Critique: La Colère d’une Mère

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Le peuple des Alkayas vit au pied d’un arbre géant qui aide à concevoir sa progéniture. Une jeune femme, Valpuri Saule, souhaite plus que tout devenir mère mais un accroc dans ce projet va la mener à découvrir, à force de persévérance, des secrets dérangeants sur la société dans laquelle elle vit et sur Alkü, l’Arbre-Mère.

Titre : Mémoire du Grand Automne 2 : La Colère d’une Mère

Auteur : Stéphane Arnier

Éditeur : Bookelis (ebook)

Tout ce qui était plaisant, séduisant, intéressant dans le premier volume de « Mémoires du Grand Automne », « Le Déni du Maître-Sève » se retrouve dans le deuxième tome, mais en mieux. L’extraordinaire décor d’Alkü l’Arbre-Mère est toujours là, aussi fascinant que la première fois, mais cette fois, l’intrigue est encore mieux construite, les personnages plus attachants, le suspense plus intense, les enjeux plus clairs. Sans dévier brutalement de la formule qui avait fait le succès du premier livre, Stéphane Arnier parvient à la surpasser en qualité dans presque tous les domaines.

C’est en partie dû au changement de protagoniste. Alors que Nikodemus, le personnage principal du premier tome, était dans le déni, et passait une bonne partie de l’intrigue à éviter de voir la vérité en face, ce qui était handicapant pour une histoire centrée sur le mystère, Valpuri, elle, est en colère, et ce sentiment dope sa motivation et tire toute l’intrigue en avant. Ça donne une urgence à l’écriture qui est la bienvenue, et qui ménage quelques beaux moments de suspense.

Ce qui est vite évident à la lecture de ce volume, c’est le parti-pris minimaliste de l’auteur. Il fuit les effets de manche, les coups de théâtre, les éléments qui viennent révolutionner l’intrigue. On est là pour raconter une histoire en plusieurs tomes, avec un certain nombre d’éléments en jeu, qui nous sont révélés progressivement avec une certaine habileté, mais Stéphane Arnier ne se laisse pas dévier de sa trajectoire : il n’ajoute pas de personnages si ceux qui existent lui suffisent, il ne complique pas l’intrigue inutilement, il ne rompt pas avec ses thèmes ni avec sa ligne de départ. Il sait que son univers est original et que ses personnages sont bien dessinés, et, auteur mature, il résiste à la tentation d’en rajouter.

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Cela peut générer quelques frustrations par moments. Vers la fin du livre, une longue scène d’action finit par s’enliser un peu parce que les personnages, chacun dans son rôle, presque toujours rationnels, ne parviennent pas à nous surprendre suffisamment pour générer des sensations fortes. Mais finalement, on ne peut pas tout avoir : c’est parce que le livre est habilement construit, que les personnalités sont bien charpentées, que les enjeux sont clairs qu’on se laisse parfois aller à rêver qu’une grosse surprise vienne bousculer tout ça.

J’en ai d’ailleurs fait l’expérience de manière amusante lors de ma lecture. Le milieu du livre se transforme en une enquête bien menée, classique, à la Agatha Christie, du genre où les indices s’accumulent les uns après les autres et où les personnages se rassemblent pour recouper leurs informations et bâtir des hypothèses. Pendant un instant, je me suis dit que, tout de même, tout cela était drôlement académique. Et c’est là que le contraste m’a frappé : oui, c’est une enquête comme on en a lu beaucoup, sauf qu’Hercule Poirot, à ma connaissance, ne s’est jamais intéressé aux complots autour des mécanismes de la fertilité des arbres géants. Ce que j’ai perçu comme de l’académisme permet de faire accepter l’imagination fulgurante de l’univers du livre : l’auteur sait bien mieux que le lecteur de quoi son roman a besoin. On est dans une partie d’échecs, et il ne faut pas s’attendre à voir débarquer un dromadaire sur l’échiquier, entre un cavalier et un fou.

