Inventer un langage

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Parce que J.R.R. Tolkien, l’auteur du « Seigneur des Anneaux » était philologue et passionné de linguistique, de nombreux auteurs contemporains, dans son sillage, ont eu envie de doter le décor de leurs histoires de fantasy ou de science-fiction de langages fictifs. On peut même aller plus loin : pour certains, inventer une langue, dans les littératures de l’imaginaire, c’est un passage obligé, au même titre qu’imprimer une carte dans les premières pages du bouquin.

Autant être aussi clair que possible : ils ont tort. Créer une langue, une vraie langue, avec son vocabulaire, sa grammaire, son histoire, est une tâche monumentale qui dépasse de loin ce que l’on peut exiger d’un romancier. Dans le passé, j’ai relevé que certains auteurs se rêvent en encyclopédistes, et laissent les efforts déployés pour développer le décor de leur univers de fiction ensevelir ce qui devrait être leur priorité : raconter des histoires. Ceux qui ambitionnent d’être linguistes amateurs sont clairement dans ce cas.

D’ailleurs, faut-il le rappeler ? Tolkien lui-même, bien qu’il ait consacré toute sa vie à cette tâche, n’a jamais achevé sa langue elfique, le Sindarin. Quant aux autres langues parlées dans les Terres du Milieu, elles n’ont jamais dépassé le stade de l’ébauche.

Oui, il existe malgré tout des langues de fiction complètes et fonctionnelles. On pense en premier lieu au Klingon, la langue d’une nation guerrière de Star Trek, créée en 1985 par Mark Okrand. Elle a une grammaire élaborée, d’épais dictionnaires, et plusieurs œuvres littéraires ont été traduites dans ce langage. Il s’agit toutefois d’un effort isolé et rarissime, qui réclame des années d’efforts pour une finalité difficile à cerner. Mark Okrand n’a jamais écrit le moindre roman.

Renoncez à votre projet de créer une langue

Aux auteurs que les pages de lexique contenues dans les appendices des œuvres de Tolkien ou de ses émules ont fait rêver, il convient donc d’adresser un avertissement : renoncez à votre projet de créer une langue, vous allez vous y perdre et vos efforts ne vont rien apporter de significatif à la qualité de votre histoire. Tout le monde s’en fiche, que dans la langue du peuple Öklaz, le mot « perdrix » se dise « iamogh. » Quant à l’idée d’inclure un guide de prononciation, vous pouvez y renoncer immédiatement : les lecteurs prononceront les mots comme ils en ont envie, quels que soient les précautions que vous preniez pour qu’ils suivent les règles que vous avez mises en place. Ne vous épuisez pas avec ça, vous n’allez récolter que de la frustration.

Cela dit, s’il est contreproductif de créer une langue de toute pièce, cela ne signifie pas que toute création linguistique dans un univers imaginaire est à bannir. Au contraire : avoir une ébauche de réflexion sur la langue est indispensable, non seulement pour enrichir le thème, les personnages et le décor, comme nous l’avons vu, mais également pour donner du relief aux cultures mises en scène dans l’histoire.

Parce que s’il est peu probable, et vraisemblablement contre-indiqué, qu’il y ait dans votre roman des dialogues entiers rédigés dans une langue fictive, il y a au moins deux domaines qui touchent à la linguistique dont vous allez devoir vous occuper : les noms de personnes et les noms de lieux.

Tout ce qu’il faut, c’est donner au lecteur l’illusion d’une cohérence interne

Vous n’avez pas besoin d’inventer une langue fonctionnelle : tout ce qu’il faut, c’est donner au lecteur l’illusion d’une cohérence interne. Pour y parvenir, le premier but à viser, c’est de focaliser votre langage sur certains sons et certains ensembles de lettres récurrents. De cette manière, tous les noms que vous produirez auront une certaine ressemblance les uns avec les autres, rendant vraisemblable qu’ils soient issus de la même origine.

Pour cela, il y a différentes approches qui peuvent fonctionner. La première consiste à partir du nom de vos personnages, si vous les avez déjà baptisés. Prenez en compte les lettres que vous avez choisi – les consonnes sont-elles douces ou dures ? Les voyelles sont-elles variées ou certaines sont-elles plus utilisées que d’autres ? Y a-t-il des lettres qui ne se prononcent pas ? Avez-vous intégré des sons qui n’existent pas dans la langue française, ou des signes de ponctuation exotique ? Ce sont autant d’éléments que vous pouvez retenir pour générer d’autres noms de personnes ou de lieux sur la base de ceux que vous avez déjà créé.

