Éléments de décor : les animaux

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Même s’il a tendance à l’oublier, l’humain fait partie d’un écosystème, et il occupe une place dans la chaîne alimentaire. Toute la civilisation dont il s’est entouré permet de se dérober aux prises de conscience les plus cruelles dans ce domaine, mais il s’agit tout de même d’une réalité. L’être humain est, avant d’être toutes sortes d’autres choses, un animal. Et donc naturellement, c’est ainsi que se sont établies ses toutes premières relations avec les autres animaux, ce qui reste d’actualité dans certains cas : certains sont des proies pour l’homme, qu’il chasse, tue et consomme ; d’autres sont des prédateurs, dont il tente de se préserver autant que faire se peut.

Mais comme nous sommes des animaux pleins de ressources, afin d’avoir des protéines dans avoir à sortir son arc et ses flèches avant chaque repas, nous avons inventé la domestication. L’humanité a enfermé des animaux dans des enclos pour pouvoir bénéficier de leur lait, leurs œufs, leur fourrure et leur viande. Elle les a sélectionnés, orientant l’évolution de l’espèce pour privilégier les traits qui avaient sa préférence : productivité, docilité. Bref, nous avons modifié la nature pour qu’elle soit plus accueillante pour nous (et moins accueillante pour les autres espèces).

Et comme décidément, l’humanité ne se console pas d’être la seule espèce douée de raison dans l’univers connu, elle est partie en quête d’alliés, de compagnons pour partager sa route. Et elle a inventé les animaux de compagnie : les chats, les chiens, les cochons d’Inde, les poissons rouges et toutes sortes d’autres bêtes que nous avons invitées à vivre dans nos foyers, construisant avec eux des relations complexes basées autant sur la domination que sur l’affection.

Les animaux croisent notre route depuis toujours, et font partie des rencontres les plus marquantes de l’histoire de l’humanité, ce qui fait qu’ils alimentent notre imaginaire, sous toutes ses formes, depuis la nuit des temps. Certaines civilisations ont adoré les animaux comme des divinités, donnant à leurs dieux des traits de bêtes ou traitant certaines espèces comme sacrées ; d’autres ont au contraire sacrifié des animaux dans le cadre de rites religieux. Les animaux peuplent toute nos représentations, notre symbolique, notre langage.

Nous nous y comparons constamment. Ils inspirent nos créations artistiques, fascinent nos scientifiques, alimentent nos peurs ancestrales. Toujours, nous cherchons à voir en eux un autre nous-mêmes, ou une extension de nous-mêmes, qualifiant toute une espèce de « meilleure amie de l’homme », tandis que d’autres, dangereuses, ne nous apparaissent que sous les habits de la peur. Notre langage abonde de comparaisons animalières : « Fier comme un coq », « Détaler comme un lièvre », « Muet comme une carpe », « Fort comme un bœuf. » D’ailleurs nos héros, de Zorro à Batman en passant par Sun Wukong, se voient prêter des qualités propres aux bêtes.

À l’inverse, du lapin blanc d’« Alice aux Pays des Merveilles » à Mickey Mouse, sans oublier Gregor Samsa, transformé en un monstrueux insecte dans « La Métamorphose » de Franz Kafka, on utilise des animaux anthropomorphisés pour figurer les traits les plus fondamentaux de l’humanité. Et puis, autre piste, certains romanciers font le pari de représenter le monde animal comme un univers sauvage, hostile, dans lequel la civilisation n’a pas sa place. C’est le cas par exemple de « L’appel de la forêt » de Jack London.

De nos jours, certains cherchent à redéfinir tout le contrat informel qui nous lie au monde animal. Le mouvement végan, pour ne citer que lui, repense toutes nos relations avec les animaux sous l’angle de la domination, et cherche à éliminer cette dernière. Ce faisant, il cherche à rompre avec la cruauté dont s’est rendue coupable l’homme face aux animaux pendant des siècles, pour la remplacer par une forme d’éthique et de respect – deux notions qui, paradoxalement, sont de pures inventions humaines, très éloignées des instincts naturels.

Les animaux et le décor

La littérature permet d’examiner le statut des animaux au sein de la société, et de partir de ce constat pour en tirer des enseignements sur l’humanité de celle-ci. Que penser d’une civilisation qui maltraite les animaux, qui se fiche de leur sort, qui les exploite ? À l’inverse, quels enseignements pourrait-on tirer d’une culture qui donne aux animaux le même statut que les êtres humains ?

Ces questions, un auteur peut les placer au cœur du décor de son roman, ce qui lui permet de les explorer : l’histoire se situe-t-elle dans une culture, à une époque où les animaux sont adorés par la population ? Sont-ils respectés, exploités, craints ? Est-ce un peu de tout ça à la fois ? Même si ce n’est pas le thème central de votre roman, vous pencher sur ces questions peut donner des résultats immédiats, et vous aider à construire votre univers de manière efficace : le lecteur se méfiera immédiatement de l’Empire qui maltraite les chevaux et respectera instinctivement celui qui les traite convenablement, par exemple.

Au-delà de ces questions, un écrivain qui souhaite mettre sous la loupe les thèmes propres aux animaux pourra s’intéresser à tous les lieux qui servent d’interface entre le monde animal et le monde des humains. C’est là que vont se jouer les interactions entre ces deux univers qui se côtoient sans toujours se comprendre. Cela peut concerner des institutions connotées positivement, comme une station ornithologique ou le cabinet d’un vétérinaire ; à l’inverse, on peut également choisir de situer une partie de l’action du livre dans un élevage, une boucherie, ou un laboratoire qui pratique l’expérimentation animale ; et puis entre les deux, il y a des lieux qui jouent un rôle plus ambigu : le jardin zoologique ou le parc à safari, par exemple. Bien sûr, une autre possibilité est de plonger un personnage humain dans un milieu sauvage hostile : jungle, savane, banquise, et de voir comment il se comporte avec ses hôtes du monde animal.

Et puis certains événements se prêtent bien à un traitement littéraire. « Moby Dick », d’Hermann Melville, se situe en plein cœur de la grande époque de la chasse à la baleine, devenue aujourd’hui un peu moins intensive. Il y a d’autres événements qui pourraient faire l’objet d’un roman, ou inspirer, par détournement, une histoire intéressante. En 1932, l’armée australienne a déclaré la guerre aux émeus, qui ravageaient les récoltes : plus de 2’500 oiseaux sont morts, jusqu’au moment où les militaires ont fini par battre en retraite. Et que penser des marins qui ont dégusté les dodos jusqu’à l’extinction ?

Les animaux et le thème

Il y a deux grands thèmes littéraires liés aux animaux, qui se répondent et qui peuvent être traités seuls ou en parallèle. Le premier, c’est ce qu’on va appeler le thème de l’humanité. En deux mots : comment traitons-nous les animaux, et qu’est-ce que cela nous enseigne au sujet de nos valeurs, de notre empathie, de notre cruauté ?

L’animal, est, après tout, habitant de la Terre au même titre que l’homme. Certains d’entre eux, les mammifères en particulier, sont capables de communiquer avec nous, de partager certaines de nos joies et de nos peines, et d’atténuer un peu notre solitude existentielle. La cruauté qu’on fait subir aux animaux, ou le cynisme dont on témoigne vis-à-vis des mauvais traitements dont, par notre passivité, on se rend complices, forment des échos de notre manque de considération pour toutes les formes de vie, y compris humaines. C’est pour cela qu’existe la maxime « Qui n’aime pas les bêtes n’aime pas les gens. »

Cela dit, tous les cas de figure existent, et un individu peut sincèrement se préoccuper du sort de ses semblables, mais ne manifester que peu de préoccupation pour le traitement des animaux ; à l’inverse, chez certains, l’amour des animaux n’est qu’un paravent bien commode pour dissimuler leur misanthropie. Tout cela peut être mis en scène et souligné par un traitement romanesque.

Autre piste à explorer: un auteur peut être intéressé à traiter le thème de l’animalité. Quelle est notre part animale ? À quel point suit-on nos instincts et à quel point devrions-nous les suivre ? Comment trouver sa juste place entre l’animalité, sincère, libre et naturelle mais amorale et parfois cruelle, et la civilisation, confortable, riche et ordonnée mais rigide et parfois impitoyable ? Ces thèmes sont au cœur de nombreux romans de genre : pour ne citer qu’eux, ceux qui traitent du mythe du loup-garou ou d’autres histoires similaires.

Les animaux et l’intrigue

Il est possible d’utiliser certains aspects des cycles naturels de la vie d’un animal pour structurer l’intrigue d’un roman, ou en tout cas pour exprimer le passage du temps. Un exemple particulièrement parlant se trouve dans le film « Alien » de Ridley Scott, dont une bonne partie de la construction dramatique est liée au cycle de reproduction tortueux du prédateur.

Sans aller aussi loin, on peut opter pour des animaux aux cycles plus simples : l’auteur d’un roman pastoral dont l’action aurait lieu dans un élevage de montagne pourrait choisir d’utiliser ces moments-clés que sont la montée à l’alpage des vaches et la désalpe pour en faire des moments charnière de la construction de l’histoire. Les cycles de vie et les métamorphoses du papillon peuvent aussi jouer un rôle similaire, un rôle qui peut être doublé d’une fonction métaphorique propre à enrichir un récit.

Un roman pourrait aussi faire le choix de suivre un animal de sa naissance à sa mort, et d’évoquer les humains qui sont en contact avec lui. L’interaction entre l’humain et l’animal peut également constituer toute la trame d’un livre, qui raconterait, par exemple, une partie de chasse du début jusqu’à la fin.

Les animaux et les personnages

Au fond, c’est un peu comme le décor : montrez-moi comment vos personnages se comportent avec des animaux et je vous dirai qui ils sont.

Certains d’entre eux sont intéressés au monde animal, cherchent à entrer en communication avec les bêtes et à mieux les connaître. D’autres ont un intérêt, une inclination naturelle pour ce genre de chose, mais n’ont, pour diverses raisons, pas de grandes connaissances dans ce domaine, à l’image de quelqu’un qui se sent à l’aise en présence de chevaux mais n’est jamais monté en selle. Il y a des personnages, par exemple ceux qui ont vécu en ville toute leur vie, qui se sentent mal à l’aise en présence d’animaux, quand ça ne tourne pas carrément à la phobie. Et puis il y a ceux qui ne s’y intéressent pas du tout, voire qui les détestent.

Donner un animal de compagnie à un personnage peut être une bonne idée. Ce n’est pas un hasard si toutes les princesses Disney ont un petit compagnon à poil ou à plume qui partage leurs aventures : cela leur donne quelqu’un à qui parler, même s’il ne peut pas répondre, et cela permet de transformer leurs monologues en dialogues, ce qui peut être précieux. Attention de ne pas trop en faire : si chacun des personnages de votre roman a un animal familier, cela double effectivement le nombre de noms dont le lecteur doit se rappeler, sans nécessairement ajouter grand-chose à votre narratif.

Variantes autour des animaux

Ils sont très rares, les romans de fantasy ou de science-fiction qui n’inventent pas une espèce animale ou deux. Certaines sont très originales, présentant par exemple un mode de reproduction, une manière de se nourrir ou des défenses naturelles qui n’existent pas dans notre monde. Cela dit, en règle générale, ces variantes autour des animaux partent d’un schéma classique de notre Terre et l’accentue, que ce soit le prédateur alpha (les dragons, les vers des sable de « Dune »), les bestioles venimeuses, les parasites, les fidèles compagnons, les montures, etc…

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – l’école

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Critique: L’Exode

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Après deux siècles d’absence, les terribles Funestes sont de retour en Idalie. Ils se sont rendus responsables d’une éruption volcanique qui condamne les Cérasiens à fuir vers la capitale. Neph et Shéa escortent ces exilés et tentent de les protéger du danger. Au cours de ce voyage, ces deux héros et leurs alliés vont tenter d’échapper à différents périls, tout en apprenant à se servir de leurs pouvoirs magiques.

Titre : Neph et Shéa, tome 2 : L’Exode

Autrice : Aline Wheeler

Éditeur : Autoédité

Quelques précisions en préambule : c’est l’autrice elle-même qui m’a fait l’honneur de m’offrir ce livre, de me l’envoyer et de me le dédicacer, à la suite d’un tirage au sort sur son blog. Merci à elle pour ces moments de lecture.