Du point de vue du style, Stéphane Arnier opte également pour la sobriété. Sa langue est claire, efficace et toujours adaptée au propos. Il s’autorise tout de même quelques petits plaisirs sous la forme d’images fortes glissées çà et là, pour décrire un paysage ou l’émotion d’un de ses personnages.

Au final, « La Colère d’une Mère » est un très bon livre de fantasy, maîtrisé et poignant, qui se situe dans un univers à mille lieues des poncifs du genre. Comme le premier roman de la série, il est chaleureusement recommandé.

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Critique: Fable – La Quête de l’Oiseau Noir

 

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Dans un royaume fantastique, une jeune fille qui aime bien la bagarre, un voleur qui songe à changer de vie, un détective haut comme trois pommes, un chasseur à la recherche de sa sœur et une jeune prêtresse naïve vont vivre chacun des aventures rocambolesques qui vont s’entrecroiser et se compliquer jusqu’à ce que tout cela forme au final une belle grosse quête bien épique.

Titre : Fable – La Quête de l’Oiseau Noir

Auteur : Lucien Vuille

Éditeur : Stellamaris

C’est rare d’avoir à faire ce constat, mais « Fable » est un roman plus réussi que nécessaire.

Parce qu’en réalité, le lecteur qui découvre les premières pages du livre se rend vite compte dans quel genre il se situe : on entre dans un univers médiéval-fantastique humoristique-mais-pas-seulement, parodique-mais-pas-toujours, quelque part entre Terry Pratchett, Naheulbeuk et Wakfu. C’est très marrant, on rit fréquemment à haute voix des nombreuses trouvailles comiques de l’auteur, et franchement, si c’était tout ce que ce roman avait à offrir, on serait déjà tout à fait satisfait.

Peu à peu, pourtant, l’auteur nous fait comprendre qu’il n’a pas du tout l’intention de se contenter de ça. Les cinq personnages que l’on suit au départ, et dont on s’imaginait qu’on allait les suivre dans des aventures au long cours, sont vite rejoints par toute une galerie d’autres personnages hauts en couleur, tous très mémorables, dont les destinées se croisent et se défont dans tous les sens, et, au moment où l’on pense avoir saisi où l’histoire va nous emmener, un coup de théâtre débarque de nulle part et rebat les cartes de façon inattendue, puis un autre, puis encore un autre, et ainsi plus ou moins jusqu’à la dernière page.

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La maîtrise narrative de Lucien Vuille est impressionnante : il nous propose une trame complexe, faite d’intrigues secondaires qui semblent avoir des ramifications à l’infini, et continue à ajouter des personnages presque jusqu’à la fin du livre, et jamais on ne perd le fil, jamais la branche ne ploie sous le poids des mots. Tout cela a l’air élémentaire.

Autre qualité : le niveau d’inventivité est extrêmement élevé. On aurait pu, ici, se contenter d’idées réchauffées, en particulier dans la mesure où l’on s’attend à tomber dans une parodie, mais non, chaque personnage a quelque chose d’unique, chaque situation est imprévisible. La palme au personnage de la cuisinière du roi, une matrone dont on découvre rapidement qu’elle est capable de faire grandir sa cuillère et de s’en servir comme d’une arme… ou comme un moyen de transport. Et ce n’est que la première d’une très longue série de surprises – je ne mentionnerai pas ce qu’elle est capable de faire avec sa langue.

Haha ! La langue, justement. Le livre se lit très facilement, dans un style souvent simple, mais qui s’autorise régulièrement quelques savoureuses pépites de style. Les dialogues des personnages sont soignés, tous s’exprimant de manière singulière, avec quelques morceaux de bravoure au niveau des jeux de mots, ainsi que quelques passages en vers, parce que, après tout, pourquoi pas ? L’auteur, qui est Suisse romand, ne recule pas devant l’usage des régionalismes, ce que je trouve rafraîchissant. Il a par ailleurs un don extraordinaire pour nommer les gens et les choses.

