La ludification de l’écriture

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C’est une des révolutions sociologiques de ces dernières décennies : le jeu est partout. Lui qui est longtemps resté cantonné aux cours d’école et aux casinos s’est, progressivement, insinué dans tous les autres domaines de l’existence et les a profondément transformés. La littérature est touchée elle aussi par ce phénomène qu’on appelle la ludification, la transformation en jeu, un néologisme qui fait écho au terme anglais gamification.

L’idée de départ consiste à se rendre compte que l’être humain est viscéralement intéressé par le jeu, et qu’un mécanisme de jeu est parfois plus à même de recueillir son attention soutenue que ne le serait la réalité en elle-même. Même si les effets qui peuvent être obtenus grâce à la ludification sont divers, dans le domaine de l’écriture, c’est lorsqu’il s’agit de motiver l’auteur à écrire qu’elle déploie ses principaux effets.

En deux mots, il s’agit d’ajouter à l’expérience de l’écriture une autre expérience, d’essence ludique, qui va s’y surimposer afin de rendre le labeur de l’écrivain plus agréable. L’exemple le plus élémentaire, c’est celui des programmes d’écriture qui proposent de décompter automatiquement les mots ajouté chaque jour à un manuscrit, d’en faire des graphiques, voire de partager en temps réel le résultat sur les réseaux sociaux. Ce qui se présente comme un simple outil d’assistance aux auteurs fonctionne en réalité selon les grands principes du jeu.

Une expérience agréable sera moins rébarbative

Car en effet, la ludification s’axe sur quatre grands piliers. Le premier, c’est celui de l’émotion. Couplée avec la notion de plaisir, elle part de l’idée qu’une expérience agréable sera moins rébarbative, plus motivante et plus facile à maintenir sur le long terme. Pour cela, il existe différents outils d’édition de texte qui transforment ce qui pourrait être une corvée en simple formalité.

D’autres applications vont même plus loin, en rendant l’expérience amusante – ou en tout cas, aussi amusante que peut l’être l’idée de rester assis devant un clavier pendant des heures à taper des trucs. Si vous adorez les graphes et les statistiques, c’est sûr, vous allez vous éclater, petit canaillou. Et puis l’aboutissement de la démarche, c’est un logiciel comme Habitica qui transforme vos objectifs en mission de jeux de rôle sur ordinateur, avec des monstres de la procrastination qui se mettent à pulluler dès que l’on n’atteint pas ses objectifs.

Mais en réalité, c’est surtout à travers le deuxième pilier que s’exprime le plaisir lorsqu’on parle de ludification de l’écriture il s’agit de la notion de récompense. On ne va pas se mentir : écrire est une activité solitaire et ingrate, où la seule récompense, soit la satisfaction des lecteurs, n’intervient qu’au terme d’une très longue phase de travail pas toujours rigolote. L’idée de générer des récompenses symboliques grâce à un processus de ludification est loin d’être absurde.

Tout le monde n’a pas une poussée de dopamine au simple spectacle d’un graphique

Rien de tel qu’une barre de progression pour vous motiver à écrire : la simple présence d’un outil de décompte des mots peut tenir lieu de récompense pour un auteur. Lors des jours où vous écrivez peu ou pas du tout, vous serez confrontés à un graphe plat, qui vous contemple par écran interposé et vous juge durement pour votre manque de motivation. À l’inverse, après une journée productive, le spectacle de la barre qui jaillit vers le haut vous remplit le cœur de joie, dans un réflexe, certes pavlovien, mais authentique malgré tout.

C’est chouette mais tout le monde n’a pas une poussée de dopamine au simple spectacle d’un graphique ou d’une statistique. Pour ces individus, il existe également des solutions. La plus ridicule de toutes est sans aucun doute Written Kitten, qui vous gratifie d’une toute mignonne photo de chaton chaque fois que vous écrivez 100 mots (un seuil que vous pouvez augmenter si cette barre est trop facile à atteindre).

