Écrire les enfants

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Dans un billet précédent, je me suis intéressé aux différentes manières de se servir de l’enfance et des enfants dans le cadre du décor, du thème, de l’intrigue et des personnages d’un roman. Ce que je n’ai pas fait, et qui pourtant peut se montrer très utile pour les romanciers, c’est de me pencher sur les meilleurs moyens de créer et de faire vivre sur la page des personnages d’enfants.

Même pour celles et ceux qui ont l’habitude de côtoyer des personnes mineures, soit dans leur famille, soit dans leur environnement socio-professionnel, leur donner vie dans un texte romanesque peut se révéler être un défi épineux. Créer un personnage d’enfant, c’est s’exposer à différents pièges dans lesquels il est facile de tomber. On perçoit tous de manière intuitive qu’un enfant, c’est un être différent d’un adulte, mais il n’est pas toujours facile d’articuler ces différences, ni d’ailleurs de constater les points communs. En créant un personnage enfantin, on aura tôt fait de tomber dans la caricature, ou de quitter le registre réaliste, jusqu’à créer des personnages qui ne ressemblent à aucun être humain connu.

Les conseils ci-dessous doivent vous permettre d’éviter les principaux écueils, tout en créant une vaste gamme de personnages d’enfants différents les uns des autres.

Chaque enfant est un individu

Ça peut sembler évident de le postuler de cette manière, mais c’est pourtant le conseil le plus utile que l’on puisse délivrer à leur sujet : les personnages d’enfants sont des individus, exactement dans les mêmes proportions que les personnages d’adultes. « Enfant » n’est pas un descriptif psychologique qui permette de comprendre quelqu’un, pas plus que « Femme » ou « Danois » : il y a autant de différence de tempérament entre deux enfants qu’il y en a entre n’importe quels autres membres de l’espèce humaine.

Il vous suffit de vous souvenir de votre propre enfance pour réaliser que chacun, dès son plus jeune âge, a un caractère bien à lui, des priorités différentes, une certaine manière de s’exprimer, des choses qu’il aime ou qu’il déteste, etc… Les règles ordinaires qui s’appliquent aux autres personnages de roman s’appliquent aussi aux personnages enfants, et s’en rendre compte permet d’éviter un certain nombre d’ornières dans lesquels tombent certains auteurs.

Chaque enfant poursuit des buts qui lui sont propres

Même si les enfants, pour la plupart, ne sont pas maîtres de leur destin et ne prennent pas eux-mêmes la plupart des décisions qui régissent leur quotidien, cela ne signifie pas qu’ils traversent l’existence comme des automates, sans espoirs ni aspirations spécifiques. Comme les personnages adultes, les enfants poursuivent des buts. En réalité, on pourrait même dire que la réalisation de leurs buts leur tient plus à cœur et les motive davantage que les adultes, et qu’ils ont moins tendance que ces derniers à laisser l’échec ou la réalité les décourager.

Qu’ils soient poussés en avant par l’envie de courir dans tous les sens, de se déguiser, de dessiner ou alors qu’ils aient des aspirations plus sérieuses, liées aux circonstances de leur existence, comme le souhait de vivre dans une famille harmonieuse, de faire taire ceux qui les harcèlent ou de visiter le pays de leurs origines, les enfants sont des créatures animées par leurs souhaits. Ceux-ci peuvent être durables ou éphémères, mais pour écrire un personnage d’enfant de manière convaincante, garder à l’esprit le but que celui-ci poursuit est un passage obligé.

Résistez à l’envie de les rendre mignons

C’est la nature qui nous programme à trouver les enfants mignons et à les protéger. Comme toujours, il y a des exceptions, mais en principe, n’importe quel mammifère adulte va parvenir à reconnaître n’importe quel petit de mammifère, de son espèce ou d’une autre, et dans certains cas va même prendre soin de lui.

Ce n’est pas une raison pour tenter de recréer cette émotion en littérature. L’instinct de protection qui envahit la plupart d’entre nous en présence d’un petit d’homme est une réaction viscérale, mais cela ne signifie pas que tout chez les enfants est mignon et prétexte à l’émerveillement. Traitez-les comme n’importe quel autre personnage et ne faites pas particulièrement d’efforts pour émouvoir vos lecteurs par leur entremise. S’ils sont touchants, ce sont les circonstances qui en décideront ainsi. Sans cela, vos personnages d’enfants ne seront guère plus que des pantins sans substance.

Les enfants sont rarement stupides, rarement géniaux

Si vous n’avez pas l’habitude de côtoyer des enfants, il est possible que vous pensiez qu’ils sont un peu idiots. Ce n’est pas le cas. En règle générale, les enfants ne sont pas du tout plus bêtes que les adultes, si on définit l’intelligence comme la capacité de trouver des solutions lorsqu’on est confronté à une situation nouvelle. Ils peuvent avoir d’autres traits qui peuvent être interprétés comme des défauts intellectuels (voir ci-dessous), mais pas un manque d’intelligence.

Dans vos romans, évitez donc d’écrire des scènes où des enfants sont incapables de comprendre des choses simples, de mener des raisonnements de base, ou d’assimiler ce qui se trouve juste devant eux. Ce n’est pas ainsi que ça marche.

À l’inverse, évitez également les personnages de petits génies, dont les facultés dépassent de loin celles des adultes. À moins qu’il existe une explication, les enfants sont aussi intelligents que les grandes personnes, ni plus, ni moins.

Les enfants manquent de perspective

Elle est là, la véritable faille cognitive des enfants : ils manquent d’expérience de vie. Forcément, me direz-vous, quand on a six ans, on peut difficilement avoir autant de bouteille que quand on en a quarante.

C’est ça qui peut parfois donner l’impression qu’ils ont des difficultés de compréhension : il leur manque la perspective pour relier les concepts les uns aux autres et saisir leur importance. Plus un enfant est petit, moins il pourra s’appuyer sur son vécu pour tirer les bonnes conclusions.

Exemple : qui sont les policiers et en quoi consiste leur travail ? Un tout petit enfant comprendra sans doute qu’ils sont chargés d’arrêter les méchants, mais aura du mal à saisir les tenants et les aboutissants de cette occupation. En grandissant, il acquerra davantage de connaissances, jusqu’à avoir une idée plus claire de la journée-type d’un membre des forces de l’ordre. Ensuite, à l’adolescence, le cynisme et les expériences personnelles lui donneront peut-être un point de vue plus critique vis-à-vis de la profession. Cela dit, à chaque âge, si l’on prend la peine de lui expliquer les choses dans le détail, il pourra sans doute saisir l’essentiel.

Les enfants ressentent les émotions autrement

Pour un enfant, tout est important. Faire la part des choses ne figure généralement pas dans ses priorités. S’il estime avoir été victime d’une injustice, être incompris ou généralement vivre une situation désagréable, il ne manquera pas de le faire savoir. Tous ne l’expriment pas de la même manière, mais en général, toutes les douleurs sont absolues pour un enfant, en particulier les plus jeunes d’entre eux, quitte à laisser de côté la raison et la tempérance.

Alors qu’un adulte apprendra à faire l’inventaire des désagréments, et à donner à chacun d’entre eux sa juste place, un enfant risque de se laisser envahir par le chagrin, et de donner à celui-ci une forme explosive. Au contraire, certains se terrent dans le mutisme ou se font fuyants. En général, si un personnage d’enfant était adulte, une bonne partie de ses réactions seraient considérée comme excessive.