Si les fils narratifs convergent agréablement vers une fin satisfaisante, certaines des intrigues secondaires ne mènent nulle part, peut-être afin d’être développés dans d’autres livres. C’est le seul élément qui m’a laissé un peu sur ma faim : même s’il y a deux autres volumes de « Fable », j’aurais bien aimé que celui-ci soit entièrement autosuffisant. Mais on touche ici davantage à mes préférences personnelles qu’à une critique.

Au final, « Fable – La Quête de l’Oiseau Noir » est à la fois un des livres les plus drôles que j’ai lu depuis longtemps, et un des meilleurs romans d’heroic fantasy qui me soit passé entre les mains depuis belle lurette. Il faut le lire.

 

Pour soutenir un auteur, parlez de ses livres

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Le plus grand service qu’on peut rendre à un auteur dont on a apprécié les livres, c’est d’en parler autour de soi.

C’est une vérité qui concerne tous les écrivains, et en particulier les plus modestes, ceux qui ne peuvent pas bénéficier d’un énorme appareil marketing et qui doivent s’appuyer sur le bouche-à-oreilles et la bonne volonté de leurs lecteurs. Il n’y a que de cette manière que l’information se diffuse, que les curiosités s’éveillent, que ceux qui n’avaient pas entendu parler d’un roman peuvent y être sensibles, s’y plonger, et, peut-être, en parler à leur tour.

Il est précieux d’en parler dans son entourage, naturellement. Mais à notre époque, il est tout aussi important de le mentionner en ligne. Pour un auteur, par exemple, un avis sur Amazon vaut de l’or – et certaines promotions sur le site ne sont accessibles aux ouvrages que s’ils ont recueilli un certain nombre de critiques.

Pas besoin de grands discours: quelques mots peuvent suffire, comme on le voit dans l’illustration astucieusement placée ci-dessus. Cette petite attention, c’est quelque chose que tous les auteurs apprécient et qui a des effets mesurables sur le succès ou l’échec d’un roman.

Vous avez lu « La Mer des Secrets »? Si vous avez quelques minutes devant vous, je vous serais très reconnaissant de laisser un mot sur une ou plusieurs des plateformes suivantes:

Sur Amazon

Sur le site de l’éditeur

Sur Goodreads

Sur Babelio

Sur Booknode

Sur Livraddict

Naturellement, je prêche pour ma paroisse, mais si vous aimez les livres, il s’agit d’une excellente habitude à prendre en général, quel que soit l’autrice ou l’auteur.

Et puis, au delà de l’aspect promotionnel, pour un auteur, il est enrichissant d’avoir des retours de ses lecteurs, parce que cela ne peut que le motiver, et, en cas de critique, à le pousser à faire mieux la prochaine fois !

Critique: The Road

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Le monde est mort. Une catastrophe est survenue, qui a mis fin à toute vie végétale et animale. Seuls survivent, dans un monde sombre et poussiéreux, quelques individus qui se nourrissent des restes de la civilisation déchue, ou qui se mangent entre eux. Un père et son fils traversent un paysage désolé, descendant une route qui doit les mener en bord de mer, espérant y trouver une vie meilleure.

Titre : The Road

Auteur : Cormac McCarthy

Edition : Alfred A. Knopf (ebook)

C’est la fin. Il n’y a plus d’espoir, nul part où aller, la civilisation est un échec et les vivants sont des fantômes. C’est l’horrible point de départ du chef d’œuvre de Cormac McCarthy, qui choisit pour illustrer cette situation le point de vue d’un père qui doit malgré tout insuffler un peu d’espoir à son fils, parce que c’est ce que font les parents, même quand ça n’a pas de sens.

Pour retracer le voyage de ces deux âmes perdues, l’auteur se fait le chroniqueur de chacun de leurs petits instants, de leurs gestes infimes : comment ils s’installent pour la nuit, comment ils utilisent chaque élément de matériel à leur disposition, comment ils utilisent le moindre objet déniché pour améliorer leur quotidien, comment chaque bouchée de nourriture est précieuse et pourrait bien être la dernière. Dans ce monde où plus rien n’existe, seuls les petits gestes ont de l’importance, aussi McCarthy s’attarde sur chacun d’eux, et parce qu’il le fait avec talent et minutie, le lecteur en vient à frémir quand ses personnages pénètrent dans un bâtiment inconnu, ou à désespérer quand ils n’ont plus de nourriture.

