Éléments de décor : le langage

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Un roman, c’est un objet entièrement constitué de langage. Il baigne dans le langage, il n’a pas d’existence en-dehors du langage, et par nature il propose, même si ce n’est pas la propos de l’auteur, un regard sur le langage, voire même parfois un discours sur le langage. Comme on a déjà eu l’occasion d’en parler ici, écrire, c’est choisir des mots, forger un style, opter pour une approche singulière qui permet d’évoquer des situations et d’engendrer des émotions dans la tête du lecteur.

Il n’y a donc pas de roman coupé du langage, c’est impossible. Cela dit, certains ont de la langue une approche plus délibérée, en en faisant non pas un simple vecteur d’une intrigue dramatique, mais un sujet d’étude, un élément qui peut venir jouer un rôle central dans le narratif. En se servant du langage, on peut porter un regard sur le langage.

Au fond, cette préoccupation linguistique peut intervenir principalement à trois niveaux différents.

Premièrement, un auteur peut s’intéresser au langage pour lui-même, dans son existence la plus basique : le langage en tant qu’outil de communication entre les êtres et comme support à la pensée. On parle ici d’une approche linguistique (le langage en tant que tel) et sociolinguistique (le langage dans les interactions entre les individus). Dans sa pièce « Le rapport dont vous êtes l’objet », Vaclav Havel met par exemple en scène l’invasion d’une administration par une langue bureaucratique que personne ne comprend mais qui devient vite cruciale pour obtenir quoi que ce soit.

Le second niveau, c’est l’examen de la langue telle qu’elle est parlée, soit les niveaux de langage, la structure, le choix de vocabulaire, la manière dont le choix d’un mot plutôt qu’un autre peut avoir des conséquences, le rapport entre l’usage de la langue et la perception de la réalité. Est-ce que chaque langue modèle ses locuteurs jusqu’à en faire des individus au fonctionnement distinct ? C’est un vaste champ d’expérimentation pour un romancier, qui peut prendre les formes les plus diverses. James Joyce ou Céline se servent ainsi des différents registres offerts par la langue pour caractériser les personnages, et, au-delà de leurs sorts individuels, pour offrir un commentaire sur le milieu dont ils sont issus.

Enfin le troisième niveau, c’est celui où la langue elle-même entre dans la fiction. L’histoire de la littérature est pleine de langues inventées, d’argots, de codes, de langages fictifs, qu’on ne parle que dans les romans. Dans « Oranges mécaniques », Anthony Burgess met en scène des personnages qui pratiquent un argot futuriste aux racines russes et anglaises, le Nadsat, dont des extraits ponctuent les dialogues du roman.

Le langage et le décor

Comme j’en ai pris l’habitude dans ces articles, je vous propose de nous pencher pour commencer sur les milieux ou les institutions où l’on vit le langage, où on s’en imprègne ou ceux où on l’élabore.

Parfois, eh oui, le langage est un lieu que l’on habite. Ça peut être littéralement, comme dans la bande dessinée « Philémon » de Fred, où une partie de l’action se déroule sur des îles en formes de lettres qui forment les mots « océan atlantique. » Mais ça peut être de manière figurée, par exemple au sein d’un milieu directement concerné par le langage, comme celui des philologues, des académiciens, des auteurs d’un dictionnaire. Un roman pourrait également suivre les efforts d’une équipe d’archéologues pour percer à jour les secrets d’une langue oubliée, comme l’étrusque.

De manière plus générale, on peut considérer que tous les professionnels des mots ont une relation très étroite avec le vocabulaire : toute histoire qui se situerait parmi des auteurs, des journalistes, des rédacteurs de publicité ou de discours politiques, pourrait, en marge ou de manière centrale, proposer un regard sur le langage, la manière dont on s’en sert, l’éthique qui y est liée et les limites de la manipulation. Il faut avoir travaillé dans une rédaction pour saisir à quel point les discussions sur le choix d’un verbe peuvent être passionnelles.

On peut également s’attarder sur des situations où le langage est au premier plan. Le film « Steve Jobs » de Danny Boyle se focalise sur trois scènes qui précèdent des moments où le personnage principal va prononcer un discours. Un examen, une plaidoirie, une représentation théâtrale, un match d’improvisation, une battle de rap, une confession sont d’autres occasions où le langage occupe soudain le devant de la scène dans une histoire romanesque, et où les mots prennent une importance prépondérante. La pièce « Talk Radio » d’Eric Bogosian est ainsi presque entièrement constituée de conversations qui se déroulent pendant une émission radiophonique.

Intégrer le langage en tant qu’élément de décor, ça peut être aussi explorer la transmission et l’apprentissage de la parole ou de l’écriture : comment on devient locuteur, comment on acquiert son propre style. Suivre un enseignant ou un parent chargé de transmettre la langue à autrui peut servir de fil rouge à un roman passionnant.

Tous les jours, nous sommes tous plongés dans un océan de langage, riche et diversifié. Il peut être intéressant de suivre un personnage dans ses rapports aux différents registres de vocabulaires, et à la manière dont il passe de l’un à l’autre en fonction des circonstances : une langue pour ses potes de banlieue, une autre pour ses parents, une troisième pour le boulot, une quatrième pour sa copine, une cinquième pour, par exemple, ses écrits. On se rend compte par cet exemple que le langage peut être un élément d’identité, pour un individu, mais aussi pour un quartier, une région, un pays.

D’ailleurs, il y a des situations intéressantes qui se situent sur ce plan : pensons à la diglossie, soit la situation où plusieurs langues vivent dans un même espace géographique. Qu’est-ce que ça signifie, par exemple, de vivre dans un pays multiculturel ? Comment s’organise une communauté qui parle plusieurs langues ? Quels types de conflits et de malentendus peuvent nourrir de ce type de situation ?

Et puis il y a des populations qui ont du langage une expérience singulière. Certains sont en situation de handicap : muets, temporairement ou durablement, aphasiques, bègues. Ou alors leur condition les oblige à s’exprimer de manière différente, par le langage des signes ou à travers des machines par exemple. À quel point le langage devient-il précieux lorsque prononcer ou écrire un mot constitue une épreuve ?

Enfin, le langage, c’est quelque chose qui peut être chargé d’une signification symbolique particulière. Il y a des langages sacrés, au sens strict et liturgique du terme, mais aussi au sens figuré : comment un auteur dont les mots ont touché une génération peut vivre dans l’ombre de ses propres écrits, en tant que simple humain imparfait ? Cela fonctionne aussi dans l’autre sens : certains mots sont tabous, mal vus, voire interdits, et c’est une frontière qui peut également être explorée – avec énormément de doigté – par un romancier désireux de comprendre pourquoi un simple assemblage de sons peut enflammer le cœur de certains humains.

Le langage et le thème

Alors que le langage est l’ingrédient presque unique du roman, il peut aussi en devenir le thème. Il est presque trop naturel qu’il le soit, en réalité, et risque même de le devenir par accident, ne serait-ce que de manière sous-jacente.

Parfois, on s’y attaque bille en tête. Jean-Paul Sartre, dans « Les Mots », s’intéresse à la sacralisation du langage et du rôle de l’écrivain. Dans « La Cantatrice Chauve », Eugène Ionesco se moque de notre quête de sens et explore à quel point les mots sont des outils imprécis pour approcher la réalité, jusqu’à basculer dans l’absurde.

Et puis il n’y a pas ce qui est dit, mais aussi ce qui ne l’est pas. Dans « Pour un oui ou pour un non », Nathalie Sarraute se consacre non pas à ce qui est dit mais à ce qui ne l’est pas : ces silences, ces sous-entendus qui jalonnent le quotidien de l’être humain et sont le ferment de ressentiments et de conflits. Un pan important de la littérature française contemporaine s’intéresse au non-dit, prenant parfois le risque, à force d’exploiter la même veine, d’être non-lu.

Cela dit, « le langage » en tant que tel n’est pas toujours un thème très fécond. Surtout, il risque d’engendrer des œuvres nombrilistes, qui n’intéressent que leurs auteurs, ou les plus méticuleux des formalistes. Mais il existe des thématiques adjacentes qui sont extraordinairement fertiles. Le malentendu, par exemple, est un des piliers sur lesquels reposent toutes les comédies de situation. Que peut-il se passer quand un individu a mal compris ou interprété une phrase saisie au vol, ou lue à la sauvette ?

Le langage et l’intrigue

Le cas le plus flagrant de l’usage du langage comme élément constitutif de l’intrigue d’un roman, c’est celui de la prophétie, utilisé de manière abusive par les auteurs de fantasy. Qu’est-ce qu’une prophétie, si ce n’est du langage qui devient de la réalité ? Un présage annoncé au début d’un roman peut conditionner tous ses enjeux et toute sa structure dramatique.

Autre manière d’utiliser la langue dans la construction d’une histoire : se faire le chroniqueur de l’écriture d’un texte – roman, discours, Constitution, etc… – les personnages sont engagés, à des degrés divers, dans la création de l’œuvre, et le roman raconte leurs efforts, de l’idée de départ jusqu’à sa conclusion. On peut également détourner un peu cette idée, en racontant par exemple les efforts infructueux d’un romancier pour écrire un livre, sans cesse perturbés par des interventions extérieures.

On peut également mêler différents niveaux de réalité, en partant du principe qu’un des personnages du livre est l’auteur de celui-ci. En d’autres termes, c’est lui qui est le récitant des aventures que le lecteur découvre, en même temps qu’il les vit. Peut-on complètement lui faire confiance en tant que narrateur ? En superposant ainsi plusieurs niveaux de langage, on peut créer des effets de mise en abyme intéressants.

Les langues étrangères peuvent également générer des accidents de parcours dans l’intrigue d’un roman : comment va se débrouiller un personnage qui est soudain plongé dans une région où personne ne le comprend et dont il ne parle pas la langue ? Que faire si la solution à un problème réside dans un texte que personne n’arrive à traduire ? Et  que se passe-t-il si un personnage entend des voix dans une langue morte, qu’il va devoir apprendre pour savoir ce qu’elles lui disent, comme dans le film « Simple mortel » de Pierre Jolivet?

Le langage et les personnages

Parmi les figures les plus courantes et les plus ennuyeuses de la littérature, il faut compter celle du romancier comme personnage principal d’un roman. On ne compte plus les auteurs qui sont tellement intéressés par leur propre condition qu’ils écrivent des livres sur des auteurs qui écrivent des livres ; ou pire, des livres sur des auteurs qui n’arrivent pas à écrire de livres.