Les contraintes forment le troisième grand axe de la ludification, et là aussi l’écriture est concernée. Au fond, c’est simplement l’inverse de la récompense. La première contrainte qui saute à l’esprit, c’est celle du quota : l’auteur se fixe un objectif du nombre de mots qu’il souhaite écrire chaque jour, et demande à un programme de lui signaler quand cet objectif est atteint. Tant que l’on n’arrive pas à cet objectif, la frustration décuple la motivation de l’écrivain, prêt à écrire de manière fébrile pour parvenir à ce seuil.

L’application vous oblige à parvenir à un état de concentration très élevé

Il est également possible de jouer sur les contraintes de manière plus perverse encore. L’application Ilys, à réserver aux plus masochistes, est un traitement de texte qui vous permet de fixer un seuil de mots à atteindre, de taper votre texte et de l’enregistrer : c’est tout. Il ne propose aucune fonction d’édition. Pire : à l’écran, seul le dernier mot que vous avez écrit s’affiche, ce qui vous oblige à parvenir à un état de concentration très élevé pour l’utiliser. Si vous vous interrompez pour aller mater des vidéos sur YouTube ou pour vous faire un sandwich, il est plus que probable que vous perdiez le fil, et Ilys ne fera rien pour vous aider à le retrouver.

Et puis si vous voulez aller encore un cran plus loin dans le genre de punition que vous pouvez vous infliger, je suggère Write or Die 2, un logiciel d’écriture qui va progressivement effacer votre travail si vous échouez à écrire un certain nombre de mots dans un temps donné. Un des modes proposés par cette application ajoute des bruits désagréables et des images dégoûtantes, réservés aux auteurs qui n’atteindraient pas leurs objectifs.

Le quatrième axe de la ludification, c’est ce qu’on appelle pudiquement « les relations », mais ne nous voilons pas la face, il s’agit de compétitions, contre les autres ou contre soi-même. C’est agréable d’avoir des statistiques, mais c’est encore mieux quand on est capable de faire parler les chiffres, de leur donner du sens, en les comparant à ses propres performances, à celles des autres ou à un objectif commun.

Des amis auteurs se mettent à parler d’écriture comme d’autres parlent de course à pied

C’est la raison d’être, depuis une petite vingtaine d’années, du NaNoWriMo (National Novel Writing Month) ou du Camp NaNoWriMo, des exercices périodiques qui consistent à écrire un roman de 50’000 mots en un mois, soit 1’667 mots par jours. Vous avez peut-être tenté le défi vous-mêmes ou vous avez des amis auteurs qui s’y adonnent de temps en temps, et qui se mettent soudain à parler d’écriture comme d’autres parlent de course à pied, déballant chiffres et graphes sur les réseaux sociaux, prenant à témoin le monde de leur exceptionnelle vitesse d’écriture. Au fond, ça revient à transformer cet exercice privé qu’est l’écriture en activité publique, qui peut être commentée et encouragée en direct.

Cela dit, même en-dehors de ce type de grand rendez-vous, il est possible d’avoir recours à l’angle « relations » de la ludification de l’écriture à n’importe quel moment. Tenez un journal d’écriture permanent sur votre blog ou sur Twitter et vous pourrez bénéficier du gain de motivation occasionné par le fait d’écrire au vu et au su de tout le monde. Vous pouvez également choisir de le faire à l’ancienne, d’écrire dans un bar ou dans un autre lieu public et de le faire savoir : à force, ce rendez-vous et la présence des habitués qui savent ce que vous êtes venus faire peut être motivante. Et puis si vous avez un ami auteur, pourquoi ne pas vous lancer des défis à deux ? Tout ce qu’il vous faut, c’est fixer une quantité de mots à écrire chaque jour, et, pourquoi pas, un thème commun.

La ludification est une béquille pour des gens qui ne boitent pas

On le voit bien : la ludification a toute sa place dans l’écriture. Elle peut aider certains auteurs à trouver leur motivation, à s’astreindre à cet exercice de longue haleine qu’est la rédaction d’un texte, à prendre conscience de leur progression afin de se montrer tenace dans les moments où ils pourraient être tentés de lâcher.

