Écrire les adolescents

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Plus des enfants, pas encore des adultes : le vingtième siècle a inventé cet âge intermédiaire qu’on appelle l’adolescence. Si vous souhaitez incorporer dans votre roman des personnages qui en sont à ce stade de leur évolution, il y a quelques conseils qui peuvent vous mener vers davantage d’authenticité et de vraisemblance.

Naturellement, il serait absurde de prétendre que tous les adolescents sont taillés dans le même moule, ou que certaines règles s’appliquent à chacun d’entre eux. Cela dit, ils traversent, chacun à leur manière, des épreuves qui les transforment, et qui vont les façonner jusqu’à ce qu’ils deviennent des adultes, et cela signifie que certains grands principes peuvent s’appliquer à la plupart d’entre eux.

J’ai tendance à définir un adolescent comme un « teenager », soit de thirteen à nineteen, de 13 à 19 ans. Mais pour être réaliste, il faut admettre que les frontières de cet âge sont floues. Les circonstances forcent certains à être catapultés dans le monde des adolescents dès 10 ou 11 ans, en particulier les filles, dont la puberté précoce peut les confronter parfois aux regards déplacés des messieurs. À l’inverse, certains individus passent des années à tenter d’émerger du marasme qu’est l’adolescence, ont du mal à prendre le contrôle de leur propre vie, et peuvent être considérés comme de grands ados jusqu’à trente ans, voire même davantage. À vous de voir où se situent les limites selon vos propres définitions.

Chaque adolescent est un individu

Avant de s’intéresser à ce que les ados peuvent avoir en commun, il est utile de rappeler que, comme les enfants, ils sont avant toute chose des êtres singuliers, qu’on ne peut pas aisément classer dans une catégorie ou une autre.

Oui, nous avons tous en tête des profils qui nous paraissent correspondre à l’adolescence : le rebelle, le geek, le sportif… Mais dans la vie réelle les adolescents sont compliqués et plein de paradoxes. Pour créer des personnages d’ados convaincants, voyez-les en premier lieu comme des personnages, pas comme des ados. Contentez-vous de rendre compte de leurs actions et de leurs pensées, en faisant en sorte qu’elles soient cohérentes avec l’idée que vous en avez, et sans trop vous préoccuper de savoir si le résultat ressemble à l’idée que vous vous faites d’un individu qui traverse cette période de sa vie. Les personnages, comme les gens, ne devraient pas être définis par des étiquettes simplistes.

Souvenez-vous de votre propre jeunesse, et vous réaliserez qu’il est rare qu’un adolescent corresponde à 100% à un cliché. Et si la grande sportive parlait quatre langues et jouait du violon ? Et si la personne la plus populaire du lycée était un type bizarroïde et pas cool du tout, mais qui s’attire la sympathie des gens parce qu’il est drôle et toujours prêt à aider ? Et si un personnage d’adolescent homosexuel était parfaitement à l’aise avec son identité (et très branché foot) ?

Les adolescents sont en cours de construction

Qui suis-je ? Que vais-je devenir ? Qui va m’aimer ? Voilà trois questions que se posent de nombreux adolescents, avec plus ou moins de force. Simple curiosité indolore pour certains, ces interrogations peuvent engendrer des douleurs existentielles terribles chez d’autres.

Fondamentalement, un adolescent, c’est quelqu’un qui se trouve à un carrefour de son existence : il a assimilé les bases de la vie pendant son enfance, et il doit prendre les décisions qui vont lui permettre d’affirmer qui il est et ce qu’il veut faire lors de la prochaine étape. Certains le vivent très bien et ont les idées claires ; d’autres se sentent déchirés, parce que ce qu’ils découvrent à leur sujet leur paraît difficile à accepter ; certains rentrent dans leur carapace, en espérant que toutes ces angoisses existentielles vont disparaître s’ils cessent d’y accorder leur attention ; d’autres encore recherchent activement à en apprendre le plus possible à leur sujet, en multipliant les expériences en tous genres ; on peut encore citer le cas de ceux qui choisissent de se réfugier dans le sarcasme et l’ironie, pour ne pas avoir à s’approcher trop près des émotions qui leur font mal.

Les adolescents sont en pleine métamorphose. Leur corps change, et si parfois ça se passe bien, d’autres fois, c’est difficile à vivre. Il y en a qui attrapent des boutons sur le visage ; certains deviennent gros, parce que leur corps cesse d’accepter la manière dont ils se nourrissent ; certaines filles se retrouvent affublées d’une poitrine qui leur attire plus d’embêtements que de satisfaction ; il y a des jeunes qui deviennent physiquement séduisants et qui ne savent pas comment se comporter à ce sujet, ou qui changent brutalement, modifiant leurs priorités en fonction du regard des autres.

Transformation physique et psychologique vont de pair. Parfois elles se combinent, parfois elles s’annulent. En plus, la jeunesse est l’âge où la plupart des gens commencent à apprivoiser leur sexualité, généralement sans avoir toutes les clés, même s’ils ont été bien accompagnés par leurs parents et leurs proches. C’est l’âge des tâtonnements, des expériences, des erreurs, des triomphes.

Les adolescents cherchent les limites

La métamorphose que traversent les adolescents n’est pas qu’intérieure. Elle est aussi sociale. Ils doivent trouver leur place dans une société qui existe déjà, qui ne va pas ralentir pour leur faciliter la vie, et qui, bien souvent, se méfie de leur spontanéité et de leur émotivité.

De nombreux adolescents traversent donc cette période en procédant à des expériences sociopsychologiques. Non pas qu’ils le conçoivent de cette manière, mais dans les faits, c’est bien cela qu’ils font en cherchant, en de nombreuses occasions, les limites de ce qui est acceptable. Il y a des ados qui défient l’autorité de leurs parents, tâtant le terrain pour chercher les points de rupture ou pour élargir les frontières de ce qui est autorisé ; certains procèdent de la même manière avec d’autres individus qui incarnent l’autorité : professeurs, policiers, coach ; il y en a qui n’adoptent pas une posture de défi, mais dont la passivité constitue une bravade en elle-même : ils ne font rien, passent leur temps à dormir, ne rangent pas leur chambre, ne font pas de projets.

Si vous incluez des personnages d’adolescents dans un roman, demandez-vous s’ils vont les trouver, ces limites, qui va les leur fixer, sous quelle forme, et ce qui risque de se passer dans leur tête si personne n’est là pour leur dire « Stop. »

Les adolescents ne sont pas autonomes

Un adolescent n’est plus un enfant, mais en général, il habite tout de même chez ses parents, et dépend du cadre familial pour toutes sortes de choses importantes : argent, nourriture, lessive, soutien, logis, etc…

Sauf exception, un personnage d’adolescent, ça n’est pas un individu autonome, libre de prendre ses propres décisions sans attaches, mais une pièce rapportée d’un ensemble plus large. Lorsqu’on crée ce genre de personnage, il faut donc penser à son environnement familial, à ce que celui-ci lui apporte ou ne lui apporte pas, et au rôle que celui-ci joue dans son quotidien.

Tout est important pour un adolescent

Si les enfants manquent de perspective pour comprendre le monde autour d’eux, les adolescents manquent de vécu pour juger de l’importance réelle des choses. Un revers, un échec, un espoir qui serait ressenti comme anodin par un adulte peut, dans certaines circonstances, être perçu comme une tragédie d’une magnitude considérablement plus grande par un adolescent. Une fois de plus, ça n’est pas un manque d’intelligence et de discernement de leur part : simplement, avant un certain âge, on a rarement accumulé suffisamment d’expérience de vie pour savoir classer avec justesse ce qui est grave et ce qui est juste préoccupant.

Un jeune a rarement cette patine, et dès lors, tout est important pour lui, tout lui tient à cœur, tout arrive constamment au rang numéro un de ses priorités. S’il a une peine de cœur, c’est la pire de tous les temps ; s’il embrasse une cause, c’est la plus importante de l’univers ; s’il est victime d’une injustice, il s’agit de la plus criante de toute son existence.

Cela ne veut pas dire nécessairement que votre personnage d’adolescent va se donner en spectacle : certaines personnes sont des introvertis, et il n’est pas rare que les jeunes, pour préserver leurs émotions, les enrobent dans une épaisse couche de cynisme ou de léthargie pour ne pas avoir à s’y frotter de manière trop étroite.

Les adolescents sont rarement stupides, rarement géniaux

Comme les enfants, les adolescents ne doivent pas être dépeints comme diminués intellectuellement par le simple fait qu’ils sont jeunes. Une relative inexpérience ne dit rien sur l’intelligence d’un individu, elle ne fait qu’illustrer que celui-ci a moins de références qu’il peut rapporter à la présente situation. L’âge d’un individu a peu à voir avec ses capacités cérébrales, en général.

