C’était la vallée de l’ombre qui dévore (2)

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Dans la masse des corps, elle chercha sa lance, la retrouva brisée, fronça des sourcils. Elle était attachée à cette arme. Parcourant le champ de bataille, elle se lança en quête d’un remplacement.

Elle aperçut une épée large qui faisait l’affaire. Son propriétaire n’en aurait plus besoin, ni de son épaisse cape de fourrure, qu’elle revêtit. Un arc de chasse et un carquois rempli de flèches de différentes origines vinrent compléter son équipement. Elle était parée à survivre dans ces montagnes.

Pas la peine de chercher des chevaux : ils avaient tous fui. Il fallait croire qu’ils étaient plus sages que les hommes.

Apercevant une route caillouteuse en surplomb, la jeune femme remonta lentement le talus, enfonçant les semelles de ses bottes dans la boue à moitié gelée. C’est alors qu’elle entendit une voix humaine. Elle se figea et se retourna en direction du charnier.

Le son était infime, mais il n’avait rien en commun avec les croassements des charognards. C’était un pleur, ou un peut-être un gémissement de douleur, ou les deux en même temps.

La guerrière serra les poings. Elle avait été négligente : quelqu’un avait survécu. Il fallait rebrousser chemin et lui porter secours.

Elle retrouva la source des gémissements à l’écart du carnage, non loin d’un empilement de glace ramollie. C’était une jeune fille, la peau blanche comme la nacre et le visage rond encadré par de longs cheveux foncés, une beauté inattendue au milieu de cette horreur. Difficile de la quitter du regard. En-dehors de quelques coupures, elle n’avait pas l’air d’avoir trop morflé, mais elle n’était pas en état de parler.

La guerrière enlaça sa taille pour lui permettre de s’asseoir, et elle promena ses yeux sur elle. Les pommettes saillantes et les grands yeux obliques de la survivante n’avaient rien en commun avec le physique robuste des femmes de la chaîne du Bouclier : à coup sûr, cette fille était loin de chez elle. D’où venait-elle ? Pourquoi avait-elle survécu alors que tous les autres avaient perdu la vie ?

Les questions allaient devoir attendre. Une bruine froide commençait à tomber, presque de la pluie. Il n’était pas question de laisser cette étrangère ici. La guerrière prit sur elle de l’emmener en lieu sûr.

Elle la hissa à la force des bras, la porta, son visage tout proche du sien, et l’emmena, pas à pas, tout en haut du talus. Là, elle trouva un petit dépôt de bois, sous le toit duquel elles se mirent à l’abri.

Méticuleusement, la guerrière inspecta la tête et les bras de la jeune fille. Malgré le froid, elle défit son corsage et ausculta son torse et son ventre, souleva sa robe et son jupon pour vérifier ses jambes fines. Elle souhaitait s’assurer qu’elle n’était pas trop mal en point, et prendre note de la localisation de chacune de ses blessures – ou en tout cas, c’est ce qu’elle décida de se raconter, mais cet examen réveilla en elle des sentiments moins nobles, une émotion au spectacle de ce corps, un élan d’une nature qu’elle s’était jurée de combattre.

Prononçant les paroles d’un psaume de son Ordre, elle eut la tête coiffée d’une auréole pâle, et les paumes de ses mains dégagèrent une lumière accompagnée d’une chaleur apaisante. Elle posa celles-ci, sans doute trop longuement, sur la peau tendre de la jeune fille, partout où elle était meurtrie, calmant ses douleurs et fermant ses plaies par l’entremise de son Miracle.

« Merci » dit-elle.

Pour la première fois, ses yeux croisèrent ceux de celle qui l’avait sauvée, animés de reconnaissance et de quelque chose d’autre, d’énigmatique. On aurait pu s’oindre de leur pâleur, se perdre dans la forêt de ses cils.

Pas question. La guerrière s’entailla la lèvre avec les dents. Elle refusa de prêter l’oreille à cette voix qui se réveillait dans ses entrailles, ce démon trop familier dont l’appel était plus fort que jamais. Inacceptable. Dans le secret de ses pensées, elle se remémora des oraisons sacrées, dont la faculté de la préserver de la tentation semblait bien dérisoire à présent.

