Un peu après, elles se couchèrent l’une contre l’autre, se tenant chaud sous la grande cape en fourrure, juste devant l’âtre. Lorsque sa protégée fut endormie, S s’autorisa à lui respirer les cheveux. Elle se sentit immédiatement coupable.

En-dehors de ce tourment, la nuit fut paisible. La guerrière entendit deux renards se quereller, puis le pas lourd d’un Kaour, géant de pierre qui dévalait la vallée sous les étoiles, sans se préoccuper d’elles. Elle n’eut jamais à sortir son épée de son fourreau.

Un peu plus tard, elle posa deux grosses bûches dans l’âtre, qu’elle regarda lentement se consumer.

***

Juste avant l’aube, alors que Wolodja dormait encore, S se lava et, seule face aux braises, elle récita de silencieuses prières de purification. Elles ne lui apportèrent aucunement le réconfort qu’elle avait espéré.

Lorsque le jour se leva, il n’eut rien de très différent de la nuit. Pas de lever de soleil : une lueur morte qui chassa les ténèbres. Seule source de lumière franche, la belle Wuurmaazi émergea d’un sommeil ravissant, s’étira face à l’orangé des braises, disant qu’elle avait bien dormi.

La Chevalière fit cuire un peu de lard dans une poêle et partagea en deux son dernier quignon de pain de seigle en guise de petit-déjeuner.

« Je vais gravir la route du col jusqu’en haut » dit-elle alors qu’elles attaquaient leur repas. « Il faut que je me rende jusqu’à la tour de guet, afin de parler au Baron-Voyer qui garde le passage. L’ascension est rude. Il vaut mieux que tu restes ici. »

La jeune fille poussa un rire enfantin, comme si elle venait d’entendre une absurdité : « Ne sois pas sotte, voyons ! Je sais qu’à tes côtés, je ne crains rien. Grâce à toi, je quitterai cette vallée. Allons. »

C’était sans doute mieux ainsi. Elles n’en discutèrent plus. Wolodja regarda le feu s’éteindre pendant que S prépara les affaires pour reprendre la route.

À l’extérieur, elle trouva un lièvre pris dans ses collets. Blessé, il sautillait encore, cognait, espérant s’en sortir, comme c’était sa nature. La guerrière hésita, puis lui tordit le cou, avant de le jeter dans un sac de jute : cette prise constituerait une provision précieuse pour franchir le col.

C’était la vallée de l’ombre qui dévore (4)

Troisième partie Cinquième partie

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À la fin de l’après-midi, les deux voyageuses aperçurent en hauteur, plus loin sur le chemin, quelque chose qui leur donna de l’espoir. C’était une colonne de fumée, foncée et écailleuse, qui se tortillait dans le ciel. Qui disait fumée disait feu, et qui disait feu disait refuge. Elles n’étaient qu’à quelques contours d’y parvenir, aussi hâtèrent-elles le pas, afin d’être sûres d’y parvenir avant la tombée de la nuit.

Elles furent accueillies par le spectacle de deux chiens maigres se disputant une main humaine de l’entêtement de leurs crocs. La guerrière les fit fuir en leur jetant des cailloux. L’un d’entre eux s’en alla en conservant sa prise à la gueule.

L’endroit était désert. C’était un hameau constitué de deux douzaines de maisons tordues, aux murs faits d’empilement de pierres couvertes de mousse grise. Elles étaient construites tout près les unes des autres, comme pour se tenir chaud, juste séparées par des venelles dont le sol était enseveli sous une épaisse couche de boue terne.

Désenchantées, elles suivirent la trace de la colonne de fumée jusqu’à un dégagement au milieu du village, là où se tenait la fontaine des lavandières. Elles trouvèrent un brasier conique, dressé à la hâte avec des accumulations de bûches, de meubles et d’outils en bois qui brûlaient furieusement dans le craquement criard des flammes.

Par-dessus, jetés sans ménagement, une dizaine de corps humains flambaient. Tous étaient des hommes. Leur chair, disloquée, était déjà rôtie par le feu, rendue méconnaissable. Le bûcher dégageait une répugnante odeur de cadavre.

Ce n’était pas un endroit hospitalier. Malgré tout, fébriles, rendues un peu folles par leur découverte, elles explorèrent le village, en quête d’une âme qui vive, ou d’une réponse. Mais elles ne trouvèrent ni l’une, ni l’autre.

« Mais qui a allumé le feu, alors ? » demanda S.

Elle devinait que, quelle qu’elle soit, la réponse ne lui plairait pas.

***

Elle n’eut guère le temps d’y réfléchir. S bondit. Elle venait d’apercevoir un mouvement dans les fourrés. L’arme au poing, elle pista ce qui, peut-être, n’était qu’un loir. Wolodja voulut la suivre mais la guerrière lui fit signe de rester sur place.

La lumière déclinait. Il n’y avait plus qu’un jour faiblissant et la clarté pâle des lunes pour permettre de distinguer les vivants des ombres.

Pas le temps d’allumer une lanterne. La Chevalière chargea pour tenter d’attraper ce qui était en train de se faufiler dans les champs, entre les rochers, dans les buissons d’épines, toujours presque à portée mais trop rapide pour qu’elle parvienne à lui mettre la main dessus.

À la faveur d’un éclat de Solune, S vit que la proie qu’elle traquait était bien humaine. C’était une jeune fille, enroulée dans plusieurs manteaux de jute, qui courait de toute la force de ses longues jambes maigres, bondissant comme un lièvre qui connaît chaque rocher à la ronde. Elle était maligne. Elle laissa tomber un sac plein de patates qui l’alourdissait. Trop tard pour faire une différence. Ses respirations devenaient rauques. Elle ne tiendrait pas longtemps.