Par le même principe, un adolescent a peu de chance d’être un petit génie. Pour ne citer que cet exemple, le cliché du jeune geek qui comprend tout en informatique a peut-être quelques racines dans la réalité, mais en général il est utilisé par des auteurs adultes qui ne comprennent rien au hacking et qui l’associent automatiquement à la jeunesse, sans trop réfléchir aux implications que cela peut avoir.

Les adolescents pensent peu à l’avenir et aux conséquences de leurs actions

Un adolescent, bien souvent, c’est quelqu’un qui ne s’est pas encore pris beaucoup de baffes de l’existence : il n’a pas pleuré beaucoup de gens qu’il aimait, il n’a pas vu de longues histoires d’amour et de longues amitiés se fissurer puis disparaître, il n’a pas été atteint par une maladie qui l’oblige à prendre un traitement pendant des mois. Bref : il n’a pas acquis une conscience aiguë de sa condition de mortel, et n’a pas développé une conscience du temps qui passe.

De ce fait, de nombreux jeunes ont du mal à se projeter dans l’avenir, et surtout, à envisager que leurs décisions, leurs actes puissent avoir des répercussions pendant des années. Si certains d’entre eux peuvent paraître irresponsables, jouant avec leur santé, leur vie, leur sécurité, c’est parce qu’ils n’ont jamais eu à payer le prix de leurs erreurs et qu’ils vivent dans l’illusion qu’ils n’auront jamais à le faire. L’adolescence n’est pas l’âge de la prudence.

Les adolescents n’ont pas la même perception du temps que les adultes

De manière générale, un jeune ne verra pas défiler les jours à la même vitesse qu’une grande personne. Pour lui, ceux-ci passent beaucoup plus lentement.

Si un adulte devait revivre le lycée, ces quelques années passeraient relativement vite pour lui ; pour un adolescent, c’est toute sa vie. Il a l’impression que le début du semestre est survenu il y a un siècle, et quand il se projette vers l’avenir, l’idée qu’il puisse un jour entrer dans la vie active lui semble tellement lointaine qu’elle est difficile à croire. Lorsqu’il attend un événement avec impatience, les jours s’étirent à l’infini, et l’attente est une agonie. Pourquoi se hâter à faire quoi que ce soit, dans ces conditions ? L’adolescent agira quand il agira, rien ne presse.

Les adolescents sont tribaux

Un adolescent n’est pas qu’un individu. On l’a vu, il dépend de ses parents. Et la manière dont il organise sa vie sociale est également différente de celle des adultes. En pleine construction, il va chercher à s’entourer de jeunes qui lui ressemblent, qui ont les mêmes centres d’intérêt que lui, qui traversent les mêmes difficultés ou qui ont commis les mêmes erreurs.

Grâce à ce réseau, cette tribu dans laquelle l’adolescent s’inscrit, il bénéficie d’un groupe dans lequel il se sent à la fois normal, et unique. Oui, les membres de son clan lui renvoient une image proche de la sienne, ce qui lui montre qu’il n’est pas une erreur, un monstre, mais qu’il en existe bel et bien d’autres comme lui ; et en même temps, les membres de la tribu vont se servir de ce qu’ils ont en commun, le revendiquer, l’exacerber pour crier à la face du monde qu’ils sont différents. Pour un adolescent, c’est paradoxal, la socialisation est à la fois une manière de se construire comme individu et de se fondre dans le moule.

Naturellement, rien n’est simple et un même adolescent pourra s’inscrire dans plusieurs cercles sociaux en même temps, qui pourront même paraître contradictoires.

Le langage des adolescents

Comme avec les enfants, un auteur qui a l’ambition de mettre en scène des personnages d’adolescents serait bien inspiré d’écouter un peu comment ceux-ci parlent lorsqu’ils sont entre eux. Le premier constat, c’est que leurs dialogues n’ont rien de caricatural : en règle générale, un adolescent s’exprimera exactement comme un adulte, dans une situation identique. Lorsqu’ils sont en cercle fermé, ils vont parfois pratiquer une langue plus relâchée, et la ponctuer de termes à la mode, auxquels certains d’entre eux sont très perméables, mais ceux-ci ne vont pas intervenir tous les trois mots, ni même dans chaque phrase.

Ce qui rend le langage d’un personnage adolescent authentique, c’est quand ce qu’il dit correspond à ce qu’on sait de lui, comme pour n’importe quel autre personnage. Vouloir « jeunifier » les dialogues de vos personnages ados en y incluant ce que vous percevez comme des mots à la mode est voué à l’échec. Premièrement, la plupart des jeunes ne s’en servent pas autant qu’on le pense ; deuxièmement, ces mots seront devenus complètement ringards d’ici à ce que votre livre soit imprimé.

⏩ La semaine prochaine: La littérature jeunesse

Écrire les enfants

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Dans un billet précédent, je me suis intéressé aux différentes manières de se servir de l’enfance et des enfants dans le cadre du décor, du thème, de l’intrigue et des personnages d’un roman. Ce que je n’ai pas fait, et qui pourtant peut se montrer très utile pour les romanciers, c’est de me pencher sur les meilleurs moyens de créer et de faire vivre sur la page des personnages d’enfants.

Même pour celles et ceux qui ont l’habitude de côtoyer des personnes mineures, soit dans leur famille, soit dans leur environnement socio-professionnel, leur donner vie dans un texte romanesque peut se révéler être un défi épineux. Créer un personnage d’enfant, c’est s’exposer à différents pièges dans lesquels il est facile de tomber. On perçoit tous de manière intuitive qu’un enfant, c’est un être différent d’un adulte, mais il n’est pas toujours facile d’articuler ces différences, ni d’ailleurs de constater les points communs. En créant un personnage enfantin, on aura tôt fait de tomber dans la caricature, ou de quitter le registre réaliste, jusqu’à créer des personnages qui ne ressemblent à aucun être humain connu.

Les conseils ci-dessous doivent vous permettre d’éviter les principaux écueils, tout en créant une vaste gamme de personnages d’enfants différents les uns des autres.

Chaque enfant est un individu

Ça peut sembler évident de le postuler de cette manière, mais c’est pourtant le conseil le plus utile que l’on puisse délivrer à leur sujet : les personnages d’enfants sont des individus, exactement dans les mêmes proportions que les personnages d’adultes. « Enfant » n’est pas un descriptif psychologique qui permette de comprendre quelqu’un, pas plus que « Femme » ou « Danois » : il y a autant de différence de tempérament entre deux enfants qu’il y en a entre n’importe quels autres membres de l’espèce humaine.

Il vous suffit de vous souvenir de votre propre enfance pour réaliser que chacun, dès son plus jeune âge, a un caractère bien à lui, des priorités différentes, une certaine manière de s’exprimer, des choses qu’il aime ou qu’il déteste, etc… Les règles ordinaires qui s’appliquent aux autres personnages de roman s’appliquent aussi aux personnages enfants, et s’en rendre compte permet d’éviter un certain nombre d’ornières dans lesquels tombent certains auteurs.

Chaque enfant poursuit des buts qui lui sont propres

Même si les enfants, pour la plupart, ne sont pas maîtres de leur destin et ne prennent pas eux-mêmes la plupart des décisions qui régissent leur quotidien, cela ne signifie pas qu’ils traversent l’existence comme des automates, sans espoirs ni aspirations spécifiques. Comme les personnages adultes, les enfants poursuivent des buts. En réalité, on pourrait même dire que la réalisation de leurs buts leur tient plus à cœur et les motive davantage que les adultes, et qu’ils ont moins tendance que ces derniers à laisser l’échec ou la réalité les décourager.

Qu’ils soient poussés en avant par l’envie de courir dans tous les sens, de se déguiser, de dessiner ou alors qu’ils aient des aspirations plus sérieuses, liées aux circonstances de leur existence, comme le souhait de vivre dans une famille harmonieuse, de faire taire ceux qui les harcèlent ou de visiter le pays de leurs origines, les enfants sont des créatures animées par leurs souhaits. Ceux-ci peuvent être durables ou éphémères, mais pour écrire un personnage d’enfant de manière convaincante, garder à l’esprit le but que celui-ci poursuit est un passage obligé.

Résistez à l’envie de les rendre mignons

C’est la nature qui nous programme à trouver les enfants mignons et à les protéger. Comme toujours, il y a des exceptions, mais en principe, n’importe quel mammifère adulte va parvenir à reconnaître n’importe quel petit de mammifère, de son espèce ou d’une autre, et dans certains cas va même prendre soin de lui.