Cela a au moins le mérite de thématiser certains éléments liés au langage qui peuvent être intéressants : qu’est-ce qui fait qu’un individu souhaite s’exprimer, prendre la parole ? Quel rapport entretient-il avec la langue ? Cela dit, plutôt que choisir un protagoniste romancier, il peut être plus enrichissant d’en faire un linguiste, un poète, un prophète, un griot ou tout autre professionnel des mots.

Cela dit, nul besoin d’aller aussi loin : tous les personnages ont un rapport au langage. Certains peuvent avoir des difficultés à s’exprimer ou à écrire, soit en raison de handicaps, soit parce que leur apprentissage de la langue a été incomplet, ou alors parce que la question de les intéresse pas. Comme on a déjà eu l’occasion de le voir, on peut caractériser un personnage en cherchant à trouver sa voix spécifique. Chacun a un style bien à lui, un vocabulaire qui lui est propre, des raisons qui le poussent à parler ou à se taire.

Variantes autour du langage

Le langage est notre outil de perception du réel, mais aussi notre outil de perception de la fiction, ce qui fait que les frontières entre l’un et l’autre ont parfois tendance à se confondre. Pour un auteur de littérature de l’imaginaire, ou même simplement pour un écrivain qui apprécie les jeux de langage et de perception, la langue représente un terreau inépuisable d’idées originales, basés sur des torsions plus ou moins importantes de la réalité à laquelle nous sommes accoutumés.

Dans « The Invisibles » de Grant Morrison, on apprend que le véritable alphabet comporte soixante-quatre lettres et que le fait de connaître les lettres secrètes qui ne figurent pas dans les alphabets usuels permet de contrôler la réalité et les perceptions. Ted Chiang, dans sa nouvelle « Story of your Life », décrit une race extraterrestre qui pratique un langage qui ne peut être compris que si l’on a une vision non-linéaire du temps, et l’étudier permet d’acquérir celle-ci. Dans « Le Signe des Locustes », M. John Harrison met en scène la conquête d’une réalité par une race d’insectes dont le langage envahit le réel jusqu’à le rendre incompréhensible pour les autochtones. Le roman lui-même finit par se disloquer, victime de cette disruption.

On le voit bien, en posant le principe de base selon lequel le réel, c’est le langage, et inversement, il est possible d’introduire des concepts fascinants qui permettent d’explorer les limites entre le livre en tant que construction linguistique et l’univers de fiction qu’il invoque. Dans « L’Histoire sans fin » de Michael Ende, le livre que lit Bastien est à la fois un objet – le même que le lecteur a entre les mains – et une porte vers un royaume fantastique, ce qui fait que le garçon se retrouve à la fois lecteur et personnage de l’histoire.

Mais d’autres auteurs ont préféré chercher des variantes autour de la manière dont le langage est formé et délivré. Ainsi, les Ariékans de « Légationville », le roman de China Miéville, parlent à travers deux bouches, et communiquer avec eux nécessite l’intervention de paires de jumeaux modifiés génétiquement. Dans « L’Étoile et le fouet », Frank Herbert met en scène une espèce extraterrestre, les Calibans, qui communiquent en envoyant des images dans le cerveau de leur interlocuteur, ce qui est retranscrit dans le texte par des passages qui prennent des libertés avec les règles de la grammaire (les traducteurs se son beaucoup cassés la tête sur ce bouquin).

De manière générale, tout ce qui peut être transmis à distance peut servir de moyen de communication, et les littératures de l’imaginaire ne s’en privent pas. Les gestes, les images, les odeurs, les pensées, la musique, les mathématiques peuvent être utilisées comme base pour créer un langage de fiction. Et même si l’on décide d’en rester à un langage verbal/écrit comme la plupart des langues humaines actuelles, d’infinies variantes sont possibles. Il suffit de se souvenir de la nouvelle « Tlön, Uqbar, Orbis Tertius » de Jorge Luis Borges pour rencontrer un langage fictif dans lequel il n’y a pas de noms. On pourrait tout aussi bien imaginer une langue de pur constat dans laquelle les verbes sont absents, une autre où les temps de verbe sont inconnus, ou alors des langages entièrement basés sur la rhétorique, les métaphores ou les mots-valises.

⏩ La semaine prochaine: Inventer un langage

Religion – Les Chroniques

blog monde hurlant

En prolongement à mes billets sur l’usage d’une religion dans le décor d’un roman et à la création d’une religion fictive, j’ai pensé que certains d’entre vous apprécieraient de lire ceci. Pour le Monde Hurlant, l’univers de mes romans, j’ai décidé il y a quelques années de rédiger la première page des livres saints des trois principales religions.

La première est issue des Chroniques, le livre saint de la Religion Impériale (celle des Humains), en l’occurrence, la première chronique, celle d’Afabe Chédéour, l’Incarnation de Leonasia.

0Il n’y avait rien alors: ni hommes, ni bêtes, ni pensées. Il n’y avait ni lumière, ni obscurité, ni son, ni silence, ni visible, ni invisible. Il n’y avait pas de haut, il n’y avait pas de bas. Il n’y avait pas de mort, il n’y avait pas de vie. Il n’y avait pas d’avenir, il n’y avait pas de passé. Où se trouvait alors cette jeune pousse de Monde? A quelle époque allait-elle germer? Qui aurait pu en saisir la subtile essence?

Il n’y avait pas de centre, il n’y avait pas de périphérie: rien que des mystères dissimulés dans des mystères, et des ombres enveloppées d’ombre. Il n’y avait pas de présence, il n’y avait pas d’absence. Il n’y avait que Lui, présence et absence confondues, à la fois au centre de toute chose et à leur périphérie.

1Au commencement, Anadeus dit «Je suis», et il y eut quelque chose là où il n’y avait rien. Le Monde se sépara entre ce qui existe et ce qui n’existe pas, entre l’indicible et ce qui peut être ressenti, entre l’indescriptible et ce qui peut être connu. Qui d’autre que Lui peut connaître toute chose?

2Puis Anadeus dit «Je veux», et autour de lui, tout se mit en mouvement, tout se mit à changer, à grandir et à évoluer. Le Monde se sépara entre le tout et la partie, entre le réel et le potentiel, entre ce qui est arrivé, ce qui arrive, et ce qui pourrait arriver. Qui d’autre que Lui possède une telle volonté?

3Enfin Anadeus dit «Je fais». Il puisa une partie infime de son essence, et la modela selon sa convenance. Il créa la lumière et l’obscurité, puis le ciel et la terre, et enfin la vie et la mort. Il y eut la promesse des plantes, et la promesse des animaux, et la promesse des Humains. Qui d’autre que Lui possède un tel pouvoir?

Inventer une religion

Strasbourg

Quel que soit notre avis individuel sur le fait religieux, en tant qu’auteur, il est important de réaliser une chose : la religion, ça n’est pas simple. Il s’agit même, en général, de construits culturels tellement complexes qu’ils peuvent être qualifiés d’hyperobjets : des réalités si massives et si interconnectées que, même si elles forment un tout, il est difficile pour un esprit humain d’en appréhender la totalité.

Rappelons-nous, par exemple, que l’Église catholique a inspiré à la fois l’Inquisition Espagnole et les œuvres de Jean-Sébastien Bach, les scandales des prêtres pédophiles et les écrits de Thomas More ; c’est une Église dont les prélats se sont tour à tour fait les adversaires ou les alliés du pouvoir, les alliés des pauvres ou des riches ; elle a fait fleurir des milliers d’églises dans des petits villages mais aussi des cathédrales flamboyantes ; on a vu y surgir des personnalités aussi différentes que Saint Thomas d’Aquin, Tomas de Torquemada, Saint François d’Assise, Jeanne d’Arc, Mère Teresa, Julien l’Apostat, Thérèse de Lisieux, Hildegarde Von Bingen, Ignace de Loyola et bien d’autres. Bref, au-delà de toute discussions sur l’existence ou non du divin, une religion est généralement aussi complexe, contradictoire, riche et fascinante que la société dans laquelle elle s’inscrit.

Vous êtes auteur et vous avez décidé, pour votre nouveau roman, de créer une religion de toute pièce. Voici donc votre première mission : éviter les clichés. Même si le culte en question joue dans votre intrigue le rôle d’antagoniste, résistez à l’envie de verser dans la caricature de la Religion qui Brûle les Sorcières. Votre histoire sera bien plus intéressante si vous optez pour une approche plus équilibrée. Aucune religion au monde n’est constituée d’individus qui pensent tous la même chose, ou qui l’ont rejointe pour une seule et unique raison.

Pour esquiver ce piège, il convient de se poser dès le départ une question : qu’est-ce qui peut pousser un individu à adhérer à une religion ?

La tradition

Pour commencer, on peut citer la tradition : de nombreuses individus rejoignent une religion parce que c’est ce que l’on attend d’eux. Ils peuvent même avoir été baptisés avant même de savoir parler. Ils sont membres de cette religion parce que leurs parents l’étaient, ou parce qu’il s’agit d’une composante importante de la culture, dominante ou non, de l’endroit ou du milieu où ils vivent.

En tant qu’auteur, si vous imaginez une religion fictive, demandez-vous quels sont ses liens avec la culture locale ? Ont-elles grandi ensemble, se sont-elles développées à travers des événements historiques communs ? Quel rôle joue la religion au sein d’une civilisation en particulier ? Est-elle au cœur du processus de décision ? À la marge ? Constitue-t-elle un contre-pouvoir ? Existe-t-il plusieurs formes distinctes de la même religion, qui concordent sur l’essentiel, mais divergent sur la forme et sur les rites, parce qu’elles ont été influencées par les différents groupes sociaux dans lesquels elles s’inscrivent ?

La communauté

Autre raison d’adhérer à une religion : le rôle social. Pour certains, faire partie d’une religion, c’est être un membre d’une communauté, nourrir un sentiment d’appartenance, tisser des liens, se retrouver dans un milieu familier. Les membres d’une religion peuvent s’entraider et monter des projets communs : organisations humanitaires, collectes, dispensaires, voyages, etc…

Réfléchissez-donc au rôle social qu’occupe votre religion. Que fait-elle pour la communauté ? Quel impact a-t-elle dans la vie quotidienne des gens, voire des non-membres ?