Juste avant que la fuyarde ne pénètre dans la noirceur du bois qui surplombait le village, S parvint à lui saisir le col. En un mouvement, elle balança le corps léger de la jeune fille au sol, l’immobilisa, et pointa l’extrémité de son épée face à son visage. Deux yeux ronds et stupéfaits la fixèrent au milieu d’un chaos de cheveux laineux. La jeune fille laissa échapper un jappement désespéré.

« Je ne vais pas te tuer. Mais parle » dit S.

La Chevalière fixait la paysanne, mais sans oublier de jeter des coups d’œil prudents alentour. Les événements de la journée lui avaient fait craindre une embuscade. Lorsque la petite eut récupéré assez de souffle, elle répondit :

« Les femmes sont parties », dit-elle. « Les hommes ont changé. Ils sont devenus fous. Violents… Comme ensorcelés. Ils ont reçu un mauvais sort, c’est ce que disent les sages du village. Il y en a qui racontent que c’est une Succube de l’Envers qui a fait le coup. D’autres que c’est un Nécromancien de Wuurmaz. Certains pensent que c’est une âme en peine venue du Jouxte-Sombre… Moi, je m’en fiche. Tous, mon père, mes frères, ils se sont entretués. Nous, les femmes, on a brûlé les corps. On a fait ce qu’il fallait faire. Alors on s’est cachées dans les bois en attendant que les ténèbres quittent la vallée. »

Puis, un regard, un soupçon, et une question :

« Ça n’est pas vous, la démone, pas vrai ? Je le vois dans vos yeux, que ce n’est pas vous. »

Elle semblait douter, pourtant. Et l’épée pointée contre son visage n’avait rien pour la rassurer. La petite était brave, mais ses yeux luisants trahissaient son émoi.

S rangea son arme, se redressa, et laissa la villageoise libre de ses mouvements.

« Va rejoindre les tiens » dit-elle. « Et prie tes morts. Tout devrait rentrer dans l’ordre d’ici demain soir. »

Elle traça un geste de bénédiction à travers le cœur de la Hängrite, lui rendit son sac de pommes de terre et la vit détaler sans demander son reste, disparaissant rapidement dans l’obscurité des bois où elle semblait fort bien trouver son chemin.

C’était la vallée de l’ombre qui dévore (3)

🔙 Deuxième partie Quatrième partie 🔜

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Elles marchèrent dans la lumière grise, parfois l’une derrière l’autre, parfois côte à côte.

La pente n’était pas abrupte, mais elle n’offrait aucun répit aux voyageurs. De temps en temps, la jeune Wuurmaazi fatiguait et la Chevalière devait l’attendre pour lui permettre de reprendre son souffle. Elle posait sa main sur son épaule ou ceignait ses reins, l’encourageait, lui permettait de reprendre courage. Son corps paraissait minuscule dans le creux de son bras.

De temps en temps, c’était Wolodja qui devait patienter pendant que S procédait à des repérages. Celle-ci était toujours aux aguets, comme si elle devinait une bête dissimulée derrière chaque bosquet.

Les deux jeunes femmes parlaient peu. Elles n’échangeaient que le minimum.

« Est-ce que ça va ? », « Qu’est-ce que c’est là-bas ? », « Tu as soif ? », « À ton avis, nous sommes bientôt arrivés ? »

Des regards et quelques gestes se chargeaient du reste.

S le savait bien, qu’elle ne devait qu’à un concours de circonstances d’avoir cette compagne de voyage, et que sans doute, d’ici quelques jours, le destin les sépareraient et elles ne se reverraient plus, mais elle se surprenait, malgré les circonstances, à savourer la présence de la jeune fille, à l’apprécier, comme un paquet de bonbons au miel qu’on se refuse à manger trop vite, et à se réjouir d’avoir, telle une parenthèse dans sa solitude, quelqu’un sur qui veiller, une silhouette qui enchantait son champ de vision, une voix qui soulignait la beauté des choses.

Le simple fait de s’avouer que c’était bien ce qu’elle ressentait la plongea dans la culpabilité. Elle continua malgré tout à le penser.

L’atmosphère était opaque et l’horizon comme tronqué. La lumière était si rare qu’on aurait pu croire que la tombée de la nuit s’approchait, mais c’était trompeur. L’obscurité qui recouvrait la vallée ne variait pas. Elle n’avait rien à voir avec le soleil ou avec son absence. C’était comme si ces reliefs étaient hostiles à la lumière.

Malgré tout, les deux femmes virent arriver quelqu’un, au loin, titubant sur la route, comme un ivrogne, s’approchant d’elles en sens inverse. Il était encore à quelques centaines de mètres de là, mais à cette allure, il serait sur elles dans quelques minutes.

S passa les doigts sur la garde de son épée.

Le comportement de l’intrus n’était pas normal. Il marchait comme si c’étaient ses jambes qui décidaient d’où il allait, comme s’il n’avait ni vue ni conscience.

Lorsqu’il fut assez proche pour distinguer ses traits, on le vit tel qu’il était : un Hängrite, à peine sortie de l’adolescence, aux longs cheveux roux désordonnés, telle de la laine pas filée, portant une cote de cuir rapiécée, et, dans la main, une hachette qui ne servait pas qu’à couper du bois.

« Place-toi derrière moi » dit la guerrière à la jeune fille.

L’expression du jeune homme était terrifiante : sa bouche était grande ouverte, la langue pendante, comme celle d’un chien, et ses yeux étaient hallucinés.

« Tu vas me protéger, pas vrai ? » dit Wolodja, dans le creux de l’oreille de S. Puis, un ton plus bas, en serrant de ses doigts tremblants la main qui tenait l’épée : « Tu le tueras, s’il le faut ? »

La guerrière ne répondit rien. Prête à se battre, elle ne gaspillait ni ses paroles, ni son temps, ni ses gestes.

Le jeune milicien, épagneul fou, gambadait désormais à une distance dangereuse, fouillant l’air en gestes désordonnés de sa hachette, comme s’il combattait des ennemis invisibles. Il prononçait des syllabes dont il était impossible de comprendre le sens. Il avait l’air plus déséquilibré qu’enragé, mais était-ce vraiment un risque qu’il était sage de courir ?