Ce n’est pas une raison pour tenter de recréer cette émotion en littérature. L’instinct de protection qui envahit la plupart d’entre nous en présence d’un petit d’homme est une réaction viscérale, mais cela ne signifie pas que tout chez les enfants est mignon et prétexte à l’émerveillement. Traitez-les comme n’importe quel autre personnage et ne faites pas particulièrement d’efforts pour émouvoir vos lecteurs par leur entremise. S’ils sont touchants, ce sont les circonstances qui en décideront ainsi. Sans cela, vos personnages d’enfants ne seront guère plus que des pantins sans substance.

Les enfants sont rarement stupides, rarement géniaux

Si vous n’avez pas l’habitude de côtoyer des enfants, il est possible que vous pensiez qu’ils sont un peu idiots. Ce n’est pas le cas. En règle générale, les enfants ne sont pas du tout plus bêtes que les adultes, si on définit l’intelligence comme la capacité de trouver des solutions lorsqu’on est confronté à une situation nouvelle. Ils peuvent avoir d’autres traits qui peuvent être interprétés comme des défauts intellectuels (voir ci-dessous), mais pas un manque d’intelligence.

Dans vos romans, évitez donc d’écrire des scènes où des enfants sont incapables de comprendre des choses simples, de mener des raisonnements de base, ou d’assimiler ce qui se trouve juste devant eux. Ce n’est pas ainsi que ça marche.

À l’inverse, évitez également les personnages de petits génies, dont les facultés dépassent de loin celles des adultes. À moins qu’il existe une explication, les enfants sont aussi intelligents que les grandes personnes, ni plus, ni moins.

Les enfants manquent de perspective

Elle est là, la véritable faille cognitive des enfants : ils manquent d’expérience de vie. Forcément, me direz-vous, quand on a six ans, on peut difficilement avoir autant de bouteille que quand on en a quarante.

C’est ça qui peut parfois donner l’impression qu’ils ont des difficultés de compréhension : il leur manque la perspective pour relier les concepts les uns aux autres et saisir leur importance. Plus un enfant est petit, moins il pourra s’appuyer sur son vécu pour tirer les bonnes conclusions.

Exemple : qui sont les policiers et en quoi consiste leur travail ? Un tout petit enfant comprendra sans doute qu’ils sont chargés d’arrêter les méchants, mais aura du mal à saisir les tenants et les aboutissants de cette occupation. En grandissant, il acquerra davantage de connaissances, jusqu’à avoir une idée plus claire de la journée-type d’un membre des forces de l’ordre. Ensuite, à l’adolescence, le cynisme et les expériences personnelles lui donneront peut-être un point de vue plus critique vis-à-vis de la profession. Cela dit, à chaque âge, si l’on prend la peine de lui expliquer les choses dans le détail, il pourra sans doute saisir l’essentiel.

Les enfants ressentent les émotions autrement

Pour un enfant, tout est important. Faire la part des choses ne figure généralement pas dans ses priorités. S’il estime avoir été victime d’une injustice, être incompris ou généralement vivre une situation désagréable, il ne manquera pas de le faire savoir. Tous ne l’expriment pas de la même manière, mais en général, toutes les douleurs sont absolues pour un enfant, en particulier les plus jeunes d’entre eux, quitte à laisser de côté la raison et la tempérance.

Alors qu’un adulte apprendra à faire l’inventaire des désagréments, et à donner à chacun d’entre eux sa juste place, un enfant risque de se laisser envahir par le chagrin, et de donner à celui-ci une forme explosive. Au contraire, certains se terrent dans le mutisme ou se font fuyants. En général, si un personnage d’enfant était adulte, une bonne partie de ses réactions seraient considérée comme excessive.

L’imagination et les enfants

Comme l’a si brillamment démontré Boulet dans un de ses « Carnets », la fabuleuse imagination des enfants tient davantage du mythe que de la réalité. En réalité, comme toute personne qui a déjà eu l’occasion de côtoyer des enfants peut en attester, ceux-ci ne sont pas ces merveilleuses éponges à fantaisie, jamais rassasiés de féerie et d’idées neuves : ce qui leur plaît, c’est la répétition des choses familières. Fondamentalement, un enfant, c’est quelqu’un qui peut regarder « Cars » ou « La Reine des Neiges » trente fois de suite. Et si on leur demande d’inventer quelque chose de neuf, la plupart du temps, ils vont combiner des éléments et des personnages connus.

En particulier, c’est ce qu’on observe dès qu’ils sont scolarisés. L’école est le ferment du conformisme. Les très jeunes enfants, au contraire, sont capables de générer des associations d’idées aléatoires en flux continu, qui tiennent moins d’un imaginaire structuré que d’un rêve enfiévré.

Bref, c’est à retenir quand on souhaite mettre en scène des personnages mineurs : ceux-ci sont des consommateurs gourmands d’imaginaire, mais rarement des producteurs.

Le langage des enfants

En ce qui concerne la conversation de tous les jours, les enfants ne parlent pas de manière très différente des adultes. Si vous demandez à une fille de onze ans ce qu’elle a mangé à midi, sa description va beaucoup ressembler, du point de vue du vocabulaire, à un récit similaire produit par sa maman de quarante ans.

Les principales différences résident plutôt dans la construction du discours : un enfant, comme il manque de perspective, a davantage de mal qu’un adulte à hiérarchiser les informations les plus pertinentes. Bien souvent, il les livres pèle-mêle, sans les classer ni les connecter les unes aux autres. En grandissant, il apprendra progressivement à structurer ses propos.

Pour le reste, quand on écrit les dialogues d’un personnage mineur, les règles ne sont pas très différentes de celles d’un personnage majeur : n’abusez pas de ses particularités. Évitez à tout prix de lui attribuer un langage bébête, de lui donner des tics de vocabulaire, de mal lui faire prononcer certains mots ou pire, d’intégrer un zozotement dans les dialogues. Les enfants ne parlent pas comme ça : il est conseillé de les écouter un peu avant de se mettre à écrire.

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Éléments de décor – les enfants

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Dans le monde, plus d’une personne sur quatre est mineure. Dans les romans, cette proportion est bien différente.

Oui, il y a des enfants et des adolescents dans les romans, mais ceux-ci tiennent en général des rôles secondaires, simples accessoires des personnages adultes. Pire : la présence ou non des enfants dans une histoire dépend du genre dans lequel il s’inscrit. Certains champs de la littérature, comme le polar ou la science-fiction, sont notoirement pauvres en personnages mineurs. À l’inverse, il existe toute une littérature destinée aux jeunes lecteurs, qui renverse l’équilibre traditionnel en mettant en scène principalement des enfants.

Alors que nous ne pouvons pas passer une journée sans croiser un enfant, dans le monde littéraire, ceux-ci jouent les utilités, occupent une niche, voire même un ghetto. Difficile d’imaginer un roman destiné aux adultes dont les personnages principaux sont des enfants. Comme on l’a vu lorsque l’on a parlé de la place des femmes dans la littérature, les enfants sont eux aussi pensés par le monde de l’édition comme une sous-catégorie : les histoires de femmes n’intéresseraient que les lectrices, les histoires d’enfants n’intéressent que les jeunes lecteurs.

Cela dit, si la place des femmes en littérature s’explique difficilement, le traitement des personnages en bas-âge est un peu plus compréhensible : les intégrer à une intrigue, c’est compliqué. Un enfant, par la force des choses, n’a pas beaucoup d’autonomie. Son quotidien est tracé pour lui par ses parents et différentes institutions. Les grandes décisions sont prises par des adultes et il est très encadré lorsque surviennent des drames. En deux mots : un enfant n’a pas énormément d’agencité, ce qui en fait un protagoniste problématique pour un roman, puisqu’une histoire dont le personnage principal ne prend pas lui-même les principales décisions en ce qui le concerne n’est pas très palpitante. Pas étonnant qu’il y ait tant d’orphelins en littérature : ils sont obligés de tracer leur propre route.

Il serait malgré tout dommage de ne pas intégrer davantage d’enfants dans nos romans. Déjà parce qu’ils font partie du monde, et qu’en offrir un reflet est une des missions d’un auteur. Mais surtout parce que les enfants sont à la fois notre avenir et notre miroir : ce sont eux qui bâtiront la société de demain, et leur société, leurs valeurs, sont des répliques en miniature des nôtres.

Les enfants et le décor

Un roman sans enfants est un roman vide. À mon sens, il peut être intéressant pour un romancier de contempler son œuvre une fois terminée, et de se demander si elle inclut des enfants, et si ce n’est pas le cas, de se demander pour quelle raison. Une simple mention peut déjà considérablement renforcer la vraisemblance d’une œuvre, dans la mesure où un monde entièrement peuplé d’adultes risque bien d’avoir de ressembler à un monde stérile.