Un sourire minuscule se dessina sur les lèvres de la fille. Du genre qui disperse l’ombre, qui loge un peu de grâce dans le cœur des gens. C’était trop tentant, trop dangereux.

Il valait beaucoup mieux oublier tout ça, revenir à la réalité, prendre quelques précautions. Elle pointa son index sur le front de cette inconnue, y inscrivant des noms sacrés. Ils brillèrent d’une flamme verte, avant de disparaître comme s’ils n’avaient jamais existé.

« Une prière. Pour te préserver du froid. »

Le sourire se teinta de reconnaissance, les joues d’un peu de pourpre. La fille baissa les yeux comme une jeunette à la nuit de ses noces.

« Je m’appelle Wolodja. »

Elle avait la voix ravissante, au sein de laquelle on devinait une pointe d’accent wuurmaazi. La guerrière se sépara de sa cape de fourrure, et vint la poser sur les épaules étroites de la demoiselle, qui s’affaissèrent sous le poids du vêtement.

« Tu es loin de chez toi, Wolodja. »

Elle hocha la tête, avec dans le regard, semblait-il, le reflet d’une histoire qu’elle n’était pas prête à raconter, puis elle se tourna vers celle qui venait de lui venir en aide, montrant, sans oser le dire, qu’elle s’attendait à ce qu’on réponde à ses présentations.

« C’est l’Empereur qui m’envoie » dit la guerrière. « Je suis une Chevalière Sacrée. Appelle-moi S. Tout le monde le fait. »

Elles échangèrent un regard complice, surprises sans doute de s’être autorisées à échanger tant de mots au milieu du silence qui hantait cette vallée. Puis, l’une après l’autre, elles se levèrent et s’équipèrent.

La pluie s’était estompée. Il fallait repartir. La guerrière leva l’index, désignant le chemin caillouteux.

« C’est par là que je vais. La route du col du Grimatsch. Plus personne ne passe par là depuis des semaines. Les caravanes ont toutes disparues, les soldats qu’on a envoyés se sont fait tuer. On m’a dit de venir voir ce qui se passe. Si tu veux, je t’emmène jusqu’au prochain village. »

La jeune fille accepta, posant la paume sur une des joues de la Chevalière. Ça ressemblait à une promesse. Sa décision était prise.

Avant de partir, S fit appel à la Foi pour se soigner à son tour. Récalcitrant, son mal de tête refusa pourtant de se calmer. Elle jeta un regard vers le fond de la vallée, ses champs gris comme de la cendre sous un ciel sur le point de se fendre, semblable à un couvercle de faïence. Vers le haut, le chemin inhospitalier rejoignait d’autres chemins, serpentait, se taillait une place entre les rochers saillants et les talus, avant de se perdre dans la brume. On ne voyait ni n’entendait rien de vivant. C’était comme si la douleur se propageait en-dehors de son crâne.

Il y avait une ombre dans cette vallée, quelque chose qui rendait les gens fous.

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  4. Alors comme pour la partie précédente, ce qui me dérange c’est qu’on n’a aucune idée des enjeux pour S. Est-ce qu’elle doit aller quelque part ? Est-ce que s’occuper de cette fille la gêne ou la met en retard ?
    Idem pour cette nouvelle venue, d’ailleurs, je n’ai pas bien compris ce qu’elle faisait là, comment elle s’était retrouvée dans la bataille, ni ce qu’elle cherchait.

    Bon, et puis sinon je suis un peu gênée par le fait que S ait seulement des remords parce qu’elle a honte de sa sexualité. Elle pourrait au moins se dire à un moment que, de la part d’une soigneuse, ce n’est pas très cool de tripoter quelqu’un plus que nécessaire sans son consentement…

    Mais malgré tout ça, le texte se lit quand même agréablement, ton style est fluide et les images sont belles.

    Aimé par 1 personne

    • Je pense que le texte gagne un tout petit peu à être lu d’une seule traite, puisque effectivement les enjeux ne sont pas annoncés d’entrée de jeu. Ce qui fait de cette nouvelle, à la réflexion, une mauvaise candidate pour une publication en feuilleton ^^;

      Aimé par 1 personne

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