Oui, il s’agit du deuxième tome d’une saga, dont je n’ai pas lu le premier volume, ce qui pourrait paraître handicapant, mais les premières pages du livre sont occupées par un résumé très complet du premier pan de l’histoire, qui permet, si on le lit attentivement, de se mettre dans le bain sans se sentir largué. C’est ce que j’ai fait et je n’ai jamais eu le sentiment d’être perdu dans l’intrigue, les personnages ou l’univers.

À noter encore qu’à la base, « L’Exode » ne rentre pas vraiment dans mon type de fantasy. L’univers dans lequel s’inscrivent les aventures de Neph et Shéa est riche, mais très classique, et peuplé de nombreuses figures imposées du genre : elfes, dragons, loups géants, vieux magicien sage, épée magique. Est-ce qu’on peut écrire un bon livre en se servant de ces éléments ? Bien sûr. Mais à titre personnel, j’avoue que je m’en suis lassé depuis longtemps et que j’attends quelque chose d’autre de la part d’un roman de fantasy écrit au 21e siècle. Il ne s’agit que d’une question de goût.

L’univers de « Neph et Shéa » est loin de n’être qu’une accumulation de clichés, cela dit. En particulier, le traitement de la magie, dans les différentes formes sous lesquelles elle se manifeste, représente un des attraits majeurs de l’œuvre, ce qui n’est pas étonnant quand on considère toute la somme de réflexion menée par l’autrice sur la question dans le cadre de son blog. On a affaire à un système cohérent, pensé dans toutes ses implications, et une partie significative du texte est consacrée à s’y intéresser et à en détailler les mécanismes.

Aline Wheeler a une belle plume, parfois un peu précieuse, mais sans lourdeurs, et ses raffinements sont toujours au service de l’histoire. Elle a un certain talent pour trouver le mot juste, un vocabulaire étendu mais jamais obscur, et elle pratique un beau langage, qui donne envie de se replonger dans le texte quand on reprend le livre en main. De la même manière, ses dialogues sonnent juste, et si certaines fois on peut leur trouver une tournure un peu académique, il s’agit clairement du meilleur choix pour l’histoire qu’elle est en train de raconter.

Ce livre n’est jamais aussi réussi que quand il ne se passe rien. Cela peut sembler être une remarque sarcastique, mais c’est tout le contraire : l’autrice excelle à dépeindre les petits moments de l’existence, ceux où on boit le thé, où on fume sa pipe, où l’on selle son cheval. Elle a un talent certain pour dépeindre les petites choses, dont elle tire les instants les plus savoureux de son histoire, et ce sont ces scènes tranquilles, doucement réalistes, qui ménagent les plus beaux moments pour le lecteur.

C’est en ce qui concerne les grandes choses que je suis davantage resté sur ma faim. J’ai beaucoup aimé l’idée de consacrer le début du livre a la fuite d’un peuple menacé, mais j’ai parfois estimé que le narratif manquait de substance.

Neph et Shéa 2

Si l’on considère le livre en tant que tel, « L’Exode » n’est pas exempt d’événements d’importance, mais il s’agit clairement d’une phase de transition entre l’action du premier tome et celle du livre suivant. Les personnages se préparent, ils apprennent des choses à leur sujet ou au sujet du monde, ils ont quelques déconvenues, et ils passent leur temps à attendre un événement qui ne se produit pas. La menace des Funestes, souvent mentionnée, n’a aucune existence concrète au sein du roman, et les personnages ne semblent pas particulièrement préoccupés par la situation, ce qui prive l’intrigue de tout le sentiment d’urgence qu’elle aurait pu contenir. Difficile de se faire du souci pour des méchants qu’on ne voit pas et qui n’ont pas d’impact direct sur l’histoire qu’on nous raconte. Pour moi, c’est un des aspects les moins convaincants du livre.

Un autre point de flottement concerne les personnages principaux. Neph et Shéa sont des protagonistes bien construits et attachants, mais ils n’ont aucune agencité : ils passent leur temps à exécuter les ordres ou à suivre les suggestions d’autres individus, dont ils ne sont que les exécutants. Dès qu’ils ont achevé une tâche, on leur en confie une autre, et ils n’ont que peu d’influence directe sur l’intrigue. Il y a des moments où je me suis demandé, dans ce cas, pourquoi le roman ne suivait pas plutôt les personnages qui prennent les vraies décisions.

À noter encore quelques choix insolites au niveau du langage. Là encore, il s’agit d’une question de préférence personnelle, mais ils m’ont fait tiquer plus d’une fois au cours de ma lecture. Au cours du livre, chaque fois qu’un des Cérasiens parle, ses dialogues sont rédigés avec « l’accent cérasien », où les fins de mots sont remplacées par des apostrophes. Cela freine la lecture et n’apporte pas grand-chose, selon moi. De même, Shéa est désignée tout au long du récit par le descriptif « le Maître des Ombres. » L’idée curieuse d’associer un qualificatif masculin à un personnage féminin m’a fait sortir du livre à chaque fois.

Au final, malgré ce que j’ai perçu comme quelques points faibles, « L’exode » est un roman bien écrit, au bénéfice d’un univers riche, qui saura satisfaire les amateurs de fantasy classique.

Éléments de décor: la mode

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Comment se présente-t-on au monde ? La question de savoir quels vêtements les personnages d’un roman portent, à quoi ressemblent leurs cheveux, leurs ongles, leurs chaussures, leurs bijoux, leurs tatouages, leurs accessoires, peut sembler futile, mais pourtant elle agit comme un révélateur des réalités les plus diverses. Un romancier habile peut s’appuyer sur ces éléments esthétiques pour braquer les projecteurs sur l’un ou l’autre aspect de son univers de fiction et en proposer une illustration.

On s’habille d’abord pour des raisons pratiques : notre espèce n’est pas naturellement bien protégée contre le froid et les autres tourments de la nature, porter des vêtements est donc une nécessité. Il en va de même pour tous les autres éléments que j’inclus ici dans ce grand ensemble que j’appelle « la mode » : on soigne ses ongles et ses cheveux pour des raisons élémentaires d’hygiène, on porte des chaussures pour pouvoir se déplacer plus rapidement et confortablement sur un terrain difficile, etc…

Mais comme les vêtements nous accompagnent tout au long de notre vie, ils sont rapidement devenus autre chose : un vecteur d’expression, qui peut signifier toutes sortes de choses différentes. Une des premières manières d’utiliser l’apparence pour communiquer quelque chose a sans doute eu trait au statut : ceux qui ont les moyens portent de beaux habits, ceux qui n’ont pas grand-chose se vêtissent comme ils le peuvent. La mode devient donc un marqueur de classe.

La mode, c’est aussi une donnée ethnique. On s’habille, on se coiffe d’une certaine manière pour montrer que l’on s’inscrit dans une société bien particulière, avec des traditions socio-culturelles et artistiques qui lui sont propres. On peut même porter des vêtements spécifiques pour certaines fêtes ou célébrations propres à notre culture. Les habits de fête ne sont pas les mêmes en Bavière qu’au Japon, par exemple.

Alors qu’on pourrait avoir l’impression que la mode correspond à une forme d’expression très libre, on se rend compte qu’elle est très codifiée : le monde professionnel, par exemple, fixe des règles, écrites ou non, qui dictent de quelle manière on peut se présenter ou non. Dans certains métiers, on porte un uniforme, dans d’autres, les schémas sont tellement spécifiques que cela revient également à en porter un, la couleur de la cravate restant le dernier refuge de l’expression individuelle. Ces règles, chacun peut les accepter, les refuser et en subir les conséquences, ou tenter de les subvertir subtilement chaque fois qu’il le peut. Un veston couleur saumon ou une fleur à la boutonnière peuvent être des actes de douce rébellion.

Même dans notre vie privée, nous acceptons de nous plier à des règles vestimentaires parfois très strictes. En quête de leur individualité, certaines personnes finissent paradoxalement par porter l’uniforme du groupe auquel ils s’identifient : gothiques, rappeurs, BCBG, métalleux. Pour exprimer son vrai soi, on finit par ressembler à tout le monde. Même l’expression de l’excentricité est codifiée, et ceux qui s’éloignent de tous les schémas peuvent s’attendre à être montrés du doigt. On n’aime pas trop les clous qui dépassent.

On ne s’habille pas de la même manière à toute heure de la journée, en toute occasion. Rester chez soi en survêtement pour regarder la télé, c’est acceptable, mais quand on sort, on fait en général un effort supplémentaire. La mode peut même être un instrument de séduction. Elle peut dissimuler ou dévoiler, cacher ou mettre en valeur le corps de celui ou celle qui en fait usage, en fonction de son audace et des circonstances.

Mais il s’agit d’une arme à double tranchant. Car la mode a également un aspect moral, voire moralisateur. C’est le cas pour les femmes en particulier, dont les choix vestimentaires font perpétuellement l’objet de débat : si on juge qu’elles se dévoilent trop, on les traite de femmes légères, si on juge qu’elles n’en dévoilent pas assez, on dira qu’elles sont coincées, une femme qui ne soigne pas son apparence sera jugée « peu féminine » et il existe même des règlements mis en place pour que le femmes, au travail ou à l’école, s’habillent de manière à ne pas déconcentrer les hommes, dont, apparemment, la volonté est si fragile. Toute une tragi-comédie névrotique s’est mise en place autour de la mode féminine, qui mériterait que des romanciers s’y attardent.

Même au-delà de cette dimension, certains choix vont attirer l’hostilité : même s’ils sont de plus en plus populaires, les tatouages révulsent toujours une partie de la population et peuvent coûter cher sur le plan professionnel ; portez un costume vert au théâtre et vous verrez comment vous serez reçus ; dans certaines cultures, s’enduire le visage de peinture noire vous rangera automatiquement aux côtés des nostalgiques de l’esclavage ; dans les années 60, les cheveux mi-longs des Beatles semblaient tellement inconcevables à une partie de la population que la presse était persuadée que les musiciens portaient des perruques. La mode, comme toute expression de l’identité, peut donner naissance à d’invraisemblables réactions de rejet.

La mode et le décor

La mode n’est pas confinée à nos corps, elle ne s’arrête pas à celles et ceux qui la portent. Elle est aussi liée à l’activité du monde. La soie, la laine, les fibres synthétiques, viennent d’endroits précis, sont produites dans des conditions précises et quiconque endosse un vêtement sera, indirectement, responsable, par exemple, de conditions de travail déplorables, de désastres écologiques ou de maltraitance animale. Considéré de cette manière, le vêtement n’est que la manifestation d’un processus et de mécanismes économiques pas toujours reluisants.

La mode, c’est aussi les tout petits milieux de la haute-couture ou du prêt-à-porter, avec leurs créateurs, leurs mannequins-stars, leurs petites mains, leurs fashion weeks, et cette manière d’incarner une avant-garde vestimentaire qui semble de plus en plus coupée des préférences du grand public. Un tel milieu est une aubaine pour un auteur, qui peut y situer d’innombrables histoires.

Au-delà des lieux de production, la mode, c’est aussi des lieux d’achats : magasins de vêtements ou de chaussures, salons de coiffure ou de tatouage, onglerie, etc… Ceux-ci offrent aux romanciers des espaces de socialisation qui permettent à des personnages de se rencontrer, de se trouver des points communs ou des différences, d’échanger des informations. Plutôt que dans un bar, choisissez-donc de situer une scène de rencontre ou d’enquête dans une friperie, un salon de piercing ou dans un barbershop à l’Américaine, haut lieu de socialisation. Cela apportera un peu de diversité.

La mode est également influencée par les époques. Jusqu’aux années 1990, tout le vingtième siècle a été marqué par des changements radicaux de la silhouette féminine et masculine, se modifiant à peu près tous les dix ans. Auparavant, dans l’histoire, les tenues avaient tendance à se modifier de manière spectaculaire à chaque révolution ou changement de régime. C’est comme si un soubresaut dans l’air du temps devait également se voir dans la manière dont les gens choisissent de s’habiller.

Depuis les années 1990, on est entré, selon la thèse de Simon Reynolds, dans l’ère de la rétromanie, une époque qui refuse d’opter pour une esthétique et préfère, dans un élan de nostalgie ou de recyclage postmoderne, considérer que tout ce qui a été à la mode autrefois est perpétuellement à la mode, ce qui donne l’impression que l’époque fait du surplace.