Cela peut être intentionnel, d’ailleurs. Un roman peut présenter un univers dans lequel il n’y a pas d’enfants, et donc, ni d’avenir, ni d’espoir. C’est le pari du « Fils de l’Homme » de P.D. James, dans lequel l’espèce humaine ne se reproduit plus. La chute de la fertilité de l’humanité est également l’enjeu qui sert de fondation à « La Servante écarlate » de Margaret Atwood. Lorsqu’ils n’ont plus la possibilité de se reproduire, un de leurs principaux impératifs biologiques, les êtres humains deviennent fous et sont prêts à tout.

À l’inverse, le décor d’un roman peut être celui d’une société d’enfants, de laquelle les adultes sont absents. On pense immédiatement à « Sa Majesté des mouches » de William Golding, dans laquelle des enfants, échoués sur une île déserte, recréent une société, avec les mêmes défauts que celle de leurs aînés. La série télévisée australienne « La Tribu » met en scène un avenir où tous les adultes ont été tués par un virus, et où les mineurs doivent rebâtir une civilisation, avec un peu plus de succès que les naufragés de William Golding.

On peut aussi choisir de s’intéresser aux enfants entre eux, en les présentant comme une société parallèle. C’est le pari de de « La Guerre des boutons » de Louis Pergaud. Là, il y a des personnages adultes, et ils jouent un rôle secondaire, mais l’accent est mis sur la manière dont les enfants interagissent entre eux, en particulier lorsqu’ils ne sont pas surveillés par leurs parents. C’est le point de départ également de nombreux films de divertissement américains des années 80, comme « E.T » de Steven Spielberg ou « Les Goonies » de Richard Donner.

Plus modestement, intégrer l’enfance dans le décor, ça peut être situer l’action du roman dans un lieu emblématique de l’enfance : l’école bien sûr, mais aussi la crèche, la maternité, voire des clubs sportifs qui forment les jeunes champions de demain. De nombreux auteurs sont friands de la figure de l’orphelinat, puisqu’elle mêle les thèmes de l’enfance, de la solitude et de la tragédie personnelle, mais à moins d’avoir une bonne idée à ce sujet, on risque de basculer assez rapidement dans le cliché.

D’ailleurs, il faut noter qu’il s’agit du plus vieux truc qui existe : introduire des enfants dans un roman, ça peut servir à augmenter la tension dramatique. Si un drame frappe des enfants, il sera perçu comme plus émouvant, plus terrible et plus injuste par le lecteur. Ce n’est pas un hasard si Gavroche ne survit pas aux « Misérables. » À force, ça en devient un procédé un peu creux : pour montrer que le méchant est vraiment méchant, il suffit qu’il s’en prenne à des enfants ; pour illustrer à quel point l’époque est terrible, on en montre les tristes conséquences sur les enfants. Si l’on n’y prend pas garde, le recours aux enfants dans la figure de la victime risque de se rapprocher de la figure de la Femme dans le frigo.

Les enfants et le thème

Enfance et innocence : voilà deux mots qui sont souvent associés l’un à l’autre. Les enfants, comme s’ils étaient vierges du péché originel, sont souvent perçus comme l’incarnation de l’innocence dans la littérature. En réalité, toute personne qui a déjà rencontré des enfants réels sait qu’ils sont tout aussi capables de duplicité que les adultes, mais ça ne retire rien à la puissance symbolique qui leur est attachée.

Un enfant, dans un roman, ça peut être un symbole d’innocence, de pureté, celui qui montre la voie quand tout est brouillé, celui qu’il faut préserver pour que le monde évite de courir à sa ruine. Il s’agit de la première association d’idées que beaucoup de lecteurs vont faire lorsqu’ils remarqueront qu’il y a un enfant (ou plusieurs) dans votre roman.

Qui dit innocence dit innocence brisée. La destruction volontaire de la pureté est sans doute un des thèmes les plus forts qui existent en littérature : d’ailleurs, comme on l’a vu plus haut, il est aisé de sombrer dans le vulgaire et la manipulation à ce sujet. Et même quand c’est fait avec délicatesse, cela peut produire des lectures difficilement soutenables. Je vous renvoie à la lecture de « Madame Baptiste », de Guy de Maupassant, qui raconte le viol d’une jeune fille et ses conséquences.

Mais la fin de l’innocence n’est pas forcément une rupture, un moment dramatique. Un autre thème avec lequel un romancier peut s’amuser, c’est celui de l’arrivée à l’âge adulte : où s’achève l’enfance ? Est-ce qu’il est possible de mettre le doigt sur un moment, une période, un événement, qui précipitent la métamorphose d’un enfant en grande personne ? Le récit semi-autobiographique de J.G. Ballard « Empire du Soleil » s’intéresse à cette question, en se penchant sur le parcours d’un jeune garçon anglais en Chine pendant la deuxième guerre mondiale.

L’enfance, c’est aussi l’avenir. Lorsqu’un couple souhaite donner naissance à une progéniture, il accomplit l’acte ultime de confiance dans le futur de l’humanité. Nos enfants sont, par certains aspects, le prolongement de notre vie terrestre, notre héritage au monde, ceux qui perpétueront nos erreurs ou rectifieront le tir. Un romancier pourrait se servir de l’enfance comme un pont thématique vers l’avenir.

Et puis par définition, un enfant, c’est quelqu’un qui a tout à apprendre. Le thème de l’apprentissage, de l’évolution d’un individu, peuvent être explorés à travers des personnages enfants ou adolescents bien mieux qu’avec des adultes.

Les enfants et l’intrigue

L’enfance elle-même peut donner sa structure à un roman. C’est le principe du Bildungsroman, ou roman d’apprentissage, dans lequel, traditionnellement, on suit un enfant du début de sa scolarité jusqu’à sa fin. Le mot fait un peu peur parce qu’il est en allemand et qu’il fait immédiatement penser aux « Souffrances du jeune Werther » de Goethe, mais il suffit pour se rassurer de penser à Harry Potter, qui est un autre exemple du genre. Un exemple particulièrement parlant du point de vue de la structure puisque chaque livre raconte une année de scolarité du personnage principal, de son admission à sa remise de diplôme.

En règle générale, le Bildungsroman se concentre sur l’apprentissage d’une matière ou d’une spécialité en particulier, et au cours de cette formation, le jeune protagoniste est confronté à tous les moments-clé de l’existence : l’amour, l’argent, la mort, le devoir, l’identité…

Les enfants et les personnages

La manière la plus évidente d’associer l’enfance et les personnages d’un roman, c’est de faire des protagonistes du récit des enfants eux-mêmes. Parfois, ceux-ci peuvent être dépeints de manière précieuse et distanciée, à la manière de la Comtesse de Ségur et de ses récits étonnamment cruels, qui mettent en scène des enfants qui tentent de se couler dans le moule d’un univers régi par un nombre invraisemblable de règles.

Choisir des enfants comme protagonistes est une bonne manière d’émouvoir le lecteur, qui aura naturellement tendance à avoir de la compassion pour eux, en particulier s’ils traversent des épreuves difficiles. C’est le ressort qu’utilise Charles Dickens dans « Oliver Twist. »

Attention, comme on a déjà eu l’occasion d’en parler ici, opter pour des personnages d’enfants ou d’adolescents, ça risque de communiquer au lecteur, à tort ou à raison, que le roman est destiné aux enfants ou aux adolescents. Certains classiques de la littérature parviennent à s’affranchir de ce stigmate, comme « L’Attrape-Cœur » de Salinger, mais en général, les lecteurs adultes ne seront pas spontanément intéressés à lire les aventures de personnages qui n’ont pas encore atteint leur majorité.

Mais il ne s’agit pas de l’unique manière d’utiliser l’enfance pour enrichir les figures principales d’un récit. Peut-être qu’un de vos personnages a des enfants. Si c’est le cas, cela modifie son comportement et ses priorités. Cela lui donne également un point faible, dans la mesure où ses adversaires peuvent le faire souffrir à travers ses enfants. Peu de motivations sont aussi compréhensibles que celles d’un parent qui cherche à retrouver ses enfants ou à les préserver du malheur.

À note que les enfants peuvent donner un point faible à un personnage même si celui-ci ne s’en occupe pas et les a perdus de vue : ils peuvent alors devenir un regret, une cicatrice amère qui va marquer le tempérament du personnage et peut-être influencer ses actes.

