La quête du dépouillement

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Afin de poursuivre notre exploration du style dans l’art romanesque, je vous propose de nous intéresser à deux paris extrêmes que les auteurs audacieux peuvent tenter : la quête du dépouillement et la quête de la saturation. En d’autres termes : que se passe-t-il lorsqu’un écrivain recherche à produire l’effet minimum ou l’effet maximum.

Pour commencer, la quête du dépouillement, c’est le pari de l’écriture zen, sans fioritures, en renonçant à l’artifice et à tout ce qui peut encombrer : à quel point peut-on réduire les éléments constitutifs de la littérature avant qu’il n’en reste plus rien du tout ? Quel est le cri le moins audible avant le silence ? Quelle est la présence la plus discrète, juste avant l’absence ?

Transformées en expérience littéraire, ces questions touchent tous les domaines de l’écriture. Il n’est pas étonnant qu’on trouve des tentatives de transformer en mouvement le minimalisme littéraire au 20e siècle aux Etats-Unis, en France, au Japon. Raymond Carver, Aki Shimazaki, Jean Echenoz illustrent trois manières bien différentes de s’engager dans cette voie.

Chaque fois que je vous suggère de faire quelque chose, vous ne le faites pas

Mais moi ce qui m’intéresse surtout, c’est votre mouvement à vous. Comment procéder pour écrire une œuvre minimaliste, débarrassée de tout le superflu, un roman esquissé, réduit à sa plus simple expression ? Pour y arriver, il convient d’agir sur tous les secteurs de la création littéraire. En gros, vous reprenez tous mes billets sur ce blog depuis le début, et chaque fois que je vous suggère de faire quelque chose, vous ne le faites pas.

Pour commencer, qui vise le dépouillement dans la création littéraire va nécessairement agir au niveau des personnages. Et un bon début, c’est d’en limiter le nombre. En-dehors de quelques projets expérimentaux, je dirais qu’un roman a besoin d’avoir au minimum un personnage pour exister. Même ainsi, il risque de rester très introspectif, ce qui n’est pas nécessairement l’approche souhaitée. Viser deux personnages semble donc un point de mire idéal, étant entendu que si votre œuvre minimaliste compte trois, quatre, voire cinq personnages, ça n’est pas non plus une catastrophe.

Si l’introspection à outrance n’est pas recommandée dans un roman minimaliste, c’est parce que rien d’outrancier n’y a sa place. Pour un véritable dépouillement, on cherchera à mettre en scène des personnages qui ne nous donnent pas plein accès à leur vie intérieure, sans quoi on risquerait de verser dans un baroque psychanalytique hors-sujet. Les sujets de telles œuvres, ce sont des personnages que l’on découvre principalement par leurs actes, étant entendu que ces actes seront de faible portée et n’appellent pas de grande transformation ou de profondes remises en question.

Tout le roman peut se dérouler dans une seule pièce

Le décor doit être aussi dépouillé que possible, lui aussi. Et qui dit dépouillement dit, d’abord, le recours à l’ordinaire. Le minimalisme refuse de laisser grandes ouvertes les portes de l’imaginaire et met en scène des gens normaux qui vivent des situations banales. Il est préférable de limiter le nombre de lieux visités et de se refuser tout exotisme : tout le roman peut se dérouler dans un appartement, voire même dans une seule pièce.

Dans la quête du dépouillement, les thèmes sont ceux de la vie de tous les jours, avec un souci d’universalité : le vieillissement, l’amour, le travail, la famille, etc… Ils sont portés par des événements qui rejettent toute forme de coup d’éclat ou d’effet de manche : on cherche à révéler la splendeur des petites choses. La tonalité est neutre, les coups d’éclats stylistiques prohibés.

Le minimalisme intervient également dans les choix de narration. Le narrateur de ce genre de roman est détaché, impersonnel, peu enclin à se commettre. On se refusera de porter sur les actes des personnages un regard trop coloré, trop proches du commentaire ou de la complicité : il n’y a pas de place ici pour l’affect ou la connivence avec les protagonistes, qui seront toujours contemplés de l’extérieur, avec un regard neutre qui tentera de rester objectif.

Il n’y a pas d’analyse psychologique, pas d’introspection

On se refusera d’inclure quoi que ce soit qui ne soit pas perceptible par les sens : pas de pensées, de jugements de valeur, d’expressions trop imagées. L’écriture est factuelle, voire phénoménologique. Les actions, la mise en scène, les descriptions, les dialogues sont réduits au strict minimum. Il n’y a pas d’analyse psychologique, pas d’introspection.

La structure est, elle aussi, limpide, et cela à tous les étages : les chapitres sont élémentaires, présentés sans fioriture, d’égale longueur ; les paragraphes sont construits de manière simple, sans effets d’emboîtements ou d’échos trop prononcés ; les scènes sont juxtaposées les unes aux autres, sans enchaînement ; les phrases sont courtes, leur construction est classique ; la syntaxe est simple, le vocabulaire d’un abord facile ; on refuse tout langage imagé, toute métaphore ou figure de style trop démonstrative ; la ponctuation est réduite à sa plus simple expression.

Tout ce qui précède décrit une sorte d’idéal de la quête du dépouillement, qu’il n’est pas indispensable d’atteindre, ou même de viser. Alors au fond, qu’est-ce qu’il faut retenir de tout ça ?

Si ce n’est pas indispensable, c’est superflu

D’abord, prendre en compte la quête du dépouillement dans un travail romanesque oblige l’auteur à scruter de près chacun de ses choix, esthétiques, stylistiques, dramatiques, de construction, et à se poser la question : « Est-ce nécessaire ? » Cette démarche est à recommander de toute façon, même si on ne s’intéresse pas du tout au minimalisme, mais pour les auteurs qui sont en quête de dépouillement, la réponse sera « Si ce n’est pas indispensable, c’est superflu. » Dans un récit minimaliste, seuls les éléments qui ne peuvent absolument pas être supprimés peuvent être conservés dans le texte final.

Ensuite, la quête du dépouillement n’est pas nécessairement un principe universel, qui s’applique au roman dans son entier : il est tout à fait possible de rechercher le minimalisme dans certains aspects du roman, mais pas dans d’autres. Ainsi, vous pouvez tout à fait faire le choix de vous lancer dans un roman à personnages multiples et au cadre complexe, mais dont le style est délibérément dépouillé ; vous pouvez également retenir certains éléments, comme des phrases courtes, un vocabulaire simple et peu de descriptions, et choisir de l’appliquer à une histoire de fantasy ou de science-fiction ; et rien ne s’oppose à ce que vous décidiez de raconter une histoire ordinaire avec très peu de personnages, mais rédigée dans un style baroque et foisonnant.

Par ailleurs, j’ai parlé de roman jusqu’ici, mais une bonne partie des principes que j’énumère dans cet article sont davantage à leur place dans la nouvelle, une forme littéraire qui n’est pas seulement plus courte mais mieux focalisée que le roman, et dans laquelle le minimalisme est très à sa place.

La quête du dépouillement peut très bien être un outil de relecture

De manière encore plus générale, la quête du dépouillement peut très bien ne pas être une fin en soi, mais juste un outil de relecture, un filtre que vous appliquez à votre propre style pour éviter les débordements. J’ai déjà eu l’occasion d’aborder cet aspect des choses, par exemple lorsque je vous ai recommandé d’éviter ce que j’ai appelé les enjoliveurs de phrases.

Parfois, même si on ne recherche pas le minimalisme proprement dit, il peut être salutaire de contempler ce qu’on a écrit et de se dire : est-ce que je peux arriver au même résultat avec moins ? Est-ce que je peux supprimer un personnage ? Est-ce que telle ou telle description est nécessaire ? Puis-je me passer de ce paragraphe, de cette phrase, de ce mot ? « Si ce n’est pas indispensable, c’est superflu » ne doit pas être une règle absolue, mais elle peut constituer un principe très utile lorsque l’on souhaite décongestionner un texte qui croule sous les détails et les mots pesants.

⏩ La semaine prochaine: La quête de la saturation

 

 

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En dédicaces aux Imaginales

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Qu’on se le dise! Ce weekend, je serai à Epinal, pour dédicacer mon roman « La Ville des Mystères » aux Imaginales, sur le stand des Editions le Héron d’Argent.