Les circonstances tranchèrent ce dilemme. Le jeune homme, sans prévenir, fonça à perdre haleine en direction des deux femmes, s’égosillant et traçant des moulinets avec son arme.

S, en position de garde, était prête à l’accueillir. Lorsqu’il arriva au contact, elle le frappa en un geste vif.

Son cou fut tranché net. Sa tête roula en direction du talus. Elle ruissela d’une corolle de sang qui vint esquisser des motifs sur les cailloux plats de la route. Puis elle retomba, comme le font les choses mortes, et là où, il y a un instant, il y avait encore de la vie là-dedans, il ne restait plus rien que de la viande flasque et grise.

« Encore un » dit S.

Elle n’y avait pas mis d’émotion. C’était un constat. Ce jeune homme n’était qu’un forcené de plus qu’elle avait été forcée de tuer depuis son arrivée dans la vallée, un infortuné de plus à perdre la tête pour une raison mystérieuse. Elle savait bien que tout reposait sur elle : si elle ne faisait pas ce qu’il fallait pour dissiper les ténèbres qui régnaient sur la région, celles-ci ne feraient que se propager.

« Tu as eu peur ? » demanda-t-elle à la jeune fille, qui venait d’assister à la mise à mort.

Celle-ci se rapprocha et s’accrocha à son bras, comme pour s’y réfugier, et ne le lâcha plus. « Pas vraiment », dit-elle. « Ici, les hommes perdent si facilement la tête. Toi, tu es différente. Je me sens en sécurité. »

Elles voulurent toutes deux rajouter quelque chose, mais se ravisèrent.

C’était la vallée de l’ombre qui dévore (2)

🔙 Première partie Troisième partie 🔜

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Dans la masse des corps, elle chercha sa lance, la retrouva brisée, fronça des sourcils. Elle était attachée à cette arme. Parcourant le champ de bataille, elle se lança en quête d’un remplacement.

Elle aperçut une épée large qui faisait l’affaire. Son propriétaire n’en aurait plus besoin, ni de son épaisse cape de fourrure, qu’elle revêtit. Un arc de chasse et un carquois rempli de flèches de différentes origines vinrent compléter son équipement. Elle était parée à survivre dans ces montagnes.

Pas la peine de chercher des chevaux : ils avaient tous fui. Il fallait croire qu’ils étaient plus sages que les hommes.

Apercevant une route caillouteuse en surplomb, la jeune femme remonta lentement le talus, enfonçant les semelles de ses bottes dans la boue à moitié gelée. C’est alors qu’elle entendit une voix humaine. Elle se figea et se retourna en direction du charnier.

Le son était infime, mais il n’avait rien en commun avec les croassements des charognards. C’était un pleur, ou un peut-être un gémissement de douleur, ou les deux en même temps.

La guerrière serra les poings. Elle avait été négligente : quelqu’un avait survécu. Il fallait rebrousser chemin et lui porter secours.

Elle retrouva la source des gémissements à l’écart du carnage, non loin d’un empilement de glace ramollie. C’était une jeune fille, la peau blanche comme la nacre et le visage rond encadré par de longs cheveux foncés, une beauté inattendue au milieu de cette horreur. Difficile de la quitter du regard. En-dehors de quelques coupures, elle n’avait pas l’air d’avoir trop morflé, mais elle n’était pas en état de parler.

La guerrière enlaça sa taille pour lui permettre de s’asseoir, et elle promena ses yeux sur elle. Les pommettes saillantes et les grands yeux obliques de la survivante n’avaient rien en commun avec le physique robuste des femmes de la chaîne du Bouclier : à coup sûr, cette fille était loin de chez elle. D’où venait-elle ? Pourquoi avait-elle survécu alors que tous les autres avaient perdu la vie ?

Les questions allaient devoir attendre. Une bruine froide commençait à tomber, presque de la pluie. Il n’était pas question de laisser cette étrangère ici. La guerrière prit sur elle de l’emmener en lieu sûr.

Elle la hissa à la force des bras, la porta, son visage tout proche du sien, et l’emmena, pas à pas, tout en haut du talus. Là, elle trouva un petit dépôt de bois, sous le toit duquel elles se mirent à l’abri.

Méticuleusement, la guerrière inspecta la tête et les bras de la jeune fille. Malgré le froid, elle défit son corsage et ausculta son torse et son ventre, souleva sa robe et son jupon pour vérifier ses jambes fines. Elle souhaitait s’assurer qu’elle n’était pas trop mal en point, et prendre note de la localisation de chacune de ses blessures – ou en tout cas, c’est ce qu’elle décida de se raconter, mais cet examen réveilla en elle des sentiments moins nobles, une émotion au spectacle de ce corps, un élan d’une nature qu’elle s’était jurée de combattre.

Prononçant les paroles d’un psaume de son Ordre, elle eut la tête coiffée d’une auréole pâle, et les paumes de ses mains dégagèrent une lumière accompagnée d’une chaleur apaisante. Elle posa celles-ci, sans doute trop longuement, sur la peau tendre de la jeune fille, partout où elle était meurtrie, calmant ses douleurs et fermant ses plaies par l’entremise de son Miracle.

« Merci » dit-elle.

Pour la première fois, ses yeux croisèrent ceux de celle qui l’avait sauvée, animés de reconnaissance et de quelque chose d’autre, d’énigmatique. On aurait pu s’oindre de leur pâleur, se perdre dans la forêt de ses cils.

Pas question. La guerrière s’entailla la lèvre avec les dents. Elle refusa de prêter l’oreille à cette voix qui se réveillait dans ses entrailles, ce démon trop familier dont l’appel était plus fort que jamais. Inacceptable. Dans le secret de ses pensées, elle se remémora des oraisons sacrées, dont la faculté de la préserver de la tentation semblait bien dérisoire à présent.