Et puis, si tous les personnages n’ont pas forcément d’enfants, ils ont tous eu une enfance. Celle-ci joue un rôle central dans le façonnement de leur caractère : avoir eu une enfance dorée, ça ne conduit pas au même résultat qu’avoir fait l’expérience de la pauvreté et de la violence, par exemple. Par ailleurs, un romancier peut choisir de dresser des parallèles directs entre le présent du personnage et des épisodes survenus dans son jeune âge, pour éclairer ses motivations.

Variantes autour des enfants

L’idée que les enfants incarnent l’innocence est un symbole si fort qu’il peut être détourné, et même renversé. Et si ces chérubins, qui ont l’air si doux et si inoffensif, étaient en réalité des créatures fondamentalement différentes de nous, dangereuses, insondables ? La crainte d’avoir enfanté des monstres est aussi viscéralement enchâssée dans le cœur des humains que la joie de ne pas l’avoir fait. C’est l’angoisse qui est au cœur de nombreuses histoires marquantes, comme le film « Le Village des damnés », où des enfants étranges font régner la terreur dans une petite communauté.

Et si les enfants n’étaient pas innocent du tout ? Au-delà de la littérature de l’imaginaire, il y a tout un territoire à exploiter où l’on met en scène des enfants amoraux, cruels, voire monstrueux dans leur comportement. Ce type de transgression doit être appréhendée avec tact, cela dit, parce qu’elle franchit un tabou très répandu.

Autre variante possible : un personnage peut avoir une apparence juvénile, mais être en réalité un adulte dans un corps d’enfant. On se souvient de Claudia, la vampire tragique, éternellement piégée dans un corps de fillette, dans « Entretien avec un vampire » d’Anne Rice.

De manière moins dramatique, un adulte peut retomber en enfance pendant une courte période, l’occasion, sans doute, d’apprendre de grandes leçons sur l’existence. C’est la base de plusieurs comédies fantastiques au cinéma, qui ont également exploité le filon inverse : celui d’un enfant qui se retrouve temporairement dans un corps de grande personne.

Dernière variante autour de ces échanges : le personnage qui vieillit à l’envers, comme Merlin l’enchanteur ou Benjamin Button.

D’autres possibilités tournent autour de la conception des enfants : et s’ils étaient produits artificiellement en cuve ? Et si les parents avaient le pouvoir de les figer à volonté à un âge où ils sont mignons et obéissants ? Et si l’humanité ne pouvait plus faire d’enfants ? Et si les enfants étaient si différents de leurs parents qu’ils pourraient tout aussi bien appartenir à une autre espèce ?

Parfois, tout cela est traité de manière métaphorique, sans mettre en scène des enfants reconnaissables comme tels. Ainsi le film « Gremlins », de Joe Dante, met en scène de petites créatures mignonnes qui, lorsqu’elles violent certaines règles, se transforment en des monstres incontrôlables. N’importe quel parent aura reconnu dans cette histoire le passage de l’enfance à l’adolescence (personnellement, j’ai toujours imaginé que les Gremlins avaient une troisième forme, adulte, dans laquelle ils deviennent gros, stressés et barbants).

⏩ La semaine prochaine: Écrire les enfants

Religion – La Cantilène

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En prolongement à mes billets sur l’usage d’une religion dans le décor d’un roman et à la création d’une religion fictive, j’ai pensé que certains d’entre vous apprécieraient de lire ceci. Pour le Monde Hurlant, l’univers de mes romans, j’ai décidé il y a quelques années de rédiger la première page des livres saints des trois principales religions.

La troisième et dernier est le premier chant de la Cantilène, un répertoire de chants sacrés du Vivialisme, la religion des Farandriens.

La Mélodie Primordiale,
Au-dessus de toute chose,
Eclôt.
Que le Monde tremble.
Que le ciel vacille.
Que le jour s’éveille.
Que les ténèbres s’affolent.
Que la terre chancelle
Sous d’ineffables processions.
Qu’un cours d’eau répande l’exactitude.
Qu’une voix éveille ceux qui songent.
Que tous les arbres des forêts poussent des cris de joie.
Que les montagnes se prosternent
Avec la grâce du pénitent.
Que les mers s’évaporent,
Dansent autour des îles,
Joyeuses et légères comme des jeunes filles
Au jour de leurs noces.
Que les Rois, les puissances, les protecteurs du Monde
S’inclinent, chancelants.
Que les esclaves, les misérables, les persécutés,
Arborent un nouveau regard.
Que les Nations se rassemblent pour former un seul peuple
A la verticale de la piété.
Que les mains se joignent.
Que les voix se mélangent.
Au matin le plus sombre,
Au soir le plus saint.
Célébrez la Mélodie par le chant le plus beau.

L’interview – Déborah Perez

Tombée amoureuse des rives du Léman, Déborah Perez a quitté sa France natale pour venir y vivre, et y cultiver une carrière de romancière. Son premier roman, « L’étoile de Lowilo », amorce une saga de fantasy. Elle est membre, comme moi, du GAHeLiG, le groupe des Auteurs helvétiques de littérature de genre.

blog interview

Tu ne viens pas d’un milieu littéraire. Qu’est-ce qui fait que tu t’es mise à écrire ?

Effectivement, je ne n’ai pas étudié la littérature et j’en suis heureuse. Dans le cas contraire, je me demande si cela n’aurait pas bridé ma créativité ou mon simple plaisir de lectrice. Avant de me lancer dans l’écriture, je jouais souvent à un jeu pour titiller l’imagination de mes amis. Lorsqu’on se promenait quelque part et que quelque chose retenait mon attention. Je leur demandais : « Imaginez que… » ou « Que feriez-vous si… ? Que se passerait-il si… ? » J’adorais imaginer des situations souvent irréelles.

Le plus vieux texte concerne l’histoire d’une héroïne, archéologue de profession qui doit débusquer un trésor au péril de sa vie. Je devais avoir onze ou douze ans et j’étais certainement influencée par les aventures d’Indiana Jones. Je me rappelle toujours ce sentiment qui s’est alors ancré en moi tandis que j’écrivais sur un cahier à gros carreaux : c’est génial de faire ses propres histoires. Hormis cette anecdote et quelques scénarios pour des films plus qu’amateurs entre amis, l’écriture est venue à moi assez tardivement. Étudiante, je me suis amusée à écrire des textes sur un forum de jeu de rôles. Ils furent bien accueillis. Je prenais beaucoup de plaisir à créer des personnages. Puis des années plus tard, après une expérience professionnelle pour le moins ennuyeuse, j’ai senti l’envie de créer. Et toutes les nouvelles opportunités professionnelles qui s’offraient à moi me rappelaient à quels points certaines personnes étaient éloignées de ma façon de penser. Alors j’en ai eu assez, j’ai refusé de nouveaux contrats de travail en pensant : maintenant, je vais faire une chose qui me plaît et à laquelle je pense depuis trop longtemps. Je vais m’octroyer ce temps au lieu de tourner en rond dans des obligations peu épanouissantes.

C’est ainsi que L’étoile de Lowilo est née.

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Qu’est-ce qui t’attire dans la fantasy en particulier ?

En tant que lectrice, je peux explorer un monde différent où l’irréel est normal, je peux vivre de fabuleuses aventures.

En tant qu’auteure, j’aime écrire dans ce genre, car c’est un vivier formidable de possibilité. Tout est à disposition pour l’imagination, elle peut s’exprimer librement sans carcan. Je dicte les règles de ce qui est possible ou non. Je peux visualiser un univers et le former patiemment à la manière d’un architecte, je peux lui donner une histoire, de la matière. Dans ce genre, nous avons la possibilité d’y intégrer de la beauté, des notes de poésie ou de la cruauté, tout est une question de dosage par rapport au message et aux images que l’on souhaite transmettre. Je me sens totalement libre dans la création.

Est-ce que l’imaginaire, c’est important pour toi ?

L’imaginaire est très important pour moi, mais aussi pour l’humanité en général. Si l’homme n’imagine pas, il n’évolue pas. L’imagination est une force créatrice incroyable, sans elle, il n’y aurait pas de progrès. Pour recentrer la question sur ma seule personne, l’imaginaire me permet de vivre épanouie. Grâce à lui, j’ai des projets et des buts. À mon échelle, il me permet de progresser dans ma vie d’auteure et de tous les jours.

Qu’est-ce qui distingue l’Etoile de Lowilo d’autres œuvres de fantasy ?

C’est une question difficile, j’aime la fantasy, mais je ne prétends pas être une spécialiste du genre. Je dirai humblement que j’ai créé un univers qui lui est propre sans vouloir trouver une source d’inspiration. Je n’ai pas voulu utiliser les créatures déjà vues et revues bien qu’un dragon soit présent dans cette histoire.