La mode et le thème

Dans la mesure où certaines personnes utilisent leur apparence pour exprimer en public ce qu’elles sont vraiment, la mode offre le potentiel de traiter de manière intéressante le thème de l’identité.

À quel point est-ce que mon apparence peut refléter mon moi intérieur ? Est-ce que l’identité que je proclame et celle que je ressens sont identiques ou différentes ? La vérité existe-t-elle ou n’est-ce qu’une apparence de plus ? Est-ce que l’habit fait le moine, en d’autres termes, est-ce qu’à force d’adopter des vêtements qui ne me correspondent pas, je vais finir par changer, ou au contraire, est-ce que tout cela va mener à une gêne croissante, voire à une crise existentielle ? Quelle est la souffrance d’être habillée comme une femme quand on se sent homme ? Ou de se faire imposer des vêtements occidentaux quand on souhaiterait afficher un autre type d’héritage culturel ? Si je vais mal, est-ce que mon apparence se détériore ? Et si je m’habille mieux, est-ce que je vais aller mieux ? Les questions que cela soulève sont nombreuses et fertiles pour un écrivain.

Extension intéressante de ces réflexions, la mode constitue également un terreau idéal pour le thème du regard. En clair : à quel point mes actions sont-elles influencées par l’opinion que les autres ont de moi ? Quel rôle joue autrui dans la construction de mon identité ?

La question est omniprésente quand on parle de mode et elle mène souvent à des débats dans lesquels il n’est pas facile de trancher (ce qui en fait des ressources précieuses pour les auteurs). Par exemple, de nombreuses femmes clament qu’elles ne se maquillent que pour elles-mêmes, et en aucun cas pour attirer les regards, surtout pas ceux des hommes. Même si elles sont sincères, on sent bien qu’il y a derrière cette décision tout le poids des représentations des rapports hommes-femmes, qui traverse chacun de nous d’une manière qui n’est pas toujours flagrante. L’apparence, après tout, se construit de manière subtile entre ce que je cherche à exprimer et la manière dont tout cela est capté et interprété par autrui.

Et s’il n’y a pas de regard du tout, existe-t-on vraiment ? Le film « La Moustache » d’Emmanuel Carrère met en scène un homme qui décide de se raser la moustache, ce que personne autour de lui ne remarque. Il y a aussi le conte des « Habits neufs de l’Empereur », dans lequel l’apparat du pouvoir modifie le regard et l’objectivité d’une foule, qui, confrontée à l’image de leur souverain dans le plus simple appareil, feint de ne rien remarquer.

À partir de ce thème du regard, un auteur pourra s’intéresser aux jeux de séduction, à l’estime de soi ou encore à la manière dont, rituellement, un changement esthétique peut marquer une rupture avec le passé. À méditer lorsque vos personnages arrivent à un tournant de leur existence.

La mode et l’intrigue

Il y a une histoire que tout le monde connaît dont un élément d’intrigue tourne autour d’un accessoire de mode : c’est « Cendrillon. » Dans le conte, un prince peu physionomiste organise des séances d’essayage auprès de toutes les jeunes filles du royaume, dans l’espoir de retrouver celle qui a égaré une chaussure de vair et qui lui a tapé dans l’œil.

Un détail vestimentaire peut ainsi créer une connexion entre deux êtres. L’un peu avoir flashé sur la tenue d’un autre, ils peuvent avoir échangé par erreur un vêtement, ils peuvent réaliser qu’ils sont habillés exactement pareil. Les possibilités sont nombreuses, et cela peut servir de point de départ à une intrigue.

On peut aussi utiliser la mode comme colonne vertébrale pour toute l’histoire d’un bouquin. Ainsi, comme fil rouge d’un roman, on peut suivre une jeune femme à la poursuite de la robe de mariée idéale, du début jusqu’à la fin de sa recherche, quel que soit la tournure que prendra celle-ci ; toute une histoire peut être inscrite dans les quelques jours que prend la confection d’un costume ou la réparation de chaussures ; on peut aussi suivre la mise en place d’une collection de mode, du premier croquis jusqu’au défilé.

Un mystère peut s’appuyer sur la mode : comment le personnage a-t-il acquis le chapeau qu’il porte au début du roman ? C’est ce qu’il va nous raconter par la suite, dans un long flashback. Et puis on peut suivre un vêtement plutôt qu’un personnage, en racontant, par exemple, comment un pardessus s’est transmis de propriétaire en propriétaire, comment ils l’ont acquis, comment ils s’en sont servis et comment ils l’ont perdu ou donné.

La mode et les personnages

Les liens qui peuvent se tisser entre la mode et les personnages peuvent commencer et s’arrêter par une question élémentaire : à quoi ressemblent les personnages de mon roman ? S’il n’est généralement pas utile, voire pas souhaitable, de les décrire dans les moindres détails, il peut être très intéressant d’avoir une idée générale de leur apparence, et des liens qu’ils entretiennent avec celle-ci.

Sont-ils soignés ou négligés ? Suivent-ils la mode ou non ? Appartiennent-ils à un mouvement qui a ses propres codes vestimentaires ? Sont-ils immuables ou changent-ils de look de manière régulière ? Ont-ils certains vêtements ou d’autres détails (lunettes, coupe de cheveux, chaussures, bijou) qu’ils portent sur eux et qui revêtent à leurs yeux une importance particulière ? Ces santiags que votre protagoniste porte en permanence, symbolisent-elles quelque chose ? Est-ce un cadeau ? L’expression de certaines valeurs ? Ou une simple habitude qui ne signifie rien ? En se posant ces questions, vous pouvez contribuer à définir l’image de vos personnages, mais aussi leur personnalité et leurs valeurs.

Ces choses-là évoluent avec le temps. Même Tintin, peu intéressé par les révolutions vestimentaires, a fini par abandonner ses pantalons de golf pour les troquer contre une paire plus passe-partout. Et vos personnages ? Est-ce que leur rapport à la mode évolue ? Leurs goûts ? La relation qu’ils entretiennent avec leur image, avec le regard d’autrui ? Faites le test : imaginez ce que porte votre protagoniste au début, puis à la fin du roman. Est-ce la même chose ? Y a-t-il du changement ? Et si oui, pourquoi ?

Variantes autour de la mode

Il y a déjà tellement de variantes autour de ce que l’on porte sur soi que ça devrait suffire à la plupart des auteurs… à moins qu’ils souhaitent emmener la mode vers des rivages surnaturels ou extraordinaires. Là, comme toujours, c’est sans limite, et on peut appliquer des idées qui permettent d’accentuer encore les thèmes esquissés ci-dessus.

Pourquoi ne pas écrire une histoire de science-fiction où les vêtements et les cosmétiques peuvent optimiser l’apparence d’un individu, et où plus personne ne serait capable de reconnaître à quoi ressemble un être humain au naturel ? Et si un habit que l’on porte est capable d’influencer notre humeur, sera-t-on capable de s’en passer ? Pourra-t-on encore reconnaître ses véritables émotions ?

La matière première des vêtements peut également donner lieu à toutes sortes de variantes : et si vos habits étaient vivants et devaient être nourris ? Et s’ils pouvaient changer de forme à l’infini ? Et si le cuir à la mode était produit à partir de créatures intelligentes ? Et si nos vêtements étaient en même temps des moyens de transport ? Ou qu’ils étaient comestibles ?

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Dystopie & utopie

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Dans ce dernier volet au sein de cette courte série consacrée au thème du pouvoir dans le roman, je vous propose de prendre le temps d’examiner les genres littéraires qui s’intéressent aux rapports qu’entretient l’individu avec le pouvoir, et plus spécifiquement à un système politique en particulier.

Dans la littérature dystopique et utopique, c’est moins à la destinée des personnages qu’on s’attache qu’à celle de la société dans laquelle ils s’inscrivent. Ces genres utilisent les outils de la fiction pour chercher à comprendre par quels moyens l’organisation politique de la société peut devenir un instrument d’oppression ou d’émancipation des êtres humains. Les rouages d’un régime, son fonctionnement et ses ratés, sa création, son évolution et sa chute font l’objet d’une attention particulière.

Ces dernières décennies, on a assisté à un regain d’intérêt pour la littérature dystopique. Construit à partir des racines grecques qui signifient « mauvais » et « lieu », la dystopie se consacre aux sociétés construites de telle manière qu’elles font obstacle à l’aspiration au bonheur de leurs membres. Ces romans se consacrent à décrire des civilisations où la vie est un cauchemar, pour différentes raisons. La plupart des ouvrages du genre dénoncent la dictature sous toutes ses formes, mais d’autres font le procès de la bureaucratie, du pouvoir des médias, de l’isolement des individus, du népotisme ou de toute autre dérive qui mène au malheur.

Les dystopies classiques sont généralement des tragédies

En réalité, il existe deux sous-genres distincts qui portent l’étiquette « dystopie » et qui ont peu de choses à voir l’un avec l’autre, en-dehors du type de société dans lequel ils inscrivent leur intrigue.

Le premier, la dystopie classique – on serait presque tenté de dire « la dystopie adulte » – se consacre à décrire le cheminement d’un personnage au sein d’un système qui l’écrase. En général, le protagoniste est soit un membre ordinaire de la société en question, soit un étranger qui en découvre les rouages. Le début du livre permet de découvrir certains aspects du fonctionnement du régime dystopique dont il est question, puis, pour une raison ou pour une autre, le protagoniste est considéré comme un ennemi, un suspect ou un intrus, et il subit la sentence du système, qui finit par lui ôter sa vie, sa personnalité, sa santé mentale ou sa dignité.

Les dystopies classiques sont généralement des tragédies, en ce sens qu’elles racontent l’histoire d’un individu qui devient le jouet de forces qui le dépassent et contre lesquelles il ne peut rien – ici, il s’agit d’un appareil politique plutôt que des Dieux ou des forces du destin, mais la structure est la même. À la fin, le protagoniste est défait, tous ses efforts s’étant avérés futiles.

Les œuvres qui appartiennent à ce genre peuvent également être considérées comme des fables, dont le but est de pointer du doigt des failles ou des dangers de notre propre société. Les personnages des romans dystopiques sont impuissants à changer leur sort, semblent dire ces auteurs aux lecteurs, mais pas vous, donc agissez maintenant contre les dérives que nous pointons du doigt, sans quoi la fiction deviendra réalité. Ainsi, « 1984 » de George Orwell sert de drapeau rouge pour dénoncer la surveillance étatique et la propagande, « Le Meilleur des mondes » d’Aldous Huxley dénonce le conditionnement, les rapports de domination et le totalitarisme, « Le Procès » de Franz Kafka est un conte sur l’absurdité d’un système judiciaire inique, etc…

Il s’agit de présenter une société fictive, tyrannique, qui exploite les individus en fonction de critères souvent arbitraires

Un auteur qui souhaiterais signer une œuvre dans ce genre devrait partir de ce qu’il considère comme une faille dans la société d’aujourd’hui, l’extrapoler, et en faire la base d’une société fictive, bâtie, si possible, avec un certain souci de cohérence. L’intrigue bâtie sur cette base ne sera ensuite qu’une mécanique destinée à broyer les personnages.

Au fond, les dystopies modernes – « adolescentes » dirons-nous, parce qu’elles sont souvent destinées à ce public – n’ont pas beaucoup de points communs avec ces textes classiques. La démarche est complètement différente. Il s’agit de présenter une société fictive, tyrannique, qui exploite les individus en fonction de critères souvent arbitraires. Dans la série « Hunger Games » de Suzanne Collins, un pouvoir central tyrannique oblige les pauvres à s’entretuer pour son divertissement. Dans « Divergente » de Veronica Roth, l’humanité se divise en différentes castes rigides, sur la base de profils psychologiques. Dans « Delirium » de Lauren Olivier, l’amour est considéré comme une grave maladie et les jeunes se font immuniser de force.

Les personnages principaux de ces romans ne sont pas des individus sans aucune prise sur leur destin. En réalité, c’est tout le contraire. Il s’agit d’adolescents ou de jeunes adultes qui vont se retrouver en porte-à-faux avec les valeurs dominantes, pour ensuite mener ou rejoindre une révolte. La conclusion de ces histoires, qui se déclinent généralement en séries, tourne le plus souvent autour d’une victoire contre l’oppression. Le désespoir présent dans la dystopie classique est absent.