Un sourire minuscule se dessina sur les lèvres de la fille. Du genre qui disperse l’ombre, qui loge un peu de grâce dans le cœur des gens. C’était trop tentant, trop dangereux.

Il valait beaucoup mieux oublier tout ça, revenir à la réalité, prendre quelques précautions. Elle pointa son index sur le front de cette inconnue, y inscrivant des noms sacrés. Ils brillèrent d’une flamme verte, avant de disparaître comme s’ils n’avaient jamais existé.

« Une prière. Pour te préserver du froid. »

Le sourire se teinta de reconnaissance, les joues d’un peu de pourpre. La fille baissa les yeux comme une jeunette à la nuit de ses noces.

« Je m’appelle Wolodja. »

Elle avait la voix ravissante, au sein de laquelle on devinait une pointe d’accent wuurmaazi. La guerrière se sépara de sa cape de fourrure, et vint la poser sur les épaules étroites de la demoiselle, qui s’affaissèrent sous le poids du vêtement.

« Tu es loin de chez toi, Wolodja. »

Elle hocha la tête, avec dans le regard, semblait-il, le reflet d’une histoire qu’elle n’était pas prête à raconter, puis elle se tourna vers celle qui venait de lui venir en aide, montrant, sans oser le dire, qu’elle s’attendait à ce qu’on réponde à ses présentations.

« C’est l’Empereur qui m’envoie » dit la guerrière. « Je suis une Chevalière Sacrée. Appelle-moi S. Tout le monde le fait. »

Elles échangèrent un regard complice, surprises sans doute de s’être autorisées à échanger tant de mots au milieu du silence qui hantait cette vallée. Puis, l’une après l’autre, elles se levèrent et s’équipèrent.

La pluie s’était estompée. Il fallait repartir. La guerrière leva l’index, désignant le chemin caillouteux.

« C’est par là que je vais. La route du col du Grimatsch. Plus personne ne passe par là depuis des semaines. Les caravanes ont toutes disparues, les soldats qu’on a envoyés se sont fait tuer. On m’a dit de venir voir ce qui se passe. Si tu veux, je t’emmène jusqu’au prochain village. »

La jeune fille accepta, posant la paume sur une des joues de la Chevalière. Ça ressemblait à une promesse. Sa décision était prise.

Avant de partir, S fit appel à la Foi pour se soigner à son tour. Récalcitrant, son mal de tête refusa pourtant de se calmer. Elle jeta un regard vers le fond de la vallée, ses champs gris comme de la cendre sous un ciel sur le point de se fendre, semblable à un couvercle de faïence. Vers le haut, le chemin inhospitalier rejoignait d’autres chemins, serpentait, se taillait une place entre les rochers saillants et les talus, avant de se perdre dans la brume. On ne voyait ni n’entendait rien de vivant. C’était comme si la douleur se propageait en-dehors de son crâne.

Il y avait une ombre dans cette vallée, quelque chose qui rendait les gens fous.

C’était la vallée de l’ombre qui dévore (1)

Parce que pour un site d’auteur, il y a trop peu de mes écrits de fiction qui sont rassemblés ici, parce que je manque de canaux pour publier mes nouvelles, parce qu’un feuilleton, c’est rigolo, j’entame ici la publication par épisodes d’un court texte, qui s’insère dans l’univers de mes « Merveilles du Monde Hurlant » (et dont l’action prend place après les deux livres). Je compte sur vous pour me dire ce que vous en pensez, OK?

Deuxième partie 🔜

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Il n’y avait que les ténèbres. Yeux ouverts ou fermés, ça ne changeait rien. La guerrière venait de recouvrer ses esprits et elle ne savait pas où elle était. Vite, se souvenir. Les prochaines minutes pouvaient être décisives.

Son crâne était tenaillé par une douleur épouvantable. On avait dû lui porter un coup à la tête, mais si elle se souvenait bien de s’être battue, les circonstances exactes de sa blessure lui échappaient. Qui l’avait frappé ? Quand ? Elle se dit qu’elle avait dû gagner le combat, puisqu’elle était encore capable de penser, de souffrir, de sentir. À moins que cet endroit soit l’antichambre de l’Envers ?

Elle ne pouvait pas bouger et à peine respirer. Quelque chose était au-dessus d’elle, comprimant ses membres et sa poitrine, bloquant l’arrivée d’air et toute la lumière.

Est-ce qu’elle était enterrée vivante ? Probablement pas. Elle ne sentait pas de terre sous ses ongles, plutôt du tissu et du métal. De la chair aussi. Froide.

C’était bien sa veine. Elle était ensevelie sous des piles de cadavres.

Maintenant qu’elle comprenait ce qui se passait, elle poussa pour se dégager. Insuffisant. Elle ne bougea pas d’un pouce.

Elle recommença, y mettant plus de nerfs, mais elle n’eut pas davantage de succès. Une crainte se mit à éclore tout au fond de son cœur, comme une tumeur dans un bouton de rose : elle allait mourir ici – elle ne parviendrait pas à se dégager et elle succomberait à l’asphyxie, un corps parmi les autres corps, la plus pathétique des façons d’y passer.

Cette peur, la guerrière savait qu’elle devait la laisser l’habiter, pénétrer son crâne, hanter chacun de ses muscles, afin que tout en elle, tout son corps, refuse de mourir, rejette la fin pitoyable qui s’annonçait. « Non, pas comme ça », se dit-elle. « Je ne mourrai pas de cette manière », dirent ses jambes et ses bras.

Elle s’arqua, pressa contre les corps. L’effort fit battre douloureusement ses tempes. Encore, elle revint à la charge. Cette fois il y eut un peu de mouvement, qui vint lui donner l’espoir qui lui manquait.

Enfin. Un dernier effort, et elle parvint à déloger le corps qui était au-dessus d’elle.

