Décrire la douleur

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Ce billet se veut à la fois l’ultime prolongement de ma série d’articles sur la guerre commencée ici, mais aussi le premier d’une nouvelle série de guides pratiques destinés à décrire différentes sensations et émotions courantes dans l’existence humaine et donc dans la littérature.

La première partie consiste en une série de listes de mots dans lesquelles chaque auteur est invité à piocher. Ici, il s’agit de verbes, de noms et d’adjectifs liés à la douleur physique. Je n’inclus pas de définitions, conscient que l’usage de chaque mot dans un contexte littéraire va beaucoup dépendre des circonstances. Ces listes sont incomplètes et je vous invite à m’aider à les étoffer. Toutes les propositions sont les bienvenues – ce billet (et les suivants) pourraient être adapté en fonction de vos suggestions.

Juste en-dessous de ces listes de mots, vous trouverez une série de brefs conseils à appliquer pour épicer ou améliorer vos descriptions.

Verbes

Agoniser, avoir mal, en baver, boire le calice, en chier, déguster, dérouiller, se détériorer, écoper, endurer, morfler, pâtir, peiner, ressentir, en roter, souffrir, suer, trinquer, en voir de toutes les couleurs

Noms

Affliction, affres, agonie, bobo, boulet, brisement, brûlure, calvaire, contraction, coup (de marteau, de poignard), déchirement, démangeaison, déplaisir, douleur, endolorissement, élancement, épine, fourmillement, indisposition, irritation, lourdeur, mal, malaise, malheur, martyre, peine, picotement, pincement, plaie, point, raideur, rigidité, souffrance, supplice, torture, tiraillement, tourment

Adjectifs

Abattu, accablé, affligé, atteint, cuisant, douloureux, endolori, éprouvé, fiévreux, incommodé, indisposé, mal en point, pénible, perclus, punitif, souffrant, tendu, tiraillé, torturant, torturé

Les types de douleur

Affreux, aigu, amer, ancien, atroce, authentique, battant, en battement, chaud, chronique, cruel, cuisant, débilitant, en décharges électriques, déchirant, en éclairs, effroyable, par élancements, engourdissant, entêtant, épouvantable, éternel, excessif, extrême, fébrile, fiévreux, frénétique, fou, froid, habituel, horrible, interne, immense, immortel, incompréhensible, inconcevable, incroyable, indescriptible, inexprimable, ineffable, infernal, infini, ingrat, injuste, insupportable, intérieur, interminable, inutile, irradiant, qui lance, par lancées, morbide, morne, mortel, muet, mystérieux, obsédant, pénétrant, physique, poignant, profond, quelconque, rayonnant, secret, solennel, sourd, stérile, suprême, tendre, terrible, tragique, transperçant, vain, vif, violent, vrai

Les conséquences de la douleur

S’accrocher, ahaner, asphyxier, crier, se décourager, s’évanouir, se fâcher, faire bonne figure, se figer, frémir, frapper, gémir, grimacer, haleter, hurler, jurer, se mordre (la joue, la langue, la lèvre), pâlir, pleurer, prier, résister, retenir (ses gestes, ses larmes, sa respiration, son souffle), se rouler par terre, sangloter, saigner, sauter, serrer (les dents, les fesses, les phalanges, les poings), suer, supporter, se tendre, se tenir, tomber, se tordre, tousser, transpirer, trembler, vaciller, vomir

Asphyxie, colère, cri, désespoir, découragement, étourdissement, flegme, gémissement, haut-le-cœur, hoquet, humiliation, larme, nausée, peur, plainte, pleurs, sanglot, vertige

Prendre des notes

La douleur est peut-être bien la sensation la plus répandue – certains estiment même qu’il s’agit de la seule chose que tous les humains ont en commun. Cela a beau être désagréable, puisque vous êtes écrivain, profitez-en : lorsque vous avez mal, cherchez à comprendre ce qui se passe en vous, les sensations que vous éprouvez, la manière dont celles-ci se manifestent, gagnent ou perdent en intensité, évoluent avec le temps, et tentez de traduire tout cela en mots.

Peut-être retrouverez-vous certains des termes dont j’ai dressé la liste ci-dessus, peut-être trouverez-vous des manières complètement nouvelles de coucher sur le papier les différents types de souffrance. Quoi qu’il en soit, prenez-en note et gardez vos observations pour plus tard : elles se révéleront précieuses tôt ou tard.

Le mot juste

Comme tout le monde a eu mal, a mal, aura mal, il s’agit d’une sensation au sujet de laquelle la plupart des gens ont un certain degré d’expertise. Aussi il est important de ne pas faire n’importe quoi, sans quoi vos lecteurs s’en rendront compte immédiatement.