Si vous souhaitez écrire ce genre de roman, il vous faut donc trouver un modèle de régime totalitaire : pourquoi pas une société où les gens sont divisés en fonction de leur groupe sanguin ? Ou alors une civilisation où le rire est puni de la peine de mort ? Ou encore un système dans lequel chacun est forcé de porter un masque, et où ceux qui vivent à visage découvert sont traités comme des marginaux ? Ici, l’émotion l’emporte sur la cohérence, et toutes les idées sont bonnes à prendre. Ajoutez un brin de révolte, de l’action, une pincée de romance, et vous obtenez une formule gagnante.

La littérature utopique se traîne une mauvaise réputation

Plus ancienne que la dystopie, sa sœur littéraire, l’utopie, est aujourd’hui considérablement moins populaire. Ce genre, dont le nom peut se traduire par « nulle part », ou « en aucun lieu », s’attelle à décrire une société idéale, sans injustice ni pénuries. En réalité, les œuvres utopiques classiques, comme « La République » de Platon, « Utopia » de Thomas More ou encore « Erewhon » de Samuel Butler n’ont qu’un pied dans le champ de la littérature. Il ne s’agit pas à proprement parler d’histoires au sens où on l’entend généralement. Ce sont des descriptifs d’une société, d’un système politique, qui utilisent certains des mécanismes de la narration romanesque pour rendre moins aride la transmission des informations. On peut comparer ce processus à celui qui consiste à utiliser un casque de réalité virtuelle pour se promener dans un monument : on emprunte certains des codes du jeu vidéo, mais sans en être pour autant.

Pour cette raison, la littérature utopique se traîne une mauvaise réputation, et ses œuvres les plus célèbres sont plus appréciées par les philosophes que par les critiques littéraires. En plus, par définition, le genre bute sur un obstacle : comme il se situe dans une société parfaite et que ce sont les mécanismes de cette société eux-mêmes qui sont au cœur de l’intérêt de l’auteur, ces récits sont complètement privés de toute tension dramatique.

Cela ne veut pas dire qu’il faille abandonner toute tentative d’écrire un récit utopique. Je pense même que notre époque pourrait en avoir une grande utilité. Cela dit, pour en faire des romans intéressants à lire, il faut y mêler d’autres ingrédients, en faire des cocktails à base d’utopie.

Parfois, ce qui est considéré comme idyllique pour une personne ne convient pas à son voisin

La première possibilité, c’est de raconter une histoire dont l’action se situe dans une société utopique, mais qui ne se focalise pas sur la description de la société, ou s’intéresse à un aspect secondaire qui pose problème : on en trouve plusieurs illustrations dans les nouvelles et romans du cycle des « Robots » d’Isaac Asimov, où les mécaniques d’une société parfaite engendrent quelques aberrations.

Autre idée : évoquer une société utopique, mais où le personnage principal ne se sent pas à sa place. C’est ce que choisit de faire Ursula K. Le Guin dans « The Dispossessed », où un scientifique vit dans un paradis anarcho-syndicaliste, où il souffre parce que le travail agricole auquel il doit s’astreindre pour la communauté l’empêche de poursuivre ses recherches. Il finit par s’exiler, puis à rentrer chez lui une fois sa thèse publiée. Parfois, ce qui est considéré comme idyllique pour une personne ne convient pas à son voisin.

L’utopie est également une précieuse alliée du satiriste. On en prend conscience en lisant « Les Voyages de Gulliver » de Jonathan Swift, où l’auteur se sert des différentes sociétés idéales (ou supposées idéales) que visite son personnage principal pour se moquer des travers de son époque et montrer du doigt certains dysfonctionnement des institutions et des dirigeants de l’Angleterre du 18e siècle (raison pour laquelle une bonne partie de « Gulliver » est incompréhensible pour le lecteur hâtif du 21e siècle, mais rien n’empêche d’en imiter le principe).

Enfin, de la même manière qu’une partie de la littérature dystopique se consacre à décrire la destruction de régimes totalitaires, pourquoi ne pas bâtir un récit où des idéalistes construisent une société parfaite ? L’utopie est le point d’arrivée, ce qui n’empêche pas le conflit, qui prend la forme des nombreuses embûches que vont rencontrer les protagonistes sur leur route. Une société parfaite est-elle parfaite pour tout le monde ? Une société parfaite doit-elle être bâtie par des êtres parfaites ? Une société peut-elle être parfaite même si la réalité oblige ses fondateurs à compromettre leur vision de départ ? Voilà autant de questions intéressantes que pourrait soulever un roman de ce genre. Et finalement, la vraie utopie n’est-elle pas celle qui parvient à rester utopique même lorsque les circonstances l’obligent à se métamorphoser ?

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – la mode

L’interview: Charlene Kobel

Romantique dans l’âme, Charlene Kobel a également contracté le virus de l’écriture très tôt. Et depuis 2015, année de la sortie de son premier roman, elle enchaîne les succès, s’illustrant principalement dans le genre de la romance. Elle est membre, comme moi, du GAHeLiG, le groupe des Auteurs helvétiques de littérature de genre.

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Pourquoi écris-tu ? Qu’est-ce qui est venu en premier, ton esprit romantique ou ton envie d’écrire ?

J’écris parce que j’aime ça et parce que c’est avant tout une passion ! J’ai toujours été romantique et j’ai toujours écris. Je ne saurais dire lequel est arrivé en premier…

Pour qu’une romance soit réussie, il faut qu’elle touche la personne qui la lit. Comment t’y prends-tu ?

En fait, j’écris ce que j’aimerais lire. J’aime les romances douces, celles qui peuvent être réelle où les sentiments sont omniprésents. J’ai besoin de voyager quand je lis. Le monde actuel est tellement ignoble par bien des aspects que les livres (et ma famille) me permettent de croire encore à l’Amour.

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Comment qualifierais-tu ton style ?

C’est un style très doux. Mon slogan Purement Romance reflète cette romance très pure, très douce. Je mets également beaucoup d’humour dans mes écrits. C’est important pour moi que mes personnages aient de l’humour !

Qu’est-ce qui est le plus important pour toi ? Bâtir une intrigue bien ficelée, trouver le mot juste ou inventer des personnages attachants ?

Tout ça à la fois ! Une romance aussi doit avoir une intrigue ficelée. Le mot juste, il l’est pour une personne, mais le même ne le sera pas pour une autre. C’est assez difficile à dire… Des personnages attachants… Si un roman est bien ficelé mais qu’on ne s’attache pas aux personnages, je ne pense pas que ce soit un roman réussi 🙂

« Un bon roman, ça vient d’une histoire qui tombe au moment approprié dans votre vie » a dit Guillaume Musso. Quelle part de toi y a-t-il dans tes écrits ? Dans tes personnages ?

Oh, il y a énormément de moi dans mes écrits et mes personnages. Prenez Camille du roman Camille, miss cata (malgré moi) ; elle me ressemble à son âge. J’étais insouciante comme elle, j’avais appris à me méfier des garçons et, à côté de ça, j’étais maladroite, je cumulais les bourdes et ça me faisait rire. Encore aujourd’hui, je suis miss cata !

Est-ce que le fait de devenir maman change ton approche de l’écriture ?

Oui. J’ai envie de mettre des bébés dans chaque roman tant ma fille m’inspire et me fait rire. ^^

La romance est un genre souvent codifié. Est-ce qu’il t’arrive d’avoir envie de t’éloigner des règles du genre ? Est-ce que tu pourrais conclure un livre par une fin triste ?

Non, je ne peux pas concevoir qu’une de mes romances finissent mal… Je serais obligé de faire un second tome ! xD

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Tu as également écrit des récits consacrés au harcèlement. Est-ce que tu as d’autres envies d’écriture, dans d’autres genres ?

J’ai un projet que je garde encore pour moi, mais ce sera une histoire inspirée de faits réels entre deux amies avec un point en commun qui pourrait les briser, mais au lieu de ça, elles vont s’unir encore plus qu’elles ne l’auraient imaginé…

En parlant de tes écrits, tu parles de sincérité, de pureté. Ta part de noirceur a-t-elle une place dans ton œuvre ?

Je n’ai pas de part de noirceur, voyons… 😉 Si je me suis énervée contre quelqu’un, il est possible que je crée un personnage inspiré de cette personne et que ça se passe mal pour lui… 😉

Certains considèrent que beaucoup de romances ont, dans le passé, véhiculé des clichés patriarcaux, voire sexistes. Est-ce que c’est une préoccupation lorsque tu écris ?

J’écris pour moi, pour mon plaisir. Je dois dire que je ne me prends vraiment pas la tête avec ça. Si ça plaît j’en suis ravie, si ça ne plaît pas, c’est aussi la règle du jeu 🙂

Y a-t-il des thèmes, des éléments que tu t’interdis de traiter ?

Pas vraiment. Si ! Vous ne verrez jamais un de mes personnages jouer à invoquer les esprits avec ses amis, par exemple. Ça c’est un truc que je m’interdis.

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Tu fais partie du GAHeLiG, le Groupe des Auteurs Helvétiques de Littérature de Genre. Y-a-t-il selon toi quelque chose de typiquement suisse dans ton approche de l’écriture ?

Oui ! J’aime écrire nonante au lieu de quatre-vingt-dix. Mettre des expressions de chez moi (Quand mes personnages sont Suisses). Et je vante très souvent notre pays, je l’admets. J’aime tellement les paysages qu’on y trouve et je m’y sens tellement bien…

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Ne laissez jamais personne vous dire que c’est impossible ! Foncez, et vous verrez par vous-même si vous êtes fait pour cela !

 

La lutte des classes

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J’ai d’abord été tenté de consacrer un de mes billets de la série « Éléments de décor » aux classes sociales, afin de les examiner sous toutes les coutures, mais à la réflexion, il y aurait probablement eu pas mal de redites avec l’article consacré au pouvoir, et à celui que j’ai écrit sur l’argent. Et puis c’est principalement dans le domaine de la création des personnages et des relations qu’ils entretiennent entre eux que la question des classes sociales est intéressante, aussi c’est surtout de ça que je parle ici.

Mais si ça se trouve, ce débat vous semble superflu. J’ai déjà eu droit à ce genre de réaction autour de moi. Dans la culture française, imprégnée de liberté-égalité-fraternité, tout le monde est enfant de la République et le concept même des classes sociales paraît impensable. Oui, il y a peut-être des différences de revenus, argumente-t-on, mais enfin, chacun est d’abord un individu, et on ne saurait diviser le peuple en catégories socio-économiques, dans la mesure où la Révolution a aboli tout ça.

Sauf que bien sûr, les mêmes qui tiennent ce discours sont les premiers à raconter des blagues sur les bourgeois, les prolos, les bobos. En deux mots : ils voient les divisions de classes au sein de la société, mais se refusent à les désigner comme telles, et sont à mille lieues de s’imaginer qu’ils appartiennent eux-mêmes à une classe sociale qui conditionne en partie leur comportement. Pourtant, c’est bien le cas.

Oui, nous sommes tous des individus, et oui, au sein d’une même catégorie cohabitent des gens très différents. Mais si nous sommes conditionnés par notre genre, par notre culture, par notre orientation sexuelle, par notre profession, nous le sommes également par la classe sociale à laquelle nous appartenons.

Dans la culture anglo-saxonne, britannique en particulier, c’est tout le contraire : le sentiment d’appartenance à une classe est très fort, il n’existe aucun tabou ni aucun déni à ce sujet, on parle de ces questions ouvertement, c’est même, dans certains cas, un sujet de fierté d’appartenir à une classe plutôt qu’une autre.

Les classes sociales, c’est quoi ? Ce sont de grandes catégories qui existent dans la société, sans avoir été constituées comme telles. Elles regroupent des individus qui partagent une même hiérarchie sociale, basée sur le revenu, le statut, l’influence, et qui, de ce fait, ont en commun une culture, un mode de vie, un langage, des références. Selon de quelle classe vous êtes issus, vous ne porterez pas le même regard sur le fonctionnement de la société, vous n’aurez pas les mêmes centres d’intérêt, vous ne vous exprimerez pas de la même manière.