Descriptions: quelques techniques

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Écrire des descriptions dans un roman, c’est comme manger sa soupe : ça ne fait pas forcément envie, mais tout le monde vous jure que c’est très important.

Nous avons eu l’occasion de voir pourquoi lire des descriptions, c’est une perspective qui réjouit moyennement la plupart des lecteurs, mais que c’est malgré tout parfois nécessaire. Nous avons également cherché à savoir ce qui fait une bonne description : la recette à suivre, en quelque sorte. À présent, il est temps de jeter dans le potage des croûtons, des épices, du fromage râpé : bref, tous les petits gestes qui ajoutent de la saveur à la préparation. Il y a quelques astuces qui peuvent facilement donner du relief à une description, et il serait dommage de passer à côté.

Commencer par l’émotion

Le réflexe le plus courant, lorsque l’on rédige une description, c’est de l’envisager comme un moment d’observation ou de contemplation, suivi, du côté des personnages, par une émotion et/ou par des actes. Un voyageur admire un paysage de son pays natal et il se remémore avec nostalgie des scènes de sa petite enfance ; un militaire découvre un hangar désaffecté truffé de soldats ennemis et il se met à planifier un assaut ; une jeune femme croise un homme dans une soirée et le trouve tout à fait à son goût.

On le voit bien avec ces trois exemples : on peut, en effet, prendre le temps de décrire les lieux, les personnes, puis céder la place à une réaction de la part des personnages, un moment d’émotion, une décision, une action soudaine. C’est une approche parfaitement légitime, mais ce n’est pas la seule et ce n’est pas non plus nécessairement la meilleure.

Et si on faisait exactement le contraire ? Et si on commençait par décrire l’émotion, puis par décrire ce qui en est la cause ?

Saisi d’une intense vague de nostalgie, Paul retint ses larmes. Face à lui s’étendait son pays natal : ses coteaux arrondis mangés de blé sauvage et de lavande odorantes, et ces quelques saules souples aux pieds desquels venaient s’immiscer des ruisseaux menus où, enfant, il avait si souvent tenté d’attraper des truites introuvables.

L’exemple vaut ce qu’il vaut, mais il illustre bien l’intérêt de cette technique : oui, décrire d’abord l’émotion, puis sa cause se heurte à la logique, mais ça fonctionne. En procédant de la sorte, on entame la description par ce qui compte le plus, soit l’effet que cela produit sur le personnage, et les émotions évoquées vont ensuite colorer la description proprement dite, ce qui fait que le lecteur partagera une partie de son état d’esprit, verra les choses avec ses yeux. Commencer par l’émotion, c’est donc faciliter l’immersion du lecteur dans un univers de fiction.

Cette technique a un autre avantage : elle crée du suspense. Dans un texte d’horreur, entamer un paragraphe en évoquant la terreur qui s’empare soudainement d’un personnage pour ensuite seulement décrire ce qui en est la cause, c’est happer l’intérêt du lecteur, qui se sentira plus concerné que si l’on procède de manière traditionnelle.

Dynamique vs statique

Un aspect qui rend les descriptions indigestes pour une partie du lectorat, c’est qu’elles sont statiques. Ces segments viennent interrompre le déroulement du roman : on s’assied et on observe, et l’action ne reprend qu’une fois que ce moment de contemplation arrive à son terme. Pour certains, cette attente est intolérable, comme si on demandait à un sprinter de faire une petite pause au milieu de son 100 mètres.

Pourtant, il existe des moyens de rendre ce phénomène plus digeste, de faire en sorte qu’un texte descriptif ne soit pas perçu comme un arrêt brutal dans le flux du narratif : il suffit de décrire des scènes statiques de manière dynamique.

L’idée, c’est que le vocabulaire utilisé dans les descriptions joue un rôle majeur dans la manière dont celles-ci sont perçues. Utilisez des verbes, des adjectifs qui suggèrent le mouvement, le changement, la transformation, et vous allez produire une description qui semblera beaucoup plus vivante que si vous vous contentez d’opter pour un vocabulaire neutre. La clé, c’est donc d’approcher la description d’une scène où rien ne se passe comme s’il s’agissait d’une scène d’action.

Prenons comme exemple la description suivante :

Rien n’échappait au regard de la directrice des Ressources humaines. Ses yeux vous scrutaient, vous analysaient dès le moment où vous vous trouviez dans son bureau. Ensuite, vous vous retrouviez seul avec ses dents d’un blanc immaculé, ses mains parfaitement manucurées, son tailleur impeccable, avec le bruit de sa respiration comme seule preuve qu’elle était en vie.

Il est possible de décrire le même personnage en utilisant des termes bien plus dynamiques :

Le regard de la directrice des Ressources humaines vous escortait partout. Vous pouviez sentir ses yeux vous suivre, vous disséquer, dès le moment où vous franchissiez le seuil de son bureau. Alors que la porte se refermait derrière vous, vous débarquiez dans un face-à-face avec ses dents d’un blanc explosif, ses mains sur lesquelles d’innombrables manucures s’étaient acharnées, son tailleur raide comme une chemise en plastique, qui se soulevait de bas en haut au niveau de la poitrine, seule preuve qu’en fouillant bien, on aurait pu trouver de la vie là-dedans.

Le second texte n’est pas nécessairement meilleur, mais il bouge, il vit, il s’y passe des choses. Les yeux ne se contentent pas de « scruter », ils « vous suivent » ; on ne se « trouve » pas dans le bureau, on en « franchit le seuil » ; le blanc des dents de la directrice n’est pas « immaculé », il est « explosif. » Il ne se passe rien dans la scène, et en même temps, il se passe plein de trucs.

L’exemple ci-dessus est volontairement extrême : il n’est pas nécessaire d’aller aussi loin à chaque description. Toutefois, il est bon de le garder à l’esprit : lorsqu’une description semble trop terne, remplacez certains des termes qui la composent par un vocabulaire d’action, de mouvement, et vous insufflerez un dynamisme bienvenu dans le résultat final.

La technique du renard et du chat

Ce que j’ai pris l’habitude d’appeler « La technique du renard et du chat » fait merveille pour les descriptions, mais à dire vrai, il s’agit d’un moyen simple de générer rapidement des idées en tous genres, tout en leur donnant de la cohérence.

Imaginez. Vous écrivez un roman dont l’action se déroule dans deux villes différentes et vous souhaitez les rendre aussi distinctes l’une de l’autre que possible. Pourtant, au moment de les décrire, vous séchez : rien, à vos yeux, ne ressemble plus à une ville qu’une autre ville. Comment leur donner de la personnalité ?

C’est simple. Décrétez que la ville A est un chat et que la ville B est un renard.

Soudain, tout s’anime : la ville A est plus petite que la ville B ; elle est aussi plus accueillante, plus confortable, plus domestique que la ville B qui reste sauvage, âpre, sans concessions ; la population de la ville B, comme un chat, a une double vie, fais le dos rond devant ses maîtres mais est éprise de liberté dès que ceux-ci détournent le regard alors que les habitants de la ville B n’acceptent aucune hiérarchie, quitte à devoir en souffrir ; l’analogie peut même s’étendre au domaine esthétique, avec une ville-chat grise alors que la ville-renard est rousse.

Alors bien entendu, la technique du chat et du renard fonctionne aussi très bien avec d’autres animaux, ou, à dire vrai, avec n’importe quoi : vous pouvez obtenir le même résultat en vous servant, comme source d’inspiration, d’une pomme et d’un ananas, d’une cathédrale et d’un théâtre, du chiffre 2 et du nombre 13. Ce qui compte, c’est de choisir deux éléments suffisamment proches l’un de l’autre pour qu’il existe des points communs, mais suffisamment dissemblables pour que les différences excitent votre imagination.