Lorsque vous vous lancez dans la description de la douleur ressentie par un personnage, faites en sorte que les mots que vous employez correspondent à la cause de la blessure ou de l’affliction : par exemple, une punaise enfoncée dans le bras ne cause pas une brûlure, une fracture n’est pas à l’origine d’un picotement. Cherchez les mots corrects du point de vue du sens, mais aussi ceux qui vous paraissent authentiques par rapport aux circonstances et au ressenti de votre personnage.

Garder le sens des proportions

Inutile d’en faire trop. Il n’est pas nécessaire, et il est même déconseillé, de décrire toutes les douleurs ressenties par votre personnage, sans quoi il finira par apparaître comme quelqu’un de fragile (si c’est ce que vous souhaitez, alors allez-y, sentez-vous libre d’y aller à fond). Il faut également être attentif à l’intensité : se piquer avec une fourchette, c’est peut-être douloureux, mais ce n’est pas « une torture », ni « un supplice. » Toute exagération dans ce domaine risque de basculer dans le ridicule.

Montrer plutôt que raconter

Jusqu’ici, nous avons dressé une série de mots et de conseils destinés à décrire la douleur, donc à la raconter. En suivant l’adage « Montrer plutôt que raconter », sentez-vous libres d’explorer d’autres voies, en approchant la douleur non pas par un alignement de termes qualificatifs, mais en vous concentrant sur les actions de vos personnages, sur les manifestations externes de la souffrance, qu’elles soient physiologiques ou comportementales. Dire d’un personnage qui vient de se cogner qu’il gémit et se mord les phalanges suffit : inutile de préciser qu’il a mal, c’est tout à fait clair.

Se soucier des conséquences

Parfois, la douleur est intense, mais elle s’en va rapidement. D’autres fois, elle s’installe durablement. Dans ces cas de figure, tenez-en compte. Un personnage qui a mal va voir de la peine à penser à autre chose, à se concentrer, parfois même à exécuter certaines actions qui ne lui posaient pas de difficultés jusque là. Une douleur durable nous diminue, elle dicte nos actes, nous rend trop prudent, irritable : c’est une source inépuisable de situations dramatiques pour un auteur.

L’évolution de la douleur

La douleur n’est pas une constante : elle change. Elle vient et s’en va, comme la marée ; elle augmente brutalement et s’apaise lentement, ou l’inverse ; elle peut être débilitante un instant et supportable l’instant d’après. Soyez attentifs à cette dimension en ce qui concerne vos personnage, et décrivez les transformations de leurs souffrances (« Avec le temps, l’horrible sensation se dissipa pour ne laisser que quelques élancements » ; « La douleur dans mon genou, simple raideur il y a une minute, explosa sans prévenir en une souffrance atroce. »)

Qualificatifs obliques

On parle de littérature : l’imagination de l’auteur va toujours faire reculer les limites de ce qui est acceptable. Pour décrire la douleur, autorisez-vous donc des métaphores et comparaisons (« La douleur crépitait en moi comme un feu d’artifice », « C’était comme si mes muscles avaient été parcouru par du plomb en fusion. ») Attention, comme toujours avec les métaphores, la frontière qui sépare une image parlante et efficace d’une figure de style lourde et risible est souvent bien mince.

Et puis, si votre style vous y oblige, autorisez-vous des emprunts à des champs sémantiques qui n’ont rien à voir avec celui de la douleur, et cherchez à déterminer si ça peut avoir du sens pour ce que vous souhaitez exprimer. La douleur de votre personnage peut être réglementaire, sa souffrance burlesque, ses maux palpitants ou surréalistes.

⏩ La semaine prochaine: Décrire la peur

Blessures

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En commençant par la guerre, en continuant par la bataille, en mentionnant la guérilla puis en descendant la hiérarchie de la castagne jusqu’aux scènes de bagarre, la série de billets que je viens d’enchaîner sur ces thèmes voisins parvient ici à sa conclusion naturelle. J’ai nommé : les blessures et autres lésions engendrées par le combat. Elles aussi, elles peuvent venir enrichir votre récit. (D’ailleurs, je précise « engendrées par le combat », mais ce qui suit pourrait tout aussi bien, moyennant quelques modifications, s’appliquer à des dommages subis lors d’une chute, un accident ou une catastrophe naturelle).

Au fond, la nature des blessures dans un récit ressemble beaucoup à celle que nous avons eu l’occasion d’évoquer pour le combat, à savoir que certaines d’entre elles méritent que l’on s’y attarde et d’autres non.