L’imagination et les enfants

Comme l’a si brillamment démontré Boulet dans un de ses « Carnets », la fabuleuse imagination des enfants tient davantage du mythe que de la réalité. En réalité, comme toute personne qui a déjà eu l’occasion de côtoyer des enfants peut en attester, ceux-ci ne sont pas ces merveilleuses éponges à fantaisie, jamais rassasiés de féerie et d’idées neuves : ce qui leur plaît, c’est la répétition des choses familières. Fondamentalement, un enfant, c’est quelqu’un qui peut regarder « Cars » ou « La Reine des Neiges » trente fois de suite. Et si on leur demande d’inventer quelque chose de neuf, la plupart du temps, ils vont combiner des éléments et des personnages connus.

En particulier, c’est ce qu’on observe dès qu’ils sont scolarisés. L’école est le ferment du conformisme. Les très jeunes enfants, au contraire, sont capables de générer des associations d’idées aléatoires en flux continu, qui tiennent moins d’un imaginaire structuré que d’un rêve enfiévré.

Bref, c’est à retenir quand on souhaite mettre en scène des personnages mineurs : ceux-ci sont des consommateurs gourmands d’imaginaire, mais rarement des producteurs.

Le langage des enfants

En ce qui concerne la conversation de tous les jours, les enfants ne parlent pas de manière très différente des adultes. Si vous demandez à une fille de onze ans ce qu’elle a mangé à midi, sa description va beaucoup ressembler, du point de vue du vocabulaire, à un récit similaire produit par sa maman de quarante ans.

Les principales différences résident plutôt dans la construction du discours : un enfant, comme il manque de perspective, a davantage de mal qu’un adulte à hiérarchiser les informations les plus pertinentes. Bien souvent, il les livres pèle-mêle, sans les classer ni les connecter les unes aux autres. En grandissant, il apprendra progressivement à structurer ses propos.

Pour le reste, quand on écrit les dialogues d’un personnage mineur, les règles ne sont pas très différentes de celles d’un personnage majeur : n’abusez pas de ses particularités. Évitez à tout prix de lui attribuer un langage bébête, de lui donner des tics de vocabulaire, de mal lui faire prononcer certains mots ou pire, d’intégrer un zozotement dans les dialogues. Les enfants ne parlent pas comme ça : il est conseillé de les écouter un peu avant de se mettre à écrire.

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Je ne parle pas comme vous, vous ne parlez pas comme moi, et pourtant, nous parvenons à communiquer. C’est une inépuisable source d’émerveillement que le langage soit quelque chose qui nous relie, qui nous permette de communiquer les uns avec les autres, et qu’en même temps, l’usage qu’on en fait nous caractérise en tant qu’individus. Ce miracle du quotidien, il serait dommage qu’il n’en reste aucune trace dans nos romans.

Car en effet, la manière dont on parle, la singularité de notre rapport à la langue, fait de nous qui nous sommes, tout autant que les empreintes digitales. C’est juste plus dur de l’imprimer sur un procès-verbal de gendarmerie.

Bien sûr, cela touche au registre vocal : chacun de nous a un timbre, un rythme, un niveau d’élocution et d’articulation, un accent hérité de notre trajectoire personnelle, éventuellement quelques défauts de prononciation. Tout cela n’est pas directement exploitable dans le registre romanesque – encore que rien n’est à négliger – mais d’autres éléments moins tangibles peuvent être exploités par un romancier, pour venir nourrir son œuvre.

Un personnage se définit par ses actes, et agir, parfois, c’est parler

Dans un billet précédent, je vous suggérais d’écouter comment les gens parlent. On peut, comme j’en faisais l’observation, en tirer des conclusions générales sur la construction d’un dialogue. Mais il est tout aussi possible d’en profiter pour constater que lorsque deux individus discutent, ils ne parlent pas tout à fait la même langue.

Même si on ne peut pas se contenter de décalquer la réalité du langage parlé dans une œuvre littéraire, il y a malgré tout des enseignements à en tirer. Nous avons déjà vu de quelle manière un auteur peut définir le tempérament de ses personnages : il peut en faire de même avec leur manière de s’exprimer. Cette voix propre au personnage va à la fois représenter un élément constitutif de sa personnalité, mais aussi être un des principaux moyens à travers lesquels le lecteur va apprendre à le connaître. Un personnage se définit par ses actes, et agir, parfois, c’est parler.

La voix peut être définie par toute une série de facteurs, sans doute trop nombreux pour qu’on puisse les énumérer ici, mais vous trouverez les principaux ci-dessous.

Tout d’abord, il y a des gens qui parlent, et il y a des gens qui ne parlent pas. Parmi toutes les réglettes, tous les indicateurs qui caractérisent la voix d’un personnage, c’est sans doute la plus basique. Au fond, c’est comme le débit d’une rivière : on évoque ici simplement la quantité de mots qui sort de la bouche d’un individu. C’est donc la première question à se poser lorsque l’on souhaite caractériser la voix d’un personnage : est-il bavard ou taciturne ?

Personne n’est bavard tout le temps, en toute situation

C’est simple, et en même temps c’est plus subtil qu’il n’y paraît. Ainsi, il est aisé pour un romancier de créer un personnage extrêmement bavard, qui va systématiquement s’exprimer très longuement, tant et si bien que cela va apparaître au lecteur comme sa caractéristique principale. Cela dit, ce n’est pas très réaliste : personne n’est bavard tout le temps, en toute situation. Qui plus est, cela peut rapidement venir à bout de la patience du lecteur. Il est donc plus intéressant de réfléchir à des conditions spécifiques qui rendent un personnage bavard : est-ce que c’est une manière de déjouer la peur ? Cherche-t-il à impressionner les gens ? Est-ce qu’il a les idées confuses et se perd dans ses explications ? Là, en se posant ce genre de questions, vous apportez quelque chose au personnage et au roman.

Il est tout à fait possible aussi de situer le réglage près du point milieu, et de décider qu’un personnage est « plutôt bavard » ou « plutôt taciturne. » Le lecteur ne va pas nécessairement le remarquer, mais cela va s’ajouter aux autres caractéristiques de son usage du langage pour composer sa voix.

Il y a également des personnages qui parlent peu, voire pas du tout, qui choisissent la plupart du temps de se taire. Le silence est un outil du langage parmi d’autres. Associé ou non à des éléments de langage non-verbal, il peut forger une personnalité remarquable pour un personnage de roman.

Et puis – c’est une extension de cette réflexion sur le flux de langage – il est intéressant de constater que, lorsque nous parlons, nous ne construisons pas tous nos phrases de la même manière. Certains vont droit au but, d’autres louvoient, hésitent, plantent le décor avant d’arriver au fait. Ainsi, il est tout à fait possible d’être bavard avant d’en arriver à évoquer l’essentiel, puis de devenir mutique, ou l’inverse.

Certains, lorsqu’ils parlent, ont accès à une plus grande gamme de mots que d’autres

Le niveau de langage est sans doute l’autre grande caractéristique qui forme la voix d’un personnage. Certains, lorsqu’ils parlent, ont accès à une plus grande gamme de mots que d’autres : leur dictionnaire est plus épais, leur vocabulaire plus riche, leurs propos plus nuancés. En tant qu’auteur, pour commencer, on peut opérer cette distinction de manière purement quantitative, en décrétant qu’un personnage qui possède un niveau de langage bas a simplement à sa disposition moins de mots que les autres, et qu’il dira « Livre » là où d’autres parleront de « Romans », « Ouvrages », « Brochures », « Bloc-notes » ou « Magazine. »

Cette distinction-là peut caractériser un personnage qui, pour une raison ou pour une autre, n’a pas beaucoup de goût pour les mots, a un faible niveau d’éducation, s’exprime dans une langue qui lui est étrangère ou manque de curiosité. Elle ne dit rien, cependant, de son extraction sociale.