Peut-être que, paradoxalement, la religion maléfique qui est au cœur de votre roman de fantasy n’est pas du tout perçue comme telle par ses adhérents, qui constatent par exemple qu’elle déploie beaucoup d’efforts pour alphabétiser et nourrir les indigents. La religion peut également constituer un marqueur social négatif, qui permet aux individus d’affirmer leur identité de manière hostile, et de s’opposer les uns aux autres.

La morale

Troisième motif de nourrir une appartenance religieuse : la moralité. Dans un monde en perte de repères, certains se tournent vers la religion parce que celle-ci leur procure des règles qu’ils peuvent suivre pour vivre une existence honnête et honorable. Face aux dilemmes de l’existence, ils bénéficient d’un code, parfois ambigu et contradictoire, mais qu’ils peuvent juger précieux, et qui leur permet de guider leur conscience et de trancher dans un sens plutôt qu’un autre.

Là aussi, un auteur peut s’en donner à cœur joie : la religion qu’il crée va-t-elle avoir une série de règles qu’il convient de suivre, comme le taoïsme, ou alors une longue série de principes qui peuvent tous se prêter à d’innombrables interprétations, comme le judaïsme, ou alors est-elle constituée de différentes couches d’interprétations qui peuvent sembler contradictoires, comme l’hindouisme ? Est-ce que ces règles sont respectées ou sont-elles traitées avec hypocrisie par les fidèles et les prêtres ? Existe-t-il un conflit entre l’impératif moral qui émane de la religion et l’époque, bien différente de celle où ces règles ont été énoncées ? Et que se passe-t-il si les règles ne sont pas formalisées, mais que les guides moraux émanent d’une caste, d’un oracle ou du hasard ?

La morale d’une religion est intéressante pour un auteur, parce qu’elle va conditionner en partie la moralité des personnages qui en sont membres. Dans mon roman « Merveilles du Monde Hurlant », une religion, le Bazzilisme, a une morale basée sur la notion de contrat : chaque fidèle prend un engagement avec sa divinité, plus ou moins contraignant, qui lui donne accès à une place plus ou moins enviable dans l’au-delà. Une autre, le Vivialisme, considère que les émotions sont des messages envoyés directement par le divin, et qu’il convient de les vivre intensément et d’en explorer la signification. Enfin, le Shaddaï est construit autour d’une petite série de règles morales que les fidèles s’astreignent à suivre. Rien de tout cela n’est exploré explicitement dans le livre, mais cela aide à donner de la couleur à certains personnages.

Le pouvoir

Le pouvoir peut également être une raison qui pousse les individus vers la religion. C’est le cas en particulier, bien entendu, dans une société où une église est dominante et possède du pouvoir politique, économique et/ou culturel. Là, certains vont se lancer dans la prêtrise en espérant que cela va leur faire grimper l’échelle sociale et leur donner de l’influence et un statut enviable, même s’ils dissimulent cette motivation derrière une façade de piété. Il existe également des groupements religieux, en général des sectes, qui promettent à leurs adhérents qu’ils vont acquérir du pouvoir, de l’influence ou la capacité de se hisser au-dessus de leur condition actuelle.

Dans un roman, voilà la principale raison qui peut faire d’un dignitaire religieux le méchant de l’histoire. Un individu dévoré par l’orgueil qui instrumentalise une religion pour son profit personnel, c’est un élément d’intrigue vieux comme le monde et qui a toujours fonctionné.

Pour sortir du cliché, pourquoi ne pas le modifier un peu ? Par exemple, la divinité existe réellement et procure des pouvoirs réels à ses adhérents – qui peut dire alors que celui qui est dépositaire de ces dons est en tort ? Et imaginons une religion de marchands, qui serait centrée autour de l’acquisition de biens : si l’enrichissement est une vertu, que penser de la moralité d’un épouvantable capitaliste que la plupart de ses contemporains considèrent comme un saint ?

La spiritualité

Enfin, dernière des grandes catégories de motivations pour se convertir à une religion : la spiritualité. Ça paraît évident, et pourtant cet aspect est souvent négligé dans les romans qui abordent la religion hors prosélytisme, pourtant la question de la relation de l’individu au cosmos, de l’existence de l’âme, de la présence ou non d’une morale intrinsèque, des relations entre l’intériorité et l’extériorité, de la nature de la mort et de la vie, etc… sont autant d’interrogations qui peuvent pousser un individu à entretenir un sentiment religieux. Certains se satisferont des réponses qu’une religion en particulier leur fournira, d’autres passeront leur vie à chercher.

Parler de spiritualité est un défi intéressant pour un auteur. En explorant la question trop profondément, il risque d’égarer ses lecteurs au passage ; en la traitant trop superficiellement, il va à coup sûr basculer dans le cliché et les images éculées. Les solutions sont multiplies, mais à moins de traiter de la question frontalement, une possibilité consiste à cerner le mystère sans l’approcher de trop près, par exemple en s’intéressant aux conséquences émotionnelles de la quête de spiritualité, quitte à laisser au bord du chemin les Grandes Questions qu’elle soulève.

Enraciner tout ça

Une fois qu’on s’est intéressé aux raisons qui poussent un individu à devenir un fidèle d’une religion, cela permet d’éviter de tomber dans la caricature. Cela dit, ça ne suffit pas à bâtir une religion de fiction, capable de remplir toutes les fonctions que vous pouvez en attendre dans le cadre d’une création littéraire. Pour y parvenir, il est utile de réfléchir aux différentes manifestations tangibles que peut prendre une religion.

Temporalité

Pour commencer, une religion existe dans le temps. Elle a un point d’origine, un mythe fondateur, éventuellement une ou plusieurs divinités dont l’existence peut être avérée ou non dans l’univers du roman, des héros, des prophètes, un ou plusieurs textes fondamentaux qui on pu évoluer avec les années. Elle a grandi, s’est diffusée, a changé avec le temps, a atteint son apogée, et a peut-être déjà commencé à s’étioler face à l’arrivée d’autres religions.

Bref, il n’est pas inutile de penser à une religion comme si c’était un personnage, qui a des racines, un passé et qui évolue avec le temps. Que va-t-elle devenir dans l’avenir ? A-t-elle déjà commencé à muter ? Quels sont les signes annonciateurs du changement ?

Spatialité

Une religion existe également dans l’espace. Déjà, elle s’étend sur une aire géographique plus ou moins étendue. Certaines sont très enracinées dans un pays ou une région en particulier, d’autres se sont propagées, d’autres encore possèdent des extensions lointaines que la distance géographique a doté de coutumes spécifiques. Certains lieux ont sans doute une signification particulière pour les fidèles, qu’il s’agisse d’une ville où résident les dirigeants de la religion, de temples majeurs, de lieux saints ou de lieux de pèlerinage, etc…

Enfin, la dimension spatiale d’une religion s’incarne également dans l’architecture. La plupart auront un schéma de base pour leurs lieux de culte : sont-ils logés dans des bâtiments à la forme spécifique ? Sont-ils sous terre ? Dans la nature ? Mobiles ? Constitués de matériaux spécifiques ? Qui a le droit d’y entrer et où peut-on les trouver ? Dans les villes ? En plein centre ? À l’extérieur ?

Divinité

Il existe différents modèles de religion. Elles peuvent avoir une seule divinité (monothéisme), un ou plusieurs panthéons composés de différentes divinités (polythéisme), deux divinités opposées l’une à l’autre (dualisme), elles peuvent suivre le concept selon lequel le divin est partout (panthéisme), croire à l’idée selon laquelle des esprits vivent dans la nature (animisme), estimer que nos aïeux veillent sur nous et nous guident (culte des ancêtres), ou estimer que le divin s’incarne dans une voie, une méthode, un chemin.

Libre à vous de choisir un de ces modèles, de le modifier, voire d’en inventer d’autres, complètement différents. Pourquoi ne pas imaginer une religion où les fidèles prient des immortels qui ne sont pas dans les cieux mais existent physiquement ? Et si on concevait une religion fractale, dont les divinités sont divisées en sous-divinités, et elles-mêmes en sous-sous-divinités, et dont les prières des fidèles ne s’adressent qu’à des segments spécifiques de leurs dieux ? On pourrait aussi baser une religion sur le culte de certains mots de pouvoir, qui irait trouver de la sainteté dans le langage. Ou alors, une religion, plutôt qu’attendre d’être sauvée par un Dieu, pourrait avoir pour but de sauver un Dieu déchu ou devenu inaccessible. Et si le but de la religion était de remplacer Dieu, et que chaque génération avait sa chance ?

Naturellement, la première question qu’il faut se poser, lorsqu’on invente une religion, c’est de savoir si les Dieux qu’elle prie existent réellement ou non, ou s’il n’est pas possible de le savoir. Même dans un univers de fantasy où les divinités confèrent des pouvoirs aux croyants, cela ne signifie pas qu’il n’existe aucune place pour des athées, qui estiment, par exemple, qu’on se trompe sur l’origine de ces miracles.

Personnel

Qui songe à inventer une religion doit se poser la question du fonctionnement du clergé. Qui sont les prêtres, soit ceux qui sont chargés de faire le lien entre les fidèles et le divin ? Comment sont-ils recrutés et formés ? Dans quelle hiérarchie s’inscrivent-ils ? Quels services rendent-ils ? À quelles règles sont-ils assujettis ? Exercent-ils des pouvoirs politiques ou bénéficient-ils d’un statut en-dehors de leurs responsabilités religieuses ?

Même question pour les moines – ou tout autre groupe, quel que soit le nom qu’on choisit de lui donner, dont les membres choisissent de consacrer leur existence à l’exploration du divin. Quelle méthode utilisent-ils dans leur quête spirituelle ? Est-ce qu’ils étudient ? Est-ce qu’ils prient ? Est-ce qu’ils conditionnent leur corps ? Est-ce qu’ils voyagent ? Est-ce qu’ils accomplissent de bonnes œuvres? De quelle nature? Quelles sont les interactions qu’ils peuvent avoir avec les fidèles ou avec le reste de la population ?

Rites et tabous

Une religion est généralement caractérisée par une cérémonie usuelle – la messe du dimanche, la prière du vendredi soir – qui rassemble la communauté autour d’un événement à la structure répétitive. Il peut également y avoir des rites quotidiens, comme des chants, ablutions, prières ou autres obligations qui rythment la journée du fidèle. Enfin, des rites spéciaux accompagnent les croyants dans certains événements de leur existence : baptême, mariage, décès.