Ayant dit cela, il n’est pas interdit de penser que, dans bien des cas, la ludification est une béquille pour des gens qui ne boitent pas. Écrire, j’ai eu l’occasion de le dire, ça n’est pas toujours agréable, mais en général, si on s’y astreint, c’est qu’on en ressent le besoin ou qu’on a des choses à dire. Ce n’est pas non plus particulièrement pénible, et une personne adulte devrait être capable sans trop de difficultés, et même sans expédients, d’installer une routine quotidienne d’écriture qui ne fasse pas appel à des photos de chatons.

Après tout, si vous ne pouvez pas écrire de manière efficace sans faire appel à des mécanismes de contrainte/récompense, peut-être est-ce la manière qu’a l’univers de vous faire comprendre que l’écriture n’est pas votre voie, et que vous feriez mieux de consacrer votre temps précieux à des activités pour lesquelles la motivation vous vient plus naturellement.

⏩ La semaine prochaine: Le public-cible

 

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Les trois types d’auteurs

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Tout le monde le sait désormais : il y a deux types d’auteurs, les architectes et les jardiniers. Depuis quelques années, c’est devenu un fait acquis, un raccourci mental bien pratique, et chaque auteur est prié de se situer dans une de ces deux familles, comme s’il optait pour une des quatre maisons de Poudlard. Et si tout le monde le sait, c’est parce que c’est le grand G.R.R. Martin lui-même qui l’a écrit :

« J’ai toujours clamé haut et fort qu’il existe deux sortes d’auteurs. En simplifiant, il y a les architectes et les jardiniers. Les architectes créent des plans avant même d’enfoncer le premier clou, ils conçoivent toute la maison : l’emplacement des tuyaux et le nombre de chambres, la hauteur du toit. Ils ont tout prévu, contrairement aux jardiniers, lesquels estiment qu’il suffit de creuser un trou et semer la graine pour voir ce qui arrive. »

G.R.R. Martin

Trois observations me semblent nécessaires. Premièrement : G.R.R. Martin ne connaît rien au jardinage. Certes, les plantes poussent toutes seules sans que l’on soit obligé de sortir les briques et le mortier, mais pour le reste, un jardin est le fruit d’une planification détaillée, dans le temps et l’espace, obéissant à des contraintes de calendrier, d’essences incompatibles, de place disponible, de météo, de saisons, de matériel et de milliers d’autres facteurs. Ce que l’auteur de Game of Thrones décrit dans son exemple, ça n’est pas du jardinage : c’est regarder pousser les mauvaises herbes. Et ça, ça n’est pas un métier.

Deuxièmement, on peut s’étonner du retentissement qu’a reçu cette nomenclature. Il suffit de lire la citation ci-dessus pour réaliser que G.R.R. Martin ne cherche pas du tout à décrire deux approches différentes de l’écriture romanesque : il nous explique avec son goût habituel pour le sarcasme que sa méthode de travail est la bonne et que celles et ceux qui ne font pas comme lui sont des amateurs, ou pire, des paresseux. Loin de chercher à établir une norme qui soit utile à la profession, Martin fait juste preuve de mauvaise foi. Je l’aime bien mais enfin soyons honnêtes, George.

En réalité, il n’y a pas deux mais trois types d’auteurs

Enfin troisièmement, cette classification ne résiste pas à l’épreuve des faits. Quand les auteurs sont priés de se situer dans l’une des deux familles, comme on m’a récemment demandé de le faire, une bonne partie d’entre eux se décrivent comme ne faisant partie d’aucune des deux, ou se situer à cheval entre les deux. Ce que ça m’indique, c’est que, malgré toute la sympathie que j’ai pour cette formule qui a le mérite de lancer le débat, elle ne fonctionne pas du tout lorsqu’on la confronte au monde réel. Notons bien que sa théorie, Martin l’a « toujours clamée haut et fort » : il ne prétend pas qu’il s’agit du fruit de l’observation.