On peut aussi comprendre la question du niveau de langage comme une opposition entre, d’un côté, une langue relevée, raffinée, académique, et de l’autre, une langue populaire, vulgaire, informelle. Là, c’est une distinction de classe et d’origine géographique que l’on va chercher à mettre en avant, en prenant pour acquis que notre trajectoire de vie va influencer notre choix de vocabulaire et que celles et ceux qui disent « Wesh wesh » ne sont pas les mêmes que ceux qui s’écrient « Palsambleu. »

Il peut être amusant, d’ailleurs, de mélanger ces deux définitions du niveau de langage pour créer des mélanges paradoxaux. Ainsi, un personnage pourra très bien s’exprimer dans une langue raffinée mais ne pas avoir beaucoup de mots à sa disposition ; à l’inverse, un individu pourra choisir de pratiquer une langue populaire, tout en ayant un vocabulaire riche et varié.

Très peu de gens parlent comme ils écrivent

Prenez garde, cela dit, de ne pas tomber dans la caricature. Très peu de gens parlent comme ils écrivent, et certaines tournures de phrases ou choix de mots très sophistiqués risquent de sembler factices lorsqu’on les utilise dans un dialogue. Bannissez l’imparfait du subjonctif et les mots les plus alambiqués : tout cela risque de donner envie au lecteur, peu convaincu, de reposer le bouquin. De même, si vous ne connaissez pas bien les différents langages populaires, prenez garde de ne pas en offrir une imitation caricaturale et peu convaincante : la langue urbaine évolue sans cesse et il est facile d’avoir un train de retard ou d’utiliser des tournures de phrase dont personne ne se sert réellement. Bref, quoi qu’il en soit, n’en faites pas trop, et pour éviter de sombrer dans le ridicule, relisez vos dialogues à haute voix.

Au-delà de la simple question du niveau de langage, il faudrait aussi évoquer le registre du langage utilisé par les personnages. Autrement dit : dans quel univers sémantique vont-ils puiser leurs mots. Un personnage d’ingénieur pourra ainsi pratiquer une langue très analytique, précise et factuelle, émaillée de termes techniques inaccessibles au commun des mortels, mais n’aura pas de mots à sa disposition pour décrire un coucher de soleil ; à l’inverse, un poète se montrera lyrique et fleuri, mais ne comprendra rien aux termes les plus basiques issus de la science ou des technologies.

Un autre aspect de cette dimension-là, c’est la quantité d’images utilisées par les personnages. Certains, dans la vie quotidienne, ont tendance à s’exprimer de manière très imagée, en multipliant les métaphores et les comparaisons, qu’elles soient issues d’expressions courantes ou inventées de toute pièce ; d’autres préfèrent un discours factuel, descriptif, qui ne s’aventure que très rarement sur le terrain de l’imaginaire. Là encore, nous nous situons tous quelque part entre un langage dépourvu d’images et un langage exclusivement métaphorique : à vous de trouver le bon dosage pour vos personnages.

On s’aventure là sur un terrain glissant

Trouver la voix d’un personnage de fiction, cela passe également par un outil moins naturaliste, que l’on pourra juger plus artificiel ou forcé : l’usage de phrases emblématiques, de mots récurrents et autres tics de langage. On s’aventure là sur un terrain glissant : si le recours à ce genre de choses peut être très efficace lorsqu’il s’agit de distinguer un personnage d’un autre et de les rendre mémorables, il est facile de verser dans l’excès. Ça peut même tourner au grotesque. Si le protagoniste de votre roman s’écrie « Saperlipopette ! » chaque fois qu’il exprime sa surprise, cela va devenir très vite très fatigant.

Pourtant, dans la vie réelle, les gens ont bel et bien des expressions fétiches, des mots dont ils font usage plus que les autres, des habitudes. C’est donc bien que, dans ce domaine comme dans les autres, tout est affaire de dosage. À moins que vous ne vous situiez dans un registre comique, où les excès du Capitaine Haddock sont les bienvenus, épargnez à vos lecteurs les phrases récurrentes.

Tordons également le cou à certains clichés qui méritent de disparaître : dans les romans de genre, finissons-en avec ces personnages qui ont l’habitude de jurer de manière caricaturale, du genre « Par les Trois Lunes Rougeoyantes de Gozgamar ! » Personne ne parle comme ça. Il y a aussi cette étrange habitude qu’ont certains écrivains de montrer de manière ostentatoire qu’un personnage est étranger en ponctuant ses dialogues d’expressions idiomatiques : « Mein Gott ! » ou « Bloody Hell ! » C’est une manière bien pauvre de caractériser un personnage étranger, qui montre surtout le manque de recherche de l’auteur.

Nous ne nous exprimons pas toujours de la même manière dans toutes les situations

Par contre, certains plis de langage peuvent caractériser un personnage sans que cela soit trop voyant. Nous avons tous nos habitudes, nos tournures de phrases préférées, certains mots désuets que nous aimons utiliser de temps en temps. Le tout, c’est de faire preuve de nuance et de ne pas en faire des tonnes. Dans un de mes romans, un personnage a par exemple tendance à formuler ses phrases comme des questions, ce que le lecteur ne détecte pas forcément, mais qui donne à ses dialogues un ton distinctif.

À propos des personnages étrangers, un conseil, c’est de résister à la tentation de retranscrire leur accent en modifiant la graphie de certains mots dans les dialogues. Si la pratique est courante dans certaines langues – Stephen King l’observe dans certains de ses romans en V.O. – elle paraît toujours déplacée en français, et risque de donner une impression laborieuse et artificielle aux dialogues. Ainsi, si un de vos personnages a un accent portugais, plutôt que de tenter d’en proposer une approximation en rajoutant des « -ch » à la fin des voyelles, rédigez les dialogues normalement et indiquez par une description que ce personnage a cette particularité, cela sera plus agréable pour tout le monde.

Jusqu’ici, j’ai indiqué comment chaque personnage, à travers certaines caractéristiques, pouvait finir par trouver sa voix singulière. C’est un constat qu’il convient toutefois de mettre en perspective : nous ne sommes pas des automates, et même si nous avons des habitudes, nous ne nous exprimons pas toujours de la même manière dans toutes les situations. Ainsi, lorsqu’un personnage parle, vous, en tant qu’auteur, ne pouvez pas faire abstraction du contexte.

Le lieu ou l’occasion dans lesquels le dialogue se déroule en influencent le contenu

L’usage que je fais du langage dépend de la personne avec qui je parle : est-ce un amant ? quelqu’un de proche ? Les mots seront alors plus intimes que s’il s’agit d’une connaissance, voire de quelqu’un dont je me méfie. Le lieu ou l’occasion dans lesquels le dialogue se déroule en influencent également le contenu. Je ne m’exprime pas de la même manière à la fin d’une soirée arrosée avec mes potes ou lors d’une réunion de travail avec le directeur de ma boîte. La voix, c’est une réalité, mais il ne s’agit pas d’une constante inaltérable et il faut savoir la moduler en fonction des événements qui se déroulent dans le roman.