Car comme dans ses autres romans, l’auteur ne s’intéresse qu’aux toutes petites choses et aux grandes choses, et à rien au milieu. Pas pour lui, l’héroïsme, l’action, l’aventure : il n’y a que l’infiniment petit du quotidien, et l’infiniment grand de la condition humaine, de la tragédie des individus livrés à eux-mêmes face à des dieux muets.

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Pourtant, la lecture de « The Road » est une expérience viscérale et plongée dans un suspense parfois terrifiant. C’est que chaque rencontre du père et du fils avec d’autres survivants est potentiellement la dernière : comme il n’y a presque plus rien à se partager, détrousser son prochain, ou même le manger, peuvent être les seuls moyens de survivre. Ainsi, le rôle qu’occuperaient les morts-vivants dans un récit de zombie est ici tenu par les humains – ou plutôt, tous les vivants se comportent comme des morts-vivants. Le père est prêt à tout pour protéger son fils, alors que celui-ci s’accroche à l’idée qu’il doit être possible de continuer à se comporter décemment, même face à l’apocalypse.

Cormac McCarthy, lorsqu’il a sorti son roman, a insisté pour dire qu’il ne s’agissait pas d’un récit de science-fiction, lui qui n’a jamais œuvré dans la littérature de genre. Il a tort : son roman montre ce que la littérature de l’imaginaire peut faire de meilleur, c’est-à-dire sonder le cœur des hommes dans des circonstances extrêmes. Il est symptomatique du cloisonnement du monde littéraire que ni lui, ni la critique n’aient vu ce roman pour ce qu’il était, c’est-à-dire un chef-d’œuvre de l’histoire récente de la science-fiction.

Critique: Paradoxes 2 – Destins

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L’année 2147. Bruxelles vient de survivre à une guerre secrète entre loups-garous et vampires. Un inspecteur de police, Jared Thorpe, s’est retrouvé au cœur de ces événements et a au passage découvert certains secrets au sujet de sa propre nature qui le plongent dans une situation qui le dépasse. C’est là que d’autres clans de créatures surnaturelles entrent en scène, désireuses d’accélérer ou de prévenir la fin du monde.

Titre: Paradoxes, tome 2 – Destins.

Auteur: L.A. Braun

Éditeur: Auto-édition

Le parti-pris de la série, qui consiste à raconter une histoire qui emprunte les codes du film noir, mais avec des vampires, des loups-garous et d’autres créatures fabuleuses, et tout ça dans le futur, en Belgique, n’est sans doute pas pour tous les goûts. En ce qui me concerne pourtant, je suis très client de ce mélange. Il paraît improbable quand on le décrit de cette manière, mais en réalité il ne faut que quelques pages pour se plonger dans le bain et accepter que tout cela est la réalité de cet univers de fiction. C’est délicieux.

D’ailleurs l’univers s’est étoffé depuis le premier tome. Les créatures « classiques », auxquelles je faisais référence à l’instant, existent toujours, mais s’y sont ajoutés des clans plus exotiques dans la littérature de genre : des individus qui sont en réalité des dragons, ou encore des Atlantes, qui manigancent leurs plans en coulisses depuis des millénaires. C’est une des grandes réussites de ce deuxième volume, qui fait cohabiter au fil des pages des groupes antagonistes aux origines complexes et aux ambitions divergentes et en profite pour générer un suspense à multiples détentes. C’est un plat copieux, épicé, ce qui à mon avis vaut cent fois mieux que les soupes indigestes que certains auteurs cherchent à nous servir. L’idée de faire précéder le texte d’une nouvelle située dans le même univers est excellente.

