C’était la vallée de l’ombre qui dévore (1)

Parce que pour un site d’auteur, il y a trop peu de mes écrits de fiction qui sont rassemblés ici, parce que je manque de canaux pour publier mes nouvelles, parce qu’un feuilleton, c’est rigolo, j’entame ici la publication par épisodes d’un court texte, qui s’insère dans l’univers de mes « Merveilles du Monde Hurlant » (et dont l’action prend place après les deux livres). Je compte sur vous pour me dire ce que vous en pensez, OK?

Deuxième partie 🔜

blog vallée

Il n’y avait que les ténèbres. Yeux ouverts ou fermés, ça ne changeait rien. La guerrière venait de recouvrer ses esprits et elle ne savait pas où elle était. Vite, se souvenir. Les prochaines minutes pouvaient être décisives.

Son crâne était tenaillé par une douleur épouvantable. On avait dû lui porter un coup à la tête, mais si elle se souvenait bien de s’être battue, les circonstances exactes de sa blessure lui échappaient. Qui l’avait frappé ? Quand ? Elle se dit qu’elle avait dû gagner le combat, puisqu’elle était encore capable de penser, de souffrir, de sentir. À moins que cet endroit soit l’antichambre de l’Envers ?

Elle ne pouvait pas bouger et à peine respirer. Quelque chose était au-dessus d’elle, comprimant ses membres et sa poitrine, bloquant l’arrivée d’air et toute la lumière.

Est-ce qu’elle était enterrée vivante ? Probablement pas. Elle ne sentait pas de terre sous ses ongles, plutôt du tissu et du métal. De la chair aussi. Froide.

C’était bien sa veine. Elle était ensevelie sous des piles de cadavres.

Maintenant qu’elle comprenait ce qui se passait, elle poussa pour se dégager. Insuffisant. Elle ne bougea pas d’un pouce.

Elle recommença, y mettant plus de nerfs, mais elle n’eut pas davantage de succès. Une crainte se mit à éclore tout au fond de son cœur, comme une tumeur dans un bouton de rose : elle allait mourir ici – elle ne parviendrait pas à se dégager et elle succomberait à l’asphyxie, un corps parmi les autres corps, la plus pathétique des façons d’y passer.

Cette peur, la guerrière savait qu’elle devait la laisser l’habiter, pénétrer son crâne, hanter chacun de ses muscles, afin que tout en elle, tout son corps, refuse de mourir, rejette la fin pitoyable qui s’annonçait. « Non, pas comme ça », se dit-elle. « Je ne mourrai pas de cette manière », dirent ses jambes et ses bras.

Elle s’arqua, pressa contre les corps. L’effort fit battre douloureusement ses tempes. Encore, elle revint à la charge. Cette fois il y eut un peu de mouvement, qui vint lui donner l’espoir qui lui manquait.

Enfin. Un dernier effort, et elle parvint à déloger le corps qui était au-dessus d’elle.

L’air froid vint lui picoter les narines. Le ciel était gris comme de la porcelaine. Elle s’en était sortie, elle était vivante. Veinarde. Elle dégagea ses bras, l’un après l’autre, puis ses jambes, jusqu’à se libérer complètement de la pile de cadavres.

Autour d’elle, il n’y avait que des morts. Des empilements de soldats à la chair meurtrie et aux os concassés, qu’une bataille avait confrontés avant de les unir dans la mort. Ils jonchaient par dizaines la pente de cette prairie d’alpage couverte d’herbe épaisse et moite. L’herbe, le sang, la neige, la boue se confondaient. Une brume froide avait recouvert la scène de givre et l’air vif empêchait la puanteur d’être trop insupportable. Quelques vautours des neiges sautillaient parmi les corps, arrachant des oreilles, gobant des yeux, piquant la peau de leurs becs blancs. De grosses mouches pondaient leurs œufs sous les chairs.

Révulsée, la guerrière grimaça. Ce n’était pas son premier charnier, mais elle avait trop de compassion pour y rester insensible. Ce combat avait été particulièrement absurde : les soldats portant la bannière de Kareiken se mélangeaient aux miliciens roux des tribus Hängrites. Pourquoi s’étaient-ils entretués ? Ils auraient dû être dans le même camp.

Elle prit le temps de s’agenouiller et de consacrer une prière silencieuse aux défunts, pour recommander leurs âmes aux Dieux Impériaux, puis elle se releva.

9 réflexions sur “C’était la vallée de l’ombre qui dévore (1)

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  5. Du coup je viens y jeter un œil ! J’avoue qu’en général je ne suis pas fan de nouvelles (elles me laissent trop sur ma faim) mais comme il s’agit d’un univers et d’une héroïne que je connais c’est tout de suite plus facile.
    Pour l’instant j’aime bien ce début, je trouve la situation clairement posée. En revanche peut-être que le problème est résolu un peu vite : on n’a pas vraiment d’urgence à lire la suite.
    (même si je vais aller le faire sans plus attendre)

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