Et puis, j’ai parlé de « voix » jusqu’ici, mais ce terme bien pratique ne couvre pas toutes les situations. La gestuelle, le langage corporel d’un personnage fait partie de sa voix tout autant que ses tournures de phrases. C’est une dimension dont il ne faut pas faire abstraction : certaines personnes parlent avec les mains, certains font des bruits de bouche quand ils sont nerveux, clignent des yeux quand ils se concentrent, hochent la tête plutôt que de dire « oui. » En intégrant cette dimension non-verbale dans votre réflexion, vous rajouterez beaucoup de naturel à la manière dont vos personnages s’expriment.

Cette question du « naturel », d’ailleurs, est cruciale sur un autre plan. J’ai eu l’occasion de le dire : les dialogues ne sont qu’une approximation du vrai langage parlé, une abstraction qui fait écho au réel sans le reproduire exactement. Cela laisse une grande marge de manœuvre à l’auteur, entre une tendance naturaliste qui se préoccupe principalement d’écrire des dialogues qui « sonnent vrai » et une tendance dramatiste qui préfère les dialogues qui « sonnent bien. »

Certains personnages n’auront pas l’esprit aussi affûté que le vôtre

De nombreux auteurs, charmés par les belles plumes du cinéma et de la télévision, ont tendance à vouloir écrire des dialogues qui fusent, plein de bons mots, de rythme, de rebondissements. S’il s’agit d’une option tout à fait viable, gardez tout de même à l’esprit qu’elle s’oppose frontalement au souci de trouver la voix de chaque personnage. À partir du moment où tout le monde est un rhéteur redoutable, spirituel, sarcastique et raffiné, cela va peut-être rendre vos dialogues plus percutants, mais l’individualité de vos personnages va en souffrir, et le risque, c’est d’aboutir à une uniformité ennuyeuse à lire.

En d’autres termes, pour trouver la voix de vos personnages, et donc pour qu’ils existent à travers leurs mots, il faut accepter que certains d’entre eux n’auront pas l’esprit aussi affûté que le vôtre, et que certaines de leurs répliques sembleront ternes. Si cela peut sembler être un sacrifice, le résultat d’ensemble sera plus distinctif et plus agréable à lire.

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Écrire de meilleurs dialogues

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Étape par étape : c’est toujours la meilleure manière de procéder. Donc récemment, nous avons cherché à savoir ce que c’est que des dialogues dans un roman, puis nous avons tenté de comprendre à quoi ils servaient et à quoi ils ne servaient pas. À présent que les bases sont posées, demandons-nous comment on peut écrire des dialogues de qualité.

À cette question comme à tant d’autres, on sera tenté de répondre qu’il suffit d’avoir du talent. Mais à ce tarif-là, je pourrais tout aussi bien m’abstenir d’écrire ces billets et de croiser les doigts avec vous en souhaitant que votre muse fasse spontanément fleurir le talent en vous. Ce serait une erreur : le talent, ça s’entretient. Et dans le domaine des dialogues, c’est en cherchant à comprendre comment les gens parlent que l’on peut progresser. Tendez l’oreille, donc, et, discrètement, écoutez. Ou indiscrètement, mais vraiment, faites-le.

Vous allez en tirer tout un tas d’enseignements précieux.

Non seulement vous allez en apprendre long sur les expressions que les gens utilisent (ou n’utilisent pas), sur les niveaux de langage, sur la manière dont ils plient la langue, la raccourcissent, la modifient pour qu’elle produise l’effet désiré, mais vous allez également pouvoir noter quelques petits trucs précieux.

Les dialogues de sourds peuvent faire merveille dans un roman

Par exemple, dans une conversation, il n’est pas rare que deux personnes aient des choses différentes à communiquer, et que, bien qu’elles donnent l’impression de dialoguer, elles finissent toujours par revenir au sujet qui les préoccupe personnellement. C’est ce qu’on appelle des dialogues de sourds, et ça peut faire merveille dans un roman.

Autre idée à retenir : lorsqu’ils parlent, par prudence, par peur ou par courtoisie, la plupart des gens ne disent pas ce qu’ils ont sur le cœur. Ils arrondissent les angles, mentent, s’abritent derrière de l’ironie. Écoutez ce qui est dit, mais également ce qui n’est pas dit. Le non-dit, les sujets qu’on évite parce qu’ils font mal, ceux que l’on évoque à mots couverts mais que personne ne prend la peine d’écouter, les messages qu’il faut lire entre les lignes pour vraiment les comprendre, les sous-entendus qui ne peuvent être compris que par un groupe restreint de personnes en raison de leurs références communes : tout cela peut conférer à une scène de dialogue une profondeur supplémentaire.

C’est particulièrement le cas si on prend garde de faire du lecteur un complice, qui parvient mieux que les personnages à décoder le sous-texte et les enjeux cachés de la conversation. Cela peut produire une ironie dramatique qui va enrichir le texte et donner de l’épaisseur aux personnages.

Les êtres humains ne parlent pas en dialogues de roman

Lorsque l’épouse rentre du travail, peut-être ne dira-t-elle pas à son mari que sa journée a été « épouvantable », mais préférera-t-elle un sec « Ça a été » ; certains, même, lorsqu’ils sont mécontents, vont jusqu’à dire « Merci » à ceux qui les importunent : « Dites-donc ! Merci de m’avoir volé ma place de parking ! » ; plutôt qu’annoncer une mauvaise nouvelle à un ami, un personnage se mettra à dérouler des banalités qui occupent la place de mots plus importants qui devraient être dits… Tant que les choses sont claires pour le lecteur, cette approche oblique peut donner de très bons résultats.

Écouter de véritables conversations et en tirer des enseignements, c’est précieux, mais l’exercice va également vous révéler un certain nombre de choses au sujet de la manière dont les gens parlent. Vous allez vite réaliser qu’ils hésitent énormément, qu’ils se répètent, qu’ils parlent tous en même temps et qu’ils ont une irritante tendance à changer de sujet de conversation dans prévenir.

En réalité, s’il est essentiel de s’inspirer de la réalité des conversations humaines lorsqu’on rédige des dialogues, il est tout aussi crucial de savoir s’en éloigner. Non, les êtres humains ne parlent pas en dialogue de roman, et les personnages de romans ne discutent pas tout à fait comme nous. Votre défi à vous, l’écrivain, va être de créer des séquences de dialogue qui ne sont pas tout à fait comme des conversations réelles mais qui, à la lecture, donnent malgré tout l’impression d’être des conversations réelles.

On ne parle pas qu’avec la bouche

C’est, comme souvent en littérature, de la prestidigitation. « La fiction, c’est la vie, les moments ternes en moins » disait Alfred Hitchcock, et le principe s’applique particulièrement bien aux dialogues. En écrire, ça ne consiste pas à reproduire le réel, mais à donner une impression du réel, une imitation, et, bien souvent, une amélioration. Donc imaginons que vous partiez d’une conversation réelle : pour en tirer un dialogue de roman, coupez tout ce qui n’est pas essentiel, les hésitations, le contenu phatique, les digressions en tous genres, pour ne conserver que ce qui sert l’action romanesque, tout en conservant l’apparence d’une parole authentique.

À force d’observer les gens, vous allez également parvenir à une autre conclusion essentielle : on ne parle pas qu’avec la bouche. Une conversation, ça n’est pas uniquement un échange de propos relayés par la voix.