Qu’elles soient infligées à vos personnages principaux ou à leurs adversaires, il y a des blessures qui n’ont pas d’importance dramatique, pas de conséquences majeures pour le déroulement de l’intrigue. Elles ne sont mentionnées que pour la texture du récit, ou éventuellement pour donner un peu de couleur à la trajectoire des personnages.

Imaginez que votre protagoniste ne soit pas un foudre de guerre, mais qu’il parvienne malgré tout à sortir entier d’une confrontation à l’épée. Vous ne souhaitez pas vous attarder trop longtemps sur les conséquences du duel, raison pour laquelle vous ne comptez pas faire de cette blessure un élément d’intrigue en tant que tel. Cela dit, vous voulez tout de même montrer que votre personnage n’est pas invulnérable et qu’il n’est pas sorti entier du combat. Dans ce genre de cas, vous pouvez mentionner en passant qu’il a effectivement subi des lésions mineures : des contusions, des ecchymoses, des estafilades, bref, des blessures qui le font souffrir dans son corps et dans sa dignité mais qui n’ont aucune conséquence pour la suite du déroulement du récit. Inutile de vous attarder trop longtemps là-dessus : vous en parlez une fois et vous passez à la suite.

Je ne peux que vous recommander de vous documenter un minimum sur les effets réels des dommages subis

Il y a une longue tradition dans la fiction de ces « blessures sans conséquences. » Les options que je viens de mentionner, qui regroupent toutes les petites blessures pas trop profondes mais qui peuvent tout de même faire mal, constituent votre meilleur choix si vous souhaitez que vos lecteurs ne s’interrogent pas trop sur les effets réels de l’attaque subie. Un grand classique hollywoodien, c’est la « blessure à l’épaule », où un personnage reçoit une balle à cet endroit, et où on est prié de considérer qu’il s’agit d’une partie du corps où les lésions n’ont pas grande importance au-delà de la douleur qu’elles peuvent générer. En réalité, une blessure à l’épaule peut considérablement réduire la mobilité du bras et nécessiter des mois de rééducation. Je ne peux que vous recommander de vous documenter un minimum sur les effets réels des dommages subis lorsque vous décidez de la localisation d’une blessure.

Autre passage obligé de la pop culture : le choc à la tête. Au cinéma ou dans la bande dessinée, il est possible d’assommer quelqu’un en frappant très fort sur sa tête avec un objet contondant. La victime va simplement perdre connaissance pendant quelques minutes, puis se réveiller sans subir la moindre conséquence à long terme, en-dehors d’un gros mal de crâne. Cela permet à votre protagoniste de vaincre ses ennemis sans cruauté. Si c’est votre choix, pourquoi ne pas adopter cette convention, mais gardez à l’esprit que dans le monde réel, les traumatismes crâniens, ça existe, et qu’un choc à la tête suffisamment fort pour faire perdre connaissance à quelqu’un aura probablement des conséquences à long terme sur sa santé.

Pourquoi blesser un personnage si cela ne doit avoir aucune conséquence ?

Plus intéressantes sont les blessures thématisées, dramatisées, c’est-à-dire celles qui ont un impact durable sur l’intrigue, qui sont mentionnées lors de plusieurs scènes différentes et qui modifient durablement les personnages qui peuplent votre roman. Car après tout, pourquoi blesser l’un d’eux si cela ne doit avoir aucune conséquence ? La loi de la parcimonie du drame nous enseigne que si vous souhaitez que l’état d’un personnage ne soit pas modifié, le plus simple et qu’il ne lui arrive rien, mais qu’à l’inverse, s’il lui arrive quelque chose, tout cela doit avoir des effets. Non, votre preux chevalier qui vient de se briser deux côtes ne peut pas, juste après, sauter dans le lit de la princesse, sans quoi vos lecteurs ne prendront pas au sérieux la gravité de sa blessure, ni celle du combat qui l’a causée.

Pour être pris au sérieux par le lecteur, il faut donc s’assurer que les blessures ont de vraies conséquences, et que celles-ci soient liées à leur localisation. Quand on se casse la jambe, on ne peut plus marcher ; une hémorragie nécessite des soins urgents si l’on veut éviter la mort ; si on se fait arracher des doigts, on va perdre une grande partie de notre habileté manuelle ; et si on a des côtes cassées, la douleur nous empêche tout mouvement de torsion du torse.

Une blessure d’importance, dans un récit, peut se raconter en huit phases. Elles ne seront pas nécessairement toutes présentes dans votre récit, sentez-vous libres d’en sauter quelques-unes si ça a du sens pour vous, mais gardez à l’esprit ce qui suit comme un panorama des possibilités dramatiques qui s’offrent à vous.

1. Le dommage

On entame l’arc dramatique d’une blessure par son point d’origine, sa cause, c’est-à-dire la scène où le personnage est victime d’une lésion. Il peut s’agir d’une scène de combat, d’un accident ou d’un autre événement traumatisant.