Même si toutes les religions ne suivent pas cette structure, il est intéressant de se demander quels usages religieux rythment la vie du fidèle et lui servent de point de repère dans son quotidien. Doit-il faire des prières ? Chanter des chansons ? Faire des sacrifices ? Méditer ? S’isoler, ou au contraire, se rapprocher des autres ?

Les tabous sont également une forme de rites qui montre l’attachement du fidèle à sa religion, et à la notion spécifique de pureté défendue par celle-ci. Les interdits peuvent se situer dans les domaines les plus divers : nourriture, habillement, langage, sexualité, comportement, etc…

Réfléchissez aux valeurs qui sont au cœur de votre religion : celles-ci seront vraisemblablement reflétées par des tabous qui leur font écho. Une religion de la nature demandera par exemple à ses membres d’éviter d’entrer en contact avec la technologie ; une religion de la guerre ne tolérera pas l’attachement ou la pitié ; une religion du corps inventera des interdits autour de l’abstraction ou du savoir livresque, etc…

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – le langage

 

Critique: Fable – La Quête de l’Oiseau Noir

 

blog critique

Dans un royaume fantastique, une jeune fille qui aime bien la bagarre, un voleur qui songe à changer de vie, un détective haut comme trois pommes, un chasseur à la recherche de sa sœur et une jeune prêtresse naïve vont vivre chacun des aventures rocambolesques qui vont s’entrecroiser et se compliquer jusqu’à ce que tout cela forme au final une belle grosse quête bien épique.

Titre : Fable – La Quête de l’Oiseau Noir

Auteur : Lucien Vuille

Éditeur : Stellamaris

C’est rare d’avoir à faire ce constat, mais « Fable » est un roman plus réussi que nécessaire.

Parce qu’en réalité, le lecteur qui découvre les premières pages du livre se rend vite compte dans quel genre il se situe : on entre dans un univers médiéval-fantastique humoristique-mais-pas-seulement, parodique-mais-pas-toujours, quelque part entre Terry Pratchett, Naheulbeuk et Wakfu. C’est très marrant, on rit fréquemment à haute voix des nombreuses trouvailles comiques de l’auteur, et franchement, si c’était tout ce que ce roman avait à offrir, on serait déjà tout à fait satisfait.

Peu à peu, pourtant, l’auteur nous fait comprendre qu’il n’a pas du tout l’intention de se contenter de ça. Les cinq personnages que l’on suit au départ, et dont on s’imaginait qu’on allait les suivre dans des aventures au long cours, sont vite rejoints par toute une galerie d’autres personnages hauts en couleur, tous très mémorables, dont les destinées se croisent et se défont dans tous les sens, et, au moment où l’on pense avoir saisi où l’histoire va nous emmener, un coup de théâtre débarque de nulle part et rebat les cartes de façon inattendue, puis un autre, puis encore un autre, et ainsi plus ou moins jusqu’à la dernière page.

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La maîtrise narrative de Lucien Vuille est impressionnante : il nous propose une trame complexe, faite d’intrigues secondaires qui semblent avoir des ramifications à l’infini, et continue à ajouter des personnages presque jusqu’à la fin du livre, et jamais on ne perd le fil, jamais la branche ne ploie sous le poids des mots. Tout cela a l’air élémentaire.

Autre qualité : le niveau d’inventivité est extrêmement élevé. On aurait pu, ici, se contenter d’idées réchauffées, en particulier dans la mesure où l’on s’attend à tomber dans une parodie, mais non, chaque personnage a quelque chose d’unique, chaque situation est imprévisible. La palme au personnage de la cuisinière du roi, une matrone dont on découvre rapidement qu’elle est capable de faire grandir sa cuillère et de s’en servir comme d’une arme… ou comme un moyen de transport. Et ce n’est que la première d’une très longue série de surprises – je ne mentionnerai pas ce qu’elle est capable de faire avec sa langue.

Haha ! La langue, justement. Le livre se lit très facilement, dans un style souvent simple, mais qui s’autorise régulièrement quelques savoureuses pépites de style. Les dialogues des personnages sont soignés, tous s’exprimant de manière singulière, avec quelques morceaux de bravoure au niveau des jeux de mots, ainsi que quelques passages en vers, parce que, après tout, pourquoi pas ? L’auteur, qui est Suisse romand, ne recule pas devant l’usage des régionalismes, ce que je trouve rafraîchissant. Il a par ailleurs un don extraordinaire pour nommer les gens et les choses.

Si les fils narratifs convergent agréablement vers une fin satisfaisante, certaines des intrigues secondaires ne mènent nulle part, peut-être afin d’être développés dans d’autres livres. C’est le seul élément qui m’a laissé un peu sur ma faim : même s’il y a deux autres volumes de « Fable », j’aurais bien aimé que celui-ci soit entièrement autosuffisant. Mais on touche ici davantage à mes préférences personnelles qu’à une critique.

Au final, « Fable – La Quête de l’Oiseau Noir » est à la fois un des livres les plus drôles que j’ai lu depuis longtemps, et un des meilleurs romans d’heroic fantasy qui me soit passé entre les mains depuis belle lurette. Il faut le lire.

 

L’interview: Gilles de Montmollin

Il aime les belles histoires, les grands voyages et le bon vin. Gilles de Montmollin est un écrivain actif en Suisse romande, qui a signé sept livres à ce jour. Il a pris une retraite anticipée pour se consacrer à l’écriture. Thrillers, polars, roman historique, nouvelles: il décline son talent sous différentes formes. Il est membre, comme moi, du GAHeLiG, le groupe des Auteurs helvétiques de littérature de genre.

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A t’entendre parler de l’écriture, on a l’impression que pour toi, le pire des péchés pour un écrivain, c’est d’ennuyer ses lecteurs. C’est juste ?

Tu as fort bien entendu ! Effectivement, comme les autres loisirs, je conçois la lecture de romans comme un plaisir. D’ailleurs, écrire un ouvrage plaisant n’interdit pas à son auteur de faire passer un message profond, et je ne vois pas pourquoi un livre profond devrait être ennuyeux. Cela dit, il m’arrive de lire des livres sans plaisir, parce que le thème m’intéresse, que je connais son auteur, ou encore parce qu’on a prévu d’en débattre en groupe. Parfois, ces livres ennuyeux m’apprennent des choses utiles. Je constate aussi que certains écrivains veulent à tout prix être originaux, pour apporter quelque chose de nouveau. Mais, si cette nouveauté apporte l’ennui, alors c’est raté. Donc, fondamentalement, la première mission d’un écrivain est de procurer quelques heures plaisantes à ses lecteurs.

Et toi ? Tu fuis l’ennui dans l’écriture ? Qu’est-ce que ça t’apporte ?

Non, je ne fuis pas l’ennui parce que j’ai passé les 45 premières années de ma vie sans l’écriture, et sans m’ennuyer pour autant. Alors pourquoi j’écris ? D’abord parce que j’aime me raconter des histoires, imaginer des situations, les vivre et, en fin de compte, m’inventer une autre vie. Ensuite, parce que le travail de « fabrication » d’un roman me passionne et m’enrichit : pour rendre mes histoires crédibles, j’ai dû étudier la plongée sous-marine, m’informer sur la résilience, démonter les rouages du financement du Parti national-socialiste, m’immerger dans le monde des pilotes de l’Aéropostale, apprendre à piloter – théoriquement – un Zeppelin…  J’adore !

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Tu écris des romans pleins d’aventures et de rebondissements. L’intériorité, la contemplation, le quotidien te passionnent moins ?

Bonne question ! L’intériorité, la contemplation et le quotidien m’intéressent aussi. D’ailleurs, ma vraie vie est faite de cela. Un romancier a forcément une vie intérieure intense. Après, lire l’histoire d’un contemplatif à vie intérieure intense ne me passionne pas. Et comme je n’aime pas imposer aux autres ce que je ne voudrais pas qu’ils m’imposent, je n’écris pas ce genre de livre. Cela dit, j’adore, l’espace d’une page ou deux, me plonger dans le monologue intérieur de mon héros, vivre ses élucubrations et les partager avec les lecteurs. Mais, pour moi, ça ne fait pas l’essentiel d’un roman.

Tes écrits sont marqués par la mer, par le voyage. Te sens-tu proche des écrivains-voyageurs ?

Pas tellement. Dans ma compréhension, l’ossature du livre d’un écrivain-voyageur, c’est son ressenti du voyage. Il peut évidemment un peu romancer son récit, grossir certains éléments pour créer une sorte d’intrigue, mais le voyage reste la composante essentielle. Dans mon cas, le voyage sert de décor à l’intrigue. Le ressenti du voyageur peut enrichir l’histoire, mais il n’en est pas l’élément principal. Cela dit, j’aime accomplir les voyages de mes héros, avant d’écrire mes romans. Même si je ne trouve pas toujours la possibilité de le faire.

Tu as étudié la géographie, est-ce qu’il en reste quelque chose dans ton œuvre ?

Justement, l’envie de placer mes romans sous différents cieux. Cela constitue un prétexte à un voyage, lorsque je pars en repérage. Dans d’autres cas, c’est le fait de ressentir fortement un paysage au hasard d’un voyage qui me donne l’envie d’y placer une scène. Je crois que mes descriptions de paysages doivent encore quelque chose à mes lointaines études. À noter que j’écris aussi des romans locaux.

Sommet

Certains de tes romans se situent à d’autres époques. Quel rôle jouent les recherches dans ta démarche créative ? L’exactitude, c’est important ? Est-ce que tu t’autorises quelques libertés vis-à-vis de la réalité historique ?

Écrire un roman situé dans le passé, c’est pour moi une manière de remonter le temps. J’adore ! Et une partie du plaisir consiste à retrouver les détails de la vie quotidienne à l’époque, et à tenter d’éviter les anachronismes, même peu évidents : par exemple, utiliser une lampe à pétrole avant 1853 (j’ai pourtant vu un historien-romancier le faire) ou, comme dans « Django unchained », situé en 1858, employer un fusil Henry (1860) ou de la dynamite (1867). En revanche, l’intrigue n’est, elle, souvent pas historique. Mais si je fais apparaître des personnages historiques, je m’assure que cette apparition soit plausible. À la fin de mes romans, je mets parfois une note pour permettre au lecteur de distinguer les éléments réels de ce que j’ai inventé.

Dans le passé, tu t’es essayé au roman-feuilleton, publié dans la presse. Qu’est-ce que tu retires de cette aventure ?