Attention, cette méthode est simple à mettre en œuvre, mais elle a le défaut de générer des langages monotones, qui manquent de variété. Si c’est la voie que vous choisissez, autorisez-vous quelques pas de côté, des mots qui ne ressemblent pas à ceux que vous avez déjà créés, sans quoi le lecteur risque de se perdre au milieu d’un lexique où tout se ressemble.

Une autre solution consiste à partir d’une langue humaine connue et existante, et à la modifier un petit peu. Ainsi, votre peuple barbare s’exprimera par exemple dans un langage qui ressemblera beaucoup au danois : reste à constituer un corpus de mots issus de cette langue pour vous aider à générer des noms cohérents. Bien sûr, c’est encore mieux si vous vous éloignez un peu du modèle de base, sans quoi vos lecteurs qui parlent le danois risquent de sourire en découvrant vos créations. Ajoutez quelques variantes, par exemple des terminaisons courantes de mots qui ne figurent pas dans la langue qui vous sert de modèle – du danois dont les noms se terminent comme des mots espagnols, ça commence à ressembler à quelque chose d’unique. Et puis n’hésitez pas à puiser dans les langues mortes si vous voulez proposer quelque chose qui soit moins familier à vos lecteurs (par exemple, en ancien danois, « Comment allez-vous ? » se disait « Hvat segir þú? »)

Toutes les cultures ne nomment pas les individus en fonction des mêmes règles

Il n’est même pas nécessaire d’utiliser une langue existante comme une béquille. Une autre technique qui peut fonctionner est de partir de l’alphabet et de vous interdire l’usage de certaines lettres. Rayez trois ou quatre consonnes et une ou deux voyelles : elles ne seront pas utilisées dans votre langue de fiction. Soulignez au contraire quelques lettres que vous souhaitez utiliser plus que les autres (une langue où le « o » est la voyelle utilisée sera par exemple immédiatement identifiable par le lecteur). Pour compléter vos efforts, déterminez quelques terminaisons de mots courantes, des ensembles de lettres récurrents dans votre langage, et vous devriez avoir accouché de quelque chose de convaincant.

Une réflexion spécifique doit être menée pour les noms de personnes. Toutes les cultures ne nomment pas les individus en fonction des mêmes règles. Déterminez comment ça se passe dans votre univers et tenez-vous en à cette consigne. Dans certaines langues, les personnes n’ont qu’un prénom et rien qui s’y ajoute ; d’autres y ajoutent le nom du père ou de la mère, avec peut-être une terminaison qui signifie « fille de » ou « fils de » ; d’autres langages optent pour la solution du nom de famille, transmissible de génération en génération ; il y a aussi la possibilité d’augmenter tout cela d’un surnom usuel, qu’il soit un dérivé du prénom ou pas ; et puis ne pas oublier qu’il est possible d’inclure des particules ou des ensembles de lettres qui signalent un statut noble ou l’appartenance à une caste, voire d’autres indications comme des chiffres, qui peuvent indiquer qu’un personnage n’est pas le premier de sa famille à recevoir un nom, ou même une mention du lieu de naissance ou d’autres personnages similaires.

Vous pouvez également choisir de vous servir de la langue française pour baptiser vos personnages. Cela vous permet du même coup d’établir quelques indications culturelles sur votre univers. Ainsi, une civilisation dans un monde steampunk pourrait avoir des individus qui sont désignés par un prénom suivi d’un surnom, le plus souvent en relation avec l’industrie : Micheline Rouage ou Jean-Fiacre Belle-Bielle répondent à ces critères.

La naissance des noms géographiques est un processus chaotique

Dans mon roman « Merveilles du Monde Hurlant », je me suis amusé avec les manières de nommer les personnages. Ainsi, les Farandriens, des êtres végétaux qui vivent très longtemps, portent des noms interminables parce qu’ils rajoutent une syllabe à chaque fois qu’ils se font pousser un nouveau corps par bouturage ; quant aux Penguris, des hommes-pingouins, leurs noms complets sont des haïkus.

Les noms de lieux suivent également des règles, souvent moins strictes. Une bonne idée, pour donner de la personnalité à votre langue, est de décider de plusieurs terminaisons qui signifient « ville », « village », « château », « port » ou encore « pont. » Vous pouvez les utiliser comme terminaisons pour différents lieux, ce qui va donner de la cohérence à l’ensemble. N’oubliez pas cependant de choisir quelques noms qui ne suivent pas ces règles, parce que la naissance des noms géographiques est un processus chaotique, qui peut produire des résultats très divergents les uns des autres.