L’air froid vint lui picoter les narines. Le ciel était gris comme de la porcelaine. Elle s’en était sortie, elle était vivante. Veinarde. Elle dégagea ses bras, l’un après l’autre, puis ses jambes, jusqu’à se libérer complètement de la pile de cadavres.

Autour d’elle, il n’y avait que des morts. Des empilements de soldats à la chair meurtrie et aux os concassés, qu’une bataille avait confrontés avant de les unir dans la mort. Ils jonchaient par dizaines la pente de cette prairie d’alpage couverte d’herbe épaisse et moite. L’herbe, le sang, la neige, la boue se confondaient. Une brume froide avait recouvert la scène de givre et l’air vif empêchait la puanteur d’être trop insupportable. Quelques vautours des neiges sautillaient parmi les corps, arrachant des oreilles, gobant des yeux, piquant la peau de leurs becs blancs. De grosses mouches pondaient leurs œufs sous les chairs.

Révulsée, la guerrière grimaça. Ce n’était pas son premier charnier, mais elle avait trop de compassion pour y rester insensible. Ce combat avait été particulièrement absurde : les soldats portant la bannière de Kareiken se mélangeaient aux miliciens roux des tribus Hängrites. Pourquoi s’étaient-ils entretués ? Ils auraient dû être dans le même camp.

Elle prit le temps de s’agenouiller et de consacrer une prière silencieuse aux défunts, pour recommander leurs âmes aux Dieux Impériaux, puis elle se releva.

Critique: L’Exode

blog critique

Après deux siècles d’absence, les terribles Funestes sont de retour en Idalie. Ils se sont rendus responsables d’une éruption volcanique qui condamne les Cérasiens à fuir vers la capitale. Neph et Shéa escortent ces exilés et tentent de les protéger du danger. Au cours de ce voyage, ces deux héros et leurs alliés vont tenter d’échapper à différents périls, tout en apprenant à se servir de leurs pouvoirs magiques.

Titre : Neph et Shéa, tome 2 : L’Exode

Autrice : Aline Wheeler

Éditeur : Autoédité

Quelques précisions en préambule : c’est l’autrice elle-même qui m’a fait l’honneur de m’offrir ce livre, de me l’envoyer et de me le dédicacer, à la suite d’un tirage au sort sur son blog. Merci à elle pour ces moments de lecture.

Oui, il s’agit du deuxième tome d’une saga, dont je n’ai pas lu le premier volume, ce qui pourrait paraître handicapant, mais les premières pages du livre sont occupées par un résumé très complet du premier pan de l’histoire, qui permet, si on le lit attentivement, de se mettre dans le bain sans se sentir largué. C’est ce que j’ai fait et je n’ai jamais eu le sentiment d’être perdu dans l’intrigue, les personnages ou l’univers.

À noter encore qu’à la base, « L’Exode » ne rentre pas vraiment dans mon type de fantasy. L’univers dans lequel s’inscrivent les aventures de Neph et Shéa est riche, mais très classique, et peuplé de nombreuses figures imposées du genre : elfes, dragons, loups géants, vieux magicien sage, épée magique. Est-ce qu’on peut écrire un bon livre en se servant de ces éléments ? Bien sûr. Mais à titre personnel, j’avoue que je m’en suis lassé depuis longtemps et que j’attends quelque chose d’autre de la part d’un roman de fantasy écrit au 21e siècle. Il ne s’agit que d’une question de goût.

L’univers de « Neph et Shéa » est loin de n’être qu’une accumulation de clichés, cela dit. En particulier, le traitement de la magie, dans les différentes formes sous lesquelles elle se manifeste, représente un des attraits majeurs de l’œuvre, ce qui n’est pas étonnant quand on considère toute la somme de réflexion menée par l’autrice sur la question dans le cadre de son blog. On a affaire à un système cohérent, pensé dans toutes ses implications, et une partie significative du texte est consacrée à s’y intéresser et à en détailler les mécanismes.

Aline Wheeler a une belle plume, parfois un peu précieuse, mais sans lourdeurs, et ses raffinements sont toujours au service de l’histoire. Elle a un certain talent pour trouver le mot juste, un vocabulaire étendu mais jamais obscur, et elle pratique un beau langage, qui donne envie de se replonger dans le texte quand on reprend le livre en main. De la même manière, ses dialogues sonnent juste, et si certaines fois on peut leur trouver une tournure un peu académique, il s’agit clairement du meilleur choix pour l’histoire qu’elle est en train de raconter.

Ce livre n’est jamais aussi réussi que quand il ne se passe rien. Cela peut sembler être une remarque sarcastique, mais c’est tout le contraire : l’autrice excelle à dépeindre les petits moments de l’existence, ceux où on boit le thé, où on fume sa pipe, où l’on selle son cheval. Elle a un talent certain pour dépeindre les petites choses, dont elle tire les instants les plus savoureux de son histoire, et ce sont ces scènes tranquilles, doucement réalistes, qui ménagent les plus beaux moments pour le lecteur.

C’est en ce qui concerne les grandes choses que je suis davantage resté sur ma faim. J’ai beaucoup aimé l’idée de consacrer le début du livre a la fuite d’un peuple menacé, mais j’ai parfois estimé que le narratif manquait de substance.

Neph et Shéa 2

Si l’on considère le livre en tant que tel, « L’Exode » n’est pas exempt d’événements d’importance, mais il s’agit clairement d’une phase de transition entre l’action du premier tome et celle du livre suivant. Les personnages se préparent, ils apprennent des choses à leur sujet ou au sujet du monde, ils ont quelques déconvenues, et ils passent leur temps à attendre un événement qui ne se produit pas. La menace des Funestes, souvent mentionnée, n’a aucune existence concrète au sein du roman, et les personnages ne semblent pas particulièrement préoccupés par la situation, ce qui prive l’intrigue de tout le sentiment d’urgence qu’elle aurait pu contenir. Difficile de se faire du souci pour des méchants qu’on ne voit pas et qui n’ont pas d’impact direct sur l’histoire qu’on nous raconte. Pour moi, c’est un des aspects les moins convaincants du livre.