De plus, je n’ai pas souhaité nourrir les stéréotypes qui poursuivent le genre dans l’esprit de certains. C’est peut-être sur ce point que réside sa force. En effet, j’ai des lecteurs qui ne connaissaient pas le genre ou qui ne l’aimaient pas. Maintenant, ils attendent avec impatience la suite des aventures de Lord Owen. Une femme de quatre-vingts ans est revenue vers moi pour me dire : « c’est le roman le plus étrange que je n’ai jamais lu, mais qu’est-ce que c’était bien ! À cause de vous, j’ai fait une nuit blanche et j’ai manqué un repas ! » J’ai appris par la suite qu’elle empruntait désormais des romans fantasy à ses petits-enfants…

Est-ce que tu pourrais envisager d’écrire dans un autre genre ? Ou dans un registre réaliste ?

Bien sûr, je peux envisager d’écrire dans un autre genre, la science-fiction m’attire de plus en plus. Et je me suis déjà demandé si je serais capable d’écrire dans un genre réaliste. Comme j’aime les défis, je n’exclus peut-être pas de m’y essayer un jour. Si c’était le cas, ce serait un sujet sérieux. Ce que j’aime surtout, c’est le pouvoir des mots. Il suffit de les assembler pour créer une histoire et transmettre un message. Tout dépendra de ce que j’ai envie de transmettre à ce moment-là et dans quel genre je souhaite le faire. Finalement, le genre n’est qu’un outil de plus à l’expression de ses idées.

Qu’est-ce que tu dévoiles de toi à travers tes personnages ?

Je n’ai pas l’impression de dévoiler une part de moi. Certains diront le contraire, ils reconnaissent quelques traits de mon caractère dans des personnages. C’est surtout un moyen pour eux de saisir que la création est possible parce que je suis un peu dans le livre. Ce n’est pas le cas, et pourtant quand j’ai terminé un livre, je ressens l’étrange sentiment d’offrir une partie de moi au public.

Tu n’as pas dit tout de suite à tes proches que tu écrivais. Pourquoi le cacher ?

Parfois, c’est mieux de garder ses projets pour soi-même. De cette façon, on ne disperse pas son énergie et surtout on ne reçoit pas les avis des uns et des autres qui peuvent nous influencer. Je ne veux pas présumer de ce qu’ils auraient pensé dans le cas contraire, peut-être qu’ils m’auraient encouragé ou peut-être pas. Quoi qu’il en soit, j’étais tranquille pour me lancer vers la concrétisation de ce projet, c’était le plus important.

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Un de tes personnages principaux, Owen, est un homme. Est-ce que c’est délicat de donner vie à un personnage masculin ?

Ce n’est pas spécialement difficile, car en tant qu’auteure, on doit pouvoir se projeter dans notre n’importe quel corps ou situation pour en retirer de la matière.  Ce qui est plus difficile, c’est de ne pas tomber dans ses propres travers. Par exemple, j’adore inventer des personnages féminins pour leur donner une place importante. Dans ce genre de littérature, les femmes n’ont pas tout le temps de rôle prépondérant. À l’inverse, j’avais envie d’un homme qui ne soit pas ce que l’on attend de lui.

J’ai travaillé le personnage d’Owen en lui donnant peu substance au début de son aventure. Je voulais que le lecteur ressente les sentiments de son peuple à avoir un tel héritier. Je voulais que lecteur vive le désintérêt qu’Owen puisse provoquer par sa façon d’être. Bien évidemment, le Lo’El ne l’a pas choisi par hasard pour devenir le futur roi de Terre d’Or.

L’exercice le plus difficile, pour moi, fut d’en faire quelqu’un de peu intéressant qui gagne en force au fil de l’aventure et se révèle. Alors que mes personnages féminins sont déjà bien plantés et l’on comprend leur psychologie à cause de leur passé. Avec Owen, le défi était de le construire au fil des pages.

Est-ce qu’il y a un lien entre ton amour de l’écriture et ton amour de la nature ?

J’ai un besoin fort de nature. Elle me permet de me ressourcer et de trouver des idées. Quand on a la tête libérée, c’est souvent ainsi que l’inspiration arrive.

Et ton amour des objets ? Est-ce qu’il guide l’écriture de tes descriptions ?

Pour moi, les objets d’art et les antiquités sont des ponts temporels. En les manipulant, je reproduis les mêmes gestes qu’un individu a effectués dans le passé. Je les regarde et j’aime penser à la place qu’ils occupaient jadis, aux sentiments qu’ils provoquaient, à celui qui les a fabriqués. Grâce à eux, je m’intègre dans une histoire. Quand j’écris, je veux intégrer le lecteur dans mon univers avec les décors qui y sont associés. C’est comme si, lui et moi étions au même endroit à regarder une scène qui se déroule devant nous. Alors il y a certainement un lien.

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Pour ceux qui débutent l’aventure de L’étoile de Lowilo, je leur suggère de se laisser guider et de savoir oublier le rythme d’une vie trop pressée. Parfois, le temps est nécessaire pour la mise en place. Une fois les racines de l’histoire bien plantées, alors les tempêtes peuvent souffler pour bousculer tout ce monde.

Pour ceux qui ont envie d’écrire, je leur dirai de se lancer dans l’aventure en toute confiance. Je leur dirai aussi de savoir être humbles et d’accepter de recevoir les critiques si on le demande. Un texte n’est jamais parfait. Il doit toujours être retravaillé et le regard d’autrui peut être très utile ; encore faut-il choisir la ou les bonnes personnes qui n’auront pas peur de dire des choses pas forcément agréables. Ensuite quand le livre trouve un éditeur, alors un travail tout aussi important commence. Selon moi, le maître mot quand on se lance dans l’écriture est celui de la persévérance.

Est-ce que tu as une routine d’écriture, des habitudes, des techniques ?

Je dois me sentir comme dans une sorte d’état second. Mon esprit doit être totalement imprégné par mon univers et mes doigts ne sont que les secrétaires de ce que je vois ailleurs. J’ai tenté de me forcer à écrire, d’être régulière, le résultat fut très mauvais.

Je commence toujours par relire ce que j’ai écrit précédemment et j’apporte déjà des corrections. Quand le moment vient de prendre la suite, j’attends deux à trois minutes en respirant calmement dans le silence. Quand je sens la petite chose se passer, comme une petite porte que mon esprit franchit, alors je continue l’écriture. Si ça ne se passe pas, je me contente de corriger et de retravailler les textes précédents.

« La vérité a plusieurs visages » a dit Marion Zimmer Bradley. Quelle place laisses-tu au doute dans l’écriture ?

Je doute toujours. Je me remets sans cesse en question. Je suis une perfectionniste qui n’aime pas les détails et qui pourtant en est prisonnière.

À l’inverse, trop de confiance aveugle, et l’orgueil devient vite son allié. Là réside le piège pour la qualité d’un texte. Il faut trouver le juste milieu afin de ne pas perdre les rênes de sa création. Et ce jugement est relatif à chacun, à sa propre vérité.

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Tu fais partie du GAHeLiG, le Groupe des Auteurs Helvétiques de Littérature de Genre. Même si tu n’es pas née en Suisse, y-a-t-il selon toi quelque chose de typiquement suisse dans ton approche de l’écriture ?

J’ai besoin de chocolat et au lait, de préférence !

L’Étoile de Lowilo aura bientôt une suite. Combien de tomes au total prévois-tu ?

Je prévois trois tomes, le second sera disponible en 2020.

Est-ce que tu as d’autres idées, d’autres envies d’écriture ?

Ma tête foisonne d’idées. J’ai envie de relever le défi d’un livre sans suite ce qui n’est pas forcément aisé pour mon imagination galopante !

Inventer un langage

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Parce que J.R.R. Tolkien, l’auteur du « Seigneur des Anneaux » était philologue et passionné de linguistique, de nombreux auteurs contemporains, dans son sillage, ont eu envie de doter le décor de leurs histoires de fantasy ou de science-fiction de langages fictifs. On peut même aller plus loin : pour certains, inventer une langue, dans les littératures de l’imaginaire, c’est un passage obligé, au même titre qu’imprimer une carte dans les premières pages du bouquin.

Autant être aussi clair que possible : ils ont tort. Créer une langue, une vraie langue, avec son vocabulaire, sa grammaire, son histoire, est une tâche monumentale qui dépasse de loin ce que l’on peut exiger d’un romancier. Dans le passé, j’ai relevé que certains auteurs se rêvent en encyclopédistes, et laissent les efforts déployés pour développer le décor de leur univers de fiction ensevelir ce qui devrait être leur priorité : raconter des histoires. Ceux qui ambitionnent d’être linguistes amateurs sont clairement dans ce cas.