En réalité, il ne s’agissait pas de feuilletons que j’aurais écrits de jour en jour, mais de la parution sous forme de feuilletons de romans déjà publiés. Une expérience sympathique : chez moi, la lecture d’un feuilleton m’offre un rendez-vous quotidien avec quelques minutes de détente et je me plais à imaginer que ceux qui ont suivi mes feuilletons ont eu ces petits rendez-vous.

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Tu fais partie du GAHeLiG, le Groupe des Auteurs Helvétiques de Littérature de Genre. Y a-t-il selon toi quelque chose de typiquement suisse dans ton approche de l’écriture ?

Tu me poses une colle ! En fait, je ne ressens pas de spécificité helvétique dans la littérature de notre pays, peut-être parce je ne vois pas beaucoup de ressemblances entre les auteurs, même ceux qui pratiquent le même genre. Au contraire des Nordiques, qui affectionnent souvent un rythme lent et un climat dépressionnaire. En ce qui me concerne, l’approche polar/roman de voyage s’inspire d’écrivains anglais, peu connus en Suisse, comme Hammond Innes, Bernard Cornwell ou Sam LLewellyn.

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Pour écrire une nouvelle – ce serait mieux de commencer par ça –, il suffit d’en avoir envie et de se souvenir que la chute est essentielle. Pour s’attaquer au roman – c’est par là que j’ai commencé ! – la condition majeure est d’être capable de se discipliner (avec moi, ce n’était pas gagné !), parce que le travail solitaire est long. Et, une fois que tu as terminé, tu dois apprendre à vivre avec le fait que tu ne sauras jamais précisément ce que « vaut » ton bouquin. D’abord parce que, contrairement au domaine sportif, il n’y a pas d’échelle objective. Ensuite parce que rares sont ceux qui oseront te faire des critiques sincères.

C’est quoi, pour toi, un bon style romanesque ?

Dans un roman d’action, l’écriture n’est pas une fin en soi : elle constitue un moyen de transmettre les émotions et le ressenti de l’auteur à ses lecteurs. Une interface, en fait. Pour cela, un style sobre, avec des phrases courtes, des mots simples et précis, est le plus efficace. En outre, j’apprécie rarement les métaphores et les figures de style en général. Dans ces cas, je me dis : « toi, tu te la joues écrivain », et ça me sort de l’action.

Tu as signé des nouvelles et des romans. Est-ce que ce sont des plaisirs différents pour toi ? Qu’est-ce qui fait que tu destines une idée à un roman plutôt qu’à une nouvelle, et inversement ?

Oui, ce sont des plaisirs différents. J’écris des nouvelles pour des rencontres avec d’autres auteurs, où chacun amène un texte court. C’est un amusement. J’ai aussi participé à quelques – rares – concours. Mais pour moi, le vrai plaisir réside dans le roman, où je peux développer une intrigue comme je les aime, genre polar. Donc si j’ai une idée de polar, je la garde pour un roman. Si c’est une petite histoire de la vie, une réflexion, une émotion, une idée à défendre, je la prends pour une nouvelle.

Est-ce que tu as l’impression d’apprendre encore, de progresser en tant qu’auteur ?

Autre bonne question ! Oui, j’apprends et je progresse. Mais j’ai aussi l’impression que mes derniers acquis prennent la place de ce à quoi je faisais attention avant. Donc que je régresse en même temps que je progresse. Dans tous les cas j’évolue – un peu trop lentement à mon goût – et j’ai du plaisir à explorer les différents aspects du métier.

Gilles a accepté de nous livrer ses « Dix commandements »: les règles qui guident son écriture et qui, je pense, sont très intéressantes pour les lecteurs de ce blog:

  1. Tu imagineras une intrigue avec enjeux, tensions, suspense et chute.
  2. Tu façonneras des personnages (un peu) fêlés et évolutifs.
  3. Tu structureras ton histoire en scènes, parfois séparées par une courte narration.
  4. Tu te documenteras sur tout ce que tu évoques : objets, situations, métiers, sports, pays, époque…
  5. Tu esquisseras les décors et les ambiances, sans t’y complaire, en recourant au moins à un ou deux des cinq sens.
  6. Tu montreras les choses au lecteur, tu ne lui diras rien, comme au cinéma[1].
  7. Tu alterneras dialogues, monologues intérieurs, actions et descriptions.
  8. Tu écriras des phrases courtes, avec des mots simples, concrets, précis.
  9. Tu te méfieras des adjectifs, des adverbes, des métaphores, des empilements et des effets de style en général.
  10. Tu te souviendras que les mots constituent un moyen de faire vivre une histoire au lecteur, pas une fin en soi.

[1] Show the readers everything, tell them nothing, Ernest Hemingway

 

Éléments de décor: la religion

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Seul au milieu d’un univers vaste, silencieux et incompréhensible, l’être humain traverse sa vie à tenter de communiquer avec ses contemporains, sans aucune assurance d’être compris, tout en étant lui-même habité par des émotions qui échappent à son contrôle. Tout cela s’achève par la seule certitude que nous offre l’univers : la mort.

Face à cette monumentale accumulation d’angoisses existentielles, l’individu, s’il veut éviter de sombrer, est tenté de chercher une solution. Certains choisissent le déni, et se contentent d’entretenir avec la vie, l’univers et le reste des relations superficielles. D’autres se lancent dans une quête de sens, qui peut prendre la forme d’une spiritualité.

Mais l’idée de se retrouver seul face aux mystères insondables de l’âme humaine et de l’univers, ça peut sembler un peu trop lourd pour la plupart des gens. Raison pour laquelle la spiritualité s’est ancrée dans des systèmes mêlant mysticisme, rituels, philosophie, initiation et organisation socio-culturelle : c’est ce qu’on appelle les religions. Plutôt que de devoir se débrouiller, solitaire dans un cosmos mutique, le fidèle bénéficie de la sagesse et des enseignements de celles et ceux qui l’ont précédé, qui lui transmettent des recettes qu’il n’a qu’à appliquer dans sa vie de tous les jours et dans sa propre quête spirituelle.

Conçue comme un instrument d’accomplissement personnel et de communion sociale, la religion peut vite devenir un instrument de pouvoir, de censure, de violence normative. Dans son arrogance, elle peut placer la Règle avant l’individu et même avant le Mystère. Ce qui devrait épauler l’humain, le réconforter, le guider, devient un moyen de lui couper les ailes et de le ramener brutalement sur terre.

Pire, la religion peut être conçue avec cynisme dès le départ, afin de servir les intérêts d’un petit nombre d’individus (ou d’un seul), en quête de pouvoir ou d’argent, dans une dérive sectaire qui prend tout au fidèle et ne lui donne rien en échange, allant jusqu’à le priver de son libre arbitre. En général, selon la formule consacrée, on peut définir une religion comme un groupe spirituel qu’il est plus facile de quitter que de rejoindre, alors qu’une secte est un groupe spirituel qu’il est plus facile de rejoindre que de quitter.

Exposé de cette manière, on réalise quel merveilleux objet littéraire est la religion. Elle touche à tous les domaines de l’existence, de l’intime jusqu’au social, de l’individuel jusqu’au collectif, et elle peut tour à tout écraser les individus avec la cruauté la plus écœurante ou inspirer des actes d’une grande bonté. Il se cache là-dedans, dans les interstices, une infinité de sujets de romans ou d’éléments qui peuvent se greffer à des intrigues portant sur d’autres sujets.

En tant qu’auteur, ça va de soi, il n’y a pas besoin d’être soi-même religieux pour intégrer la religion dans ses récits. Même un écrivain farouchement athée peut très bien être tenté d’aborder ce thème parce qu’il trouve ça intéressant d’un point de vue dramatique, ou pertinent dans le cadre d’une juste représentation de la société humaine ; et puis on peut tout à fait parler de la religion de manière critique, voire même construire un roman en forme de réquisitoire à son sujet. La seule chose qu’il vaut mieux éviter de faire, au fond, c’est de tomber dans la caricature.

La religion et le décor

On vient de le voir, la religion fonctionne comme un miroir de l’expérience humaine, dont elle épouse les contours. Il est donc aisé de s’y immerger dans l’espace d’un roman, parce qu’une religion structurée est un monde en miniature, plein des mêmes préoccupations, des mêmes ambitions, des mêmes hypocrisies, des mêmes thèmes que le reste de la société, mais simplifié et canalisé par une histoire et des valeurs communes.

Ainsi, pourquoi ne pas situer un roman au sein d’une communauté religieuse : parmi les prêtres d’une religion, dans un monastère, au sein d’une secte, pour ne citer que ces trois exemples. Chaque groupe spirituel a ses règles, son fonctionnement, ses tabous, ses non-dits : autant d’outils avec lesquels un romancier peut construire son récit.

Le fait que tous ses membres aient comme point commun leur attachement à un dogme et à une tradition ouvre également la porte à de merveilleux contrastes, en particulier si le personnage principal est extérieur à ce monde. Au cinéma, on se souviendra du film « Witness », dans lequel un policier s’infiltre dans une communauté Amish, ou du « Parrain III », où le fonctionnement du Vatican est présenté en image miroir de celui de la Mafia. Montrer une église à travers les yeux d’un personnage qui n’en fait pas partie, cela permet d’infinis jeux de comparaisons : on met en scène des individus qui ont l’air semblables mais qui sont séparés par des gouffres invisibles. Les différences qui existent entre eux facilitent également l’exposition, et la mise en perspective de la psychologie des personnages.

Ce n’est pas nécessairement une institution religieuse qui peut servir de décor, d’ailleurs. Il peut s’agir d’une époque. Certaines ères de l’histoire, dans certains endroits, sont saturés de religion, qui en vient à dominer à un tel point le débat public que les voix divergentes sont réduites au silence. Les croisades, les guerres de religion, les grandes vagues de conversion peuvent constituer une toile de fond à grand potentiel dramatique pour un roman.

Parfois, ce sont les lieux qui sont religieux, qui sont chargés de symboles, gouvernés par des rites ou des coutumes : un cimetière, une cathédrale, un cloître, peuvent servir de toile de fond à un roman et ouvrir le champ à une exploration dans le détail du fait religieux, lorsqu’il est isolé du reste de la société. Ces lieux ne doivent d’ailleurs pas nécessairement être habités ou utilisés : il peut être intéressant de s’attarder sur la trace que laisse la foi dans un lieu, même après qu’elle a cessé de s’en servir. Une église reconvertie en salle de spectacle n’est-elle pas encore un peu une église ? Et puis, autre lieu à envisager : une route de pèlerinage et sa destination, qui peut donner un air œcuménique à un roman de voyage.