Un autre point de flottement concerne les personnages principaux. Neph et Shéa sont des protagonistes bien construits et attachants, mais ils n’ont aucune agencité : ils passent leur temps à exécuter les ordres ou à suivre les suggestions d’autres individus, dont ils ne sont que les exécutants. Dès qu’ils ont achevé une tâche, on leur en confie une autre, et ils n’ont que peu d’influence directe sur l’intrigue. Il y a des moments où je me suis demandé, dans ce cas, pourquoi le roman ne suivait pas plutôt les personnages qui prennent les vraies décisions.

À noter encore quelques choix insolites au niveau du langage. Là encore, il s’agit d’une question de préférence personnelle, mais ils m’ont fait tiquer plus d’une fois au cours de ma lecture. Au cours du livre, chaque fois qu’un des Cérasiens parle, ses dialogues sont rédigés avec « l’accent cérasien », où les fins de mots sont remplacées par des apostrophes. Cela freine la lecture et n’apporte pas grand-chose, selon moi. De même, Shéa est désignée tout au long du récit par le descriptif « le Maître des Ombres. » L’idée curieuse d’associer un qualificatif masculin à un personnage féminin m’a fait sortir du livre à chaque fois.

Au final, malgré ce que j’ai perçu comme quelques points faibles, « L’exode » est un roman bien écrit, au bénéfice d’un univers riche, qui saura satisfaire les amateurs de fantasy classique.

L’interview – Déborah Perez

Tombée amoureuse des rives du Léman, Déborah Perez a quitté sa France natale pour venir y vivre, et y cultiver une carrière de romancière. Son premier roman, « L’étoile de Lowilo », amorce une saga de fantasy. Elle est membre, comme moi, du GAHeLiG, le groupe des Auteurs helvétiques de littérature de genre.

blog interview

Tu ne viens pas d’un milieu littéraire. Qu’est-ce qui fait que tu t’es mise à écrire ?

Effectivement, je ne n’ai pas étudié la littérature et j’en suis heureuse. Dans le cas contraire, je me demande si cela n’aurait pas bridé ma créativité ou mon simple plaisir de lectrice. Avant de me lancer dans l’écriture, je jouais souvent à un jeu pour titiller l’imagination de mes amis. Lorsqu’on se promenait quelque part et que quelque chose retenait mon attention. Je leur demandais : « Imaginez que… » ou « Que feriez-vous si… ? Que se passerait-il si… ? » J’adorais imaginer des situations souvent irréelles.

Le plus vieux texte concerne l’histoire d’une héroïne, archéologue de profession qui doit débusquer un trésor au péril de sa vie. Je devais avoir onze ou douze ans et j’étais certainement influencée par les aventures d’Indiana Jones. Je me rappelle toujours ce sentiment qui s’est alors ancré en moi tandis que j’écrivais sur un cahier à gros carreaux : c’est génial de faire ses propres histoires. Hormis cette anecdote et quelques scénarios pour des films plus qu’amateurs entre amis, l’écriture est venue à moi assez tardivement. Étudiante, je me suis amusée à écrire des textes sur un forum de jeu de rôles. Ils furent bien accueillis. Je prenais beaucoup de plaisir à créer des personnages. Puis des années plus tard, après une expérience professionnelle pour le moins ennuyeuse, j’ai senti l’envie de créer. Et toutes les nouvelles opportunités professionnelles qui s’offraient à moi me rappelaient à quels points certaines personnes étaient éloignées de ma façon de penser. Alors j’en ai eu assez, j’ai refusé de nouveaux contrats de travail en pensant : maintenant, je vais faire une chose qui me plaît et à laquelle je pense depuis trop longtemps. Je vais m’octroyer ce temps au lieu de tourner en rond dans des obligations peu épanouissantes.

C’est ainsi que L’étoile de Lowilo est née.

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Qu’est-ce qui t’attire dans la fantasy en particulier ?

En tant que lectrice, je peux explorer un monde différent où l’irréel est normal, je peux vivre de fabuleuses aventures.

En tant qu’auteure, j’aime écrire dans ce genre, car c’est un vivier formidable de possibilité. Tout est à disposition pour l’imagination, elle peut s’exprimer librement sans carcan. Je dicte les règles de ce qui est possible ou non. Je peux visualiser un univers et le former patiemment à la manière d’un architecte, je peux lui donner une histoire, de la matière. Dans ce genre, nous avons la possibilité d’y intégrer de la beauté, des notes de poésie ou de la cruauté, tout est une question de dosage par rapport au message et aux images que l’on souhaite transmettre. Je me sens totalement libre dans la création.

Est-ce que l’imaginaire, c’est important pour toi ?

L’imaginaire est très important pour moi, mais aussi pour l’humanité en général. Si l’homme n’imagine pas, il n’évolue pas. L’imagination est une force créatrice incroyable, sans elle, il n’y aurait pas de progrès. Pour recentrer la question sur ma seule personne, l’imaginaire me permet de vivre épanouie. Grâce à lui, j’ai des projets et des buts. À mon échelle, il me permet de progresser dans ma vie d’auteure et de tous les jours.

Qu’est-ce qui distingue l’Etoile de Lowilo d’autres œuvres de fantasy ?

C’est une question difficile, j’aime la fantasy, mais je ne prétends pas être une spécialiste du genre. Je dirai humblement que j’ai créé un univers qui lui est propre sans vouloir trouver une source d’inspiration. Je n’ai pas voulu utiliser les créatures déjà vues et revues bien qu’un dragon soit présent dans cette histoire.