C’est de ce contraste que naît le potentiel de cette technique : elle n’est réellement efficace que lorsqu’il s’agit de distinguer deux (ou plusieurs) lieux, personnages, époques, événements que vous seriez amenés à décrire. En vous appuyant sur une solide analogie, vous allez pouvoir dégager facilement ce que ces deux éléments ont en commun et surtout, tout ce qui les sépare. En plus, cette pratique vous procure instantanément un champ lexical avec lequel travailler. La ville-chat, tout simplement, sera décrite comme un chat, avec des mots comme « discret », « agile », « souple », « audacieux », « gouttière », « griffe » semés dans le texte.

On est bien d’accord : cette technique, c’est de la cuisine interne. Elle vous sert à vous, auteur, en vous procurant un cadre de référence pour vos descriptions. Il n’y a aucune nécessité de communiquer tout cela au lecteur – en fait, ça serait probablement une mauvaise idée de le faire, parce que soudain l’épaisseur que vous aurez réussi à ajouter à vos descriptions apparaîtra comme un mauvais tour de passe-passe.

La rémanence

Un dernier phénomène qu’il faut garder à l’esprit lorsque l’on parle de descriptions, c’est la rémanence, c’est-à-dire le principe selon lequel une image, une fois décrite, va rester, en tout cas en partie, dans l’esprit du lecteur, et continuer à l’affecter même après la description. Une description, davantage que d’autres éléments d’écriture, laisse une trace au-delà de la page sur laquelle elle est imprimée. Les mots produisent des échos qui continuent à résonner au sein du texte et à fournir une fondation à tout ce qui suit.

En d’autres termes, la description bâtit un contexte dans l’esprit du lecteur, une ossature qui sert de cadre à l’intrigue, jusqu’à ce qu’une autre description modifie ce contexte ou en propose un nouveau. Décrire, c’est bâtir un décor où vont évoluer les personnages, comme au théâtre.

Cette réalité, on l’observe d’ailleurs dans d’autres formes d’art : dans le cinéma, une scène qui se situe dans un nouveau lieu va généralement s’ouvrir sur un plan large, pour nous donner une idée du contexte, avant de laisser place à des plans plus serrés, sur les personnages ; en bande dessinée, lorsque l’on découvre un environnement, le dessinateur soigne son décor, ce qui lui permet par la suite de se contenter de le suggérer, voire de l’omettre complètement.

Il en va de même en littérature. Si votre description est efficace, inutile d’en rajouter par la suite. Faites confiance à vos lecteurs, ils ont tout ça en tête. Après avoir passé un paragraphe à décrire la grande salle de bal, inutile de ponctuer les scènes suivantes de rappels au sujet des dorures et des chandeliers. Les descriptions sont longues en bouche. Comptez sur cet aspect pour éviter de surcharger votre texte avec des détails superflus.

⏩ La semaine prochaine: La quête du dépouillement

 

La bonne description

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Certains auteurs ne peuvent pas s’en empêcher : ils écrivent des descriptions interminables, riches de détails qui n’intéressent personne. Il faut croire que cette propension à s’étaler est contagieuse, parce que ce que j’avais initialement prévu comme un petit billet sur les descriptions est devenu une saga en trois volets, dont voici la deuxième partie.

Un volet qui répond à la question laissée cruellement en suspens la semaine dernière : maintenant que l’on sait ce que c’est qu’une description et à quoi ça sert, comment faire pour écrire une bonne description, étant établi qu’une bonne partie des lecteurs n’ont aucune envie de lire ce genre de choses ?

Pour commencer, une bonne description, c’est une description qui est bien structurée. Pour comprendre ce que vous tentez de lui transmettre sans avoir à se casser la tête, le lecteur doit pouvoir vous suivre, et pour cela il faut que vos descriptions soient cohérentes et que les différents éléments qui les composent obéissent à une hiérarchie logique.

La manière classique d’organiser une description, c’est d’aller du général au particulier. Cet extrait de « La terre » d’Emile Zola, nous en offre une belle illustration (en une seule phrase, en plus) :

Sous le ciel vaste, un ciel couvert de la fin d’octobre, dix lieues de cultures étalaient, en cette saison les terres nues, jaunes et fortes, des grands carrés de labour, qui alternaient avec les nappes vertes des luzernes et des trèfles.

On part d’un constat qui donne une idée générale de ce à quoi on a affaire (« Sous un ciel vaste […] dix lieux de cultures étalaient »), pour préciser ensuite cette première idée (« en cette saison les terres nues, jaunes et fortes »), revenir sur certains aspects (« des grands carrés de labour »), et terminer par des détails (« les nappes vertes des luzernes et des trèfles »).

Cette règle simple à suivre s’applique à tout. Ainsi, en décrivant un suspect dans un roman policier, l’auteur partira d’un constat général (« C’était un type énorme, du genre à effrayer les petites vieilles dans les rues sombres »), pour l’approfondir (« Il avait la gueule de travers – de naissance ou parce que quelqu’un d’encore plus gros que lui l’avait réarrangé, difficile à dire ») et terminer par un ou plusieurs détails (« Je ne pouvais qu’espérer que les taches sur sa chemise n’étaient pas du sang séché. »)

La même logique que celle de notre cerveau

Cela dit, attention. La logique qu’il faut suivre pour une description bien structurée, c’est la même logique que suit notre cerveau lorsqu’il est le témoin d’une scène. En d’autres termes : parfois, c’est un détail qui est la première chose que l’on remarque, pour passer ensuite à des aspects plus généraux. Dans ces cas-là, c’est bien ainsi qu’il faut construire sa description. Dans un roman fantastique, en décrivant un étrange personnage aux yeux rouges, on commencera par mentionner ce détail inhabituel, pour ensuite décrire des aspects plus ordinaires de sa physionomie. Ainsi, à la hiérarchie qui va du général au particulier, se surimpose une autre, qui va de l’inhabituel à l’habituel.

Et des hiérarchies, dans une description, on peut encore en adopter de nombreuses autres. Rien ne s’oppose à ce qu’elles soient structurées de la gauche vers la droite, du haut vers le bas, de l’animé vers l’inanimé, du proche jusqu’au lointain, etc… Ce qui compte, c’est que ce classement fasse sens et permette au lecteur de s’y retrouver.

Une bonne description, c’est aussi une description qui fait appel aux cinq sens. C’est la responsabilité de l’auteur de lui faire visiter son monde, et si possible de le toucher aux tripes. Alors n’hésitez pas : montrez lui la scène avec ses yeux bien sûr, mais n’en restez pas là. Écoutez-la à travers ses oreilles, sentez-la avec son nez, touchez-la avec sa peau, goûtez-la avec sa langue.

La rugosité de la pierre de taille, la saveur d’une fraise bien mûre

Chacun de nos sens convoie des informations de nature différente, mais est également porteur d’attaches émotionnelles différentes. En évitant de vous cantonner à l’aspect visuel des choses, vous allez produire un effet plus immersif sur le lecteur, qui va être touché et se sentir concerné de manière plus directe que si vous énumériez des indications purement visuelles. Après tout, l’image, et secondairement le son, c’est ce que nous sommes habitués à percevoir à travers tous les écrans qui nous entourent. La littérature a la chance d’offrir une expérience plus viscérale, aussi ne vous privez pas d’inclure dans vos descriptions l’odeur du foin fraîchement coupé, la rugosité de la pierre de taille, la saveur d’une fraise bien mûre.

Pendant que vous y êtes, rappelez-vous qu’un être humain a beaucoup plus que les cinq sens que l’on dénombre traditionnellement. Faites appel à l’équilibre lorsqu’un personnage manque de chuter au bord d’une falaise ; évoquez la thermoception lorsque l’on pénètre dans une pièce à la température inhabituellement basse ; servez-vous de la proprioception, ce sens que l’on possède de la place qu’occupe notre corps dans l’espace, pour évoquer une perte de repère, une expérience hallucinatoire ou surnaturelle. Et puis, bien sûr, le premier de nos sens, le sens de l’humour, a lui aussi sa place dans les descriptions.

Une approche multisensorielle enrichit une description

Attention quand même : certains auteurs débutants qui découvrent ce genre de conseils ont tendance à en faire trop. Chacune de leurs descriptions fait appel, dans l’ordre, à chacun des cinq sens – on peut presque les sentir mettre une coche derrière chaque phrase, avec un sens du devoir accompli. Ne vous sentez pas obligés de le faire : une approche multisensorielle enrichit une description, mais la rendre systématique risque de faire basculer vos textes dans le ridicule.