À l’auteur de décider de la quantité de détails disponibles d’entrée de jeu : il est tout à fait possible que le personnage établisse lui-même une sorte de pré-diagnostic qui est ensuite confirmé par les médecins (par exemple, s’il se fait trancher le bras sous ses yeux, le constat est relativement facile à établir et agréablement dépourvu d’ambiguïté). À l’inverse, il est possible que le personnage blessé ne réalise pas tout de suite l’ampleur des dégâts, voire même qu’il ne se rende pas compte qu’il a été touché. Et si vous souhaitez jouer avec la structure narrative, vous pouvez même choisir d’omettre complètement cet incident initial pour ne s’intéresser qu’à ses conséquences : on rejoint le blessé alors qu’il gît, en sang, sur une civière.

2. Les premiers soins

Dans cette catégorie, on range toutes les mesures prises immédiatement après la blessure et qui poursuivent deux buts : éviter que la lésion ne s’aggrave et prévenir des dommages supplémentaires. Donc ici, on parle de médecine militaire, de bandages, d’injections antidouleur, d’attelles, de sortilèges d’apaisement, mais aussi de toutes les mesures destinées à mettre le blessé à l’abri, à s’éloigner du champ de bataille ou de la source des dégâts (incendie, zone sinistrée, catastrophe naturelle), voire même des tirs de couverture destinés à éloigner de potentiels assaillants.

Souvent, l’essentiel des actions de cette deuxième phase ne sont pas accomplies par le personnage qui a été blessé, mais il est possible qu’il n’ait personne d’autre sur qui compter et qu’il s’occupe de traiter ses blessures lui-même.

3. Premier diagnostic

Ici, « diagnostic » est un bien grand mot. Une fois que le chaos du combat ou que le stress du danger s’est éloigné, il est possible de jeter un coup d’œil à la blessure et d’en déterminer la nature et la gravité.

Parfois, cette étape se déroule conjointement à la précédente, voire même auparavant. Dans certains cas, c’est un médecin qui s’en charge, dans d’autres, ce diagnostic n’est qu’une appréciation rapide d’une personne sans formation médicale, voire du personnage lui-même, qui soulève une chemise ensanglantée ou nettoie une plaie pour vérifier ce qui se cache en-dessous.

C’est lors de cette phase que l’on prend les décisions sur la suite du traitement : la personne blessée doit-elle simplement prendre du repos, ou nécessite-t-elle des soins médicaux, et si oui, de quelle nature et dans quels délais ? Dans certains cas, ce premier diagnostic crée un enjeu pour les protagonistes, générateur de suspense : seront-ils assez rapides pour sauver leur ami blessé ?

4. Diagnostic définitif

C’est le second avis, celui émis par un médecin qui prend le temps d’examiner la blessure avec soin, et en possession de tous les moyens de diagnostic qui sont à sa disposition (qu’ils soient rudimentaires, sophistiqués, voire magiques, selon le contexte du roman). C’est là qu’il décide de la marche à suivre pour la suite du traitement, s’il convient d’opérer ou de pratiquer d’autres types de gestes médicaux, et c’est là aussi qu’il émet un pronostic sur les délais de rétablissement qui attendent le personnage blessé.

5. Le traitement

Le personnage blessé reçoit un traitement adapté à sa lésion. Il peut s’agir d’une intervention chirurgicale ou d’un traitement d’une autre nature. On peut aussi s’imaginer que plusieurs opérations seront nécessaires, et que chacune comporte son lot de risques (et donc de suspense). Les proches du personnage blessé peuvent être amenés à prendre des décisions difficiles au sujet de son traitement (faut-il sacrifier sa jambe ou tenter de la sauver en risquant sa vie ?)

Et pendant que nous en sommes à décrire le potentiel dramatique de cette phase, rappelons-nous que tout geste médical peut mal tourner, en raison d’une erreur ou de facteurs qui n’auraient pas été anticipés, et que le traitement peut empirer l’état du patient (auquel cas celui-ci recevra une blessure supplémentaire qui va elle aussi nécessiter un traitement, ce qui nous ramène à la première étape).

6. Le rétablissement

Après l’opération, rien n’est terminé. Au mieux, le blessé va devoir rester momentanément alité. Sa mobilité ou ses performances physiques risquent d’être sévèrement limitées pendant quelque temps, même si tout s’est passé comme prévu. Il va devoir faire preuve de patience et de résilience en attendant que son corps redevienne ce qu’il était.