C’est cela qui rend cette notion précieuse pour un romancier, qui peut, en prenant conscience de l’existence de ces divisions et de la manière dont elles découpent la société en segments invisibles, donner de l’épaisseur et de la crédibilité à ses personnages. Si un bourgeois et un banlieusard portent les mêmes chaussures, aiment la même chanson, utilisent le même mot, ils ne le feront sans doute par pour la même raison, et en prendre conscience ajoute une dimension qui peut être fascinante pour un auteur.

Découpage

Si l’existence des classes sociales est difficile à nier, tracer leurs frontières n’est pas toujours aisé, d’autant plus que même les personnes qui appartiennent à une classe en particulier n’en ont pas la même vision, et ne fixeraient pas la limite au même endroit. En plus, diverses notions se chevauchent, lorsque l’on parle de classes sociales, qu’elles appartiennent au champ économique, sociologique et culturel, ce qui permet à différents découpages de coexister sans nécessairement se contredire. Pour vous poser les bonnes questions au sujet des origines sociales des personnages de votre roman, je vous suggère de jeter un coup d’œil aux divisions suivantes, en gardant à l’esprit que la question n’est pas close.

Quand on parle de classes sociales, la plupart des gens s’imaginent un système à trois étages : la classe inférieure ou ouvrière, la classe moyenne (parfois séparée entre classe moyenne inférieure et classe moyenne supérieure) et la classe supérieure. Il s’agit d’une division simple, compréhensible et qui correspond à une vision largement partagée de la société : il y a d’un côté les aliénés, perpétuellement en manque d’argent et qui ont peu d’influence sur leur destin, deuxièmement ceux qui s’en sortent grâce à leur travail mais sans rouler sur l’or, et troisièmement ceux qui ont beaucoup plus d’argent qu’il n’est nécessaire pour vivre au quotidien.

En affinant un peu ce modèle après avoir observé la réalité, on peut néanmoins constater qu’il serait plus juste de diviser la société en cinq tranches, parce que les deux catégories extrêmes ont des caractéristiques qui les distinguent radicalement des autres classes. On obtiendrait donc une classe sous-inférieure, constituée d’individus qui ne peuvent pas travailler, ni se nourrir, ni se loger, sans faire appel à une aide extérieure, puis une classe inférieure, une classe moyenne, une classe supérieure, et une classe sur-supérieure, dans laquelle on trouve des superriches dont les revenus sont si importants que leur expérience de vie n’a rien en commun avec celle des classes situées en-dessous dans la hiérarchie.

En se basant davantage sur le travail que sur le revenu, Karl Marx proposait un découpage en sept classes sociales distinctes. Il s’agit du sous-prolétariat, du prolétariat, de la paysannerie, de la petite bourgeoisie, de la bourgeoisie commerçante, de la bourgeoisie industrielle et de l’aristocratie financière. On le voit bien : même si ces catégories ont des points communs, il s’agit d’un découpage différent, qui s’appuie principalement sur l’activité et les principales sources de revenus de chacun, une approche qui semble désuète alors que notre société s’éloigne peu à peu de la valeur travail.

En réalité, de nombreuses approches sont possibles lorsqu’il s’agit de procéder au découpage de la société en classes, et un romancier peut choisir celle qui lui convient le mieux, celle qui sert le projet. Si on a envie de considérer qu’il existe, par exemple, une classe financière au sein de notre société, distincte des classes supérieures plus ancrées dans l’économie réelle, ce n’est pas une mauvaise approche. De la même manière, pourquoi ne pas procéder à une distinction entre bourgeois de droite et bourgeois de gauche (les fameux bobos, dont le nom est désormais utilisé pour dire tout et n’importe quoi), des groupes que leur niveau de vie rapproche, mais que leurs valeurs éloignent. Et puis même s’ils ne sont probablement pas assez nombreux à l’heure actuelle pour constituer des classes, peut-être que dans l’avenir, les éco-conscients et les décroissants pourront être ajoutés à la liste. Et ce ne sont que quelques exemples.

Classe et esthétique

Parmi les impacts que l’appartenance à une classe sociale peut avoir sur un personnage, son univers esthétique est le plus visible. Pour commencer, selon votre classe d’origine, vous n’allez pas vous vêtir de la même manière. Plus on se situe au sommet de la pyramide, plus le style d’habillement semblera classique, élégant, sophistiqué. Cela n’a rien d’étonnant : ce sont les individus des classes supérieures qui déterminent les standards d’élégance qui font référence. À l’inverse, les classes inférieures s’habillent de manière plus variée, combinant différentes influences, privilégiant l’effet, le cliquant, le confort ou l’ironie à l’élégance classique.

L’apparence des pauvres est souvent tournée en dérision, assimilée à du mauvais goût ou à un style vulgaire. Après tout, à l’origine, le mot « vulgaire » signifie « populaire. » Ce n’est qu’après des siècles de mépris qu’il est devenu péjoratif.

La logique est la même pour tout ce qui a trait à l’apparence, à l’esthétique, à l’art : la voiture, la décoration d’intérieur, la musique, etc… Plus on monte l’échelle sociale, plus on assistera à une adhésion à une référence unique de ce qui est considéré comme « le bon goût », plus on baisse, plus on trouvera de la variété et de l’expérimentation (qui, forcément, n’est pas toujours très heureuse).

Parfois, la classe sociale peut même séparer deux individus qui, lorsqu’on les décrit brièvement, pourraient sembler proches. Mais un fan de hip-hop fauché qui vit en banlieue et un fils à papa branché rap ne présenteront qu’une ressemblance superficielle : les matières, les marques, l’attitude, tout ce qui compte sera différent. Cela ne fait que renforcer le fossé économique qui peut exister entre les classes, d’ailleurs : comme c’est la classe supérieure qui fixe les critères, un individu issu des classes ouvrières et qui se présenterait à un entretien d’embauche dans une grande banque risquerait d’avoir l’air déguisé – parce que, d’une certaine manière, il le serait.

Comment est-ce que votre personnage s’habille, quels sont ses goûts en matière esthétique, musicale, architecturale, etc… Tout cela est – dans certains cas en tout cas – le produit de son milieu. Et si ça ne l’est pas, il peut s’agir d’une exception qui mérite d’être explorée. Pourquoi le sans-abri est-il fan de Debussy ? Pourquoi le trader porte toujours la même vieille paire d’espadrilles ? Autorisez-vous quelques pas de côté pour approfondir la description des liens que votre personnage entretient avec sa classe sociale d’origine.

Classe et langage

Au fond, le langage n’est qu’une esthétique de plus, et lui aussi est profondément marqué par l’origine sociale. La manière dont on prend la parole, les occasions, la forme du discours, le ton employé, et plus que tout, le vocabulaire, varient énormément selon le milieu dont un personnage est issu.

Au fond, c’est exactement la même situation que celle que nous avons évoqué ci-dessus. Il existe un langage correct, qui est, essentiellement, celui de la classe supérieure, et plus on s’en écarte, plus cela risque de heurter, et moins cela va sembler correct. C’est particulièrement le cas en français, une aire culturelle plus préoccupée que les autres par l’idée qu’il existerait une seule et unique norme à respecter en matière de langage.

En règle générale, plus on descend dans l’échelle sociale, plus le langage est poreux aux influences extérieures. C’est là que la langue s’acoquine avec d’autres, se métisse, se bouture, s’enrichit de néologismes et de jeux de langage (comme le verlan), peu concernée par ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Peu à peu, les trouvailles de langage remontent les classes et gagnent leurs lettres de noblesse, jusqu’à être, parfois, adoubées par l’élite.

En règle générale, un personnage issu des classes supérieures va parler une langue plus pure et plus soutenue, et un personnage issu des classes inférieures va parler une langue plus hybride et plus inventive. Ainsi, vous pouvez les caractériser simplement via les dialogues.

Encore une fois, comme la norme vient d’en haut, la plupart des individus qui proviennent des classes ouvrières possèdent plusieurs registres de langage, entre lesquels ils peuvent commuter à volonté. Ainsi, ils parleront d’une certaine manière en famille, d’une autre avec leurs potes, et d’une manière très différente au travail. C’est le cas de tout le monde, jusqu’à un certain point, mais plus grand est l’écart social, plus vastes est l’étendue de vocabulaire que quelqu’un est obligé de mobiliser pour s’en sortir dans la vie quotidienne. Certains parlent le langage des dominants comme s’ils s’exprimaient avec aisance dans une langue étrangère. Comme la nécessité n’existe pas de la même manière, les personnages de classes supérieures n’ont pas la même mobilité linguistique.

Classe et identité

La classe sociale n’est pas seulement une situation subie, c’est aussi un signe de ralliement, une revendication de type identitaire. Même si elle n’est pas toujours vécue ainsi de manière consciente, c’est bien de cette manière que les choses sont vécues en général.

Un individu de la classe ouvrière va ainsi, peut-être, développer un discours sur la beauté et la simplicité de ses racines, un personnage de la classe moyenne peut adopter une posture victimaire qui consiste à dire que ce sont les gens comme lui qui contribuent le plus à la société sans jamais rien recevoir en retour, quant à quelqu’un des classes supérieures, il va s’enorgueillir du parcours de sa famille et des vies illustres de ses prestigieux ancêtres.

L’identité de classe, c’est quelque chose qui colle aux baskets et qui dresse des barrières invisibles entre les gens. Ainsi, il est relativement rare que l’on se marie en-dehors de sa classe, et lorsqu’on le fait, cela peut susciter chez certains une réaction de rejet. Les loisirs qu’affectionnent chaque classe présentent peu d’attrait pour les autres, et peuvent même être sujet de moqueries, voire de mépris : on ne trouve pas du tout le même type d’individus dans un bar PMU, une soirée télé ou à l’opéra. Et même quelqu’un qui sera parvenu, par son travail, par chance ou par un autre facteur, à élever son niveau de revenu et son statut social, ne va pas nécessairement épouser les valeurs de la classe dirigeante, ni se percevoir lui-même comme un de ses membres.

Un romancier pourra ainsi présenter les différentes classes sociales comme des univers qui existent en parallèle tout en s’ignorant, les tentatives de voyager l’une à l’autre se heurtant parfois à de vives résistances. Il peut être fécond de s’interroger, au sujet de chaque personnage, sur la conscience de classe qu’il peut avoir, qu’elle soit inexistante ou d’une férocité fanatique, pour éventuellement la faire évoluer en cours de roman.

Classe et conflit

Même s’il peut très bien y avoir des rapprochements, des collaborations, des interpénétrations, la découverte d’intérêts communs, la relation entre les classes sociales est de nature dialectique.

Et comment pourrait-il en être autrement ? Les classes supérieures possèdent les moyens de production, les infrastructures, le terrain, tout ce qui génère du revenu et détermine les conditions de vie pour l’ensemble de la population. À l’inverse, tout en bas de l’échelle, on trouve des individus qui n’ont aucun contrôle, aucune influence sur ces facteurs. Ils se trouvent donc dans une situation de domination, d’aliénation par rapport aux classes supérieures. Par exemple, le salarié veut voir son salaire augmenter alors que le patron souhaite le réduire pour augmenter sa part du gâteau (ou la rentabilité de son entreprise : ce n’est pas nécessairement du cynisme).

Mais les classes sociales se logent dans une pyramide : en termes de population, les pauvres sont bien plus nombreux que les riches. Cela confère un autre argument aux dominés : celui du nombre. Dans un régime démocratique, ils peuvent se mobiliser lors d’élections, et s’ils ne sont pas entendus, manifester leur mécontentement, voire faire appel à la violence.

On comprend bien qu’il est dans l’intérêt des classes supérieures d’éviter, si possible, un éveil des consciences politiques au sein de la population. En théorie, dans un régime démocratique, la masse populaire l’emporte toujours et trouvera forcément un candidat pour défendre ses intérêts. Mais ceux-ci ne sont pas toujours identifiables, et se joue un jeu du poker menteur entre les classes sociales, qui peut être décrit par la blague suivante :

Un pauvre, un représentant de la classe moyenne et un riche se partagent dix gâteaux. Pendant que personne ne regarde, le riche en mange neuf, puis se tourne vers le représentant de la classe moyenne et lui dit : « Fais gaffe : je crois que le pauvre a envie de te voler ton gâteau. »

Bien sûr, c’est caricatural, et bien sûr, au quotidien, la relation entre les classes n’est pas faite que de conflit. C’est malgré tout une grille de lecture intéressante pour un romancier, qui permet de faire apparaître des lignes de tension invisibles entre les personnages, et qui peut simplifier la construction des enjeux dramatiques d’un récit.