L’univers secret que nous décrit l’autrice est bigarré et parfois baroque, ce qui crée un contraste avec la réalité terne du Bruxelles de l’avenir, qui lui sert de toile de fond. Dans Paradoxes, on croise de nombreux personnages hauts en couleur, qui tous, ont leur particularité, marquent la mémoire du lecteur et s’entrecroisent au sein de l’intrigue de toutes sortes de manière inattendue. L-A Braun a énormément de talent pour conjurer un bestiaire d’individus originaux.

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Au milieu de tout ça, cela dit, on a parfois tendance à perdre de vue le personnage principal, Jared Thorpe, ce détective plongé malgré lui au cœur d’une lutte entre divers clans surnaturels. Même si on en découvre un peu plus long sur son passé que dans le second tome, il ne trouve pas toujours sa place de protagoniste. J’étais enthousiasmé en découvrant au début du livre que Jared et un collègue policier allaient prendre en main l’enquête sur un personnage mort dans le tome précédent. Hélas, ce fil rouge qui aurait pu propulser l’intrigue est vite abandonné. À la place, Jared se fait ballotter au gré des rencontres, et ne joue jamais un rôle propulsif dans l’intrigue, se contentant de la subir. C’est bien sûr un motif courant dans le film noir, mais j’avoue que j’aurais apprécié que le personnage principal influence le déroulement des événements de manière un peu plus déterminante. Comme, en parallèle, les motivations des autres personnages sont parfois obscures, il y a des moments où le lecteur ne sait plus trop à quoi se raccrocher.

Le style de l’autrice est agréable, efficace, sobre en règle générale, il devient riche lorsque c’est nécessaire. Il a gagné en maturité depuis le premier volume et il est devenu un outil de haute précision qui lui permet de raconter de manière simple des scènes complexes.

En résumé, la saga « Paradoxes » se poursuit de manière enthousiasmante, en dépit de quelques imperfections mineures. Ce deuxième tome est une réussite, qui donne envie de découvrir le troisième et dernier volet de la saga.

Critique: Abzalon

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La planète Ester sera bientôt détruite par son soleil: c’est une certitude et une simple question d’années. Pour éviter que ses riches cultures disparaissent sans laisser de trace, les habitants d’Ester doivent découvrir une autre planète où ils pourront s’établir. Pour répondre à cette urgence, les dirigeants conçoivent l’idée d’envoyer, pour un voyage qui doit durer des décennies, les Esteriens les plus endurcis à bord d’un vaisseau spatial, l’Esterion. Cinq mille Deks, des prisonniers ultraviolents vont ainsi partager l’espace avec cinq mille Kroptes, des religieux fondamentalistes.

Titre: Abzalon

Auteur: Pierre Bordage

Editeur: L’Atalante (ebook)

L’idée qui sert d’intrigue centrale à ce roman est riche et intrigante. Faire voyager, côte à côte, loin de toutes leurs racines, une horde d’endurcis violents, tous des hommes, et les rescapés d’une civilisation austère, majoritairement des femmes, fait marcher l’imagination et c’est sans doute un des meilleurs points de départ pour un roman de science-fiction que j’ai pu découvrir ces dernières années.

L’univers qui sert de toile de fond à l’histoire n’a rien à lui envier: une religion de clones immortels rigoristes qui consignent leur pensée sur papier; des êtres semi-artificiels qui ont fait de la sociologie une science prédictive; une société qui renonce à toute technologie et où les femmes, très majoritaires, ne sont guère plus que des esclaves: les pages du livre regorgent d’idées étonnantes, davantage, en fait, que le roman n’en a réellement besoin. On a l’impression d’être dans un Dune à la française et c’est une des grandes qualités d’Abzalon.

Hélas, toute cette richesse, l’auteur semble ne pas toujours quoi en faire. À titre d’exemple, l’univers du roman comporte un grand nombre de groupements religieux, aux croyances très différentes les unes des autres. Mais plutôt que contraster leurs différents points de vue, leurs valeurs, leur vision du monde, Pierre Bordage préfère ranger les hommes de foi dans deux catégories : les fanatiques et les apostats. Soit on est rendu fou par la foi, soit on l’abandonne, comme si l’auteur n’avait pas la moindre idée de ce qui peut pousser un individu vers la religion.