On parle avec les mains. Lever le pouce, brandir l’index, serrer le poing, lever les paumes vers le ciel, les poser sur ses hanches, taper sur la table : il y a toute une bibliothèque de gestes chargés de sens qui sont utilisés par les êtres humains, soit à la place, soit en tandem avec des mots échangés. Certains de ces gestes sont universels, d’autres ne sont compris que localement. Ils peuvent intervenir dans un dialogue, avec autant de légitimité que n’importe quelle réplique.

Un personnage de roman, pour peu qu’il soit humain, s’exprime également avec les bras, et avec tout le reste du corps : croiser les bras, se frotter la nuque, attraper quelqu’un, le frapper doucement en signe de camaraderie virile, l’embrasser, effleurer son mention font partie des innombrables possibilités de gestes et d’attitude qui peuvent porter du sens dans une conversation.

Quand toutes les possibilités sont épuisées, il reste le silence

Notre visage est lui aussi une extraordinaire source de communication non-verbale, qui va du sourire à tout un répertoire de grimaces, en passant par les lèvres pincées, les mâchoires crispées, les sourcils froncés ou relevés, les yeux écarquillés, les claquements de langue, les soupirs, etc… Là aussi, ce sont des éléments qui peuvent prendre place dans un dialogue de différentes manières : un regard soutenu peut accompagner une réplique bien sentie, mais également s’y substituer, le geste se suffisant à lui-même, au milieu du silence.

La communication non-verbale, ça va même plus loin : les mouvements et les déplacements d’un personnage peuvent jouer un rôle dans un dialogue. Après une nouvelle inattendue, on se lève de sa chaise ; un individu en proie au souci va faire les cent-pas ; un paranoïaque va passer son temps à regarder derrière lui ; des amoureux vont chercher à se rapprocher l’un de l’autre ; la curiosité peut pousser un personnage à contempler tout ce qui se passe autour de lui, etc…

Et quand toutes les possibilités sont épuisées, il reste le silence, qui représente aussi un choix de dialogue tout à fait acceptable. Parfois, on pose une question et il n’y a pas de réponse ; parfois, un personnage vexé ou blessé reste mutique ; parfois, le mystère vient s’incarner dans le non-dit. N’hésitez pas à faire usage de cet outil qui peut caractériser un personnage ou une relation, avec une grande économie de moyens puisqu’il ne se passe rien du tout.

Rien n’est pire que les échanges statiques entre deux têtes qui se parlent sans bouger

Ce qui compte, c’est que le dialogue, il faut le mettre en scène. Rien n’est pire que les échanges statiques entre deux têtes qui se parlent sans bouger, sans réagir, sans s’émouvoir. Quand vos personnages se parlent, faites-les se mouvoir, faites intervenir l’environnement, décrivez ce qui les entoure et comment cela les influence, dites de quelle manière ce qu’ils entendent les fait réagir.

Ils n’ont d’ailleurs pas besoin d’arrêter ce qu’ils sont en train de faire pour se mettre à discuter: quand un personnage parle en agissant, cela va automatiquement donner du caractère à une scène, sans parler du fait que le résultat sera plus dynamique. Donc n’hésitez pas à écrire des dialogues où l’un des participants cause en réparant sa voiture, en lisant le journal, en cherchant son portefeuille, en s’habillant ou en se déshabillant, en conduisant une voiture, en chassant le gibier, etc… Et s’ils n’agissent pas directement, ils peuvent se trouver dans un lieu où il se passe plein de choses autour d’eux : un spectacle, un marché couvert, une plage bondée, une usine, etc…

Tout ce qui vous permet de donner du caractère à la scène, d’y insuffler du mouvement, va forcément améliorer la qualité du dialogue et peut donner lieu à d’intéressantes combinaisons entre ce qui est dit et le contexte dans lequel tout cela se situe.

Pour caractériser le dialogue, les mots prononcés suffisent

Deux mots encore de la meilleure manière de rédiger un dialogue, avec un conseil qui tient en deux mots : faites simple. C’est le cas en particulier quand il s’agit de choisir une formule à apposer après un élément de dialogue. Ne vous cassez pas la tête : il n’y a pas de meilleur choix que « dit-elle » ou « dit-il. »

Si vous préférez varier les formules, c’est sans doute parce que vous craignez de vous répéter : chassez immédiatement cette idée de votre esprit. Le lecteur ne lit pas les « dit-il », ou en tout cas pas vraiment. Pour lui, ils n’ont qu’une fonction formelle, semblable à la ponctuation. Vous pouvez en utiliser autant que vous voulez. Cela dit, bien entendu, si vous parvenez à vous en passer et qu’on comprend malgré tout qui parle, c’est encore mieux de ne rien mettre du tout.

L’autre tentation, c’est de souhaiter caractériser le dialogue, d’expliquer comment s’expriment les personnages. Les écrivains qui font ce choix ont l’impression (erronée) qu’il vaut mieux utiliser d’autres verbes que « dire », voire même y ajouter (horreur) un adverbe. En réalité, cela ne sert à rien et ne fait qu’encombrer la lecture. Pour caractériser le dialogue, les mots prononcés suffisent, et s’il vous paraît utile d’ajouter une précision, faites-le en ajoutant une action plutôt qu’une description. Ainsi, je vous en conjure, n’écrivez pas :

« Je suis fâché » hurla-t-il hargneusement.

Mais écrivez plutôt :

« Je suis fâché » dit-il.

Voire même :

« Je suis fâché » dit-il en tapant sur la table.

Et gardez à l’esprit qu’il est toujours possible d’écrire :

« Ça n’est pas grave » dit-il en tapant sur la table.

Certains auteurs estiment que ces formules simples, « dit-il » et « dit-elle » ; doivent être utilisées à l’exclusion de toutes autres. Personnellement, j’estime qu’il y a également de la place pour les « demanda-t-il » et « répondit-elle », qui permettent d’ajouter un peu de liant. À vous de voir, mais les dialogues sont déjà des scènes complexes, qui mettent en scène tout un ballet de personnages, de temps de verbes, de modes d’expressions, de signes de ponctuation : il vaut mieux rester simple là où c’est possible.

⏩ Dans deux semaines: trouver la voix des personnages

À quoi servent les dialogues

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Maintenant que nous connaissons nos principales options en matière de dialogue, il est plus que temps de nous poser la question avec laquelle nous aurions pu commencer toute cette présentation : les dialogues, ça sert à quoi ?

Après tout, il est tout à fait possible de rédiger un roman dans lequel les dialogues jouent un rôle très marginal – ils peuvent même être complètement absents. La présence minimale de dialogue, ou leur absence, était d’ailleurs la norme dans la littérature romanesque avant le milieu du 20e siècle, même si aujourd’hui, on trouve encore des romans sans dialogue, et pas uniquement chez des auteurs expérimentaux : Dolores Claiborne de Stephen King vient à l’esprit.

Si on peut s’en passer complètement, c’est bien que les dialogues ne font pas partie intégrante du roman : c’est une option parmi d’autres. À l’inverse, un livre qui ne contient que des dialogues ne sera vraisemblablement pas considéré comme relevant d’une essence romanesque : ce sera plutôt du théâtre, ou une expérience à part, comme Le neveu de Rameau de Denis Diderot. Cela dit, certains romans, en particulier contemporains, présentent une grande densité de dialogues, marchant ainsi sur les traces de la télévision.