Une bonne description – ça va de soi mais peut-être pas tant que ça – c’est aussi une description variée. Multipliez les approches différentes, les adjectifs, les adverbes, les métaphores. Une image bien trouvée peut enrichir considérablement l’impact d’un texte descriptif. Soignez, comme toujours, votre vocabulaire, en tâchant de trouver le mot juste. Et notez que même des éléments extérieurs, comme une ligne de dialogue en réaction à ce qui est vu, peut très bien s’ajouter à une description et impliquer davantage les personnages présents.

Et puis finalement, une bonne description, parfois, ça consiste à s’abstenir de décrire. On l’a vu : les lecteurs retiennent ce qu’ils veulent. Souvent, un mot bien trouvé vaut mieux qu’une description : un garage où l’inspecteur qui est le personnage principal de votre roman ne met les pieds que sur deux pages pourra se contenter d’être « délabré », sans qu’il soit nécessaire de décrire chaque outil. Nous avons tous en nous une bibliothèque d’images de lieux ordinaires, et même si chaque lecteur visualisera nécessairement un « garage délabré » différemment, cela n’affecte pas la scène et vous permet de vous épargner, à vous et au lecteur, une description inutile.

On s’en fiche complètement, que Clara porte une jupe en daim beige

Cela vaut également pour les personnages : nous sommes au 21e siècle, donc n’écrivons plus comme au 19e. À moins que cela ait une importance pour l’intrigue ou pour le cheminement des protagonistes, décrire physiquement les personnages ne sert à rien.

On s’en fiche complètement, que Clara porte une jupe en daim beige et des escarpins : à moins que cela lui complique la vie dans une scène d’action, ce genre de détail est inutile. De même, que le juge Monty soit « plus grand que la moyenne », si ça ne lui sert pas à intimider les suspects, vous pouvez vous passer de le mentionner. En deux mots : laissez l’imaginaire des lecteurs habiller et coiffer vos personnages, ils font ça très bien. Dans mon roman « La Ville des Mystères », il y a un personnage important que je ne décris absolument pas et ça n’empêche pas les lecteurs d’en avoir une vision très nette. La bonne description, parfois, c’est celle que le lecteur croit avoir lue mais qu’il a en réalité inventé de toutes pièces.

⏩ La semaine prochaine: Descriptions – quelques techniques

Tag: Sunshine Blogger Award

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C’est un de ces trucs viraux. J’ai été tagué par la talentueuse Elodie Agnesotti, que j’ai déjà eu l’occasion d’interviewer. Le principe est simple: répondre à onze questions, puis en poser onze autres à onze personnes.

Voici mes réponses aux questions d’Elodie:

A quel âge ta passion pour l’écriture s’est-elle développée ?

Oh je crois que j’ai toujours écrit : j’inventais des histoires de batailles spatiales et de superhéros avec mon frère, ensuite j’ai vite enchaîné en dessinant des bédés, puis une première ébauche de roman (vite abandonnée). Honnêtement je crois que l’idée que l’écriture était quelque chose de fascinant date de l’époque où j’ai appris à écrire, voire même légèrement auparavant.

Qu’est-ce qui t’a motivé à ouvrir un blog ?

C’est un enchaînement de décisions. Comme l’attente entre les deux tomes de mon roman se prolongeait, alors que mon éditeur avait d’autres priorités, j’ai jugé qu’il serait utile d’avoir une présence en ligne ailleurs que sur Facebook. Et comme précisément je n’avais pas d’actualité, je me suis dit qu’il pourrait être amusant de faire profiter les autres des quelques leçons que j’avais apprises en écrivant au cours des années. Et partant de là, je me suis un peu emballé…

A présent que l’autoédition semble être une perspective séduisante, je pense que ce blog se justifie encore davantage.

Aimes-tu le thé ? Si oui, lequel est ton préféré ?

Oui, je suis un buveur de thé à la base, mais le thé est une boisson pour les gens qui ont du temps, et je n’en ai pas beaucoup. Donc je suis devenu un buveur de café, parfois avec excès. Parfois, je bois du thé, mais je n’ai plus la patience requise, comme si mes sens s’étaient émoussés.

Papier et stylo, ou clavier ?

Clavier. Je ne comprends pas les gens qui écrivent à la main. Mon cerveau n’est pas câblé pour cela. Quand, saisi d’une bouffé d’excentricité, il me vient l’idée d’esquisser à la hâte un paragraphe ou deux à la main, je dois tout réécrire une fois que je me retrouve en face d’un écran.

Le dernier livre que tu as lu ?

« Le Maître et Marguerite » de Boulgakov. Tôt ou tard, je vais écrire un petit quelque chose dessus.

Le roman que tu n’écriras jamais ?

Parmi mes idées de roman, la plupart n’existeront jamais que comme quelques lignes de texte dans un bloc-note sur un serveur informatique. Je pense que celle qui a le moins de chance de se réaliser actuellement, c’est un roman qui s’intitule « Vanitraque », au sujet d’une… non je vais quand même garder l’idée pour moi, au cas où.

Le roman que tu ne liras jamais ?

Tout porte à croire que je ne parviendrai jamais à terminer « Infinite Jest » de David Foster Wallace. C’est mon Everest.

Quel est ton fruit préféré ?

Les nectarines de fin de saison, toutes dures et toutes sèches, qui font du bruit quand on croque dedans.

Quelle est ta ville préférée ?

Boston, la ville de mon cœur. Mais je suis chez moi partout où est ma famille.

L’auteur qui t’impressionne le plus ?

Je suis très souvent impressionné par les auteurs. La dernière fois que quelqu’un m’a réellement bluffé, c’était Catherynne M. Valente.

Quelle est la question que tu aurais aimé que je te pose ?

Peut-on s’habituer à la mélancolie du regard des moineaux ?

Voici mes onze questions:

  1. Qu’est-ce qui te happe?
  2. Y a-t-il un mot que tu souhaiterais ajouter à la langue française?
  3. Qu’est-ce qui est le plus important: le talent ou le travail?
  4. Si ton écriture était une des quatre saisons (ou une cinquième qui reste à inventer), laquelle serait-ce et pourquoi?
  5. Quel est, pour toi, le sujet sur lequel il est le plus difficile d’écrire?
  6. Ecrire un blog, est-ce parfois comme jeter des bouteilles à la mer?
  7. Si la romance est un genre lu principalement par des femmes, à quoi ressemblerait une romance écrite pour les hommes?
  8. Se lever tôt et se coucher tôt ou se lever tard et se coucher tard?
  9. Quand tu penses à ton enfance, quel est la toute première image qui te vient à l’esprit?
  10. Seul(e) sur une scène pendant une heure, qu’est-ce que tu racontes?
  11. A quoi ressemblerait la rue à laquelle toi seul(e) aurait accès?

Je ne tague personne, répondez donc à mes questions si le cœur vous en dit uniquement, même si je vous encourage vraiment à le faire parce que je rêverais que quelqu’un se mette en tête de plancher sur ces questions bizarres, mais quoi qu’il en soit, rendez-donc visite aux blogueurs suivants, je vous en conjure:

Ecri’turbulente, Carnets Paresseux, C.Kean, Feyd Rautha – L’épaule d’Orion, Les Conseils de Ponine, Laurent Jayr – Carnet d’écriture, Stéphane Arnier, Epaisseur sans consistance, Chris Bellabas, L.A Braun, Amélie Hanser.

La description

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Sur un blog consacré à l’écriture romanesque, certains sujets font figure de desserts, appétissants et délicieux, comme ceux que l’on consacre aux personnages ou aux idées. Et puis il y a les autres, qui s’apparentent davantage à la cuillère d’huile de foie de morue, qui est peut-être bonne pour la santé mais qui ne fait envie à personne.

Cette semaine, donc, parlons des descriptions.

Car en effet, il semble bien qu’il y ait en ce bas monde deux types de gens : ceux qui ne veulent pas lire de descriptions et ceux qui ne veulent pas en écrire. Le 20e siècle est passé par là, et nous nous sommes éloignés de l’écriture foisonnante et analytique du 19e pour nous focaliser davantage sur la vie intérieure des personnages que sur la couleur précise des tuiles de la soupente de la veuve Grubert.