La religion et le thème

Dans la mesure où les religions s’interrogent sur les grandes questions qui préoccupent l’humanité depuis la nuit des temps, et qu’elles ont une fâcheuse tendance à avoir une opinion sur tous les sujets, elles constituent une lentille merveilleuse qui permet de se rapprocher d’un thème et de l’examiner de près.

La mort, l’éternité, le destin, la sexualité, le bien, le mal, la pureté : sur tous ces thèmes, la religion a beaucoup de choses à dire, et à cette liste, on pourrait encore en ajouter énormément d’autres. Un romancier peut ainsi s’accaparer les interrogations d’une religion au sujet de ces grands thèmes, les évoquer, les explorer, quitte à s’en distancier et porter sur elles un regard critique. En consacrant, par exemple, un roman à la notion de culpabilité dans le catholicisme, un romancier peut élaborer ses propres réflexions sur ce thème, et les présenter avec davantage de contraste que s’il n’avait pas choisi de s’appuyer sur un corpus culturel existant. Pour un auteur, le fait religieux peut ainsi être utilisé comme un échafaudage qui permet de bâtir un argumentaire.

Naturellement, les différentes religions ont au sujet des grandes questions des réponses différentes. Un bouddhiste, par exemple, n’a pas du tout la même vision du temps ou du bien qu’un juif. Dans l’espace de liberté d’un roman, il est possible de confronter ses visions, de les disséquer, de les comparer, d’en retirer le meilleur ou d’en dénoncer les dérives.

Enfin, la religion elle-même peut constituer le thème d’une œuvre littéraire. Pourquoi les gens se mettent à croire à des concepts qui défient la raison ? Qu’est-ce que ça leur apporte ? Qu’est-ce que ça leur coûte ? Où se situent les limites de leur foi et que sont-ils prêts à faire si celles-ci sont testées ? Voilà quelques-unes des questions qu’il est possible d’explorer dans un roman qui s’intéresserait à creuser ce genre de thème.

La religion et l’intrigue

Un des aspects essentiels du fait religieux, ce sont les rites, et ceux-ci peuvent être utilisés comme l’ossature de l’intrigue d’un roman. Une histoire complète peut très bien être racontée entièrement lors d’un mariage ou d’un enterrement, en choisissant d’en utiliser ou non les aspects les plus religieux.

D’autres choix sont moins conventionnels : un roman pourrait très bien s’intéresser à la période qui précède un baptême, que cela soit celui d’un enfant, ou celui d’une personne adulte qui choisit de changer de confession, ou d’embrasser la religion, sur le tard. Autre rituel qui peut être utilisé comme point de repère pour l’intrigue d’un roman : tout ce qui tourne autour de l’initiation, de l’ordination, et, en règle générale, des cérémonies qui permettent à un individu de rejoindre une religion en tant que prêtre ou que moine.

Et puis la religion fournit des éléments d’intrigue qui sont tellement utilisés dans la fantasy qu’ils sont devenus des clichés : la prophétie est probablement le premier auquel on pense. Combien de romans tournent autour de l’annonce de la fin du monde par une religion, et des efforts d’un petit groupe de héros pour combattre cette fin qui s’annonce inéluctable. Une prophétie, d’ailleurs, ne doit pas nécessairement tourner autour de l’apocalypse : elle peut annoncer la venue d’un sauveur ou d’un personnage funeste, concerner une catastrophe, ou un changement majeur dans l’environnement ou dans les consciences, ou prévoir une révolution au sein de la société, voire dans l’organisation de la religion elle-même.

Depuis le « Da Vinci Code » de Dan Brown, la religion peut également être utilisée comme un jeu de piste : les livres sacrés, les statues, les monuments et les icônes peuvent être autant d’indices dans une chasse au trésor qui rapproche les personnages de la vérité – ou d’un trésor.

La religion et les personnages

Dans la mesure où la religion porte en elle une vision du monde, des valeurs, des interdits, elle touche à la personnalité de chacun, et même, parfois, à l’intime. Que les personnages d’un roman soient très dévots ou qu’ils ne le soient pas du tout, il peut être intéressant de s’intéresser à la trace que peut avoir la religion sur leur attitude et sur les choix qu’ils font lors de leur existence.

L’attachement à une foi religieuse constitue un moyen simple de caractériser un personnage. Il le relie à un système de pensée, à des valeurs, à des rites, et lui confère une série de caractéristiques qui le distinguent automatiquement des autres personnages qui ne partagent pas cette confession. C’est particulièrement enrichissant si la religion fait partie des thèmes du roman, ou si, dans le décor, certains éléments installent une tension entre différents groupes religieux. Un catholique et un protestant lors du conflit nord-irlandais auront d’autres points d’achoppement que ceux qui découlent directement de la spiritualité.

Mais la plupart des gens entretiennent avec la religion des relations compliquées. Certaines personnes ont une foi aveugle, inconditionnelle, mais elles ne constituent pas une majorité. Les personnages de vos romans auront peut-être une foi perpétuellement en conflit contre leur raison ; ou alors leur foi est en train de décliner, et avec elle, certains de leurs repères ; au contraire, leurs doutes sont en train de les mener vers un éveil spirituel ; certains ont une double appartenance religieuse et tentent d’en faire le perpétuel inventaire dans leur tête ; et puis il y a tous les personnages qui n’ont pas de foi du tout, mais dont le parcours de vie, le milieu, l’éducation, leur ont tout de même inculqué certaines des valeurs d’une religion en particulier, même s’ils ne souscrivent pas au credo.

Et puis il y a celles et ceux qui n’ont pas de foi, pas de culture religieuse, rien du tout. Même parmi eux, il est possible d’explorer les thèmes liés à la religion. Un individu rationaliste, adversaire déclaré de la religion, pourrait ainsi finir, dans son emportement, à connaître les textes sacrés bien plus à fond que les dévots et à consacrer l’essentiel de son temps à perpétuer sa croisade. Et puis même ceux qui s’efforcent de pratiquer une pensée entièrement rationnelle peuvent avoir des penchants pour la superstition ou, en tout cas, côtoyer au jour le jour des tas de gens qui ont une vie spirituelle.

Il n’est pas rare, après tout, d’être dans le déni au sujet de notre nature profonde : certains se voient comme de purs esprits cartésiens qui ne croient qu’en la logique et les faits, mais qui choisissent d’oublier qu’ils ont une patte de lapin qu’ils frottent avant d’aller parier sur les champs de course ; à l’inverse, un individu qui se dit touché par la grâce divine pourra ressentir le besoin de démontrer la véracité de sa foi par toutes sortes de preuves scientifiques plus ou moins convaincantes. Personne n’est aussi pur qu’il le prétend, ni dans un sens, ni dans l’autre, et cela rend les choses plus intéressantes.

Et puis ces limites, on peut les tester : que se passe-t-il si un personnage athée est confronté à la preuve de l’existence du divin ? Quelles sont les conséquences, pour un personnage qui a la foi, de voir celle-ci ensevelie sous des preuves scientifiques ? Des romans peuvent être imaginés autour de ces questions, à grand renfort d’imaginaire si nécessaire.

Variantes autour de la religion

Un auteur de roman a un luxe dont peu de gens bénéficient : il peut inventer une religion. Il peut même en inventer plusieurs, en conflit les uns avec les autres. Ce genre d’activité ne se limite pas aux littératures de l’imaginaire, d’ailleurs : il est tout à fait possible, par exemple, d’écrire un roman policier, ou un thriller politique, dont l’action tourne autour des activités d’une secte inventée de toutes pièces pour l’occasion.

Mais c’est bien dans le domaine de la fantasy ou de la science-fiction que la création de religions fictives est la plus répandue. J’y reviendrai plus en détails dans un prochain billet, mais ce qu’il faut retenir d’important, c’est que l’intérêt d’inventer une religion, c’est qu’on peut la tailler sur mesure pour son projet littéraire. N’hésitez pas à mettre sur pied un dogme, un rite, une spiritualité, qui illustre vos thèmes et qui enrichit vos personnages. La religion peut ainsi être utilisée comme un révélateur, voire même un exhausteur de saveur pour les autres éléments de votre narratif.

⏩ La semaine prochaine: Inventer une religion

 

Des suggestions?

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Si vous visitez régulièrement ce blog – merci, au fait – vous vous êtes aperçus que je publie en ce moment une série de billets intitulés « Éléments de décor. » Dans ces articles, je pars d’un élément (argent, nourriture, genre, Histoire, transports, etc…) et j’examine quelques possibilités de le décliner dans un roman au niveau du décor, des personnages, de l’intrigue, du thème, etc… Si ça ne vous dit rien, naturellement, la liste se trouve quelque part ici.

Je pourrais décliner ça à l’infini, naturellement. D’ailleurs, il est possible que j’interrompe cette série momentanément pour la revisiter à l’avenir. J’ai quelques billets prêts à être publiés, et quelques idées en stock.

Cela dit, peut-être que vous avez vous-mêmes des désirs, des souhaits ou des idées. Dois-je consacrer un billet à la danse? Aux lois de la thermodynamique? À la topographie en milieu glaciaire? Au mouvement punk? Au mysticisme sud-américain?

Si vous avez une suggestion, elle est la bienvenue. Je ne promets pas que je vais m’y atteler tout de suite, mais si elle m’inspire, ce sera une joie de me pencher dessus.

Et puis bon. Si vous avez d’autres suggestions, observations et critiques en ce qui concerne le blog, vous pouvez aussi les balancer en commentaire.

L’interview: Lionel Truan

Auteur, et dessinateur dans une entreprise horlogère, Lionel Truan vit dans le canton de Genève, en Suisse. Il a signé un premier roman dont l’action se situe dans un monde après l’apocalypse, « Le Monde de Demain. » Il est membre, comme moi, du GAHeLiG, le groupe des Auteurs helvétiques de littérature de genre.

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L’amorce de ce roman, c’est un scénario pour un jeu grandeur nature. Comment est-ce que tu es passé d’une expérience ludique à une expérience littéraire ?