De plus, je n’ai pas souhaité nourrir les stéréotypes qui poursuivent le genre dans l’esprit de certains. C’est peut-être sur ce point que réside sa force. En effet, j’ai des lecteurs qui ne connaissaient pas le genre ou qui ne l’aimaient pas. Maintenant, ils attendent avec impatience la suite des aventures de Lord Owen. Une femme de quatre-vingts ans est revenue vers moi pour me dire : « c’est le roman le plus étrange que je n’ai jamais lu, mais qu’est-ce que c’était bien ! À cause de vous, j’ai fait une nuit blanche et j’ai manqué un repas ! » J’ai appris par la suite qu’elle empruntait désormais des romans fantasy à ses petits-enfants…

Est-ce que tu pourrais envisager d’écrire dans un autre genre ? Ou dans un registre réaliste ?

Bien sûr, je peux envisager d’écrire dans un autre genre, la science-fiction m’attire de plus en plus. Et je me suis déjà demandé si je serais capable d’écrire dans un genre réaliste. Comme j’aime les défis, je n’exclus peut-être pas de m’y essayer un jour. Si c’était le cas, ce serait un sujet sérieux. Ce que j’aime surtout, c’est le pouvoir des mots. Il suffit de les assembler pour créer une histoire et transmettre un message. Tout dépendra de ce que j’ai envie de transmettre à ce moment-là et dans quel genre je souhaite le faire. Finalement, le genre n’est qu’un outil de plus à l’expression de ses idées.

Qu’est-ce que tu dévoiles de toi à travers tes personnages ?

Je n’ai pas l’impression de dévoiler une part de moi. Certains diront le contraire, ils reconnaissent quelques traits de mon caractère dans des personnages. C’est surtout un moyen pour eux de saisir que la création est possible parce que je suis un peu dans le livre. Ce n’est pas le cas, et pourtant quand j’ai terminé un livre, je ressens l’étrange sentiment d’offrir une partie de moi au public.

Tu n’as pas dit tout de suite à tes proches que tu écrivais. Pourquoi le cacher ?

Parfois, c’est mieux de garder ses projets pour soi-même. De cette façon, on ne disperse pas son énergie et surtout on ne reçoit pas les avis des uns et des autres qui peuvent nous influencer. Je ne veux pas présumer de ce qu’ils auraient pensé dans le cas contraire, peut-être qu’ils m’auraient encouragé ou peut-être pas. Quoi qu’il en soit, j’étais tranquille pour me lancer vers la concrétisation de ce projet, c’était le plus important.

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Un de tes personnages principaux, Owen, est un homme. Est-ce que c’est délicat de donner vie à un personnage masculin ?

Ce n’est pas spécialement difficile, car en tant qu’auteure, on doit pouvoir se projeter dans notre n’importe quel corps ou situation pour en retirer de la matière.  Ce qui est plus difficile, c’est de ne pas tomber dans ses propres travers. Par exemple, j’adore inventer des personnages féminins pour leur donner une place importante. Dans ce genre de littérature, les femmes n’ont pas tout le temps de rôle prépondérant. À l’inverse, j’avais envie d’un homme qui ne soit pas ce que l’on attend de lui.

J’ai travaillé le personnage d’Owen en lui donnant peu substance au début de son aventure. Je voulais que le lecteur ressente les sentiments de son peuple à avoir un tel héritier. Je voulais que lecteur vive le désintérêt qu’Owen puisse provoquer par sa façon d’être. Bien évidemment, le Lo’El ne l’a pas choisi par hasard pour devenir le futur roi de Terre d’Or.

L’exercice le plus difficile, pour moi, fut d’en faire quelqu’un de peu intéressant qui gagne en force au fil de l’aventure et se révèle. Alors que mes personnages féminins sont déjà bien plantés et l’on comprend leur psychologie à cause de leur passé. Avec Owen, le défi était de le construire au fil des pages.

Est-ce qu’il y a un lien entre ton amour de l’écriture et ton amour de la nature ?

J’ai un besoin fort de nature. Elle me permet de me ressourcer et de trouver des idées. Quand on a la tête libérée, c’est souvent ainsi que l’inspiration arrive.

Et ton amour des objets ? Est-ce qu’il guide l’écriture de tes descriptions ?

Pour moi, les objets d’art et les antiquités sont des ponts temporels. En les manipulant, je reproduis les mêmes gestes qu’un individu a effectués dans le passé. Je les regarde et j’aime penser à la place qu’ils occupaient jadis, aux sentiments qu’ils provoquaient, à celui qui les a fabriqués. Grâce à eux, je m’intègre dans une histoire. Quand j’écris, je veux intégrer le lecteur dans mon univers avec les décors qui y sont associés. C’est comme si, lui et moi étions au même endroit à regarder une scène qui se déroule devant nous. Alors il y a certainement un lien.

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Pour ceux qui débutent l’aventure de L’étoile de Lowilo, je leur suggère de se laisser guider et de savoir oublier le rythme d’une vie trop pressée. Parfois, le temps est nécessaire pour la mise en place. Une fois les racines de l’histoire bien plantées, alors les tempêtes peuvent souffler pour bousculer tout ce monde.

Pour ceux qui ont envie d’écrire, je leur dirai de se lancer dans l’aventure en toute confiance. Je leur dirai aussi de savoir être humbles et d’accepter de recevoir les critiques si on le demande. Un texte n’est jamais parfait. Il doit toujours être retravaillé et le regard d’autrui peut être très utile ; encore faut-il choisir la ou les bonnes personnes qui n’auront pas peur de dire des choses pas forcément agréables. Ensuite quand le livre trouve un éditeur, alors un travail tout aussi important commence. Selon moi, le maître mot quand on se lance dans l’écriture est celui de la persévérance.

Est-ce que tu as une routine d’écriture, des habitudes, des techniques ?

Je dois me sentir comme dans une sorte d’état second. Mon esprit doit être totalement imprégné par mon univers et mes doigts ne sont que les secrétaires de ce que je vois ailleurs. J’ai tenté de me forcer à écrire, d’être régulière, le résultat fut très mauvais.