Ce n’est pas un cas isolé. Dans le roman, tous les différends de nature idéologique sont à peine esquissés, se résumant à des conflits armés et des sabotages. On aurait pu rêver, dans une histoire qui fait cohabiter femmes et hommes dans un endroit confiné, que le roman aborde des thèmes liés au genre, mais on ne fait que les effleurer. En-dehors de la quête de la liberté, qui fait office de thème central dans le roman, Bordage ne se passionne pas pour ce qui peut motiver les humains à agir.

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On observe la même tendance au niveau des personnages. Ceux-ci sont bien esquissés et plutôt attachants, mais ils se résument à des stéréotypes, sans profondeur ni surprises. Le couple central, Ellula et Abzalon, c’est la Belle (un peu rebelle) et la Bête (un peu sensible) : ils se marient juste après s’être rencontrés, on ne sait pas trop pourquoi, sans doute parce qu’ils savent qu’ils sont les protagonistes du roman. L’auteur tente de faire d’Ellula une figure féministe, elle qui milite pour sa liberté et celle des autres femmes, mais se contredit en la privant presque complètement de libre-arbitre et en incluant plusieurs scènes de violence sexuelle décrite avec une fascination presque fétichiste. De ce point de vue, on reste avec l’impression d’un texte un peu daté.

La construction du récit m’a également fait froncer les sourcils. Plutôt qu’entamer le roman par le début du voyage spatial, il faut traverser plusieurs dizaines de pages pour en arriver là et faire la connaissance des personnages, dans ce qui ressemble à un prologue trop long. On est impatient d’en venir au fait, et même si cette première partie a le mérite d’introduire certains personnages et certaines situations, on se demande si une partie n’aurait pas pu être raccourcie ou inclue sous la forme de flashbacks.

Quant à la dernière partie du roman, qui raconte de manière sommaire la fin du voyage de l’Esterion, elle est constituée de vignettes dont l’action est espacée, parfois de plusieurs années. Plutôt qu’en profiter pour nous montrer comment la société à bord du vaisseau évolue, se transforme et mute sur le long terme, l’auteur préfère s’intéresser à des destins individuels au sein d’une société qui ne change pas beaucoup. Toute cette partie du roman n’est faite que de péripéties décousues, des crises résolues quelques pages après leur apparition, et qui n’ont que peu d’impact sur l’intrigue. Quand l’Esterion se fait envahir par des serpents venimeux, par exemple, j’ai eu l’impression d’être en présence de remplissage, des scènes qui ne viennent de nulle part et qui ne servent à rien, alors que j’aurais préféré que l’on explore davantage l’évolution de cette société aux origines si improbables.

En deux mots: Pierre Bordage est un conteur merveilleux et un bâtisseur d’univers admirable. Par contre, en tant que roman, Abzalon m’a laissé sur ma faim.

 

Critique: La Cité des Abysses

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Sur la planète Thétys, la jeune Istalle a échappé de justesse à un cataclysme qui a ravagé la cité sous-marine où elle vivait avec sa famille. Tout le monde s’accorde à penser que c’est son père qui est le responsable du drame. Une fois devenue adulte, Istalle revient sur les lieux, bien décidée à laver l’honneur de sa famille. Et si les fascinants dauphins d’Ekysse, ces créatures mystérieuses, détenaient certaines des clés du mystère?

Titre : Le Cycle d’Ekysse – La Cité des Abysses

Auteure : Ariane Bricard

Éditeur : Editions Le Héron d’Argent (ebook)

Des secrets se cachent sous la surface: celle de l’océan, celle des souvenirs, celle des sentiments…

Au carrefour de plusieurs genres, La Cité des Abysses et d’abord un roman de science-fiction. Sur ce plan, il rappelle les plumes classiques, entre Vance et Van Vogt, qui avaient coutume de nous emmener à la découverte de planètes lointaines. Comme eux, l’auteure sait évoquer le dépaysement des astres inconnus et le frémissement des pionniers. On se plaît à découvrir aux côtés des personnages ce monde neuf et bien dessiné: la faune, la flore, et même les phénomènes météo, tout sur Thétys est pensé par l’auteur, tant et si bien qu’on a l’impression de s’immerger dans un environnement bien réel.