Et ça, c’est le scénario le plus favorable. De nombreuses blessures nécessitent une rééducation qui peut être longue et fastidieuse, et qui réclame l’assistance de professionnels pendant tout le processus. Il s’agit d’un chemin tortueux, où le personnage fait parfois des progrès, mais traverse également des phases de stagnation ou de régression. Chacune peut être exploitée pour créer du suspense ou développer le personnage en question, mais aussi ceux qui l’entourent.

Et puis notons qu’à ce stade, le personnage a peut-être déjà subi des séquelles irréversibles. Typiquement, il a peut-être été amputé d’un membre ou a perdu un de ses sens, en totalité ou en partie. Au rétablissement physique s’ajoute donc un processus mental, au cours duquel il va devoir accepter ce qui lui arrive.

7. Le test

Étape sans doute encore plus optionnelle que les autres, ce que je choisis ici d’appeler « le test » est un moment dramatique qui intervient en fin de récupération, alors que le personnage blessé n’est pas encore pleinement remis. Dans ce type de scène, celui-ci fait face à un défi, dans le cadre de l’intrigue du roman, qui fait appel à ses capacités physiques et mentales : il peut s’agir d’un combat, d’un voyage dangereux, d’une situation périlleuse et inopinée comme un accident ou une catastrophe naturelle, etc… D’un point de vue thématique, il peut être intéressant de choisir un événement semblable à celui lors duquel la blessure initiale est intervenue.

Lors du test, le lecteur découvre à quel point le personnage a réellement été affecté par son calvaire : est-il pleinement remis ? Diminué ? N’est-il plus que l’ombre de lui-même ? A-t-il récupéré sur le plan physique, mais vu sa santé psychique et sa confiance en lui diminuée par les épreuves qu’il a traversé ? Ce type de scène permet d’illustrer tout cela de manière décisive et dramatique.

8. Le nouveau statu quo

Au terme de tout le processus, on découvre la nouvelle réalité du personnage qui a été blessé. A-t-il des séquelles graves, mineures, ou pas de séquelles du tout ? Est-il affecté sur le plan physique, psychique, émotionnel ? Est-ce que cette épreuve a modifié son attitude, l’a rendu, par exemple, plus prudent, ou au contraire plus sanguin ? Est-ce que les personnages qui l’entourent ont désormais un autre comportement vis-à-vis de lui, se montrent-ils plus protecteurs, ou font-ils preuve d’un respect supplémentaire à son sujet ?

Les séquelles peuvent se manifester de manières très différentes. Un personnage peut être handicapé ou amputé, et donc très diminué, le forçant à repenser son comportement au quotidien et peut-être même son rôle, s’il avait l’habitude de se voir comme un combattant ou d’endosser un comportement très physique. Il peut aussi être diminué de manière moins épouvantable, avec une réduction de mobilité, de vitesse ou de puissance, qui l’oblige à bouger et à se battre autrement, et ce qui ouvre pour ses adversaires des occasions d’exploiter ces nouveaux points faibles. Sa réputation peut également être affectée.

Une autre possibilité, c’est que le blessé souffre d’une douleur, permanente ou occasionnelle, qui peut, par exemple, se déclencher dans certaines circonstances. Dans le dessin animé « Goldorak », le personnage principal, Actarus, a autrefois été blessé par un rayon nommé « lasérium » : au cours de l’histoire, chaque fois qu’il est en présence d’une arme au lasérium, il souffre de blessures débilitantes.

Ce qu’il faut retenir de tout ça, c’est que les blessures ne sont pas simplement des incidents de parcours dans une intrigue. Ce sont des outils qui permettent de voir un personnage sous un jour différent, vraisemblablement plus authentique, et d’apprendre à mieux les connaître. Idéalement, il ne s’agit pas uniquement d’être les témoins de leur douleur physique, à court terme, mais ne voir les choix que la douleur les oblige à faire et les moyens qu’ils trouvent pour parvenir à accomplir leurs objectifs malgré tout.

⏩ La semaine prochaine: Décrire la douleur

 

Le combat à distance

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Depuis que le premier homme préhistorique a balancé un caillou à la figure d’un de ses congénères, l’humanité cherche tous les moyens possibles de nuire à ses ennemis sans avoir à trop s’en approcher. De la fronde au lance-missile portable en passant par l’arc et le fusil, le panorama des armes conçues pour le combat à distance est sans limites. Mais l’objectif reste le même : éviter le corps-à-corps, abattre l’adversaire avant que celui-ci ne s’approche suffisamment pour nous faire du mal.

Au vu de la brutalité des engagements en combat rapproché, on peut comprendre que la civilisation ait tout tenté pour éviter d’avoir à en passer par là. Cela dit, le combat à distance reste une lutte à mort, tout aussi sauvage que le corps-à-corps, et qui comporte ses propres caractéristiques. Une flèche bien placée, après tout, peut suffire à abattre un être humain – c’est encore davantage le cas avec un pistolet.