D’ailleurs, faut-il le rappeler ? Tolkien lui-même, bien qu’il ait consacré toute sa vie à cette tâche, n’a jamais achevé sa langue elfique, le Sindarin. Quant aux autres langues parlées dans les Terres du Milieu, elles n’ont jamais dépassé le stade de l’ébauche.

Oui, il existe malgré tout des langues de fiction complètes et fonctionnelles. On pense en premier lieu au Klingon, la langue d’une nation guerrière de Star Trek, créée en 1985 par Mark Okrand. Elle a une grammaire élaborée, d’épais dictionnaires, et plusieurs œuvres littéraires ont été traduites dans ce langage. Il s’agit toutefois d’un effort isolé et rarissime, qui réclame des années d’efforts pour une finalité difficile à cerner. Mark Okrand n’a jamais écrit le moindre roman.

Renoncez à votre projet de créer une langue

Aux auteurs que les pages de lexique contenues dans les appendices des œuvres de Tolkien ou de ses émules ont fait rêver, il convient donc d’adresser un avertissement : renoncez à votre projet de créer une langue, vous allez vous y perdre et vos efforts ne vont rien apporter de significatif à la qualité de votre histoire. Tout le monde s’en fiche, que dans la langue du peuple Öklaz, le mot « perdrix » se dise « iamogh. » Quant à l’idée d’inclure un guide de prononciation, vous pouvez y renoncer immédiatement : les lecteurs prononceront les mots comme ils en ont envie, quels que soient les précautions que vous preniez pour qu’ils suivent les règles que vous avez mises en place. Ne vous épuisez pas avec ça, vous n’allez récolter que de la frustration.

Cela dit, s’il est contreproductif de créer une langue de toute pièce, cela ne signifie pas que toute création linguistique dans un univers imaginaire est à bannir. Au contraire : avoir une ébauche de réflexion sur la langue est indispensable, non seulement pour enrichir le thème, les personnages et le décor, comme nous l’avons vu, mais également pour donner du relief aux cultures mises en scène dans l’histoire.

Parce que s’il est peu probable, et vraisemblablement contre-indiqué, qu’il y ait dans votre roman des dialogues entiers rédigés dans une langue fictive, il y a au moins deux domaines qui touchent à la linguistique dont vous allez devoir vous occuper : les noms de personnes et les noms de lieux.

Tout ce qu’il faut, c’est donner au lecteur l’illusion d’une cohérence interne

Vous n’avez pas besoin d’inventer une langue fonctionnelle : tout ce qu’il faut, c’est donner au lecteur l’illusion d’une cohérence interne. Pour y parvenir, le premier but à viser, c’est de focaliser votre langage sur certains sons et certains ensembles de lettres récurrents. De cette manière, tous les noms que vous produirez auront une certaine ressemblance les uns avec les autres, rendant vraisemblable qu’ils soient issus de la même origine.

Pour cela, il y a différentes approches qui peuvent fonctionner. La première consiste à partir du nom de vos personnages, si vous les avez déjà baptisés. Prenez en compte les lettres que vous avez choisi – les consonnes sont-elles douces ou dures ? Les voyelles sont-elles variées ou certaines sont-elles plus utilisées que d’autres ? Y a-t-il des lettres qui ne se prononcent pas ? Avez-vous intégré des sons qui n’existent pas dans la langue française, ou des signes de ponctuation exotique ? Ce sont autant d’éléments que vous pouvez retenir pour générer d’autres noms de personnes ou de lieux sur la base de ceux que vous avez déjà créé.

Attention, cette méthode est simple à mettre en œuvre, mais elle a le défaut de générer des langages monotones, qui manquent de variété. Si c’est la voie que vous choisissez, autorisez-vous quelques pas de côté, des mots qui ne ressemblent pas à ceux que vous avez déjà créés, sans quoi le lecteur risque de se perdre au milieu d’un lexique où tout se ressemble.

Une autre solution consiste à partir d’une langue humaine connue et existante, et à la modifier un petit peu. Ainsi, votre peuple barbare s’exprimera par exemple dans un langage qui ressemblera beaucoup au danois : reste à constituer un corpus de mots issus de cette langue pour vous aider à générer des noms cohérents. Bien sûr, c’est encore mieux si vous vous éloignez un peu du modèle de base, sans quoi vos lecteurs qui parlent le danois risquent de sourire en découvrant vos créations. Ajoutez quelques variantes, par exemple des terminaisons courantes de mots qui ne figurent pas dans la langue qui vous sert de modèle – du danois dont les noms se terminent comme des mots espagnols, ça commence à ressembler à quelque chose d’unique. Et puis n’hésitez pas à puiser dans les langues mortes si vous voulez proposer quelque chose qui soit moins familier à vos lecteurs (par exemple, en ancien danois, « Comment allez-vous ? » se disait « Hvat segir þú? »)

Toutes les cultures ne nomment pas les individus en fonction des mêmes règles

Il n’est même pas nécessaire d’utiliser une langue existante comme une béquille. Une autre technique qui peut fonctionner est de partir de l’alphabet et de vous interdire l’usage de certaines lettres. Rayez trois ou quatre consonnes et une ou deux voyelles : elles ne seront pas utilisées dans votre langue de fiction. Soulignez au contraire quelques lettres que vous souhaitez utiliser plus que les autres (une langue où le « o » est la voyelle utilisée sera par exemple immédiatement identifiable par le lecteur). Pour compléter vos efforts, déterminez quelques terminaisons de mots courantes, des ensembles de lettres récurrents dans votre langage, et vous devriez avoir accouché de quelque chose de convaincant.

Une réflexion spécifique doit être menée pour les noms de personnes. Toutes les cultures ne nomment pas les individus en fonction des mêmes règles. Déterminez comment ça se passe dans votre univers et tenez-vous en à cette consigne. Dans certaines langues, les personnes n’ont qu’un prénom et rien qui s’y ajoute ; d’autres y ajoutent le nom du père ou de la mère, avec peut-être une terminaison qui signifie « fille de » ou « fils de » ; d’autres langages optent pour la solution du nom de famille, transmissible de génération en génération ; il y a aussi la possibilité d’augmenter tout cela d’un surnom usuel, qu’il soit un dérivé du prénom ou pas ; et puis ne pas oublier qu’il est possible d’inclure des particules ou des ensembles de lettres qui signalent un statut noble ou l’appartenance à une caste, voire d’autres indications comme des chiffres, qui peuvent indiquer qu’un personnage n’est pas le premier de sa famille à recevoir un nom, ou même une mention du lieu de naissance ou d’autres personnages similaires.

Vous pouvez également choisir de vous servir de la langue française pour baptiser vos personnages. Cela vous permet du même coup d’établir quelques indications culturelles sur votre univers. Ainsi, une civilisation dans un monde steampunk pourrait avoir des individus qui sont désignés par un prénom suivi d’un surnom, le plus souvent en relation avec l’industrie : Micheline Rouage ou Jean-Fiacre Belle-Bielle répondent à ces critères.

La naissance des noms géographiques est un processus chaotique

Dans mon roman « Merveilles du Monde Hurlant », je me suis amusé avec les manières de nommer les personnages. Ainsi, les Farandriens, des êtres végétaux qui vivent très longtemps, portent des noms interminables parce qu’ils rajoutent une syllabe à chaque fois qu’ils se font pousser un nouveau corps par bouturage ; quant aux Penguris, des hommes-pingouins, leurs noms complets sont des haïkus.

Les noms de lieux suivent également des règles, souvent moins strictes. Une bonne idée, pour donner de la personnalité à votre langue, est de décider de plusieurs terminaisons qui signifient « ville », « village », « château », « port » ou encore « pont. » Vous pouvez les utiliser comme terminaisons pour différents lieux, ce qui va donner de la cohérence à l’ensemble. N’oubliez pas cependant de choisir quelques noms qui ne suivent pas ces règles, parce que la naissance des noms géographiques est un processus chaotique, qui peut produire des résultats très divergents les uns des autres.

Sortir des rails, c’est essentiel quand on crée un langage de fiction. Toutes les règles que vous vous êtes fixés, il faut les oublier de temps en temps, pour partir dans une direction différente et inattendue. Parce qu’on l’observe dans les langues réelles : certains mots ne ressemblent pas du tout aux autres, et ont l’air de ne pas être à leur place, soit parce qu’ils sont empruntés à une autre langue, soit parce qu’il s’agit d’anomalies dont l’orthographe a évolué de manière peu conventionnelle. Si le français peut contenir des mots comme « gymkhana » ou « amphigouri », votre langue fictive peut également s’autoriser ce genre d’originalité.