Sortir des rails, c’est essentiel quand on crée un langage de fiction. Toutes les règles que vous vous êtes fixés, il faut les oublier de temps en temps, pour partir dans une direction différente et inattendue. Parce qu’on l’observe dans les langues réelles : certains mots ne ressemblent pas du tout aux autres, et ont l’air de ne pas être à leur place, soit parce qu’ils sont empruntés à une autre langue, soit parce qu’il s’agit d’anomalies dont l’orthographe a évolué de manière peu conventionnelle. Si le français peut contenir des mots comme « gymkhana » ou « amphigouri », votre langue fictive peut également s’autoriser ce genre d’originalité.

Une langue doit pouvoir communiquer toutes les émotions

Occasionnellement, un auteur va souhaiter inclure dans son texte une ou deux phrases dans une langue inventée, pour créer un effet de décalage ou de choc culturel. Il ne faut pas en abuser, parce que la patience des lecteurs pour les dialogues incompréhensibles n’est pas extensible à l’infini, mais si vous le faites, il y a là aussi certaines règles qui peuvent vous faciliter la vie. Premièrement, respectez les consignes que vous avez établies pour les sonorités de votre langage. Deuxièmement, posez-vous la question de la longueur des mots. Certaines langues sont agglutinantes, c’est-à-dire qu’elles permettent de coller plusieurs concepts pour former un mot (souvent long) : ainsi, quelque chose comme « char attelé destiné à être tracté par quatre bêtes » pourrait ne réclamer qu’un seul mot. D’autres ont un vocabulaire plus généraliste et des mots plus courts.

Les langues ont quelques mots usuels qu’on utilise fréquemment, les équivalents de « le », « du » ou les verbes auxiliaires. Lorsque vous souhaitez créer un dialogue dans votre langue de fiction, décidez de trois à cinq mots qui pourraient jouer ce rôle dans votre univers, et parsemez-en votre discours, pour imiter une phrase à la grammaire correcte.

Enfin, dernier avertissement : évitez les clichés. Une langue doit pouvoir communiquer toutes les émotions et désigner toutes les situations de la vie courante. L’idée de créer une « langue des méchants », pleine de mots méchants, aux sonorités très méchantes est absurde. Traitez les différents langages de votre univers de manière égalitaire, sans chercher à les rendre particulièrement sinistre ou féériques : ce n’est pas à ça que sert un langage.

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – les enfants

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16 réflexions sur “Inventer un langage

  1. Voilà un article qui me parle particulièrement, vu que la création de langues et la création d’histoires sont mes deux activités favorites ! Au point de créer des langues pour des amis auteurs amateurs qui ont la flemme, ou de baser l’univers d’une de mes nouvelles sur un turc dérivé dans le temps pour une dystopie… Pas une très bonne langue, d’ailleurs.

    Mais ce n’est pas du fait que je suis un contre-exemple à ton propos que je vais chercher à y donner tort, au contraire : effectivement, la création d’une langue est une affaire très compliquée. Faire simple, c’est faire frustrant, et peu réaliste, ou bien minimaliste. Je me permets de créer des dialogues dans les langues que je crée pour un univers parce que ma passion des langues vient avant même l’écriture. Mais pour quelqu’un qui est auteur avant tout et pour qui la langue est accessoire, la tâche est trop grande. Je n’irais pas jusqu’à décourager les auteurs de se lancer dans l’épopée, mais j’adhère totalement avec tes avertissements.

    J’ai créé un tutoriel en trois articles sur la création de langues sur mon blog ; je vous laisse, toi et tes lecteurs, y jeter un œil par vous-mêmes, car je n’ai nulle intention de marcher sur tes plates-bandes. 🙂 Je me permets en revanche, si cela ne te dérange pas, de laisser un lien vers ma conlang principale, l’Ov → https://conworkshop.com/view_language.php?l=BHO. Merci pour cette lecture !

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    • Ce genre d’autopromotion est vivement encouragé ici, merci 🙂

      Quant à la création de langues… Cela me permet de rappeler mes priorités: je pense toujours en premier aux auteurs et à ce qui pour moi doit constituer leur priorité: écrire des textes romanesques. C’est pour ça que je les ai mis en garde dans le passé contre les excès du worldbuilding ou des recherches, qui risquent de les en détourner sans leur apporter grand chose de significatif. Par contre, naturellement, je n’ai absolument rien contre la création de langues en tant que telle.