En réalité, il n’y a pas deux, mais trois types d’auteurs.

Oui, je réalise qu’en écrivant cela, en l’affirmant sans prendre de précautions, je m’expose à ce qu’on vienne à mon tour contester ma théorie et me traiter d’imposteur : ça me convient très bien. Débattons de tout ça, c’est intéressant. Cela dit, en ce qui me concerne, je trouve que ma classification est plus convaincante que celle de George Martin, malgré les innombrables qualités qu’il possède par ailleurs, ne serait-ce que le fait qu’il porte admirablement la casquette.

La preuve du pudding est dans la dégustation

Il y a un proverbe anglais qui dit (je traduis à peu près) : « La preuve du pudding est dans la dégustation. » En d’autres termes, on ne peut affirmer qu’une théorie est valable que lorsqu’on la met à l’épreuve des faits. Cela dit, d’autres déforment cet adage et préfèrent dire que « La preuve du pudding est dans la recette » : c’est la version platonicienne de ce proverbe, celle qui statue qu’il existe un idéal théorique dont toute concrétisation pratique ne sera qu’une approximation, inférieure à l’originale. Enfin, on peut également postuler que « La preuve du pudding est dans le pudding », autrement dit, de manière existentialiste, c’est la chose elle-même qui illustre le mieux sa réalité, avec bien plus d’acuité que ses effets (« La dégustation ») ou la théorie qui y mène (« La recette »).

Je m’égare. Où en étais-je ? Pourquoi est-ce que je vous parle de pudding ?

Ah oui. Les trois catégories d’auteurs, telles que je les envisage, correspondent plus ou moins aux différentes théories sur le pudding.

Honneur au pionnier : appelons la première catégorie « Les Architectes. » Oui, je colle une majuscule parce que c’est plus raffiné, et que comme ça, vous pouvez vous imaginer que vous allez inscrire ça sous « Classe » sur votre fiche de personnage d’auteur. Donc. Les Architectes. Et bien ils sont exactement tels que George R.R. Martin les a décrits : ils planifient tout, prévoient chaque détail avant d’entamer la rédaction de leur manuscrit.

Pour un Architecte, l’acte créatif majeur du romancier survient avant l’écriture

Un Architecte va créer un plan très détaillé, qui dresse une liste exhaustive de tous les éléments narratifs du roman ; il va rédiger des fiches pour chacun de ses personnages ; il va réfléchir à un thème et à la manière dont celui-ci s’applique à chacune de ses décisions créatives ; il va tenter de créer une voix distinctive pour chacun des personnages ; il va opter pour un style et s’y tenir tout au long de son œuvre ; il va faire son choix parmi les modes narratifs et les temps du récit, etc…

En deux mots : pour un Architecte, l’acte créatif majeur du romancier survient avant l’écriture, pendant la phase de planification. L’écriture proprement dite n’est pour lui qu’une mise en forme de ses idées, un prolongement, mais ce n’est pas là que la magie opère. En clair : la preuve du pudding est dans la recette.

Les auteurs de la deuxième catégorie ne voient pas du tout les choses comme ça. Appelons-les « les Explorateurs », parce que, comme nous l’avons vu, le jardinage ne fonctionne pas du tout en tant que métaphore.

Il serait faux de prétendre qu’ils s’interdisent toute réflexion préalable à la rédaction de leurs romans : ils auront à coup sûr une idée du point de départ, du ton, des thèmes qu’ils souhaitent aborder, peut-être même des ébauches de personnages et une esquisse de structure. Mais dans les grandes lignes, ils n’ont aucune idée de ce qu’ils vont rencontrer au cours de l’écriture. Alors que pour les Architectes, tout est planifié d’avance, les Explorateurs entament leur œuvre alors qu’elle est majoritairement constituée de points d’interrogation. Il s’agit pour eux d’un continent obscur à défricher, à explorer.