Premièrement, disons que, pour réussir à imaginer et à créer un scénario de jeu grandeur nature, il a fallu passer par la phase « d’écriture », la plus importante à mes yeux. Les points clés, les énigmes, le décor, les joueurs, le rôle de chacun, la mise en scène et les objets m’ont demandé de faire travailler mes méninges à 200%. Si je n’avais pas écrit la trame, il aurait été impossible de réussir ce projet. Pour moi, si les règles sont définies sur papier et qu’elles sont carrées, alors le reste suit. Deuxièmement, l’événement qui m’a propulsé vers une expérience littéraire et qui m’a énormément bouleversé, est le décès de ma tante. La mère de celui pour qui j’ai créé le jeu grandeur nature. Elle était déjà très malade à cette époque et elle me demandait souvent de lui montrer l’état d’avancement du jeu pour son fils. Lorsqu’elle nous a quittée, le jeu n’était pas terminé et j’ai regretté qu’elle ne puisse le voir achevé. J’ai alors eu un déclic et l’écriture d’un roman m’a traversé l’esprit. J’ai sauté sur mon clavier, des idées plein la tête et je me suis lancé.

Le jeu, c’est quelque chose d’important pour toi ? Le jeu vidéo Fallout est cité dès les premières pages…

J’aime jouer, autant sur la console qu’à des jeux de plateau en famille ou entre amis. Je suis fan des jeux grandeur nature et des escapes games. Concernant le jeu Fallout, je dois l’admettre, il est mon favori. Je peux m’y plonger sans jamais être rassasié par ce que le décor et le monde me proposent. Ce qui me fait l’apprécier autant, c’est ce mélange année 50 et technologie futuriste. C’est une sorte de paradoxe qui se marie à la perfection, selon moi.

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Est-ce que tu avais déjà été tenté par l’écriture romanesque auparavant ? Est-ce qu’il y a des projets inachevés qui dorment dans tes tiroirs ?

Je n’avais jamais été tenté par l’écriture romanesque cependant, durant dix ans j’ai écrit mais d’une manière différente. Durant cette période j’ai fait du rap, je buvais rap, mangeais rap, je vivais rap mais surtout j’écrivais tout mes couplets. J’essayais de faire passer des messages à travers mes morceaux sans jamais être trop vulgaire. Avec mon groupe, on souhaitait avant tout montrer au gens qu’ils se faisaient une mauvaise opinion de ce style musical et nous avons réussi notre défi. Notre musique se laissait écouter, même les plus âgés appréciaient.

C’est un roman qui met en scène notre civilisation après l’apocalypse. Est-ce que la fin du monde, c’est un thème qui te hante ?

L’apocalypse me fascine en réalité. Loin de moi l’idée de vouloir arriver à cette fin catastrophique pour l’humanité mais je dois l’avouer, je serais curieux de voir comment l’homme arriverait à se relever si cela devait se produire. Vu les agissements de l’homme en notre temps, je ne serais pas étonné que nous en arrivions là. Qu’est ce qui me fascine ? Simplement de voir que dans chaque scène post-apocalyptique la nature reprend ses droits et je trouve cela beau.

En général, la littérature postapocalyptique est sombre. Ton protagoniste, Elliott Runan, est pourtant quelqu’un de plutôt optimiste. Pourquoi ce choix ?

J’ai voulu montrer aux lecteurs, que même lorsque tout semble perdu, il y a un espoir, si on y croit. J’ai un vécu chargé malgré les apparences et mon âge. Je suis né, atteint d’une maladie cardiaque, la tétralogie de Fallot. Je suis une personne qui, normalement n’aurait pas dû survivre et pourtant je suis là. Je pense que malgré les circonstances, réalité ou monde postnucléaire, il ne faut jamais abandonner et se battre pour pouvoir espérer vivre et être heureux. C’est le choix que j’ai fait pour ce personnage.

Est-ce que qu’Eliott, c’est un peu toi ?

Je dirais qu’il est celui que je souhaiterais devenir si le monde partait en vrille.

Qu’est-ce qui différencie selon toi ton roman d’autres univers postapocalyptiques ?

A travers ce roman, j’ai voulu faire passer des messages sur ce qu’il se passe à notre époque. J’ai souhaité avertir et faire prendre conscience aux lecteurs de la chance qu’ils ont de pouvoir apprécier la vie telle qu’elle se présente. Je suis une personne très spirituelle et j’espère avoir pu apporter quelques aides ou réponses aux lecteurs, à travers les passages plutôt philosophiques du personnage principal.

Tu as dessiné quelques illustrations qui accompagnent le roman. Qu’est-ce que ça apporte, selon toi, de marier textes et dessins ?

J’aime dessiner, c’est indéniable. Puisque j’ai pris goût à l’écriture, je me suis dit « pourquoi ne pas intégrer quelques dessins » ? Pour apporter ma touche personnelle. Ce que je sais, d’après les retours que j’ai eus, c’est que les gens ont apprécié ce petit plus.

Le livre est écrit au passé composé, une volonté de le rapprocher du style d’un journal de bord ?

Totalement. Le livre se veut être le journal de bord d’Elliot. Mon objectif était de rapprocher le lecteur au plus prés du personnage principal pour qu’il se sente imprégné par cette histoire.

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Tu as une solide expérience de rappeur. Est-ce que le fait d’avoir déjà écrit t’a aidé à te lancer dans un roman ?

En effet, je pense que le fait d’avoir écrit pendant dix ans des textes m’a beaucoup aidé. Bien sûr, la structure d’un morceau de rap est complètement différente et bien plus proche de la poésie, s’il est bien rédigé.

Quelles sont selon toi les points communs et les différences entre l’écriture rap et l’écriture de fiction ?

L’écriture d’un roman est à faire avec une autre approche, cela demande d’avoir une construction plus précise, une structure prédéfinie, des passages clés et des personnages au caractère bien spécifique. Les textes de rap se construisaient de façon plus spontanée. Il suffisait d’avoir une instrumentale, un thème et de l’inspiration pour sortir des rimes et des punchlines bluffantes.

Le point commun, je dirais une imagination débordante et une envie de faire les choses proprement.

Est-ce que des éléments de la culture hip-hop se sont glissés dans ton roman ?

A vrai dire pas tellement, voir même pas du tout. J’ai vraiment voulu me défaire de ce coté musique pour me consacrer au côté roman. Je ne veux pas que l’on assimile Bido (mon blaze de rappeur) à Lionel Truan l’auteur. Ce choix était réfléchi.

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Tu fais partie du GAHeLiG, le Groupe des Auteurs Helvétiques de Littérature de Genre. Y-a-t-il selon toi quelque chose de typiquement suisse dans ton approche de l’écriture ?

Typiquement Suisse, dans l’approche je dirais, non, mais dans le roman je dirais oui. L’histoire se passe uniquement en Suisse, peut-être que certaines expressions du pays se sont glissées dans le livre. Je parle de lieux réels dans le roman, les Helvètes qui le liront ne pourront qu’être transportés à travers une Suisse dévastée.

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Si tu as des rêves, comme d’écrire un livre, alors donne en toi les moyens et fais-le. Ne te pose pas trente mille questions. Tu as des idées, une imagination à toute épreuve, alors écris. N’écoute pas les haineux et les gens qui pensent que c’est une mauvaise idée. N’écoute que ton cœur et Fonce ! Tu n’as rien à perdre, tout à apprendre.

« Le Monde de Demain » est conçu comme une série, ce qui appelle une ou plusieurs suites. À quoi vont-elles ressembler ?

Le Tome 2 est en pleine écriture, j’ai prévu 3 livres pour cette série. Ils seront tous sous forme de carnet de bord et le ou les personnages devront affronter leur réalité. La réalité que le leur monde est bien dévasté, peuplé de créatures et d’humains qui ont perdu la raison. Garderont-ils espoir ? L’humanité pourra-t-elle reconstruire, pour un avenir meilleur ? Je ne peux vous le dire, sinon ce serait du spoil.

Au-delà de ça, est-ce que tu as d’autres projets d’écriture ? Dans d’autres genres ?

J’ai participé à quelques concours littéraires en Suisse, afin de tester mes capacités à écrire des nouvelles. C’est un bon exercice je trouve. Plus sérieusement, oui, j’ai des idées de roman de genre différent. J’ai déjà prévu un roman futuriste en one shot qui parlera de meurtre et voyage dans le temps. Sinon, j’ai quelques pistes pour d’autres histoires mais pour l’heure, chaque chose en son temps. Le monde de demain reste ma priorité.

 

Éléments de décor : les transports

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Se rendre d’un endroit à un autre, ça peut paraître tout bête, mais qu’est-ce que ça fait fonctionner l’imagination ! Lorsqu’un écrivain construit son décor, il n’est pas exclu qu’il consacre une partie de son intérêt à réfléchir à la place que vont y tenir les différents moyens de transport, ne serait-ce que parce que ceux-ci lui permettent de faire bouger ses personnages d’un endroit à un autre.

Alors qu’on pourrait concevoir les moyens de transport comme de simples outils qui aident les êtres humains à se déplacer plus vite qu’ils ne pourraient le faire à pied, la vérité, c’est que toute une mythologie s’est construite autour d’eux, tout un imaginaire que nous avons en commun et sur lequel des auteurs ont construit des œuvres entières.

Il suffit de penser au cheval pour réaliser que son rôle est loin de se cantonner à celui d’un véhicule sur pattes. Le cheval, c’est un moyen de transport, mais c’est surtout un compagnon, un personnage au sens propre du terme, mais aussi un symbole de liberté et d’évasion. D’une certaine manière, la voiture a hérité d’une part de sa mystique : autour d’elle se sont construits toutes sortes de mythes modernes à base d’individus au volant, qui font face à leur destin. Le road movie, c’est un genre cinématographique, oui, mais c’est aussi un genre littéraire.

Le taxi mérite une mention particulière, parce qu’il permet la confrontation instantanée de deux types de personnages : le chauffeur (qui connaît la ville comme sa poche) et le passager (qui, bien souvent, vient d’ailleurs). C’est un outil idéal pour faire se confronter deux points de vue, et peut-même être utilisé par un auteur comme support pour l’exposition, lorsqu’un personnage débarque dans une ville qui lui est inconnue.

Les trains méritent une mention spéciale : il y a des romans ferroviaires, qui d’ailleurs ne sont pas tous des romans de gare. Le premier qui vient à l’esprit, c’est « Le Crime de l’Orient-Express. » La particularité du train en fiction, par opposition à la voiture, c’est son aspect communautaire : c’est comme une ville qui se déplace dans le décor. C’est aussi un moyen simple de faire en sorte que des inconnus se retrouvent piégés ensemble.