Changer de classe

Dans les faits, en moyenne, les gens ne changent pas de classe. Les perspectives d’ascension sociale n’ont pas évolué au cours du vingtième siècle, selon de nombreuses études, et en-dehors des destinées individuelles, on peut affirmer qu’une famille pauvre il y a un siècle est restée pauvre, et qu’une famille riche est restée riche. Il y a énormément d’inertie dans la mobilité sociale, et c’est le cas même dans les pays qui ont connu des changements de régimes qui semblent radicaux, comme la Chine.

Pourtant, il existe des personnes qui s’extraient de leur condition à la seule force de leur volonté et de leur travail. À l’inverse, il existe des accidentés de la vie qui perdent tout et se retrouvent à goûter à une pauvreté dont ils n’auraient jamais suspecté l’existence. Comme ces deux situations portent la marque du changement et de l’exceptionnel, elles sont toutes deux, par essence, intéressantes pour un romancier.

En règle générale, beaucoup de gens qui changent de niveau de revenu ne changent pas de classe sociale. Dans certains cas, ils emportent avec eux les valeurs, les signifiants, les préférences esthétiques de leur classe d’origine ; dans d’autres, ils imitent les attitudes et le mode de vie de leur nouvelle classe, mais sans les intérioriser pour autant ; enfin, il existe le cas où il y a un réel désir de s’intégrer dans sa nouvelle classe, mais où celui-ci se heurte à une réaction de rejet de la part de ses membres. C’est la figure du « nouveau riche », où une personne qui vient d’accéder à la prospérité est jugée vulgaire par celles et ceux qui ont de l’argent depuis de nombreuses générations.

En deux mots, pour changer réellement de classe, il faut généralement deux générations. Et les enfants des nouveaux riches, nés dans l’opulence au contraire de leurs parents, risquent de ne pas partager les valeurs de ceux-ci, ce qui va générer des conflits, et le conflit, pour un écrivain, c’est la vie.

Alternatives

Ici, nous avons examiné le modèle qui existe dans notre société, où les classes sociales se divisent en fonction de la fortune et du revenu, ainsi que du pouvoir et du statut social qui en découlent. Il ne s’agit en aucun cas de l’unique possibilité. Dans une société alternative, dans un lointain futur, dans un monde de science-fiction ou de fantasy, la valeur qui divise les membres de la société en différentes classes peut être d’une nature très différente.

Une société de guerriers pourra diviser les classes en fonction des prouesses au combat ou des hauts-faits de guerre ; une société de magiciens classera les grands talents mystiques au sommet de l’échelle sociale, alors que celles et ceux qui n’ont pas de pouvoir n’auront pas non plus de statut ou d’influence ; et une civilisation basée sur la foi pourra penser, à tort ou à raison, que c’est la faveur des Dieux qui détermine la qualité de vie de ses membres. L’accès à certaines ressources peut également constituer un critère de séparation entre les classes : il peut s’agir du carburant, voire de l’eau, dans une société postapocalyptique, ou, pourquoi pas, d’une substance qui dope les facultés mentales. La pureté génétique peut être l’aspect qui est favorisé au sein d’une société, alors qu’une autre privilégiera au contraire les mutations, et laissera les humains « normaux » croupir au bas de l’échelle sociale.

⏩ La semaine prochaine: Dystopie et utopie

Les formes du pouvoir

blog formes pouvoir

Dans le sillage du billet consacré aux différentes manières d’utiliser le pouvoir pour enrichir le thème, le décor, les personnages et l’intrigue d’un roman, j’ai l’impression de n’avoir fait qu’effleurer le sujet, tant il est riche.

Parmi les aspects que je n’ai pas traités, il y a celui qui consiste à s’attarder sur les différentes formes que prend le pouvoir politique, ou qu’il pourrait prendre. S’y intéresser, c’est naturellement crucial pour un auteur qui souhaite situer son histoire au cœur d’un système qui existe pour de vrai, comme par exemple le Sénat français ou le système judiciaire arménien. Mais si c’est votre cas, vous n’avez pas besoin de moi : ce qu’il vous faut, c’est procéder à quelques recherches de votre côté.

En revanche, si vous œuvrez dans les littératures de l’imaginaire, et que vous avez envie d’inclure, même en filigrane, certaines notions de construction politique dans votre décor, vous serez peut-être intéressés par ce qui suit. L’idée est de considérer ce billet comme un kit, qui énonce rapidement des notions de base commune dans le droit constitutionnel. En passant en revue cet article, vous devriez obtenir les informations qui vous aideront à construire un système qui vous convient.

Naturellement, l’imagination humaine est sans limites, aussi il y a sans doute énormément d’idées intéressantes de régimes politiques envisageables en fiction et qui ne sont pas cités ici. Rien ne vous empêche, dans votre livre, de mettre en scène un système dans lequel une caste d’oracles prend les principales décisions gouvernementales en interprétant les mouvements des vents dans les cartes météo ; vous pouvez aussi explorer un système où toutes les décisions sont basées sur un seul livre de sagesse, dont les aphorismes guident les dirigeants dans leurs choix ; et pourquoi ne pas fonder un système politique sur la sexualité humaine et la subtilité de ses interactions ?

Cela dit, il existe des principes structurels de base que l’on peut retrouver dans la plupart des systèmes politiques, et qui méritent que l’on s’y attarde.

Les étages

Tout système politique peut être compris comme étant constitué de plusieurs couches superposées, chacune gouvernant aux destinées d’une aire géographique plus ou moins restreinte. Ainsi, sur Terre, on peut distinguer l’échelon du pays, dans lequel vient s’insérer l’échelon des régions (et parfois des sous-régions, quel que soit le nom qu’on souhaite leur donner : départements, districts, cantons), puis celui des communes. Un roman dont l’action se situe au-delà des limites de notre planète ajoutera des échelons supplémentaires au-dessus de celui de la planète, comme celui du système solaire, de l’amas, de la galaxie et de l’univers.

L’important, c’est de comprendre que chaque catégorie en contient plusieurs plus petites, qui en contiennent d’autres à leur tour, etc… afin que les décisions soient prises au plus près de la vie des gens.

Partant de ce constat, il y a trois grandes manières pour un système politique de refléter cette division en entités géographiques. La première, c’est le centralisme. L’essentiel des grandes décisions politiques sont prises à l’échelon le plus haut. Les étages inférieures ont une autonomie faible et sont chargées de tâches subalternes, qui sont exécutées par des politiciens élus, par des fonctionnaires, des baillis, des gouverneurs ou encore par d’autres types de magistrats. La France du 21e siècle est un État de ce genre, comme elle l’était d’ailleurs déjà avant la Révolution française : il n’y a que la forme du pouvoir qui a changé.

La deuxième possibilité, c’est un système fédéraliste ou semi-fédéraliste ou chaque échelon possède une large autonomie. Les décisions qui comptent sont prises au plus près du peuple. En règle générale, chaque étage est organisé à peu près de la même manière, par exemple en se dotant d’un gouvernement, d’un parlement et d’un pouvoir judiciaire autonomes.

Enfin, troisième scénario : une construction par étages, mais où chacun est organisé différemment. Ainsi, on pourrait imaginer un système politique dans lequel le pouvoir national est une monarchie, les régions seraient républicaines et les communes seraient gouvernés par des chefs traditionnels. Je cite ça comme une possibilité, en notant que c’est probablement un peu trop compliqué à appréhender pour le lecteur, dans le cadre d’un roman.

Dans la manière de voir les choses que je décris ici, la manière dont le pouvoir s’organise à chaque étage a une grande influence sur le résultat final. Prenez un régime monarchique, décidez que chaque étage est semi-autonome et vous obtenez quelque chose qui ressemble au féodalisme. Alors que si vous faites subir le même sort à une république, vous obtenez un État fédéral.

Les pouvoirs

Lorsque John Locke et Montesquieu se sont faits les théoriciens de la séparation des pouvoirs, il en a distingué trois, de nature différente. Principes fondamentaux des démocraties représentatives, ceux-ci sont le pouvoir législatif, qui élabore et adopte les lois ; le pouvoir exécutif, qui veille à l’exécution des lois, représente l’État et gouverne l’administration ; et le pouvoir judiciaire, qui contrôle l’application des lois et sanctionne les violations. Ces pouvoirs sont idéalement séparés les uns les autres, ce qui permet de limiter les abus et la corruption, et contribue à la défense des droits fondamentaux des citoyens ou des sujets.

En règle générale, la séparation des pouvoirs est une préoccupation des régimes d’essence libérale, telles que les démocraties. Celles-ci choisissent souvent de définir les contours des trois pouvoirs dans un texte fondamental difficile à modifier, qu’on appelle une Constitution. La Constitution des États-Unis, pour ne citer qu’elle, prévoit toute une série de freins et de contrepoids qui permettent aux trois pouvoirs de se contrôler les uns les autres. En revanche, plus le régime est autoritaire, plus les limites entre les trois piliers vont être floues et plus le pouvoir sera concentré chez un petit nombre de personnes.

La question paraît toute simple. Pourtant, si vous êtes familiers avec le système politique de votre pays, vous allez vite réaliser que, même si chaque pouvoir être incarné par un corps, une institution ou un groupe d’individu en particulier, chacun d’entre eux possède probablement des éléments de pouvoir dans les trois catégories. Ainsi, le président de la République française, sous la 5e République, incarne presque à lui seul le pouvoir exécutif, mais il a aussi le droit de promulgation, de convoquer un référendum, de dissoudre l’Assemblée nationale (il empiète ainsi sur le pouvoir législatif), mais aussi le droit de grâce ou celui de nommer le Conseil de la magistrature (des pouvoirs d’essence judiciaire).

Gardez ça à l’esprit si vous ambitionnez d’esquisser un système politique fictif dans votre roman : oui, traditionnellement, on coupe le pouvoir politique en trois, mais comme tout gâteau, la farce coule et déborde sur les côtés.

Il existe également des pouvoirs qui ne sont pas énumérés parmi ceux que j’ai évoqué ci-dessus, mais qui pèsent de leur poids sur la vie de la Cité. On les appelle généralement contrepouvoirs, parce qu’ils n’ont pas la légitimité des trois axes traditionnels du pouvoir politique et doivent user d’autres armes, mais leur raison d’être va bien au-delà d’une simple fonction d’opposition.

Prenez le peuple par exemple. En élisant ses représentants dans une République, il est à l’origine de tout le fonctionnement des institutions. En Suisse, il est appelé « le souverain » et possède des pouvoirs législatifs en propre, comme celui de contester une loi devant les urnes (référendum) ou d’ajouter un article à la Constitution (initiative).

Parmi les autres pouvoirs qui comptent dans la vie en société, on peut citer les médias, qui traditionnellement dans une démocratie, ont pour fonction d’assurer la bonne information des citoyens et gardent un œil sur les agissements des élus (ce qui en fait, en tout cas en théorie, un véritable contrepouvoir) ; l’armée se pense parfois en garante des institutions et intervient lors de l’émergence d’un dictateur, parfois pour le remplacer par un autre ; l’église (n’importe quel groupe religieux largement représenté) fait office de caution morale et peut, dans certains systèmes, inspirer les fondements philosophiques du contrat social, voire assumer directement certains pouvoirs ; l’administration peut incarner et s’accaparer une partie des pouvoirs de l’exécutif; les syndicats se font les porte-voix des corps professionnels ; les associations défendent certains intérêts sectoriels ; les milieux économiques et financiers ont une influence sur l’activité du pays qui en fait des voix très écoutées. Votre univers ajoute peut-être à ces pouvoirs supplémentaires des éléments plus exotiques. N’hésitez pas à y mêler une caste de télépathes, une intelligence artificielle, des oracles ou des shamans.