Le livre est aussi un thriller, puisqu’il est structuré comme une enquête. Qui est vraiment responsable d’une catastrophe qui a endeuillé Thétys? C’est la question que cherche à élucider Istalle. Ses investigations génèrent du suspense et tiennent le lecteur en haleine, même si la nature mélancolique du personnage baigne le récit dans une certaine langueur: la jeune femme souhaite-t-elle vraiment obtenir les réponses qu’elle dit rechercher? En proie à une crise existentielle, elle déploie autant d’efforts à enquêter qu’à s’interdire de le faire.

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Au cœur du récit se cache encore un autre genre: la romance. Notre héroïne se retrouve entre un amour qui s’en va et un amour qui vient. Tout cela est décrit avec délicatesse et cette histoire ne submerge jamais le récit, mais au contraire, sert les enjeux du roman et contribue à donner de l’épaisseur aux personnages.

Le style de l’auteure est fluide, élégant, ponctué de dialogues nombreux et dynamiques, avec un goût du mot juste et des descriptions vivantes. On se prend au jeu et on tourne les pages en ayant très envie de découvrir la suite.

Au chapitre des points faibles, on peut citer quelques personnages secondaires vite esquissés qui ne servent pas vraiment l’intrigue. Au début du roman, quelques dialogues d’exposition ne sont pas toujours convaincants. Rien de tout cela, cependant, n’entame le plaisir du lecteur.

Bénéficiant, dans sa version papier, d’un superbe travail d’édition, La Cité des Abysses est un roman prenant et original, dont les dernières pages ouvrent de nouvelles portes qui donnent envie de découvrir la suite.

✋ Disculpeur: je suis édité auprès de la même maison d’édition que l’auteure.

Critique: The Year of Our War

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Le monde est à la merci d’une horde d’insectes mangeurs d’hommes dont le territoire ne cesse de s’étendre, année après année. Pour tenter d’endiguer cette vague de mort, l’Empereur peut compter sur le Cercle, cinquante êtres d’exception à qui il confère cl’immortalité. Un des membres de ce collectif, Comet Jant Shira, le messager de l’Empereur, est la seule personne au monde à savoir voler. Sans le savoir, il détient peut-être aussi la clé du mystère de l’origine des insectes.

Titre : The Year of Our War

Auteure : Steph Swainston

Éditeur : Orion Publishing (ebook, in « The Castle Trilogy »)

Il y a dans les librairies du monde entier des livres qui patientent en attendant que vous tombiez dessus, et au moment où vous vous décidez enfin à les lire, ils explosent en vous comme l’équivalent magnifique d’une mine antipersonnel. Dans le passé, j’ai connu de telles expériences avec des livres comme « La Cité des Saints et des Fous » de Jeff Vandermeer ou avec « Palimpsest » de Catherynne M. Valente. C’est à nouveau le cas avec « The Year of Our War », une œuvre d’une imagination pure et d’une audace peu commune.

L’univers du récit est une de ses principales qualités. Ces héros éternels, qui vivent dans la peur de voir leur immortalité annulée s’ils ne prouvent pas leur utilité, qui luttent contre des insectes mortellement dangereux et avec lesquels on ne peut pas négocier, forment une toile de fond qui, à la fois, est originale et semble immédiatement classique, comme si l’auteure avait mis le doigt sur un mythe oublié qui parle à notre goût d’universalité.