Reste que les descriptions, c’est utile, c’est même nécessaire : à moins d’œuvrer dans un style singulier, tout roman comprendra des passages descriptifs.

Il existe en réalité deux types de descriptions bien distincts

Reprenons les bases, si vous le voulez bien : une description, c’est quoi ?

Il s’agit d’un passage d’un roman pendant lequel l’action s’interrompt pour céder la place au constat. L’intrigue est suspendue, et la plume de l’auteur se fait le témoin d’un lieu, d’un personnage, d’un phénomène, d’un sentiment, qu’elle ausculte et relaye jusqu’à nous en faisant appel à un ou plusieurs de nos sens. La description a donc pour but d’expliquer, puisqu’elle rend visible au lecteur des détails qui vont servir de contexte aux scènes qui suivent. Elle sert également à illustrer un aspect du décor, ou à fournir un point de vue subjectif sur une situation. Enfin, elle remplit une fonction esthétique puisqu’elle interrompt le récit pour offrir un interlude qui peut être plaisant à lire : dans Le Hussard sur le toit, Jean Giono ponctue son texte de descriptions de paysages qui ne servent aucune autre fonction que de ravir les amoureux des belles phrases.

Partant de là, on en vient à comprendre qu’il existe en réalité deux types de descriptions bien distincts. Pour commencer, les mini-descriptions. Ce sont des passage courts, entre une demi-phrase et, disons, deux phrases, qui contiennent des éléments de description mais qui ne constituent pas une unité entièrement descriptive pour autant.

« Vous ne fait pas un pas de plus. » Pour appuyer ses dires, il saisit dans les gravats un tuyau coudé qu’il brandit comme une matraque : celui-ci était rouillé mais assez lourd pour assommer un bison.

Ce passage en apparence innocent contient en réalité trois éléments de mini-description. D’abord les mots « Dans les gravats » qui fournissent un contexte de lieu à l’action ; ensuite « Qu’il brandit comme une matraque » qui décrit la posture du personnage ; enfin les mots « Coudé » et « Celui-ci était rouillé mais assez lourd pour assommer un bison » qui nous fait comprendre à quoi ressemble le tuyau dont s’empare le personnage.

On s’en rend bien compte : ces éléments-là sont partout dans un roman, tissés dans la trame-même des phrases, et même si on n’y songe pas nécessairement en ces termes, ce sont bien des descriptions. Cela dit, quand on entend le mot « description », en général, on pense à quelque chose d’un peu plus consistant : un paragraphe, voire plusieurs, consacrés entièrement à observer un phénomène.

Lorsque l’on parle de description, la première chose qui vient à l’esprit, c’est quelque chose comme ceci :

Au-delà de l’étroit golfe, à droite, le regard s’arrêtait d’abord sur cette presqu’île de Rosenheat, où s’élève une jolie villa italienne appartenant au duc d’Argyle. A gauche, la petite bourgade d’Helensburgh dessinait la ligne ondulée de ses maisons littorales, dominées par deux ou trois clochers, son pier élégant, allongé sur les eaux du lac pour le service des bateaux à vapeur, et l’arrière-plan de ses coteaux égayés de quelques habitations pittoresques.

Un extrait du Rayon vert de Jules Verne, un roman très préoccupé par les panoramas. En deux mots, on a affaire ici à une description de lieu. Paysage, ville, appartement, chambre : la description de lieu, c’est comme le décor au théâtre, cela pose un cadre et un contexte à l’action des personnages, et, même à notre époque qui boude le mode descriptif, on la retrouve fréquemment dans la plupart des romans, sous une forme ou sous une autre.

Cela dit, il existe bien d’autres choses que l’on peut décrire dans un texte littéraire : les personnages eux-mêmes, par exemple, dont on peut faire découvrir l’apparence aux lecteurs ; on peut décrire un objet, une voiture, un outil, un tableau ; une description peut être consacrée à un animal, en particulier à une créature fabuleuse, dans les textes qui ne sont pas d’essence réaliste ; et au-delà du monde strictement physique et palpable, on peut décrire une émotion, une ambiance, une époque, ou n’importe quoi d’autre qui peut s’observer et se traduire en mots.

La tolérance des lecteurs en matière de descriptions est extrêmement faible

Mais à quoi ça sert, tout ça ? En deux mots, la description est là pour offrir un contexte, des informations indispensables à la compréhension de l’intrigue : si deux personnes discutent dehors, sous une pluie battante, ça n’est pas la même chose que si elles étaient dans leur salon, et mentionner ce détail, ça permet de faire comprendre pourquoi, ensuite, l’un des deux interlocuteurs saute dans un taxi pour se mettre à l’abri. De même, consacrer une description à nous faire comprendre qu’un personnage a une difformité de la main va nous faire percevoir pourquoi il est embarrassé par les contacts physiques tout au long du roman. Et puis décrire un lieu, cela permet de donner un cadre à une séquence qui s’y situe : avant de vous lancer dans votre grande scène d’évasion, prenez le temps de faire comprendre au lecteur à quoi ressemble la prison, comment sont les portes, les fenêtres, les couloirs, où sont les issues, par où passent les gardes, etc… Sans cet indispensable mise en situation, les scènes qui suivent risquent d’être incompréhensibles.

Bref : la description permet d’installer des situations dramatiques qui sont ensuite résolues par l’intrigue. Il est impossible de s’en passer complètement, même si on déteste ça.

Car en matière de description, tout est affaire de dosage. Il faut en dire suffisamment pour délivrer les informations indispensables, mais pas trop, au risque de susciter l’ennui. Nous sommes au 21e siècle et la tolérance des lecteurs en matière de descriptions est extrêmement faible. Les romanciers seraient bien avisés de comprendre que l’œil de certains d’entre eux est entraîné à sauter automatiquement tous les textes descriptifs. En plus, même ceux qui les lisent en retiennent un peu ce qui leur chante : ça vous est sans doute déjà arrivé de visualiser un personnage comme blond et petit alors qu’on vous le décrit comme brun et grand, et rien au monde n’aurait pu vous faire changer d’avis, même si vous saviez pertinemment que ce n’était pas ce que l’auteur avait en tête.

En prendre conscience, c’est le premier pas qui permet de rédiger de bonnes descriptions. On en parle davantage la semaine prochaine.

⏩ La semaine prochaine: De bonnes descriptions

Les personnages: résumé

blog le petit plus

Comme j’ai pris l’habitude de le faire chaque fois que je clôt un chapitre sur ce blog, je rassemble ici tous les billets consacrés aux personnages que j’ai rédigé ces dernières semaines, en espérant que vous trouviez cela utile.

Bonne lecture et n’hésitez pas à me faire part de vos retours! ☺️

Première partie: Les personnages principaux

Deuxième partie: Les personnages secondaires

Troisième partie: Personnages – quelques astuces

Quatrième partie: Personnages – les outils

Cinquième partie: Le protagoniste

Sixième partie: L’antagoniste

Septième partie: Les partenaires de l’antagoniste

Le mot juste

blog mot juste

Si le style est une affaire de tournures de phrases, de métaphores et d’autres artifices, son aspect le plus crucial, c’est celui qui consiste à trouver le mot juste.

Et là où ça se corse, c’est qu’il n’existe pas de définition du mot juste. Aucun mot n’est meilleur qu’un autre dans l’absolu. Si un terme peut être considéré comme « juste », c’est parce qu’il est parfaitement à sa place et remplit son office dans un contexte particulier, dans une œuvre particulière rédigée dans un style particulier par un auteur et pour des lecteurs bien spécifiques.