Je commence toujours par relire ce que j’ai écrit précédemment et j’apporte déjà des corrections. Quand le moment vient de prendre la suite, j’attends deux à trois minutes en respirant calmement dans le silence. Quand je sens la petite chose se passer, comme une petite porte que mon esprit franchit, alors je continue l’écriture. Si ça ne se passe pas, je me contente de corriger et de retravailler les textes précédents.

« La vérité a plusieurs visages » a dit Marion Zimmer Bradley. Quelle place laisses-tu au doute dans l’écriture ?

Je doute toujours. Je me remets sans cesse en question. Je suis une perfectionniste qui n’aime pas les détails et qui pourtant en est prisonnière.

À l’inverse, trop de confiance aveugle, et l’orgueil devient vite son allié. Là réside le piège pour la qualité d’un texte. Il faut trouver le juste milieu afin de ne pas perdre les rênes de sa création. Et ce jugement est relatif à chacun, à sa propre vérité.

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Tu fais partie du GAHeLiG, le Groupe des Auteurs Helvétiques de Littérature de Genre. Même si tu n’es pas née en Suisse, y-a-t-il selon toi quelque chose de typiquement suisse dans ton approche de l’écriture ?

J’ai besoin de chocolat et au lait, de préférence !

L’Étoile de Lowilo aura bientôt une suite. Combien de tomes au total prévois-tu ?

Je prévois trois tomes, le second sera disponible en 2020.

Est-ce que tu as d’autres idées, d’autres envies d’écriture ?

Ma tête foisonne d’idées. J’ai envie de relever le défi d’un livre sans suite ce qui n’est pas forcément aisé pour mon imagination galopante !

Critique: La Colère d’une Mère

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Le peuple des Alkayas vit au pied d’un arbre géant qui aide à concevoir sa progéniture. Une jeune femme, Valpuri Saule, souhaite plus que tout devenir mère mais un accroc dans ce projet va la mener à découvrir, à force de persévérance, des secrets dérangeants sur la société dans laquelle elle vit et sur Alkü, l’Arbre-Mère.

Titre : Mémoire du Grand Automne 2 : La Colère d’une Mère

Auteur : Stéphane Arnier

Éditeur : Bookelis (ebook)

Tout ce qui était plaisant, séduisant, intéressant dans le premier volume de « Mémoires du Grand Automne », « Le Déni du Maître-Sève » se retrouve dans le deuxième tome, mais en mieux. L’extraordinaire décor d’Alkü l’Arbre-Mère est toujours là, aussi fascinant que la première fois, mais cette fois, l’intrigue est encore mieux construite, les personnages plus attachants, le suspense plus intense, les enjeux plus clairs. Sans dévier brutalement de la formule qui avait fait le succès du premier livre, Stéphane Arnier parvient à la surpasser en qualité dans presque tous les domaines.

C’est en partie dû au changement de protagoniste. Alors que Nikodemus, le personnage principal du premier tome, était dans le déni, et passait une bonne partie de l’intrigue à éviter de voir la vérité en face, ce qui était handicapant pour une histoire centrée sur le mystère, Valpuri, elle, est en colère, et ce sentiment dope sa motivation et tire toute l’intrigue en avant. Ça donne une urgence à l’écriture qui est la bienvenue, et qui ménage quelques beaux moments de suspense.

Ce qui est vite évident à la lecture de ce volume, c’est le parti-pris minimaliste de l’auteur. Il fuit les effets de manche, les coups de théâtre, les éléments qui viennent révolutionner l’intrigue. On est là pour raconter une histoire en plusieurs tomes, avec un certain nombre d’éléments en jeu, qui nous sont révélés progressivement avec une certaine habileté, mais Stéphane Arnier ne se laisse pas dévier de sa trajectoire : il n’ajoute pas de personnages si ceux qui existent lui suffisent, il ne complique pas l’intrigue inutilement, il ne rompt pas avec ses thèmes ni avec sa ligne de départ. Il sait que son univers est original et que ses personnages sont bien dessinés, et, auteur mature, il résiste à la tentation d’en rajouter.

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Cela peut générer quelques frustrations par moments. Vers la fin du livre, une longue scène d’action finit par s’enliser un peu parce que les personnages, chacun dans son rôle, presque toujours rationnels, ne parviennent pas à nous surprendre suffisamment pour générer des sensations fortes. Mais finalement, on ne peut pas tout avoir : c’est parce que le livre est habilement construit, que les personnalités sont bien charpentées, que les enjeux sont clairs qu’on se laisse parfois aller à rêver qu’une grosse surprise vienne bousculer tout ça.

J’en ai d’ailleurs fait l’expérience de manière amusante lors de ma lecture. Le milieu du livre se transforme en une enquête bien menée, classique, à la Agatha Christie, du genre où les indices s’accumulent les uns après les autres et où les personnages se rassemblent pour recouper leurs informations et bâtir des hypothèses. Pendant un instant, je me suis dit que, tout de même, tout cela était drôlement académique. Et c’est là que le contraste m’a frappé : oui, c’est une enquête comme on en a lu beaucoup, sauf qu’Hercule Poirot, à ma connaissance, ne s’est jamais intéressé aux complots autour des mécanismes de la fertilité des arbres géants. Ce que j’ai perçu comme de l’académisme permet de faire accepter l’imagination fulgurante de l’univers du livre : l’auteur sait bien mieux que le lecteur de quoi son roman a besoin. On est dans une partie d’échecs, et il ne faut pas s’attendre à voir débarquer un dromadaire sur l’échiquier, entre un cavalier et un fou.

Du point de vue du style, Stéphane Arnier opte également pour la sobriété. Sa langue est claire, efficace et toujours adaptée au propos. Il s’autorise tout de même quelques petits plaisirs sous la forme d’images fortes glissées çà et là, pour décrire un paysage ou l’émotion d’un de ses personnages.

Au final, « La Colère d’une Mère » est un très bon livre de fantasy, maîtrisé et poignant, qui se situe dans un univers à mille lieues des poncifs du genre. Comme le premier roman de la série, il est chaleureusement recommandé.