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Dans le roman, la prodigieuse imagination de Steph Swainston est également disponible dans une version plus corsée : le protagoniste, lorsqu’il consomme de la drogue, est transporté dans une dimension parallèle, le Shift, dont il n’est pas sûr si elle existe réellement ou s’il ne s’agit que d’une hallucination. Mélange de Lovecraft et de Lewis Carroll, cet univers bis est peuplé de géants bleus qui utilisent les entrailles de leurs ennemis dans des rituels religieux, d’animaux invisibles qu’on chasse pour leur fourrure qui ne se voit pas ou encore de créatures faites d’amas de vers qui peuvent épouser n’importe quelle forme. Peu d’auteurs jettent autant d’idées sur la plage à la fois, et les amateurs de littérature de l’imaginaire ne peuvent qu’être émerveillés par ce tour de force.

Mais la plus grande qualité du roman est son personnage principal. Jant est d’une humanité désarmante, parfaitement évoquée par l’auteur. Lui qui fait l’admiration de tous et qui est membre d’un tout petit groupe d’individus d’exception doute perpétuellement de ses qualités et croît à la manipulation dès que quelqu’un lui témoigne de l’affection ou de l’estime. Accro à la drogue comme aux femmes, il est animé par une pulsion de mort qui l’aveugle sur son véritable potentiel, bien qu’il ne s’en rende absolument pas compte. Ceux qui auront côtoyé des toxicomanes ou d’autres individus déchirés par leurs contradictions ne pourront qu’admirer la finesse avec laquelle l’auteure dépeint cette figure si familière dans la vie de tous les jours et si rare dans la fantasy.

Steph Swainston pratique une langue libre et gourmande. Libre, parce qu’elle aime s’affranchir des conventions, varie les niveaux de langage, change de temps de verbe si cela sert les scènes qu’elle écrit, avec un abandon jubilatoire. Gourmande, parce qu’elle truffe ses paragraphes d’archaïsmes et de mots rares, qu’elle vous met au défi d’aller chercher dans le dictionnaire et qui contribuent à donner de l’épaisseur à son univers.

Malgré ses qualités, « The Year of Our War » est loin d’être un roman parfait. Sa structure, en particulier, est peu convaincante : le récit met une éternité à se mettre en route, nous laisse entendre que la mort d’un des personnages lui servira de fil rouge dramatique alors qu’il ne s’agit que d’une intrigue secondaire qui finit par s’étioler. L’événement qui occupe le plus de place dans le livre – la rivalité entre deux personnages – a du mal à s’imposer comme le cœur de l’histoire et ne parvient jamais à se connecter aux thèmes centraux du roman. Plusieurs intrigues secondaires vont et viennent, flottent sans attaches ni connexions les unes aux autres, comme des croûtons dans le potage, et l’on finit par suspecter que la plupart d’entre eux ne sont que des amorces d’histoires appelées à être développées dans d’autres livres. Tout cela évoque davantage une série télé bâclée qu’un roman maîtrisé.

Cela ne suffit pas à gâcher le roman, dont les qualités sont si criantes qu’elles triomphent de tous ces défauts. The Year of Our War est à mettre entre les mains de toutes celles et ceux pour qui ce label des « littératures de l’imaginaire » n’est pas un vain mot, puisqu’on a ici affaire à une œuvre de littérature de haute tenue, parcourue d’un imaginaire extraordinaire.

Critique mon roman, gagne une nouvelle

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Si vous postez une critique de mon roman, je vous envoie une nouvelle inédite. Ça vous tente?

Les auteurs aiment savoir ce que les lecteurs ont pensé de ce qu’ils ont écrit. Un roman ne vit que parce qu’on en parle.

Vous avez lu « Merveille du Monde Hurlant: La Ville des Mystères« ? Le livre vous a plu? Si le cœur vous en dit, postez quelques mots (ou quelques phrases) au sujet du roman sur le web, afin, peut-être, de donner envie à d’autres lecteurs de le découvrir.

Sur Amazon 
Sur Babelio 
Sur Booknode 
Sur Goodreads 
Sur un blog, sur le mur de votre immeuble, ou n’importe où ailleurs.

Si vous l’avez fait et que vous me le signalez, je vous enverrai une petite histoire, « La jeune fille et le mort », qui se situe dans le même univers et évoque le passé d’un des personnages.

Merci d’avance! 😉