Un roman muet ne sera pas perçu de la même manière qu’un roman bavard

On le comprend bien : un auteur dispose d’une très grande marge de manœuvre dans l’usage qu’il fait du dialogue sous toutes ses formes. Et si cette liberté existe, c’est bien qu’elle mène à des résultats différents. Un roman muet ne sera pas perçu par le lecteur de la même manière qu’un roman bavard.

De nos jours, de nombreux lecteurs, même chevronnés, admettent qu’ils ont du mal à aborder un texte où les dialogues sont absents. Ils se sentent rejetés, incapables d’entrer dans l’histoire, comme si le livre lui-même leur claquait la porte au nez.

Il n’y a rien d’étonnant à cela. Si l’absence de dialogue peut être si douloureuse, c’est parce que le discours, et en particulier le discours direct, c’est l’irruption de la vie dans un texte romanesque. Comme on a eu l’occasion de le dire, tout ce qui est écrit entre guillemets parvient au lecteur sans transformation, directement des personnages jusqu’à lui. Il n’y a pas d’intermédiaire, pas de narrateur : le dialogue, c’est le point où la fiction fait irruption dans la réalité. Ce que vous lisez, c’est ce qui est dit, exactement comme si vous aviez accès à l’univers du roman.

Les dialogues humanisent un texte, rendent les émotions manifestes

Lorsqu’un auteur inclut des dialogues dans un roman, c’est donc comme s’il conférait à celui-ci un souffle de vie prométhéen, une humanité, une dimension tangible qui ne peut pas être égalée par des descriptions, même bien écrites. Les dialogues humanisent un texte, rendent les émotions manifestes, confèrent sur la page une présence, voire même plusieurs, qui vont tenir compagnie au lecteur lors de sa découverte de l’histoire.

Si le dialogue, c’est la vie, et si le dialogue, c’est le réel, il en découle forcément qu’un roman sans dialogue va produire sur le lecteur un effet de confinement : le texte semble inhumain, isolé de l’existence humaine, et les personnages donnent l’impression d’être tout en intériorité, voire incapables de communiquer les uns avec les autres. Relisez 1984 d’Orwell et constatez à quel point les dialogues directs sont rares : c’est un effet délibéré. Les textes issus du Nouveau Roman, en particulier une bonne partie de l’école Gallimard du roman existentiel, évitent le recours aux dialogues traditionnels pour laisser davantage de place aux monologues intérieurs de leurs si tortueux protagonistes.

À l’inverse, ouvrez grandes les vannes du dialogue, noyez votre texte avec et vous risquez d’y mettre trop de vie, trop de réel, dont l’omniprésence va se changer en banalité. Le dialogue n’est alors plus que bavardage sans intérêt ni saveur, un peu comme ces moments douloureux où la voisine du cinquième vous piège dans la cage d’escalier pour vous raconter son opération de la hanche.

Le lectorat réclame une expérience viscérale, où il peut ressentir ce que les personnages endurent

Il existe cela dit une toute autre raison pour laquelle l’absence de dialogue est mal ressentie par bon nombre de lecteurs contemporains. Elle est liée au bon vieux principe du « Montrer plutôt que raconter. » Une histoire sans dialogue, c’est une histoire qui est « racontée » plus que « montrée », dans la vieille tradition du conte, où les dialogues sont rares. De nos jours, le lectorat est moins sensible à cette ambiance feu de camp : il réclame une expérience plus viscérale, où il peut ressentir ce que les personnages endurent et où il peut lire ce qu’ils disent, sans avoir à en passer par le filtre d’une narration pesante. Le succès des médias audiovisuels et les habitudes qui en découlent ne font que renforcer cette tendance.

Mais pour toutes précieuses qu’elles soient, ces considérations ne répondent pas à la question que se pose l’écrivain débutant lorsqu’il se lance dans la rédaction de romans : quand faut-il mettre des dialogues ? Une question qui a des corollaires : quand ne faut-il pas mettre de dialogue ? Et, une fois qu’on a décidé qu’on allait en inclure, dans quelle quantité convient-il de le faire ?

En l’absence de points de repères sur cette question, un auteur serait en droit de se sentir perdu. Après tout, dans la mesure où un roman comprend en général plusieurs personnages, ceux-ci pourraient se mettre à discuter à n’importe quel moment, sur n’importe quel sujet, et commenter à chaque occasion tous les développements de l’intrigue, dans les grandes longueurs. Pourtant, dans la plupart des romans, ils n’en font rien.

Le dialogue n’a sa place que s’il apporte quelque chose au texte

La raison en est simple : comme tout autre élément d’un roman, un dialogue ne doit être inclus que s’il est nécessaire – les plus sourcilleux diront même qu’il ne doit l’être que quand il est indispensable. En d’autres termes, un dialogue n’a sa place que s’il apporte quelque chose au texte, qui ne peut pas être apporté d’une autre manière.

Dans le cas des dialogues de type monologue que j’ai mentionné la dernière fois, ces interventions courtes qui ne mettent en scène qu’un seul personnage, ils sont là pour donner accès directement aux émotions d’un des protagonistes. Ils se justifient parce qu’ils humanisent le narratif de manière très efficace. Quand le héros de votre roman d’aventure rencontre son ennemi juré et s’écrie « Tu vas le payer ! », bon, ça n’est sans doute pas très subtil, mais au moins, l’effet recherché est immédiat et bien moins lourd que si l’auteur avait consacré un paragraphe entier à décrire les sentiments qui animent le personnage.

Grâce à leur immédiateté, ces petites incises de dialogue peuvent également être utilisée pour injecter de l’humour dans un texte, en particulier quand elles se font le relais de la réaction d’un personnage face aux ennuis qui le frappent. Elles peuvent aussi charrier de la poésie, de l’horreur, de l’érotisme, ou tout autre type de contenu qui réclame une touche viscérale et immédiate.

Très pratique également, même si c’est un peu de la triche : ces mini-monologues peuvent être utilisés pour rappeler au lecteur qu’un personnage est présent. C’est particulièrement le cas quand plusieurs personnages importants sont présents ensemble, mais qu’il n’y en a que un ou deux dont les actions ont, dans l’immédiat, de l’impact sur l’intrigue. Pour éviter que les lecteurs oublient qu’ils ne sont pas seuls, faites des personnages temporairement moins importants des commentateurs de l’action, et faites leur exprimer leurs réactions sur ce qu’il est en train de se passer.

Un dialogue doit toujours mettre en scène des personnages en conflit

L’intervention du dialogue proprement dit se justifie de manière un peu différente. Personnellement, j’utilise une règle élémentaire pour décider si je dois inclure une scène de ce type ou non. Un dialogue doit toujours mettre en scène des personnages en conflit, et aboutir à une transformation.

Je m’explique parce que ça n’est pas forcément clair. Quand je parle de « conflit », je ne parle pas de violence ou de haine, même si cela en fait partie : un simple désaccord peut très bien faire l’affaire, une divergence d’opinion ou de point de vue, des intérêts contradictoires, voire même des humeurs opposées. Ce qui compte, c’est que les personnages qui entament le dialogue le font avec un enjeu : ils discutent de quelque chose qui leur tient à cœur et sur lequel leurs perspectives sont différentes. Garder cette règle en tête permet d’évacuer du roman toutes les conversations de type « bavardage » qui sont omniprésente dans la vie de tous les jours mais qui ne présentent que peu d’intérêt pour le lecteur, à moins de se situer dans un style intimiste ou l’évocation de la banalité du quotidien est centrale.