Les armes

Même si l’objectif reste le même, les armes utilisées lors d’un engagement à distance ont une influence déterminante sur le déroulement du combat. Ce qui a le plus changé au fil des siècles, avec le progrès technologique, c’est le temps de chargement des projectiles. Placer une pierre dans la fronde, prendre une flèche et bander son arc, préparer le carreau de l’arbalète : toutes ces opérations prennent du temps. Avec ces armes anciennes, il est exclu de tirer à répétition : chaque tir doit compter, en particulier parce qu’il est suivi d’une période relativement longue où le combattant est vulnérable parce qu’il doit recharger son arme.

Voilà pourquoi, en règle générale, ces dispositifs sont plutôt à considérer comme des armes de chasse ou de guerre. Ils ne sont pas conçus pour un face-à-face, une embuscade ou toute autre forme de confrontation directe. Sauf exception, une scène qui verrait deux archers planqués à couvert se livrer à un long duel à coups de flèches, sur le modèle des règlements de compte du far west, serait un peu ridicule. Mieux vaut réserver, dans vos romans, l’usage des armes à distance médiévales aux situations où elles peuvent réellement être utiles, plutôt que de les traiter comme des fusils à flèches.

Et puis rappelez-vous que ces dispositifs ont des défauts et des vulnérabilités, qui sont autant d’occasions de relancer l’intérêt d’une scène d’action pour un romancier. En-dehors du fait qu’elles sont délicates à recharger, elles sont aussi fragiles et peuvent s’abimer pendant une mêlée, elles sont sujettes aux caprices des vents et de l’environnement, et leurs projectiles sont encombrants, coûteux et difficiles à remplacer.

L’invention du revolver a changé la donne : voilà une arme qui permet de tirer plusieurs coups de suite, sans avoir à recharger, ce qui change complètement la morphologie du combat. À partir de ce moment-là, le combat à distance se livre sans temps mort, les balles fusent, et le but est de profiter de toutes les opportunités pour cribler son adversaire de plomb. Les armes ont évolué pour devenir de plus en plus mortelles, puis, dans la deuxième moitié du vingtième siècle, on a commencé à concevoir des armes de guerre pour blesser plutôt que tuer, suivant la logique perverse selon laquelle un soldat blessé va devoir être secouru par ses camarades, qui deviennent à leur tour des cibles.

Oui, comme avec une arbalète, il faut toujours finir par recharger, mais comme il est possible d’enchaîner les coups, la menace générée par une arme à feu en fait un dispositif bien plus redoutable que ses prédécesseurs, qui permet à un auteur de mettre en scène des flingages comme ceux que l’on voit au cinéma.

Et puis si l’on sort du registre contemporain, la science-fiction a inventé un grand nombre d’armes qui n’ont jamais besoin d’être rechargées, ou pas très souvent, du pistolet à aiguilles aux innombrables variantes des armes à rayonnement. Dans la fantasy, une baguette qui génère des éclairs peut donner à peu près le même résultat. Et puis pour une dynamique un peu différente, on peut très bien imaginer une scène de combat à distance entre personnages qui se servent d’armes non-létales, comme des pistolets paralysants.

La réalité

Cela dit, dans la réalité, le combat à distance ressemble assez peu à ce qu’Hollywood a choisi d’en retenir. Se trouver au milieu d’un échange de coups de feu est une des situations les plus stressantes que l’on peut imaginer. Si vous n’avez jamais mis les pieds dans un stand de tir, il vous est sans doute difficile d’imaginer à quel point un fusil militaire peut être bruyant. Pour quelqu’un qui n’y serait pas préparé, la détonation à elle seule peut figer sur place, sans compter qu’avec les sifflements désagréables qu’elle laisse dans les oreilles, elle assourdit temporairement toute personne qui se serait trop approchée du canon. Lorsque ce bruit s’ajoute aux débris qui volent, au stress, aux balles qui fusent, à l’extrême danger de la situation, une personne qui n’aurait pas suivi un entraînement spécial se trouverait vraisemblablement incapable de réagir.

Les soldats qui ont connu des expériences d’engagement à balles réelles sont préparés à ça. Leur formation leur permet de garder le contrôle même dans la situation de tension extrême d’un échange de coups de feu. Malgré cela, la plupart d’entre eux rapportent que, lorsqu’ils ont été plongés dans ce genre de situation, ils ont eu l’impression que le temps ralentissait autour d’eux, et ils sont sortis du combat exténués et tremblants comme des feuilles, alors que l’adrénaline se retirait de leur organisme.