Le bateau de croisière peut être substitué au train pour la plupart des usages romanesques. En revanche, les autres types de bateau sont plutôt associés à l’idée de l’être humain confronté aux rudes aspérités de Dame Nature, que ce soit dans « L’Odyssée » d’Homère ou dans « Le Vieil homme et la mer » d’Ernest Hemingway.

En ce qui concerne l’avion, l’imagerie populaire aura surtout retenu de lui un aspect : il tombe. Voyager en avion, c’est abandonner délibérément presque tout contrôle sur son destin à un pilote et à une machine, et nombre d’histoires peuvent être racontées autour de cette tension particulière.

Enfin, tram, bus, funiculaire, ascenseur, rickshaw ou bicyclette : chaque moyen de transport a sa propre ambiance, son propre rythme narratif, sa propre poésie, et peut donner lieu, pour peu qu’on sache en tirer le meilleur parti, à des romans très différents.

Les transports et le décor

Comme souvent, on peut se servir d’un élément de décor de manière littérale pour servir de toile de fond à une histoire. Ainsi, toute l’intrigue d’un roman peut avoir lieu intégralement lors d’un voyage en train. C’est le cas de « L’Extravagant Voyage du jeune et prodigieux T. S. Spivet », de Reif Larsen, dans lequel un jeune garçon traverse les États-Unis dans un wagon de marchandise. L’avantage du train, si vous souhaitez en faire le principal décor de votre histoire, c’est qu’il procure à vos personnages un environnement stable, avec toujours les mêmes contrôleurs, les mêmes compagnons de voyage, le même encadrement, mais tout cela, serti dans un paysage qui ne cesse de changer. C’est un îlot d’immobilité au cœur d’une terre mouvante.

La voiture offre un décor différent. Oui, il est possible d’y situer toute l’action d’un livre, mais considéré en tant que lieu à proprement parler, l’automobile est moins intéressante que le train. Ce sont donc les rencontres qui se produisent lors des arrêts, les détours impromptus, les imprévus, qui vont faire le sel d’un bouquin centré sur la voiture. On citera « Une odyssée américaine » de Jim Harrison pour se rappeler que le road movie est un genre enraciné dans l’histoire des États-Unis, mais après tout, « Le lièvre de Vatanen » d’Arto Paasalinna nous prouve qu’on peut raconter le même genre de périple en Europe.

On comprend bien à travers ces exemples qu’à vouloir placer toute l’intrigue d’un roman autour d’un moyen de transport, on change fondamentalement la nature même du roman. À chaque moyen de se déplacer, un résultat différent. Un auteur fou furieux qui déciderait d’écrire un roman qui a lieu intégralement dans un funiculaire enfanterait, à n’en pas douter, une histoire à la tonalité singulière.

Mais les moyens de transport peuvent également être utilisés en tant que décor de manière plus oblique. Pourquoi ne pas décider de situer toute l’action d’un roman dans une gare ou dans un aéroport ? Là, ce ne sont plus les protagonistes qui se déplacent, ce sont les personnages secondaires qui viennent à eux. « The Signal-Man », la nouvelle de Charles Dickens, choisit une option similaire en situant son action à un embranchement d’un réseau ferroviaire. Une approche du même genre consisterait à choisir comme toile de fonds une tour de contrôle où travaillent des aiguilleurs du ciel.

Une autre idée, c’est de s’intéresser non pas à un moyen de transport ou à un lieu, mais à une liaison en train de se faire : une voie ferrée ou une route en cours de construction, un canal en train d’être creusé constituent des décors intéressants qui peuvent servir de cadre à de nombreuses histoires différentes.

Les transports et le thème

Dans les romans, les voyages sont toujours initiatiques. Entre le moment où on embarque dans un train et le moment où on en descend, on n’est plus tout à fait la même personne. Métaphoriquement, un voyage représente presque toujours le cheminement intérieur que font les personnages qui l’entreprennent, et donc un roman qui laisse une large place aux transports va probablement choisir cela comme thème central.

À l’inverse, plutôt qu’une progression, on peut choisir de représenter le voyage comme l’inexorable passage du temps, qui nous mène, chacun de nous, vers notre mort. En se basant sur une métaphore proche, on aboutit donc à un traitement thématique opposé. En fait, la lecture des romans de voyage nous enseigne qu’on se déplace essentiellement pour deux raisons : pour se trouver ou pour se perdre. Certains voyages sont initiatiques, d’autres ne mènent qu’à l’anéantissement.

Mais parler des transports, c’est davantage que de parler de voyages. Ainsi, évoquer les transports en commun dans un cadre romanesque, ça peut aussi être l’occasion de parler de ponctualité, et de ceux qui, par exemple, sont obsédés par les horaires des trains. Enfin, les transports en commun sont des lieux de mixité sociale et culturelle : c’est quelque chose qui peut être thématisé en forçant, dans un roman, des personnages qui n’ont rien en commun à trouver des raisons de dialoguer, juste parce qu’ils voyagent à bord du même train, du même avion ou de la même caravane.

Les transports et l’intrigue

C’est assez élémentaire. Les différentes phases d’un voyage peuvent être détournées pour obtenir les différentes étapes de l’intrigue d’un roman. En commençant par les préparatifs, en poursuivant avec l’embarquement, puis avec les différentes haltes ou étapes, jusqu’à la fin du voyage, on a un parcours qui ressemble à celui d’un moyen de transport, et qui s’applique également très bien au découpage d’un roman.

Par essence, lorsque l’on décide de décalquer les rythmes du voyage à un projet de fiction, on obtient quelque chose qui va beaucoup ressembler à ce qu’on surnomme le « schéma crocodile », soit le style d’intrigue des romans picaresque, constitués d’épisodes enchâssés les uns dans les autres. Les étapes de départ et d’arrivées donnent une petite originalité à ce type de récit, en cela qu’ils permettent de poser les enjeux au départ, puis de proposer une conclusion, ne serait-ce que thématique, lorsque les personnages arrivent à destination.

Les transports et les personnages

Nous sommes ce que nous conduisons. On peut en apprendre beaucoup sur la personnalité d’un individu en fonction de la voiture qu’il conduit. Un détective qui conduit un vieux tacot et un chef de ventes au volant d’un coupé sport renforcent les clichés avec leur automobile.

Inversez les véhicules et vous aurez déjà apporté un peu d’ambiguïté supplémentaire dans le portrait : pourquoi ce chef des ventes s’attache-t-il à une voiture ancienne ? Est-il collectionneur ? Nostalgique ? Traverse-t-il des difficultés financières ? En croquant le portrait d’un personnage et de sa voiture, vous parviendrez à compléter le portrait avec davantage de profondeur qu’en vous contentant de vous intéresser au premier.

Ce qui ne veut pas dire qu’un piéton n’aura pas de personnalité, au contraire. Refuser la dictature de la bagnole et choisir la marche, le vélo ou le train, par exemple, cela caractérise un personnage plus sûrement qu’un signe du zodiaque.

Et il n’y a pas que le choix de véhicule qui permet de cerner une personnalité, mais aussi la manière dont on s’en sert. Est-il bon conducteur ou mauvais ? Respectueux du code de la route ou prêt à prendre toutes sortes de risques pour arriver à destination ? L’usager du train est-il ponctuel ou toujours en retard ? En vous posant ces questions toutes simples, vous allez brosser un portrait de votre personnage qui l’ancre résolument dans le concret.

Variantes autour des transports

Dans la littérature de genre, tout, absolument tout peut servir de moyens de transport. Dans mon roman «Merveilles du Monde Hurlant», des crabes géants font office de calèche, il y a un navire pirate dont les voiles sont tissées par des araignées géantes ainsi qu’un véhicule amphibie monté sur six pattes mécaniques, à la manière d’un insecte.

Que l’on parle de fantasy ou de science-fiction, les moyens de transport sont un des domaines où l’imagination est la plus débridée, sans doute parce que les littératures de genre sont une invitation au voyage et que les auteurs s’en donnent à cœur joie dans ce domaine. On ne s’étonnera pas, dès lors, de croiser autant de véhicules originaux dans la littérature d’essence fantastique, comme les trains de Harry Potter qui font halte au quai 9 ¾ de King’s Cross Station, les villes mouvantes de « Mécaniques fatales » de Peter Reeve, en passant par le Chat-bus de « Mon voisin Totoro » ou encore Armada, la cité propulsée par un kraken dans « Les Scarifiés » de China Mièville.

En science-fiction, ce sont les vaisseaux spatiaux qui concentrent une bonne partie de l’imagination des auteurs. Dans « Dune » de Frank Herbert, ceux-ci voyagent grâce aux efforts des Navigateurs, dont l’abus de drogue les a fait muter jusqu’à ce qu’ils soient capables de plier l’espace-temps ; dans « Le guide du routard galactique » de Douglas Adams, le Cœur en Or est propulsé par un Générateur d’improbabilité infinie qui l’amène simultanément dans tous les endroits du cosmos ; dans le film « Event Horizon » de Paul W.S. Anderson, le vaisseau-titre, pour se déplacer plus vite que la lumière, est passé par l’Enfer ; dans la série Farscape, le vaisseau Moya est un animal réduit en esclavage pour être utilisé comme un véhicule.

Les possibilités sont infinies. Si vous œuvrez dans les littératures de l’imaginaire, vous pouvez pratiquement combiner un moyen de transport traditionnel, un adjectif aléatoire pour le définir et un mot pour représenter son système de propulsion, et ça devrait donner des résultats intéressants. Après, ne venez pas vous plaindre si le véhicule de votre héros est une bicyclette végétale propulsée par l’énergie de la grammaire : j’ai dit « intéressants », pas « parfaits », il faut faire un peu le tri.

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – la religion

Un magazine pour la littérature suisse de genre

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La Suisse est un vivier d’autrices et d’auteurs qui œuvrent dans la littérature de genre, sous toutes ses formes: polar, fantasy, romance, science-fiction, roman historique, fantastique, etc… Pour les regrouper et leur donner de la visibilité, certains d’entre eux, dont je fais partie, ont formé le GAHeLiG, le Groupe des auteurs helvétiques de littérature de genre, formellement constitué depuis ce weekend.

À présent, vous pouvez avoir un aperçu des auteurs impliqués et de leurs œuvres à travers un webzine, dont le tout premier numéro vient de paraître. Interviews, profils, chroniques, j’espère que son contenu vous séduira.

Vous pouvez le télécharger ici:

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