Quant à la transformation que j’évoquais plus haut, elle peut, elle aussi, prendre des formes multiples : soit un des personnages parvient à imposer son point de vue, soit il arrive à convaincre l’autre qu’il a raison, ou alors personne ne cède et leurs relations se détériorent, ou bien le simple fait d’avoir cet échange permet aux personnages d’en apprendre plus l’un sur l’autre, ce qui modifie le regard qu’il porte l’un sur l’autre, etc… Ce qui compte, c’est que, que cela soit crucial ou subtil, il y a un avant et un après dialogue : celui-ci a des conséquences sur l’intrigue ou sur les personnages. Si ce n’est pas le cas, il faut soit le réécrire pour qu’il en ait, soit l’abandonner.

Si un dialogue ne modifie rien à l’histoire, ce n’est que du bruit sur la page

De manière générale, si un dialogue ne modifie rien à l’histoire, ne représente pas un changement, même mineur, dans l’intrigue, ne modifie pas la situation, les dispositions ou l’état d’esprit d’au moins une des personnes qui y participe, n’altère pas la relation de ceux qui discutent et ne génère pas de suspense, je ne peux que vous conseiller de le supprimer : ce n’est alors que du bruit sur la page, même s’il est bien écrit et contient des répliques dont vous êtes fier.

Prenez garde également d’éviter de tomber dans un piège bien trop courant : les dialogues ne doivent pas être utilisés pour l’exposition, ils ne doivent pas avoir pour but de communiquer de nouvelles informations ou des explications au lecteur. Bien entendu qu’une conversation va fatalement charrier son lot d’informations en tous genres, mais n’en faites pas sa raison d’être, sans quoi vous allez obtenir un résultat indigeste, voire ridicule, ou des personnages s’envoient à la figure des infos qu’ils connaissent par cœur. Si votre dialogue ressemble à ça :

« Comme tu le sais, Albert, mon cher frère » dit Barnabé, « Demain, c’est mon anniversaire et tu n’ignores pas que je t’ai invité, toi, ta femme Corinne et vos deux fils, Didier et Eustache, ce dernier étant adopté. »

Albert se frotta la nuque en signe d’embarras : « À ce propos », dit-il, « Je ne sais pas si nous pourrons venir… Rappelle-toi : Corinne souffre d’une grave maladie, et quant à moi, je dois m’occuper du restaurant dont nous avons hérité toi et moi et dont je suis le gérant. »

« C’est vrai » admit Barnabé. « Et avec la conjoncture économique difficile, tu as fort à faire. »

C’est le signe qu’il vaut mieux le jeter à la poubelle, réelle ou virtuelle, et trouver un autre moyen de communiquer ces informations au lecteur.

Enfin, en-dehors de la proportion de dialogues dans un roman, il est également nécessaire de prendre garde à la longueur de chaque échange. Il y a toujours une exception, mais si vos personnages blablatent depuis plus de deux pages, il est sans doute temps de passer à autre chose. La patience des lecteurs a ses limites, et si la conversation a des enjeux, on risque de perdre ceux-ci de vue. Un dialogue peut s’inspirer des conversations réelles, mais en principe il sera plus court, plus percutant plus efficace dans les informations qu’il cherche à transmettre. Si vous avez l’impression que tout cela devient longuet, reprenez chaque réplique et demandez-vous si elle est indispensable.

⏩ La semaine prochaine: écrire de meilleurs dialogues

 

 

 

Les dialogues

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Parfois, les romans parlent. Parfois, c’est insolite, les personnages se mettent à parler entre eux, ce qui n’est pas très poli dans la mesure où ils pourraient au moins vous adresser la parole de temps à autre, mais c’est ainsi.

Les dialogues occupent une place singulière au sein des outils qui sont à la disposition de l’écrivain : il est tout à fait possible de les omettre complètement, et pourtant, dans la plupart des romans, ils occupent une place de choix. Une place que je vous propose d’explorer un peu, dans ce billet et dans les suivants.

Et là, forcément, au risque d’enfoncer des portes ouvertes, je suis tenté de commencer par cette question dont nous pensons tous connaître la réponse : les dialogues, c’est quoi ?

Eh bien c’est quand ça cause dans un roman, en deux mots. Popularisé par Platon, mais initié par d’obscurs auteurs siciliens quelques décennies auparavant, un dialogue, c’est un échange de propos qui apparaît dans un cadre littéraire, une discussion entre deux ou plusieurs personnes, qu’on qualifie d’« interlocuteurs. » Pour les besoins de cette série de chroniques sur la question, comme j’en ai pris l’habitude, je vais effrontément prendre mes distances avec les définitions académiques et inclure dans la catégorie de dialogue toute forme d’irruption de la parole dans un texte littéraire, même si elle ne met en scène qu’un seul personnage.

Partant de ce principe, on peut distinguer quatre formes principales de dialogue :

Le monologue

Qu’on la qualifie de soliloque, monologue, vignette, insert ou simplement citation, cette catégorie couvre tous les cas où la parole s’invite dans un texte de nature littéraire, mais qu’elle ne donne pas lieu à des échanges. Au milieu de l’action, un personnage prend la parole, l’auteur rapporte ses propos entre guillemets, et comme personne ne lui répond, cela n’engendre pas de dialogue, et l’histoire, embarrassée, suit son cours.

Parfois, malgré son nom qui traîne derrière lui une lourde tradition théâtrale de monopolisation interminable de la parole, un monologue peut être constitué d’un seul mot, voire d’une onomatopée, comme « Aaaaaargh ! »

En guise d’illustration, penchons-nous sur un exemple. Dans son roman Hurlemort, Serge Brussolo écrit la chose suivante :

Les Arabes, eux, connaissaient les secrets des organes profonds. Ils pratiquaient l’alchimie, ils avaient rafistolé sa pauvre tête. Son sauveur n’avait pas tenté de le garder en esclavage, il l’avait ramené en territoire chrétien en lui disant :  » Va, tu raconteras ce que tu as vu. » Médard savait qu’il avait effectivement vu beaucoup de choses… mais, sur le chemin du retour, il avait oublié quoi.

Ici, le monologue prend la place d’une parole rapportée, qui vient s’insérer dans le passé du protagoniste, comme un écho qui arrive aux oreilles du lecteur, et qui entre en résonance avec l’action présente. On le comprend bien : si un monologue n’est pas un échange de propos entre personnages, il s’agit d’un dialogue d’un autre type – un dialogue entre un personnage et son environnement, entre un personnage et l’action, entre un personnage et le sort. Cet outil littéraire permet non seulement d’habiter le texte avec la voix des personnages, mais de la faire interagir avec l’univers du monde fictif qui se déploie dans les pages d’un roman.

L’échange

Un échange, c’est, on va dire, le dialogue proprement dit. Deux personnages (ou davantage) se parlent, échangent des propos, reproduits entre guillemets, tels des citations. Au milieu de cet échange, d’autres outils littéraire peuvent intervenir, tels que des actions ou des éléments descriptifs, afin de retranscrire la conversation dans son ensemble : son contexte, la gestuelle des uns et des autres, les émotions que tout cela soulève, les tons de voix, les déplacements, et, naturellement, les mots qui sont prononcés.