Un autre aspect du combat à l’arme à feu dont on n’a pas généralement conscience, c’est que contrairement à ce que le cinéma et les jeux vidéo nous enseignent, se mettre à couvert ne représente pas une assurance tout risque. Un fusil d’assaut moderne a une puissance de tir suffisante pour pénétrer dans le béton sur plusieurs centimètres : se planquer derrière un meuble, une paroi en plâtre, une porte ou une voiture ne constitue pas une protection suffisante. C’est sans doute une bonne tactique face à un archer, éventuellement contre un assaillant armé d’un pistolet, mais en aucun cas contre un fusillier, face à qui le couvert ne sert qu’à se cacher.

Et pendant qu’on parle de l’effet des balles : non, leur impact n’est pas si puissant qu’il est capable de projeter les victimes en l’air sur plusieurs mètres. Et non, il n’y a pas forcément des trucs qui explosent dans tous les coins.

La technique gagnante, pour qui est pris dans le feu croisé d’un règlement de comptes à l’arme à feu, c’est la mobilité. Lors d’un combat à distance, depuis l’invention de la poudre, un combattant doit être soit en train de tirer, soit en train de courir. La raison est simple : en plein combat, la plupart des tireurs ne sont pas très précis, surtout à bonne distance. Lors des duels au far west, contrairement à l’imagerie populaire, il fallait souvent deux ou trois tirs aux participants pour toucher leur cible, raison pour laquelle Wyatt Earp conseillait de se concentrer et de prendre son temps pour tirer plutôt que de se précipiter. Si vous restez mobile, vous représentez une cible encore plus difficile à toucher, ce qui réduit encore les risques qu’une balle vous touche.

À partir du moment où deux combattants armés travaillent en tandem, leur tactique consiste à alterner : pendant que l’un court, l’autre tire pour le couvrir, que leur but consiste à abattre une cible ou à fuir le champ de bataille. Si vous écrivez un roman qui cherche un minimum de réalisme, s’axer sur ce type de comportement tactique constitue une bonne base de départ.

Hollywood

Cela étant dit, pour un romancier, le réalisme ne constitue qu’un parti pris parmi d’autres. Il est tout à fait possible d’opter pour un style plus spectaculaire lorsque l’on met en scène des échanges de coups de feu, quitte à y sacrifier un peu de vraisemblance. C’est l’option hollywoodienne, et si c’est votre choix, il n’y a pas de mal à ça.

Dans ce style cinématographique, en règle générale, se mettre à couvert, ça marche. Les combattants peuvent s’abriter derrière des véhicules, du mobilier, des parois, des arbres, et ces objets leur procureront une protection contre à peu près tous les projectiles dirigés vers eux… à moins que le romancier décide que c’est fini et que soudain la planque perde de son efficacité (généralement en explosant : Hollywood adore les explosions).

La tactique en est modifiée : si le combat est présenté de cette manière, les belligérants vont passer d’un couvert à un autre, s’y abriter, tenter de tirer sur leurs assaillants en profitant de la protection, puis reprendre leur mouvement vers un autre abri.

Mais ça peut même aller plus loin. Dans certains films, et peut-être dans votre roman, les personnages sont capables d’éviter les balles – pas forcément parce qu’ils les voient arriver, mais parce qu’ils parviennent à anticiper leur trajectoire. Si c’est votre choix, l’esquive, dont nous avons discuté dans le billet sur le corps-à-corps, peut ainsi très bien fonctionner aussi dans le combat à distance.

Quant aux munitions, elles ne fonctionnent pas tout à fait de la même manière selon qu’on opte pour un mode réaliste ou non. Pour faire simple : tôt ou tard, le chargeur de votre personnage sera vide. Si vous choisissez le réalisme, vous pouvez faire en sorte de respecter le nombre de coups qui sont réellement disponibles dans le modèle d’arme qu’il utilise. Mais si vous êtes en mode Hollywood, faites simplement en sorte qu’il soit à bout de munition au pire moment imaginable. Et rappelez-vous qu’une arme à feu, même dans la vraie vie, ça s’enraye, et là aussi, ça peut survenir dans les pires circonstances pour pourrir la vie des protagonistes d’un roman.

Parmi les scènes classiques impliquant l’usage d’armes à distance dans le cinéma, il y a le duel, déjà cité. Là, transposée dans un roman, l’efficacité de la séquence tient moins au nombre de coups tirés qu’à la tension qui précède le dégainage, la concentration, le monologue intérieur des personnages, la goutte de sueur qui perle sur le front et tous les autres détails qui précèdent l’instant mortel.