Ainsi, contrastons deux approches, dans deux scènes qui racontent des histoires proches : celles de jouvenceau et de jouvencelles qui, nuitamment, baguenaudent. Commençons par la richesse baroque des mots utilisés dans ce passage signé Marcel Proust :

Plongés dans cet élément nouveau, les habitués de Jupien croyaient avoir voyagé, être venus assister à un phénomène naturel, comme un mascaret ou comme une éclipse, et goûtant au lieu d’un plaisir tout préparé et sédentaire celui d’une rencontre fortuite dans l’inconnu, célébraient, aux grondements volcaniques des bombes, comme dans un mauvais lieu pompéien, des rites secrets dans les ténèbres des catacombes. […] Déjà, anticipant sur la paix, se cachant dans l’obscurité pour ne pas enfreindre trop ouvertement les ordonnances de la police, partout des danses nouvelles s’organisaient, se déchaînaient dans la nuit.

Chaque mot est à sa place, chacun d’eux joli, précis et sélectionné pour évoquer une image spécifique. « Mascaret », « Éclipse », « Pompéien » : les mots sont précis, recherchés, et ils ne s’adressent pas au lecteur moyen. Ils portent avec eux une richesse d’évocation, mais aussi une certaine vision du monde, policée et sophistiquée.

Comparons avec ce passage extrait de l’œuvre de Virginie Despentes :

Red Bull et rails de coca, les filles débarquent, par grappes. Elles sont soûles faciles et vulgaires, c’est comme ça qu’on les aime, la nuit. Un connard gerbe dans les plantes vertes. Kiko l’attrape par l’épaule et lui crache à l’oreille « dégage de chez moi dégage tout de suite dégage » et le type bredouille quelque chose mais Kiko le pousse vers la porte sans écouter. Il déteste les tocards qui ne tiennent pas l’alcool.

Là aussi les mots sont parfaitement choisis mais tout le reste est différent : le niveau de langage, la palette du vocabulaire utilisé, la musicalité. Pourtant difficile de nier que l’auteure trouve elle aussi les mots justes dans chacune de ces phrases. « Connard », « Dégage », « Tocards » : on est ici dans un registre familier ou vulgaire pour décrire une réalité familière ou vulgaire. Les images sont frappantes et s’enchaînent à un rythme qui rappelle celui d’une soirée en boîte.

Cela réclame que l’auteur ait un vocabulaire étendu à sa disposition

Impossible d’imaginer que Proust se mette à écrire comme Despentes, et inversement : chacun suit l’approche la plus adaptée pour son propos. C’est peut-être bien le premier enseignement qu’il faut tirer de tout ça : le mot juste, c’est le mot adapté. Adapté à quoi ? À tout. Ha ! Voilà un merveilleux conseil qui n’éclaire rien du tout, merci, monsieur le Fictiologue.

D’abord, le mot sera bien choisi s’il parvient à évoquer scrupuleusement ce que l’auteur a en tête, avec précision et exactitude. C’est plus facile à dire qu’à faire, parce que ça réclame que l’auteur ait un vocabulaire étendu à sa disposition, dont il maîtrise toutes les subtilités et toutes les nuances.

Une « conséquence » par exemple, n’est pas un « résultat », un « effet », un « fruit », un « contrecoup », un « retentissement », une « réaction », un « aboutissement. » Chacun de ces mots a des connotations spécifiques, et, afin de parvenir à communiquer ce qu’il souhaite, un auteur sera bien avisé de s’assurer qu’il en comprend les différences.

On le comprend bien : cela signifie qu’un écrivain doit enrichir son vocabulaire. Cela fait partie de sa formation, de la même manière qu’un menuisier devra apprendre toute une série de techniques pour travailler le bois. Pour y arriver, il n’existe pas des milliers de solutions : il faut lire. Et une fois qu’on a lu, il faut encore lire. Et après avoir fait ça, juste pour être sûr de mettre toutes les chances de son côté, on serait bien avisé de terminer avec un peu de lecture.

Un autre moyen d’étoffer son vocabulaire, surtout quand on sèche sur un mot, c’est de se constituer des arbres de vocabulaire. Vous êtes en train de décrire un coucher de soleil ? Créez un diagramme constitué de tous les mots qui se rapportent à cet univers sémantique :

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Attention : avoir davantage de vocabulaire ne signifie pas nécessairement que l’on pratique un vocabulaire plus recherché ou plus obscur. Une fois que l’auteur s’organise pour disposer d’une vaste palette de mots à sa disposition, il lui reste à faire son choix, et il peut choisir la simplicité.

Car le mot juste, c’est aussi le mot adapté à un niveau de lecture, par exemple : il n’y a aucune honte à opter pour un vocabulaire simple et accessible (mais pour y parvenir, il faut être capable de reconnaître quels termes sont compréhensibles par le plus grand nombre). Il est indispensable que les mots soient adaptés au niveau de langage choisi, voire même à un contexte culturel : ainsi, la scène festive esquissée ci-dessus fera appel à des mots bien différents au sein de la haute bourgeoisie ou de la scène hip-hop. Pour trouver le mot juste, il faut donc savoir dans quel genre d’histoire on se situe et comprendre de quelle manière cela modèle le vocabulaire utilisé.

Identifiez et écartez les mots faibles, les clichés, les répétitions

Mais choisir le vocabulaire adapté, ça ne suffit pas. Ou plutôt si, mais en littérature comme en amour, quand on ne fait toujours que ce qui est adapté, on risque de passer à côté des sensations fortes. Il s’ensuit que le mot juste, c’est aussi, parfois, le mot saillant.

Cela ne suffit pas de trouver le terme qui correspond à ce qu’on a en tête, au niveau de langage et aux marqueurs culturels du texte : il faut aussi harponner l’intérêt du lecteur, l’émouvoir, l’interpeller à travers la page. Souvent, cela se fait à travers la destinée des personnages, mais cela peut également se produire par l’entremise d’un seul mot, plus mémorable que les autres. Identifiez et écartez les mots faibles, les clichés, les répétitions, et remplacez-les par des mots qui possèdent une plus grande puissance d’évocation.

Prenons ce passage tiré de La Voie royale d’André Malraux :

La forêt et la chaleur étaient pourtant plus fortes que l’inquiétude : Claude sombrait comme dans une maladie dans cette fermentation où les formes se gonflaient, s’allongeaient, pourrissait hors du monde dans lequel l’homme compte, qui le séparait de lui-même avec la force de l’obscurité. Et partout, les insectes.

Certes, les mots sont ici bien choisis. Mais ils produisent sur le lecteur un effet qui dépasse celui d’un simple choix avisé. « Cette fermentation où les formes se gonflaient », ça ne décrit rien de littéral, mais cela enferme dans des mots une moiteur maladive que tous ceux qui ont approché la jungle connaissent par cœur, et que les autres se mettent à comprendre grâce à ces mots saillants. Même chose pour « la force de l’obscurité », une image implacable qui reste dans la tête du lecteur longtemps après qu’il a quitté ce paragraphe. Le mot saillant est long en bouche : il déploie ses effets sur le long terme dans la tête du lecteur.

Les mots sont des vecteurs d’émotion

Enfin, le mot juste, c’est le mot qui touche. Le mot juste ne l’est pas seulement parce qu’il est bien choisi ou parce qu’il est frappant : il l’est aussi parce qu’il est émouvant. Les mots sont des vecteurs d’émotions, des fleurs que l’on lance au lecteur où des balles qu’on lui tire dessus. Il y a des mots qui comportent en eux une charge d’affection, de tendresse, ou alors de violence, d’effroi. Reconnaître ces résonances et en jouer peut faire la différence entre un auteur qui émeut ses lecteurs et un auteur qui les laisse de marbre.

Décrire une petite fille comme étant « sensible » nous fournit une indication, mais nous laisse à l’extérieur de sa tête. Écrivez qu’elle est « émotive » et vous partagez déjà davantage son état d’esprit. Avec « vulnérable » ou « friable » vous touchez les nerfs des lecteurs.

Pour terminer et mélanger tous ces beaux principes, prenons cette phrase :

Je regardai Clara, dans l’attente d’un sourire.

« Regarder », c’est un choix correct de vocabulaire, mais un auteur consciencieux optera pour un verbe plus précis :

Je scrutai Clara, dans l’attente d’un sourire.

Plutôt que la précision, il peut choisir un mot saillant, déconcertant, qui laisse des traces :

J’évaluai Clara, dans l’attente d’un sourire.