Comme les étages, les pouvoirs peuvent être combinés, mélangés, de milliers de manières différentes. J’avais par exemple imaginé, dans le cadre d’une histoire, un système que j’avais baptisé dualiste, avec un « gouvernement » composé du législatif et de l’exécutif et un « antigouvernement » composé du judiciaire et des médias d’État. Chacun possédait des pouvoirs de surveillance sur l’autre, la possibilité de collecter des impôts et une police à ses ordres.

Les formes

Il existe une infinité de systèmes différents, des formes à travers lesquelles s’exprime le pouvoir. J’en énumère certaines ci-dessous, brièvement, en espérant qu’elles vous servent de source d’inspiration. Naturellement, si vous souhaitez approfondir votre exploration de certaines d’entre elles, je ne peux que vous suggérer de vous tourner vers des ouvrages de référence.

Anarchisme

L’anarchisme, c’est la théorie qui sous-tend l’anarchie, c’est-à-dire la pensée selon laquelle aucune hiérarchie ne doit exister au sein d’un groupe humain et qu’aucun pouvoir institutionnalisé n’est légitime. Il existe de multiples formes d’anarchisme, que je vais regrouper de manière bien trop grossière en un anarchisme de droite, qui met l’accent sur l’individu, et qui a tendance à évoluer vers une situation où les plus puissants imposent leur volonté par la force ; et un anarchisme de gauche, qui met l’accent sur le groupe, est principalement destiné à fonctionner dans des petites collectivités et représente un équilibre très fragile, qui peut éclater sous la pression intérieure ou extérieure.

Dans un roman, l’émergence d’un rêve anarchique, sa concrétisation et sa dissolution constituent un arc narratif tout trouvé.

Castes

Un système de castes, comme il en existe en Inde, organise toute la société en fonction de la descendance. Selon qui sont vos parents, certaines activités professionnelles, économiques, sociales ou religieuses vous seront ouvertes, d’autres seront interdites. On peut considérer cela comme une forme d’organisation du pouvoir dans la mesure où une ou plusieurs de ces castes sont chargées d’exercer le pouvoir politique traditionnel. Ces divisions sociales et traditionnelles peuvent même, si vous en décidez ainsi, se substituer complètement à un schéma classique de corps politiques constitués comme ils existent dans nos États démocratiques.

Qui dit frontières entre des catégories sociales, dit frictions et envie de transgression. Un système de castes porte en lui les germes de la tragédie et recèle un fort potentiel romanesque.

Communisme

Au sens classique du terme, jamais réellement mis en pratique dans la réalité, le communisme est un système dans lequel les moyens de production appartiennent aux travailleurs, où il n’existe pas de classes sociales, pas d’État au sens traditionnel du terme, et pas de monnaie. Il s’agit, dans l’idéal, d’une forme d’anarchisme centré sur la notion de travail, où chacun contribue selon ses capacités, et reçoit en fonction de ses besoins. On peut imaginer que dans une société communiste idéale, des structures politiques ad hoc émergeraient en cas de besoin, par exemple pour assumer des fonctions diplomatiques.

Quand on pense au communisme, on pense plutôt cela dit à la phase de transition, violente et autoritaire, dite de la « dictature du prolétariat », dans laquelle l’État est contrôlé par un groupe de représentants issus de la phase révolutionnaire, qui se charge de collectiviser les ressources.

Une réelle société communiste tient de l’utopie et peut être traitée ainsi dans un roman. Une société qui est en transition, réussie ou ratée, vers le communisme, offre d’autres possibilités narratives intéressantes, surtout si on prend de la distance avec les modèles historiques. Imaginons par exemple un roman de fantasy dans lequel une race de trolls s’organisent selon un système communiste.

Corporatisme

Comme le communisme, le corporatisme est une forme d’organisation du pouvoir qui part du principe que l’organisation de l’État est subordonnée à la structure de l’économie. Contrairement à celui-ci, il ne vise pas la dictature du prolétariat, mais celle des entreprises. Dans une société de ce type, ouvriers et patrons subordonnent leurs intérêts individuels à ceux de la compagnie qui les emploie. Une telle société peut viser à la suppression des pouvoirs politiques traditionnels par un mécanisme de privatisation. Et si les institutions que l’on considère publiques, comme l’armée, la police, le parlement, étaient privatisés les uns après les autres ? Et si votre statut au sein d’une corporation déterminait non seulement votre revenu, mais les libertés auxquelles vous avez droit ?

Derrière le corporatisme, vieux fantasme du 19e siècle, se cache de nombreux fantasmes dystopiques, en particulier ceux de la littérature cyberpunk.

Démocratie

La démocratie, c’est un système où le peuple (en principe l’ensemble des individus majeurs dotés de discernement) prend l’ensemble des décisions. Ils peuvent nommer des représentants chargés d’assurer les tâches ordinaires de l’État ou de mettre sur pied les consultations, mais pour l’essentiel, toutes les grandes orientations de la vie publique leurs reviennent. Dans les faits, la démocratie absolue n’a jamais existé à grande échelle. Certains systèmes, dits de démocratie semi-directe, s’inspire à la fois de la démocratie et de la république, avec à la fois des consultations populaires et des représentants élus.

Pour que le rêve démocratique fonctionne, cela réclame des citoyens responsables, conscients du fonctionnement de l’État, au courant des enjeux et désireux de se forger une opinion sur les défis sur lesquels ils sont appelés à se prononcer. La démocratie est fragile parce que si une majorité du peuple se laisse séduire par des populistes qui ensevelissent le débat rationnel sous des slogans émotionnels, le système cesse de fonctionner. C’est, comme toujours quand les choses ne fonctionnent pas, une bonne amorce pour une histoire.

Dictature

Une dictature, c’est un système politique dans lequel un individu ou un petit groupe exercent tous les pouvoirs, sans partages ni limites d’aucune sorte. Même un régime dictatorial peut posséder des institutions, des organes, des lois, mais ceux-ci sont largement symboliques et s’effacent devant la volonté du ou des dictateur-s, face auxquels il n’existe aucun contrepouvoir.

À relever le cas de la République romaine, dans laquelle la fonction de dictateur était prévue d’un point de vue institutionnel : pour surmonter une crise grave, un individu se voyait confier les pouvoirs absolus pour un temps limité. La pièce « Coriolan » de Shakespeare aborde cette question.

Dans la mesure où la dictature se heurte frontalement à l’aspiration à la liberté de chaque être, elle engendre, si on la place dans un narratif, un enjeu évident : comment s’en débarrasser, que peut l’individu face à une machine à broyer les personnes ?

Dictature militaire

Quand c’est l’armée qui assure de manière autoritaire tout le pouvoir politique, on parle de dictature militaire. Fondamentalement, il ne s’agit que d’une variante de la catégorie précédente, avec une distinction importante : elle s’appuie sur la hiérarchie de l’armée. Ainsi, de facto, les militaires deviennent une forme de caste dirigeante au sein d’une société largement civile, avec des généraux qui prennent les décisions, les officiers supérieurs qui peuvent saisir l’occasion de hisser leur statut social et même les troufions qui, soudainement, deviennent l’incarnation du pouvoir en place, avec toutes les possibilités d’abus que cela suppose.

C’est cette tension entre une société civile et une hiérarchie militaire qui, à la base, n’est pas conçue pour exercer des responsabilités politiques, qui peut être intéressante à exploiter dans le contexte d’un roman.

Épistocratie

Variante, et à la fois, critique des systèmes démocratiques, l’épistocratie vise à contourner ce qui est perçu comme le principal défaut de ceux-ci : des décisions prises par des citoyens peu ou pas informés. Partant du principe que toutes les voix ne se valent pas, un régime épistocratique introduit un permis de voter : un test qui confère à la personne qui le passe des droits civiques. Ceux qui échouent n’en ont pas. Autre possibilité : chaque scrutin peut être assorti d’un test, et ne sont pris en compte que les voix de celles et ceux qui ont réellement compris les enjeux.

L’idée est d’améliorer la gouvernance du système démocratique et de diminuer l’influence des populistes. On le comprend bien cependant, ce système crée de fait une élite dirigeante, et en fonction de la manière dont les tests sont constitués, il peut exclure complètement de la vie publique toute une partie des citoyens. De cette tension peut naître l’embryon d’une histoire qui mérite d’être racontée.

Eugénisme

L’eugénisme n’est pas à proprement parler une théorie politique. Il s’agit de la pratique qui consiste, en théorie en tout cas, à améliorer le patrimoine génétique de l’humanité, souvent en perpétrant des actes monstrueux, comme les manipulations génétiques, voire des génocides.

Pourtant, dans « Dune » de Frank Herbert, on découvre un ordre religieux, les Bene Gesserit, qui pratiquent une politique de mariages à très long terme, destinée à favoriser la naissance d’un messie capable de régner sur l’Empire des humains. Cette idée peut être reprise, ou modifiée, pour imaginer un système où l’élite dirigeante de la société est constituée de surhommes manipulés génétiquement pour exercer le pouvoir. À quoi seraient réduites les ambitions d’un être ordinaire dans une telle société ?

Gérontocratie

Et si c’étaient les personnes âgées qui prenaient les décisions ? C’est le parti pris de la gérontocratie, un système politique dans lequel les seniors représentent l’élite dirigeante de la société, au nom de leur sagesse réelle ou supposée.

Surtout représenté au sein de sociétés traditionnelles, ce système offre des possibilités dramatiques intéressantes. Pour commencer, cela crée une dynamique ou un citoyen s’élève automatiquement dans l’échelle sociale en prenant de l’âge. Le pouvoir, ou en tout cas le prestige, sont gagnés automatiquement, ce qui n’encourage pas les individus à briller. En plus, en règle générale, les personnes âgées se montrent plus conservatrices que les jeunes, donc une gérontocratie pourrait donner l’impression d’être une société stagnante.

Quoi qu’il en soit, il y a sans doute dans ce système les racines d’un roman qui s’attarderait sur le conflit entre les générations, et les différences entre jeunes et moins jeunes dans la conception de l’avenir et du pouvoir.

Méritocratie

À la base, un système politique méritocratique va chercher à promouvoir aux responsabilités politiques les éléments les plus compétents, plutôt que les plus riches, les plus influents ou les mieux connectés. Partant de ce principe, il y a plusieurs manières d’envisager les choses : comment établit-on le talent d’un individu ? Qui établit les critères ? Et que se passe-t-il si la personne choisie par la fonction suprême n’a aucune envie d’assumer le pouvoir ?

Comme tous les systèmes qui ont l’ambition de plaquer sur la société humaine des critères objectifs et rationnels, on découvre rapidement que la raison n’est pas le seul mécanisme qui fait avancer les gens, et qu’à les enfermer dans un moule, même objectivement plus efficace que les autres solutions, on risque de sacrifier leurs rêves. Ainsi, une histoire située dans une société méritocratique pourrait être celle de l’effondrement d’une utopie mal ajustée, basée sur l’idée qu’on ne peut pas faire le bonheur des gens malgré eux.

Matriarcat

Le matriarcat, c’est une société qui est organisée pour favoriser les intérêts des femmes, et où ce sont des femmes qui exercent exclusivement le pouvoir. En partant de là, elle peut s’organiser de différentes manières, et on pourrait tout aussi bien imaginer une monarchie matriarcale qu’une ploutocratie matriarcale, pour ne citer que ces deux possibilités.

Sans doute parce qu’il s’agit d’une inversion facile de l’équilibre des pouvoirs au sein de notre société, le concept de société matriarcale a été très souvent utilisé dans la science-fiction, à partir des années 1950, tellement qu’il est devenu un cliché du genre, qui a aujourd’hui un air presque désuet. Dès lors, si vous souhaitez l’incorporer dans votre roman, évitez la facilité et faites en un enjeu thématique : en quoi une société gouvernée par les femmes diffère d’une société gouvernée par les hommes ? Quelles sont leurs priorités ? Est-ce que la nature des conflits est différente ?

Monarchie

La monarchie, c’est le système où une reine ou un roi est à la tête d’un royaume, et où cette personne, qui tire sa légitimité de son arbre généalogique, assume l’essentiel du pouvoir. Déclinez ce système sur tous les étages du pouvoir et vous allez obtenir le féodalisme, où des seigneurs locaux exercent leurs pouvoirs au niveau régional. Ne gardez le roi que dans l’exécutif, et pas dans les autres divisions traditionnelles du pouvoir, et vous avez la monarchie constitutionnelle.