Prenons en guise d’exemple cet extrait des Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë :

« Pas encore trois heures ! j’aurais juré qu’il en était six. Le temps n’avance pas ici : nous nous sommes certainement retirés pour reposer à huit heures ! »

« Toujours à neuf heures en hiver, et lever à quatre », a dit mon hôte en réprimant un gémissement ; et j’ai jugé, au mouvement de l’ombre de son bras, qu’il essuyait une larme. « Mr Lockwood », a-t-il ajouté, « Vous pouvez aller dans ma chambre ; vous ne feriez que gêner en descendant de si bonne heure : et vos cris puérils ont envoyé le sommeil au diable pour moi. »

« Pour moi aussi », ai-je répliqué. « Je vais me promener dans la cour jusqu’au jour, alors je partirai ; et vous n’avez pas à craindre de nouvelle intrusion de ma part. »

On le voit bien dans ce passage ci-dessus : deux personnages se parlent et l’auteure nous fait partager leurs propos. Mais elle n’en reste pas là. Afin de nous proposer une vraie scène littéraire, les mots prononcés sont escortés par des actions. Certaines sont des descriptions complètes (« a dit mon hôte en réprimant un gémissement ; et j’ai jugé, au mouvement de l’ombre de son bras, qu’il essuyait une larme. ») ; d’autres sont de simples incises qui permettent d’identifier les interlocuteurs et de préciser la manière dont ils s’expriment (« a-t-il ajouté », « ai-je répliqué »).

On pourrait encore inclure dans ce dialogue toutes sortes d’autres éléments de mise en scène qui permettent de mieux imaginer, par exemple, le contexte dans lequel tout cela se situe, les gestes des personnages, leurs mouvements les uns par rapport aux autres, d’éventuels éléments de monologue intérieurs, des descriptions physiques, etc…

Un échange, c’est un moment de parole, mais c’est d’abord une partie d’un roman, qui n’en interrompt ni le cours, ni le style, et qui fait appel à tous les mêmes outils que celui-ci, en y ajoutant simplement la parole. C’est le type de dialogue par excellence, celui qui s’adapte sans peine à la plupart des styles et des genres.

Le ping-pong

Ce que j’appelle ici « le ping-pong », au risque de hérisser le poil des érudits de la nomenclature littéraire qui n’auraient pas de goût pour le tennis de table, c’est un échange débarrassé de tous ses ornements narratifs, ou presque. Les personnages se parlent, l’un après l’autre, comme dans le texte d’une pièce de théâtre, et aucun autre élément ne vient interrompre leur échange.

L’exemple suivant est issu des Contes de la folie ordinaire de Charles Bukowski :

– Charles.

– Véra.

– Quoi ?

– Je suis le plus grand poète du monde, dis-je.

– Mort ou vivant ?

– Mort.

Ici, comme on peut le voir, il n’y a qu’un seul élément qui ne soit pas du discours direct : une incise qui pourrait difficilement être plus brève (« dis-je ») et dont la seule raison d’être est de permettre au lecteur d’identifier qui est en train de parler. Pour le reste, il n’y a ici que du discours direct, les mots tels qu’ils sont prononcés, sans aucune description, commentaire ou autre élément narratif indirect.

C’est justement l’intérêt du ping-pong : offrir de la parole pure, un échange sans filtre entre deux personnages. On choisit ce mode lorsque l’on souhaite injecter un peu de théâtre dans un roman, quand on souhaite y voir figurer des répliques qui claquent, parce que c’est rigolo à écrire et à lire, mais surtout parce que c’est un moyen fantastique de contraster deux personnages l’un avec l’autre et de mettre en scène leurs différences, voire leurs sources de conflit.

Certains auteurs, parfois influencés par la télévision, voient dans le ping-pong le seul type de dialogue, se coupant des possibilités plus subtiles qu’offre l’échange. Cela dit, il est tout à fait possible de combiner les deux : rédiger la plupart des dialogues comme des échanges, mais s’autoriser un ping-pong de temps en temps, quand on souhaite mettre l’accent sur les mots prononcés, et rien que sur les mots prononcés.

Le discours indirect

Les trois catégories ci-dessous constituent trois formes distinctes d’un type de dialogue bien spécifique, qu’on appelle le discours direct. Il s’agit de tous les cas où la parole fait irruption sans filtre dans un texte littéraire, qu’elle est citée, entre guillemets, sans déformation, et qu’on la retranscrit à l’intention du lecteur. Il existe cela dit une autre manière de procéder, une façon différente de rendre compte d’un dialogue dans un roman : c’est ce qu’on appelle le discours indirect ou rapporté.

Le discours indirect, c’est un dialogue, une citation, une intervention qui n’est pas citée dans le texte telle qu’elle est prononcée par les personnages, mais qui est décrite, à égalité avec tous les autres éléments du texte. C’est une parole narrativisée : on nous renseigne de ce qui a été dit, mais sans nous donner accès aux paroles exactes qui ont été prononcées.

Dans sa fable « L’Ours et les deux compagnons », Jean de La Fontaine écrit :

L’un de nos deux marchands de son arbre descend,

Court à son compagnon, lui dit que c’est merveille

Qu’il n’ait eu seulement que la peur pour tout mal.

L’usage du discours indirect offre à l’auteur de multiples avantages par rapport aux autres formes de dialogue. Pour commencer, il offre la possibilité de résumer en peu de mots une intervention qui, en tant que telle, n’aurait pas grand intérêt pour le lecteur. Ainsi, si j’écris « L’agent passa cinq bonnes minutes à nous indiquer comment retrouver le chemin de notre hôtel », je délivre l’information qui importe vraiment – les personnages ont retrouvé leur chemin – sans avoir à m’embarrasser avec une fastidieuse explication, citée verbatim et entre guillemets.

Cette approche est également idéale pour éviter les répétitions. Mettons qu’une partie des protagonistes d’un roman vient de lever un coin du mystère sur l’enquête qu’ils sont en train de mener – là, ils retrouvent un de leurs comparses, qui n’est pas au courant des derniers développements. Plutôt que de perdre du temps avec un dialogue qui ne servirait qu’à répéter des éléments que le lecteur a en sa possession, mieux vaut opter pour un discours indirect très elliptique, comme :

« Nous mîmes Michel au courant de ce qui venait de se passer au manoir. »

Opter pour le discours indirect, ça peut également donner lieu à quelques tours de prestidigitation littéraires de la part de l’auteur, qui va se servir de cette approche pour délivrer des informations au lecteur, tout en lui cachant l’essentiel.

« Il m’expliqua au coin de l’oreille ce qu’il avait en tête. C’était un bon plan. »

Procéder de cette manière permet d’annoncer au lecteur quel est le sujet d’une conversation entre deux personnages, sans lui révéler l’essentiel. Cela ouvre la porte à des effets de suspense, puisque, dans notre exemple, le lecteur va devoir attendre que le plan se réalise pour en savoir autant que les personnages.

Enfin, un discours rapporté, c’est un discours qui subit un filtre, voire même plusieurs : celui du narrateur et celui de l’auteur. Choisir cette voie, c’est introduire une distance entre le texte et le lecteur, au milieu de laquelle il est possible d’apporter un peu de couleur, un avis, une interprétation sur ce qui est dit. En deux mots : on délivre une information tout en la commentant.

« La cantinière parla pendant des heures mais il fut vite clair qu’elle n’avait rien à dire d’intéressant sur notre affaire. »

Ici, on note qu’un dialogue a eu lieu, mais plutôt que nous en faire part, le narrateur prend sur lui de nous expliquer que celui-ci n’avait aucun intérêt, raison pour laquelle il ne prend même pas la peine de nous en dire plus sur son contenu. Eh oui, parfois, le discours rapporté ne rapporte aucun discours.

⏩ La semaine prochaine: A quoi servent les dialogues