Enfin la dernière option consiste à privilégier l’émotion, pour toucher le lecteur. En l’occurrence en donnant à la phrase une coloration de danger, d’hostilité :

Je fusillai Clara du regard, dans l’attente d’un sourire.

Idéalement, le mot devrait être adapté, saillant et touchant. Si vous n’y arrivez pas à chaque fois, c’est normal. Par contre, plus vous essayez, plus votre style sera riche et distinctif.

⏩ La semaine prochaine: la description

Montrer plutôt que raconter

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Les doigts jamais bien loin de son gobelet de café, Morgane se frotta plusieurs fois les yeux avant de s’adresser à l’équipe de tournage. Lorsqu’elle le fit, elle enfouit les bâillements au fond de sa gorge et parvint à retrouver assez d’autorité pour que tous se préparent pour le tournage.

À la place d’écrire cela, pour délivrer le même message, j’aurais pu opter pour une approche différente :

Morgane était fatiguée. Elle réalisait un film.

Dans le premier exemple, j’ai choisi de nous plonger au cœur de l’action, de décrire les états d’âme de Morgane à travers leurs manifestations visibles, bref, j’ai décidé de montrer. Dans le second exemple, je me suis contenté d’énoncer des constatations au sujet de Morgane : j’ai raconté.

Montrer plutôt que raconter, show don’t tell, c’est une règle cardinale qui sert à aiguiller le style d’un romancier. Pas toujours facile à appréhender, elle n’est pas non plus valable dans toutes les situations, comme nous allons le voir, mais elle peut donner de la vie à des scènes qui, sinon, seraient inertes, comme si l’on jetait sur elle une pincée de poudre féerique.

Mais vous n’êtes pas obligés de me croire sur parole. « Montrer plutôt que raconter », c’est, ironiquement, un principe qui se comprend mieux quand on le montre que quand on le raconte. Ainsi, tournons-nous vers ce talentueux styliste qu’est Jean-Philippe Jaworski. Dans Gagner la guerre, il écrit :

La trouille, pour moi, c’est une vieille maîtresse. Une longue sangsue visqueuse, nichée dans les replis de mon ventre et dans le canal de mes vertèbres, furtive comme un ver solitaire, mais toujours prompte à mordre quand la situation patine, quand les couteaux sont tirés, quand l’ennemi charge.

Alors qu’il aurait tout aussi bien pu préférer ceci :

J’étais habitué à avoir peur : cela me maintenait en vie.

Si la seconde phrase a le mérite de la brièveté, elle est loin d’avoir la force évocatrice de la première. C’est une chose de décréter qu’un personnage fait siennes ses craintes et les transforme en armes redoutables, c’en est une autre de nous faire sentir l’effet de l’effroi dans ses tripes et la manière dont il s’en empare pour triompher dans des situations de vie ou de mort. En nous le montrant, Jaworski nous fait partager cette sensation, il la fait naître en nous, il s’adresse à notre cœur et à nos entrailles plutôt que de se contenter de parler à notre tête. Bref, il nous touche, et peu de choses sont plus précieuses en littérature.

Comme l’a écrit Anton Tchekhov, « Ne me dites pas que la lune brille, montrez-moi le reflet de la lumière sur un éclat de verre. » La règle du « Show don’t tell » transforme un texte de fiction en un univers de sensations, où l’auteur fait circuler les émotions des personnages jusqu’au lecteur. Plutôt que de se contenter de prendre note d’une série d’événements, celui-ci est à même de les imaginer, de les sentir.

Un auteur zélé ira chercher l’universalité dans les détails et les cas particuliers

Afin de montrer davantage et de raconter moins, un écrivain doit être constamment en train d’interroger son histoire : que se passe-t-il ? Comment cela se manifeste-t-il ? Comment est-ce perçu par les personnages ? Comment ceux-ci expriment-ils ce qu’ils ressentent ?

En étant spécifique, en répondant à ces questions, en leur donnant du corps à travers des mots et des images bien trouvées, en faisant un usage inventif des métaphores, vous parviendrez à inviter le lecteur dans votre univers plutôt que de vous contenter de le laisser entrevoir à travers la porte entrebâillée d’un langage trop superficiel. À la place d’étaler des principes généraux et des abstractions, un auteur zélé ira chercher l’universalité dans les détails et les cas particuliers. Cela peut faire la différence entre un roman médiocre et quelque chose qui remue les tripes.

Cela dit, je sens poindre au bord de vos lèvres tremblantes une question qui trahit l’angoisse qui vous anime : mais Julien, tentez-vous de me dire, raconter, n’est-ce pas l’essence même de la fiction ? Nous aurait-on menti pendant toutes ces années ? Est-ce que le noble apostolat du conteur que nous embrassâmes avec la naïveté de nos cœurs d’enfants n’était en fait qu’un sinistre miroir aux alouettes ?

Non, mon bon ami, n’aie crainte. Cela dit, il faut prendre conscience que « Montrer plutôt que raconter » n’est pas une règle absolue, à appliquer en toutes situations, mais plutôt une invitation constante aux écrivains du monde entier de mettre les mains dans le cambouis et de déployer tous les efforts imaginables pour nous inviter dans leurs univers, plutôt que de nous présenter une succession d’événements sans relief. La fiction est l’art du drame, et il faut donc insuffler du souffle dramatique dans l’écriture, pas se contenter d’énoncer des faits.

Cela ne signifie pas qu’il faut renoncer à raconter

Mais cela ne signifie pas qu’il faut renoncer à raconter. Oui, vous êtes tout à fait en droit de dire qu’un personnage est fâché sans avoir à décrire dans le détail la manière dont ses sourcils se froncent et ses mâchoires se crispent. Oui, parfois un chien est féroce, une mélodie entraînante ou un train rapide et il n’est pas nécessaire de consacrer des pages et des pages à faire ressentir au lecteur la moindre implication de ces constats.

En réalité, lorsqu’on se met en tête de montrer une situation, on peut l’étirer à l’infini comme un ressort. Imaginez combien de pages Jean-Philippe Jaworski aurait pu consacrer aux relations que son personnage entretenait avec sa peur, aux changements physiologiques que cela impliquait pour lui, à son ressenti et à la manière dont celui-ci se manifestait. Il est possible de se montrer de plus en plus spécifique, à l’infini, mais cela implique d’y consacrer de la place.

Parfois, un auteur souhaitera prendre le temps de montrer, en se rapprochant de l’action tel un naturaliste qui capture l’image des antennes d’un insecte ; parfois, il préférera raconter, laisser la bestiole passer son chemin et privilégier ce qui sert l’histoire.

Et pour savoir comment trouver le juste dosage, il convient de s’interroger sur la raison d’être de chaque scène : qu’est-ce qui est important ? Que dois-je transmettre ? Est-ce le moment de faire ressentir au lecteur l’intériorité de mes personnages, de le laisser marcher quelques instants à leurs côtés, de lui faire humer les causes profondes de leurs actes, ou dois-je plutôt privilégier l’action, l’immédiateté, les conséquences, les faits ? C’est aussi dans la réponse qu’un romancier choisira de donner à cette question qu’ira se nicher son style.

En d’autres termes, plutôt que ce « Show don’t tell » trop unilatéral, on pourrait reformuler ce conseil sous une forme moins catégorique : « Plongez le lecteur au cœur de votre univers, mais par pitié ne l’ennuyez pas. »

⏩ La semaine prochaine: le mot juste

Les enjoliveurs de phrases

blog enjoliveurs

Quand on parle de style, il y a pas de choix « juste » ou « faux » ai-je eu l’aveuglement d’écrire récemment. Et s’il est vrai que personne ne va pouvoir démontrer qu’un style en particulier est supérieur aux autres dans toutes les situations, il n’en reste pas moins que si votre réflexion sur l’approche stylistique de l’écriture en est à ses balbutiements, je ne peux que vous conseiller d’aller droit au but.

Si elle est loin d’être la seule approche qui fonctionne, celle qui consiste à viser le dépouillement constitue un bon point de repère, parce que le minimalisme est toujours plus facile à appréhender que le baroque. J’aurai l’occasion de revenir sur ces deux extrêmes dans un prochain billet. Cette semaine, j’ai l’intention de vous décourager de toutes mes forces de recourir à deux artifices : les adverbes et les accumulations.