Variante de la précédente, l’impasse mexicaine est la situation où trois personnages (ou plus) se menacent mutuellement et personne n’a intérêt à tirer le premier. Ici, en-dehors de la tension et de la manière dont on la transpose sur la page, c’est surtout les dialogues entre les personnages qui font le succès de la scène, chacun tentant de négocier pour ne pas être celui qui va se faire trouer la peau.

⏩ La semaine prochaine: Blessures

On fait le bilan – 2019

blog bilan

Au tournant de l’année, c’est l’heure de prendre de bonnes résolutions qui ne seront pas tenues, et c’est aussi le moment où un blogueur-auteur laisse vagabonder son regard vers les douze derniers mois, afin d’en tirer quelques enseignements.

Du point de vue littéraire, il faut bien admettre que 2019 aura été une petite cuvée en ce qui me concerne. En 2018, ici même, nous fêtions la sortie de mon livre « La Mer des Secrets » aux Éditions Le Héron d’Argent, qui clôt, probablement, mes aventures au sein du monde de l’édition officielle. En 2019, rien de semblable : je n’ai ni sorti, ni achevé le moindre texte. Le roman dont j’annonçais il y a une année encore la conclusion imminente s’est avéré plus ardu que prévu à boucler. J’ai bon espoir qu’il voie le jour sous une forme ou sous une autre au cours de cette année, malgré tout. Dès que j’y vois plus clair, je vous tiendrai informés (ne serait-ce que pour partir à la chasse aux bêta-lecteurs).

Mais surtout, les réalités de la vie quotidienne auront davantage qu’autrefois freiné mes ambitions d’écriture. Être le papa de trois petits garçons est une joie de tous les instants, mais cela laisse relativement peu de temps pour des préoccupations secondaires, et puis en parallèle ma charge de travail s’est alourdie, me laissant au final assez peu de marge pour me consacrer à mes écrits ainsi qu’à ce blog. Vous remarquerez d’ailleurs que je ne poste plus beaucoup de critiques de livres : c’est parce que je ne prends plus le temps de lire. Et puis je me montre moins présent ici, à répondre à vos commentaires ou à intervenir sur vos publications, et je vous prie de m’en excuser. Il faut faire des choix, voilà tout.

Lors de cette année, j’aurai malgré tout pris le temps d’ouvrir les colonnes de ce blog à quelques uns de mes collègues autrices et auteurs du Gahelig, le groupement suisse des écrivains de littérature de genre, qui a connu une année mouvementée. J’ai également poursuivi ma série d’articles « Éléments de décor », dont la raison d’être est d’alimenter l’inspiration des auteurs en matière de worldbuilding. Elle a été émaillée de plusieurs enchaînements d’articles qui ont été appréciés, notamment sur la jeunesse et sur la guerre.

J’ai également fêté mon centième billet de blog, un jalon symbolique qui n’a pas beaucoup de valeur en soi, mais qui me donne malgré tout l’impression d’avoir accompli quelque chose. En ce qui concerne les nouvelles internes à ce blog, j’ai créé un article qui rassemble tous les billets parus à ce jour et qui permet de s’y retrouver. Je suis également passé à un statut payant qui libère Le Fictiologue de la publicité, et offre ainsi davantage de confort aux lecteurs.

2019 a également été l’occasion de publier une série d’articles qui ont suscité une certaine controverse (traduisez : trois ou quatre types sur Twitter n’étaient pas d’accord avec moi). Regroupés sous l’appellation « Les bases », il s’agissait de billets moins informatifs que d’habitude, offrant à la place ma vision du rôle de l’écrivain, doucement opposée à celle qui juge que celui-ci n’a pas de rôle, pas de contraintes, pas de techniques à connaître. Ainsi, j’ai suggéré effrontément à mes pairs en écriture d’apprendre qui ils sont, d’apprendre à lire, à écrire, à accepter la critique et à travailler. Je ne suis pas meilleur que les autres et j’estime qu’il est toujours possible de s’améliorer. Enfin, persistant à me mêler de ce qui ne me regarde pas, j’ai proposé un pacte de qualité pour l’autoédition qui aura, et tant mieux, engendré un débat fructueux.

Enfin, en parlant d’autoédition, j’ai posté sur mon blog une nouvelle « C’était la vallée de l’ombre qui dévore », en plusieurs parties. Dans ce qui a été une expérience féconde, à travers les critiques de Stéphane Arnier, nous avons pu collectivement apprendre de ce qui ne fonctionnait pas dans le texte.

En 2019, vous avez été plus de 33’000 à accéder à mon blog, pour quelques instants ou pour de longues heures. Un grand merci de m’avoir fait cet honneur. Comme toujours, je reste ouvert à vos retours, questions, commentaires et suggestions. Une belle et fructueuse année à toutes et à tous.