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  2. D’excellentes mises en garde contre l’éparpillement! J’irais même ajouter que quelques mots, en plus des noms propres, pour désigner les titres ou les relations familiales peuvent donner le ton avec beaucoup de réalisme. Ah, aussi, les jurons! C’est immanquable, on jure toujours plus facilement dans notre langue naturelle.

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  3. Encore un article très intéressant. ^^
    Moi aussi je me suis lancée dans la création d’une langue pour mon univers (qui n’est toujours pas achevée d’ailleurs), mais j’ai choisi une approche minimaliste justement pour ne pas avoir à passer trop de temps dessus. Du coup c’est une langue très simple : pas de masculin/ féminin, pas de pluriels, pas de pronoms, pas de conjugaisons qui changent avec les personnes, et juste deux temps le présent et le passé (ça peut paraître irréaliste, mais le japonais fonctionne comme ça aussi ^^). Et puis il n’y a pas de système d’écriture non plus parce qu’il a été oublié depuis des siècles.
    De toute façon, comme tu l’as bien dit, le but n’est pas d’écrire des pages de dialogues dans une langue incompréhensible. Pour moi, ça me permet de rajouter un peu de tensions dramatiques quand des personnages détiennent des informations cruciales mais qu’ils ne peuvent pas se comprendre mutuellement…

    Ce que j’aime bien aussi avec les langues, c’est qu’elles reflètent l’environnement et la culture dans lesquelles elles se sont formées. Par exemple, je me souviens avoir lu quelque part que les Inuits avaient tout un tas de mots différents pour désigner la neige, parce qu’ils savent différencier les types de neiges, alors que pour nous ben… la neige c’est de la neige quoi.

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  4. Ah !! Je suis contente de voir cet article dans mes mails !

    Personnellement, étant une future autrice de fantaisie, j’ai également décidé de créer plusieurs langues avec l’aide d’un ami, qui a fait des études littéraires, pour rendre le tout plus réaliste.

    Pour les créer, tout d’abord, je consulte l’alphabet phonétique international et je choisis « l’ambiance » de ma langue, les tonalités dominantes. Par exemple, la langue des assassins ne possède ni de « i », ni de « o ». Et elle n’a que des sons graves. Quand j’ai sélectionné tous mes sons, je passe aux caractéristiques de ma langue. Si je prends l’exemple de celle de mes assassins, elle s’écrit verticalement, de haut en bas, sous forme de symbole représentant des syllabes avec un trait qui relie la première syllabe à la dernière et qui ondule. Cela représente en bref, la hauteur du son et ses variations durant la prononciation. J’ai pris pour cela l’exemple du grec ancien où les accents représentants également la hauteur et les variations du son. Ensuite, je réfléchis au support et à l’encre. Pour mes assassins, ils écrivent sur des ardoises avec de l’encre pour pouvoir les casser rapidement. Après, l’écriture n’a pas de grandes places dans leur culture étant un peuple qui a une culture orale. Par la suite, j’établie les premières règles grâce aux difficultés que j’ai rencontré durant les premières phases de création avant de commencer à inventer les premiers mots, la conjugaison… Et j’ai un carnet où je note les mots que j’entends le plus dans la journée pour les traduire dans la langue des assassins. Je pensais faire un lexique de minimum 1000 mot, mais ce n’est pas forcément pour l’écrire dans mon roman ou quoi que ce soit. C’est surtout pour moi en fait, pour donner de la matière à mon monde et prendre plus de plaisir à l’écriture en sachant tout le travail que j’ai accompli. Pour l’instant, j’ai 25 symboles pour mes lettres et mes 115 symboles pour mes syllabes. J’ai commencé à faire le verbe être.

    Certains diront sans doute que ça sert pas à grand chose et que le but premier est d’écrire. Mais je ne vois pas l’intérêt d’écrire, si je ne suis pas pleinement satisfaite de ce que je fais.

    Et puis c’est tellement intéressant !!

    En tout cas, comme d’habitude, ton article est génial et m’a permis de découvrir un nouvel avis même si je ne suis pas d’accord sur tout, ayant tendance à en faire toujours trop.

    Merci à toi pour le temps que tu nous accordes et à la prochaine !

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