Une langue doit pouvoir communiquer toutes les émotions

Occasionnellement, un auteur va souhaiter inclure dans son texte une ou deux phrases dans une langue inventée, pour créer un effet de décalage ou de choc culturel. Il ne faut pas en abuser, parce que la patience des lecteurs pour les dialogues incompréhensibles n’est pas extensible à l’infini, mais si vous le faites, il y a là aussi certaines règles qui peuvent vous faciliter la vie. Premièrement, respectez les consignes que vous avez établies pour les sonorités de votre langage. Deuxièmement, posez-vous la question de la longueur des mots. Certaines langues sont agglutinantes, c’est-à-dire qu’elles permettent de coller plusieurs concepts pour former un mot (souvent long) : ainsi, quelque chose comme « char attelé destiné à être tracté par quatre bêtes » pourrait ne réclamer qu’un seul mot. D’autres ont un vocabulaire plus généraliste et des mots plus courts.

Les langues ont quelques mots usuels qu’on utilise fréquemment, les équivalents de « le », « du » ou les verbes auxiliaires. Lorsque vous souhaitez créer un dialogue dans votre langue de fiction, décidez de trois à cinq mots qui pourraient jouer ce rôle dans votre univers, et parsemez-en votre discours, pour imiter une phrase à la grammaire correcte.

Enfin, dernier avertissement : évitez les clichés. Une langue doit pouvoir communiquer toutes les émotions et désigner toutes les situations de la vie courante. L’idée de créer une « langue des méchants », pleine de mots méchants, aux sonorités très méchantes est absurde. Traitez les différents langages de votre univers de manière égalitaire, sans chercher à les rendre particulièrement sinistre ou féériques : ce n’est pas à ça que sert un langage.

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – les enfants

Religion – la Révélation de Muo

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En prolongement à mes billets sur l’usage d’une religion dans le décor d’un roman et à la création d’une religion fictive, j’ai pensé que certains d’entre vous apprécieraient de lire ceci. Pour le Monde Hurlant, l’univers de mes romans, j’ai décidé il y a quelques années de rédiger la première page des livres saints des trois principales religions.

La deuxième est tirée de la Révélation de Muo, le livre saint du Bazzilisme, la religion des Lithiques.

Nous sommes les Enfants de Muo. Nous sommes issus de la pierre. Nous naissons dans l’obscurité. Nous mourons dans l’obscurité.

Mon nom est Bazzil, je suis Fils de Muo. Ces simples mots suffiront à tout honnête homme pour savoir qui je suis ; on ne saurait approcher plus près de la vérité. Mais pour satisfaire la curiosité d’un éventuel lecteur, ou peut-être pour rendre hommage à mes pairs et à mes ancêtres, je me dois de préciser que je suis aussi fils de Baliscar et de Corianeou, marchand d’épices, Gardien de source et Maître de prière de la cinquième Pagode de Chujavedram, au sein de la tribu des Gudjarati. J’écris ces lignes à l’ombre d’une rangée de cyprès, dans les faubourgs de Mag Mell, au deuxième mois d’été de la septième année du règne du souverain Piam IX. A deux pas d’ici, les marchands d’épices sont en train de planter leurs tentes : j’entend leurs préparatifs. Sur la place, des enfants jouent dans la poussière, avec un simple morceau de mafra. Des femmes rapportent chez elles des jarres remplies d’eau pour le repas de midi. Un vieux chien malade vient de passer près de moi, une grive entre les dents. C’est une journée ordinaire, et pourtant c’est aujourd’hui que j’ai perdu mes croyances, et que j’ai gagné la foi.

Je ne crois plus aux superstitions de mes ancêtres. Je n’ai plus besoin de m’incliner devant les lunes et de répéter les litanies pour oublier mes craintes. Je n’ai plus besoin de croire. La croyance est comme l’ombre du cyprès. La croyance est comme le bruit des marchands. La croyance est comme la poussière soulevée par les jeux des enfants. La croyance est comme la jarre portée par une femme. La croyance est comme les dents du chien. La foi, c’est autre chose. La foi est le cyprès. La foi est l’épice du marchand. La foi est la joie des enfants qui jouent. La foi est l’eau contenue dans la jarre. La foi est la grive qui sert de repas au vieux chien. La foi est la matière qui constitue la réalité. Je n’ai plus de craintes, plus que la foi comme guide. Muo marche avec moi.

Critique: La Colère d’une Mère

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Le peuple des Alkayas vit au pied d’un arbre géant qui aide à concevoir sa progéniture. Une jeune femme, Valpuri Saule, souhaite plus que tout devenir mère mais un accroc dans ce projet va la mener à découvrir, à force de persévérance, des secrets dérangeants sur la société dans laquelle elle vit et sur Alkü, l’Arbre-Mère.

Titre : Mémoire du Grand Automne 2 : La Colère d’une Mère

Auteur : Stéphane Arnier

Éditeur : Bookelis (ebook)

Tout ce qui était plaisant, séduisant, intéressant dans le premier volume de « Mémoires du Grand Automne », « Le Déni du Maître-Sève » se retrouve dans le deuxième tome, mais en mieux. L’extraordinaire décor d’Alkü l’Arbre-Mère est toujours là, aussi fascinant que la première fois, mais cette fois, l’intrigue est encore mieux construite, les personnages plus attachants, le suspense plus intense, les enjeux plus clairs. Sans dévier brutalement de la formule qui avait fait le succès du premier livre, Stéphane Arnier parvient à la surpasser en qualité dans presque tous les domaines.

C’est en partie dû au changement de protagoniste. Alors que Nikodemus, le personnage principal du premier tome, était dans le déni, et passait une bonne partie de l’intrigue à éviter de voir la vérité en face, ce qui était handicapant pour une histoire centrée sur le mystère, Valpuri, elle, est en colère, et ce sentiment dope sa motivation et tire toute l’intrigue en avant. Ça donne une urgence à l’écriture qui est la bienvenue, et qui ménage quelques beaux moments de suspense.

Ce qui est vite évident à la lecture de ce volume, c’est le parti-pris minimaliste de l’auteur. Il fuit les effets de manche, les coups de théâtre, les éléments qui viennent révolutionner l’intrigue. On est là pour raconter une histoire en plusieurs tomes, avec un certain nombre d’éléments en jeu, qui nous sont révélés progressivement avec une certaine habileté, mais Stéphane Arnier ne se laisse pas dévier de sa trajectoire : il n’ajoute pas de personnages si ceux qui existent lui suffisent, il ne complique pas l’intrigue inutilement, il ne rompt pas avec ses thèmes ni avec sa ligne de départ. Il sait que son univers est original et que ses personnages sont bien dessinés, et, auteur mature, il résiste à la tentation d’en rajouter.

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Cela peut générer quelques frustrations par moments. Vers la fin du livre, une longue scène d’action finit par s’enliser un peu parce que les personnages, chacun dans son rôle, presque toujours rationnels, ne parviennent pas à nous surprendre suffisamment pour générer des sensations fortes. Mais finalement, on ne peut pas tout avoir : c’est parce que le livre est habilement construit, que les personnalités sont bien charpentées, que les enjeux sont clairs qu’on se laisse parfois aller à rêver qu’une grosse surprise vienne bousculer tout ça.

J’en ai d’ailleurs fait l’expérience de manière amusante lors de ma lecture. Le milieu du livre se transforme en une enquête bien menée, classique, à la Agatha Christie, du genre où les indices s’accumulent les uns après les autres et où les personnages se rassemblent pour recouper leurs informations et bâtir des hypothèses. Pendant un instant, je me suis dit que, tout de même, tout cela était drôlement académique. Et c’est là que le contraste m’a frappé : oui, c’est une enquête comme on en a lu beaucoup, sauf qu’Hercule Poirot, à ma connaissance, ne s’est jamais intéressé aux complots autour des mécanismes de la fertilité des arbres géants. Ce que j’ai perçu comme de l’académisme permet de faire accepter l’imagination fulgurante de l’univers du livre : l’auteur sait bien mieux que le lecteur de quoi son roman a besoin. On est dans une partie d’échecs, et il ne faut pas s’attendre à voir débarquer un dromadaire sur l’échiquier, entre un cavalier et un fou.

Du point de vue du style, Stéphane Arnier opte également pour la sobriété. Sa langue est claire, efficace et toujours adaptée au propos. Il s’autorise tout de même quelques petits plaisirs sous la forme d’images fortes glissées çà et là, pour décrire un paysage ou l’émotion d’un de ses personnages.

Au final, « La Colère d’une Mère » est un très bon livre de fantasy, maîtrisé et poignant, qui se situe dans un univers à mille lieues des poncifs du genre. Comme le premier roman de la série, il est chaleureusement recommandé.