Et tant mieux qu’il existe des variantes, parce que la monarchie est sans doute le système le plus représenté dans la fiction, des contes jusqu’à la fantasy en passant par la science-fiction, avec tous ses empires galactiques. Aussi, si vous êtes tentés d’incorporer un royaume dans le décor de roman, réfléchissez-y à deux fois : ne serait-il pas plus intéressant d’opter plutôt pour une des autres possibilités qui figurent sur la présente liste ?

Oligarchie

En règle générale, on définit l’oligarchie comme un système politique où le pouvoir est exercé par un petit groupe. C’est assez vague et cela signifie que plusieurs autres catégories de cette liste sont des variantes de l’oligarchie : gérontocratie, ploutocratie, timocratie, castes, etc…

Pour un romancier, il peut être plus fécond de s’intéresser à ce qu’on pourrait appeler « l’oligarchie de fait », soit le cas où le pouvoir démocratique est confisqué par une élite, qui, à force de népotisme, de passe-droits et de cynisme, finit, sans supprimer les institutions existantes, par exercer l’essentiel du pouvoir. Comme une tumeur, la dictature peut pousser sur la démocratie, parfois sans que personne ne s’en rende compte, parce que les codes ne changent pas. Parfois, cela dit, le simple fait d’être venu au monde dans la classe ouvrière peut donner l’impression qu’on évolue dans une oligarchie, parce que le pouvoir semble très éloigné. Ce sont des éléments qui peuvent enrichir le décor d’un roman, quel qu’en soit le genre.

Patriarcat

Le patriarcat, c’est, en partie, le monde dans lequel nous vivons : un système destiné à favoriser les intérêts des hommes par rapport à ceux des femmes. Dans le contexte de la fiction, on peut pousser le bouchon plus loin, en transformant les plafonds de verre par des plafonds de plomb : ce n’est pas seulement plus dur pour une femme de se hisser dans l’échelle sociale, mais impossible. Seuls les hommes peuvent exercer des responsabilités politiques, et ce sont eux qui prennent toutes les décisions.

Des systèmes de ce genre existent sur Terre en ce moment, en Arabie saoudite par exemple. On en trouve des exemples dans la littérature, le plus connu étant vraisemblablement « La Servante écarlate » de Margaret Atwood. Pour un romancier contemporain, mettre en scène une société de ce genre sans prendre le temps de l’observer de près et de la thématiser serait une occasion manquée.

Ploutocratie

Certains diront que notre système est ploutocratique. D’autres répondront que c’est le cas de tous les systèmes. La ploutocratie, c’est un régime où ce sont les riches qui commandent. Pour être précis, c’est la situation où les plus fortunés ne bénéficient pas seulement des avantages financiers et sociaux que leur apportent leur argent, mais qu’ils ont également droit à des pouvoirs politiques. Ce genre de système est généralement sous-tendu par une philosophie selon laquelle la fortune reflète le succès d’un individu et son niveau d’éducation. C’était l’idée qu’on retrouvait dans ce concept éminemment ploutocratique qu’était le suffrage censitaire, où seuls les revenus confortables pouvaient participer.

Le point faible d’une ploutocratie, c’est que les grosses fortunes vont fatalement prendre des décisions qui les avantagent, ce qui risque d’élargir le fossé entre riches et pauvres et exacerber les tensions entre les classes sociales. Tant mieux : c’est un bon point de départ pour un roman.

République

La république, où démocratie participative, c’est le nom qu’on donne parfois aux régimes démocratique où les choix du peuple s’expriment principalement à travers les élections : ils sélectionnent des individus pour les représenter et prendre les décisions à leur place. Par rapport à une démocratie plus directe, le citoyen y perd de la marge de manœuvre, mais l’État y gagne en efficacité et en réactivité.

Il s’agit du système qui est sans doute considéré comme la norme par la plupart de celles et ceux qui lisent ces lignes. Pour cette raison, dans un roman qui s’intéresse au fait politique, la république est généralement présentée à travers ses imperfections : soit qu’elle ne soit pas aussi démocratique qu’elle le prétend, soit qu’elle soit en train de se transformer en quelque chose qui n’a rien à voir avec la volonté du peuple.

Satellite

Un État-satellite, c’est un État qui est inféodé à un autre État, qui subit son influence directe, calque une partie de ses décisions sur lui et partage une partie de son destin. C’est la situation qui peut prévaloir après une invasion, quand le pays annexé se plie aux décisions des envahisseurs. Un gouvernement de collaborateurs est alors mis en place, qui ne sont en réalité que les marionnettes des dirigeants du pays dans l’orbite duquel ils se situent.

Il ne s’agit pas à proprement parler d’une forme de gouvernement. Ainsi, le pays qui donne les ordres peut avoir un système politique, et le pays satellite, un autre. Néanmoins, cette situation modèle les institutions et les mécanismes de pris de décision d’un État.

Elle crée également des tensions entre l’occupant et le satellite. Des envies de révolte peuvent naître dans une partie de la population, et un mouvement de résistance peut voir le jour. C’est le point de départ de nombreuses fictions historiques, mais également de romans de genre, en particulier si les envahisseurs sont des extraterrestres, des robots ou des dragons.

Sociocratie

Variante de la démocratie, la sociocratie est un mode de gouvernement dans lequel les décisions sont prises sans pouvoir centralisé. Les citoyens s’organisent entre eux et assument les responsabilités nécessaires au bon fonctionnement de la société. Parmi les mécanismes d’un tel système, on trouve l’idée des élections sans candidats, ainsi que la prise de décisions par consentement, ou un projet est adopté si personne n’y oppose d’objection raisonnable.

Inutile de dire que ce mode de gouvernement est réservé aux petites communautés, et qu’il est presque obligatoire que tout le monde se connaisse. On serait presque tenté de situer l’action dans un squat ou un centre autogéré. Ce type de régime est tellement dépendant de la bonne volonté de chacun qu’un simple changement de situation pour une partie des membres de la société, ou des départs et arrivées, risque de tout flanquer par terre. Un terreau idéal pour raconter l’histoire d’un paradis qui devient un enfer.

Stochocratie

Un mot pompeux pour désigner les mécanismes politiques qui font intervenir le hasard, la stochocratie fonctionne principalement comme mode de désignation du personnel dirigeant. Ceux-ci sont tirés au sort, en suivant différentes méthodes. L’idée est généralement de renouveler les membres du gouvernement et du parlement en s’assurant qu’ils soient issus de différentes classes sociales, et d’éviter l’émergence d’une élite politique. La stochocratie est également un outil de lutte contre la corruption. Le risque, c’est que des dirigeants inexpérimentés défaussent tout leur pouvoir sur l’administration, qui deviendrait la véritable dirigeante de la société.

On peut imaginer toutes sortes de variantes pour l’aspect aléatoire de l’élection dans ce type de système : dé, ordinateur, course de chevaux, magie, entrailles de poulets. De même, on peut pousser le concept un cran plus loin, et concevoir une société qui ne se contente pas de laisser le hasard choisir ses dirigeants, mais également prendre certaines décisions législatives et juridiques. Que fera le personnage de votre roman si le hasard a décidé qu’il était coupable de meurtre ?

Stratocratie

Variante de la dictature militaire, mélangée avec un peu de méritocratie, la stratocratie décrit une situation où la société civile n’est pas juste gouvernée par des officiers qui ont pris le pouvoir. Dans ce système, l’armée et le gouvernement se confondent : tous les postes à responsabilité sont occupés par des militaires, et s’élever au sein de la hiérarchie de l’armée, c’est automatiquement s’élever dans la société tout court. Pour être citoyen, il faut porter l’uniforme, et les civils sont considérés comme des citoyens de second rang, aux droits presque inexistants.

Idéale pour décrire une de ces civilisations de guerriers dont la science-fiction et la fantasy raffolent, la stratocratie présente une situation qui paraît plus stable que celle d’une dictature militaire classique… jusqu’à ce que les civils se révoltent.

Technocratie

La technocratie, c’est le gouvernement des experts. En théorie, dans une société purement technocratique, toutes les décisions importantes de la société seraient confiées à des scientifiques, des ingénieurs et d’autres spécialistes, désignés par des commissions pour se pencher sur différents problèmes. On peut même imaginer qu’en cas de crise, un groupe de travail ad hoc soit constitué, avec des experts de différents milieux qui ont toute latitude pour régler la situation, incarnant le pouvoir politique grâce à leurs compétences professionnelles.

Naturellement, le point faible de ce système, c’est qu’être bon dans son métier n’a jamais fait de personne un dirigeant efficace. Planifier, anticiper, trancher dans des situations difficiles sont des défis que tout le monde n’est pas capable de relever. On peut donc en arriver à des cas de figure où, malgré leurs compétences, les experts sont incapables de résoudre les problèmes parce qu’ils ne savent ni parler, ni écouter.

Théocratie

La situation où le pouvoir religieux se confond avec le pouvoir temporel existe sur Terre au 21e siècle. La théocratie, c’est un régime où la hiérarchie religieuse fait office en même temps d’élite politique. Ce type de pays est gouverné par le clergé, ou en tout cas par une figure proéminente de l’église, et tous les principes directeurs de l’État sont déterminés par les valeurs de la religion centrale.

Dans une théocratie, il ne fait pas bon être un libre penseur. Être citoyen, c’est être un fidèle, et chaque pas de côté peut être sanctionné par une police qui épie les faits et gestes des citoyens. Les théocraties ont tendance à se décrire comme plus pures et mieux intentionnées que les autres régimes, mais il peut exister une hypocrisie au plus haut niveau, qui fait que ce qui est exigé du peuple sur le plan moral est ignoré avec cynisme de la part des individus au pouvoir.

Par essence, une théocratie peut sembler dystopique, mais cela peut être un défi intéressant de tenter de mettre en scène dans un roman une théocratie sage et bienveillante. Que se passe-t-il si le dirigeant de l’église est un dieu omniscient ? Et ne faut-il pas faire confiance à une théocratie dans un pays infesté de démons ?

Timocratie

La timocratie, régime idéaliste, consiste à opérer une sélection depuis le berceau des jeunes gens qui recherchent la valeur, la beauté, l’excellence, et à former ceux-ci pour assumer les fonctions dirigeantes de la société. L’idée ici, par opposition à la méritocratie, ne consiste pas à choisir des dirigeants en fonction de ce qu’ils ont accompli, mais en fonction de leur potentiel, de leurs penchants philosophiques à l’excellence.

Tout romancier qui déciderait d’incorporer dans son œuvre un régime timocratique y verrait probablement l’occasion d’examiner, avec ironie peut-être, la différence entre ce que l’on est capable de faire et ce qu’on accomplit effectivement, entre le potentiel et la réalité, entre les rêves et le réel.

Tribalisme

Comme son nom l’indique, le tribalisme est le mode d’organisation du pouvoir basé sur les tribus. La société est divisée en petits groupes qui possèdent une grande cohésion basée sur une histoire commune et une forte identité partagée. Ceux-ci ont des rapports de rivalité ou de camaraderie avec d’autres groupes voisins, et luttent ou collaborent avec ceux-ci en fonction des circonstances. Des structures centrales ponctuelles, comme une assemblée annuelle, permettent de régler les contentieux ou les problèmes communs, mais il n’existe pas de pouvoir central.

On peut être tenté d’associer le tribalisme aux sociétés primitives, mais un auteur astucieux sera peut-être tenté de le transposer à un milieu complètement différent, comme celui des communautés sur le web ou des mineurs d’astéroïdes. L’intérêt dramatique de ce type de régime, ce sont les possibilités d’alliances et de conflits infinis qui existent entre les particules qui composent la société.

Tyrannie

La tyrannie est une forme de dictature. Dans les faits, les distinctions entre les deux notions sont subtiles et pas nécessairement passionnantes pour un auteur. La principale différence qu’on peut établir, c’est la question de la légitimité : on peut devenir dictateur après avoir été nommé, en étendant peu à peu les pouvoirs qui nous sont attribués, ou parce qu’on estime que la nation subit un grave danger qui légitime cet abus ; un tyran, au contraire, s’empare toujours du pouvoir de manière illégitime, et le plus souvent violente. Ainsi, on peut s’imaginer, par exemple, une dictature militaire s’installer pour barrer la route à un tyran.

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