La route de l’Enfer est pavée d’adverbes

Les adverbes, c’est le mal. Les adverbes ont été inventés par le Malin pour tenter les auteurs et enliser leur style dans des bourbiers dont jamais il ne parviendront à s’extraire. « La route de l’Enfer est pavée d’adverbes » a écrit Stephen King, qui, n’en doutons pas, connaît par cœur cet itinéraire.

Mais qu’est-ce qu’un adverbe demanderons celles et ceux d’entre nous pour qui les souvenirs de l’école semblent trop lointains ?

L’adverbe est un mot invariable qui précise ou change le sens d’un verbe, d’un adjectif, ou d’un autre adverbe. Bien souvent, il se termine en « –ent », comme le mot « souvent » qui figure dans cette phrase, et qui se trouve par une incroyable coïncidence être un adverbe. Les adverbes précisent les circonstances de lieu, de temps ou de manière dans lesquelles se déroule une action.

Les adverbes sont pareils aux bibelots que votre grand-mère trouve si jolis

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils constituent une tentation mortelle pour bien des écrivains. Les adverbes sont des enjoliveurs de phrases. Plutôt que de se cantonner à s’en servir lorsqu’ils sont nécessaires, de nombreux auteurs les utilisent à tort ou à travers pour décorer leur prose, tels des amateurs de bagnoles qui tunent leur caisse. « Ah », vous dites-vous, « Je vais glisser quelques adverbes par-ci, par-là… Ça va captiver l’attention du lecteur, et il aura l’impression que j’écris super bien… »

Erreur. Il est vrai que les adverbes peuvent servir à gonfler un style, à le siliconer pour lui donner du relief. Mais bien souvent, les adverbes ne servent à rien si ce n’est à encombrer une phrase. Ils sont pareils aux bibelots et aux cadres miniatures que votre grand-mère trouve si jolis et qu’elle dispose partout dans son appartement. En parlant de l’attention du lecteur, pensez également à l’attention négative, celle qui lui donnera envie de reposer le bouquin, une fois confronté à un style qui privilégie l’artifice à la substance. Les adverbes mènent au kitsch.

« Avant de traverser complètement la ruelle étroite, il regarda prudemment à gauche et à droite, puis il courut très rapidement de l’autre côté. »

Est-ce que tout cela est bien nécessaire ? Le verbe « Traverser » implique déjà un passage d’un bord à l’autre, il est donc inutile de rajouter l’adverbe « Complètement. » Toutes les ruelles sont étroites, c’est ce qui les distingue des rues. Comme le principe même de regarder à gauche et à droite avant de traverser constitue une mesure de prudence, l’adverbe « Prudemment » n’a pas davantage sa place. Enfin, courir, c’est aller vite, dès lors ajouter « rapidement », ou pire « très rapidement » constitue un pléonasme. Dès lors, n’est-il pas préférable d’écrire :

« Avant de traverser la ruelle, il regarda à gauche et à droite, puis il courut de l’autre côté. »

La plupart du temps, une phrase sans ornement est plus efficace. Et si vous avez du mal à vous en convaincre, dites-vous que dans un roman, toutes les phrases ne sont pas destinées à attirer l’attention sur elles : certaines n’ont qu’une fonction formelle et ont tout à gagner à rester aussi simples que possible.

Mais même si vous souhaitez tout de même embellir votre style, il existe de meilleures options que les adverbes pour y parvenir. « Les adverbes sont les outils de l’écrivain paresseux » a écrit Mark Twain. À la place d’y recourir, mieux vaut trouver un mot au sens plus précis : le vocabulaire est votre allié et le temps passé à trouver le mot juste n’est jamais gâché. Partant de ce principe, voici ce que peut devenir notre phrase de référence :

« Avant de franchir la ruelle, il la scruta puis fonça. »

En trouvant des verbes plus adaptés, la phrase se retrouve à la fois plus courte et plus élégante. Traquez donc sans relâche les adverbes lors de la phase d’écriture, et pourchassez les survivants lors de la relecture afin que votre style gagne en efficacité.

En particulier, renoncez aux adverbes qui ne sont que des amplificateurs de sens, comme « Très », « Beaucoup », « Particulièrement », voire même « Bigrement » ou « Fichtrement » pour les plus aventureux. Plutôt qu’écrire « Très beau », préférez « Magnifique. » Plutôt que « Il avait très peur », écrivez « Il était terrifié », « Il était épouvanté », « Il était en proie à la panique. » Vous pouvez également opter pour une métaphore, c’est à cela qu’elles servent, comme nous avons déjà eu l’occasion de nous en apercevoir.

Attention tout de même, avant de sortir les fourches et les torches et de nous lancer tous ensemble dans une purge vengeresse anti-adverbes, il faut tout de même préciser que parfois, certains adverbes sont à leur place et ne méritent pas d’être écartés.

Dans quelles conditions un adverbe devient-il recommandable ? Quand il est indispensable. Voici quelques exemples de phrases où le sens recherché ne saurait se passer d’un adverbe : « J’ai choisi la voiture vert clair » : ici, il n’y a que l’adverbe pour distinguer le véhicule choisi d’une éventuelle voiture vert foncé. « Le Parlement a voté la nouvelle loi récemment » : tout l’objet de la phrase est de communiquer quand la loi a été adoptée, l’adverbe est donc à sa place.

Trouver une seule image forte est plus efficace qu’opter pour deux images en concurrence l’une avec l’autre

En-dehors des adverbes et avant de conclure, j’attire votre attention sur un autre tic de romancier qui présente les mêmes tristes symptômes. Bien moins connus et donc moins redoutés que les adverbes, ce que j’ai choisi d’appeler les accumulations, ce sont les cas de figure où un auteur accumule plusieurs qualificatifs pour décrire une situation, une action, un personnage, là où un seul mot aurait largement fait l’affaire.

« La soirée était interminable et pénible, et ma fille, nerveuse et impatiente, se comportait avec une effronterie et un agacement croissants. »

On s’en aperçoit dans cet exemple : les accumulations sont des enjoliveurs au même titre que les adverbes, en cela qu’ils donnent l’impression d’augmenter la substance de la phrase alors qu’ils ne font que la rallonger et l’alourdir. Trouver une seule image forte est plus efficace qu’opter pour deux images en concurrence l’une avec l’autre, donc décidez-vous, et comme avec les adverbes, trouvez le mot juste :

« La soirée était interminable et ma fille, impatiente, se comportait avec une effronterie croissante. »

Pourquoi certains auteurs (dont je fais partie) ont tendance à utiliser deux qualificatifs là où un seul est suffisant ? Pour remplumer leur style, certes, mais également parce que leurs priorités ne sont pas à la bonne place. Bien souvent, un auteur débutant qui décrit une scène partira d’une image, d’une impression qu’il a en tête et qu’il va chercher à retranscrire en mots le plus fidèlement possible. Ainsi, dans notre exemple, l’auteur se sera imaginé une soirée à la fois « interminable » et « pénible » et il aura de la peine à renoncer à un de ces deux termes, de peur de s’écarter de l’idée qu’il cherche à communiquer.

En réalité, il ferait mieux de moins penser à lui et de davantage penser à ses lecteurs, eux qui ignorent tout de ce qui se passe dans la tête de l’écrivain et ne se soucient que de ce qui se retrouve sur la page. Eux s’en fichent, qu’il vous faille deux mots pour coller au plus près du concept que vous aviez en tête à la base. Dans presque tous les cas, retenez un seul de ces mots, laissez-le exister pour lui-même et vous verrez qu’à lui seul, il aura bien plus de puissance évocatrice que ce que vous aviez prévu à la base.

Plutôt qu’écrire « Une tempête de sable gigantesque et meurtrière », préférez « Une tempête de sable meurtrière » et laissez cette notion de meurtre mariner dans le cerveau de celles et ceux qui vous lisent, sans l’embarrasser d’ornements superflus. En chemin, vous vous éloignerez peut-être un peu de ce que vous aviez en tête, mais vous aurez touché le lecteur, et c’est bien plus important.

⏩ La semaine prochaine: montrer plutôt que raconter