Pour un Explorateur, la construction d’un texte et sa rédaction forment une seule et même démarche

Ces auteurs s’exposent à des déconvenues de toutes sortes : ils bravent la possibilité que leur texte s’enlise, ne rime à rien, butte sur des difficultés de construction majeure. Mais s’ils le font, c’est parce que, en ce qui les concerne, cette démarche leur permet de tirer le meilleur de leur imagination, de libérer sur la page les monstres de leur subconscient, sans filtre ni distance. Ce qu’ils perdent en structure, ils le gagnent en spontanéité.

Pour un Explorateur, la construction d’un texte et sa rédaction ne constituent pas deux phases séparées : il s’agit d’une seule et même démarche. Le roman s’élabore alors qu’il s’écrit. On le comprend bien, en ce qui les concerne, l’acte créatif majeur, c’est la phase d’écriture en elle-même. Pour eux, la preuve du pudding est dans le pudding.

Je viens de couvrir les deux grandes catégories évoquées par George Martin. Il est temps de passer à la troisième, celle qu’il n’a pas mentionnée parce que, en tout cas je le présume, il ne croît pas à son existence. Pourtant, à mes yeux, il s’agit vraisemblablement du type d’auteur le plus répandu. C’est sans nul doute celui auquel j’appartiens.

Appelons-les les Bricoleurs. À leurs yeux, l’écriture d’un roman n’est pas quelque chose qui se planifie dans les moindres détails, au risque d’assécher leur imagination et de saper leur motivation en privant la phase de rédaction de toute surprise. Ils ne croient pas non plus qu’un roman digne de ce nom puisse jaillir spontanément de la plume, terminé ou presque. La phase préparatoire constitue pour eux un désagréable passage obligé, la phase d’écriture, une corvée.

Pour un Bricoleur, le plus important acte créatif, c’est la correction

Oui, ils auront prévu un plan avant de se mettre à écrire, même s’il ne sera sans doute pas aussi détaillé que celui des Architectes ; et oui, ils s’autorisent à sortir des rails, à expérimenter, à libérer leur imaginaire lors de l’écriture, mais pas aussi souvent que les Explorateurs. Car pour eux, un roman ne naît pas vraiment avant la phase de relecture, de correction et de réécriture. Au fond, le premier jet d’un roman écrit par un Bricoleur n’est qu’une ébauche, une approximation qui doit être reprise, remodelée, modifiée, rafistolée, au cours de vagues de réécriture successives, jusqu’à parvenir à un résultat qui leur parait satisfaisant.

En clair : pour un Bricoleur, le plus important acte créatif lors de l’écriture d’une œuvre littéraire, celui où le texte prend forme, c’est la correction. Pour eux, la preuve du pudding est dans la dégustation, et ils ne considèrent sa préparation achevée que lorsque le pudding a enfin le goût qu’ils espèrent.

Oh, je sais bien ce que vous êtes en train de vous dire. Je peux presque vous entendre. Vous, vous n’êtes pas comme ça. Vous, vous ne rentrez pas exactement dans une de ces catégories, vous vous situez hors des cases, empruntant un peu à l’une, un peu à l’autre. Oui, forcément, tous les écrivains sont persuadés qu’ils sont des modèles uniques, qu’on ne saurait comparer à personne d’autre. Moi aussi, je suis comme ça.

En comprenant ce qui nous anime, on parvient à identifier nos points forts

Cette envie de se démarquer, de proclamer la complexité de son identité, cette soif d’appartenir à plusieurs classes à la fois, n’empêche pas que chaque personne qui écrit concentre son énergie créative plutôt sur l’une de ces trois phases : avant, pendant ou après l’écriture. Même si vous avez la conviction d’être un auteur multiclassé, vous êtes vraisemblablement plutôt un Architecte, plutôt un Explorateur ou plutôt un Bricoleur.

À quoi est-ce que ça sert, au fond, de parvenir à se situer dans l’une de ces trois catégories ? Et bien ça peut faciliter un peu le travail d’écriture. En comprenant ce qui nous anime, en mettant le doigt sur nos préférences et sur nos inclinations, on parvient, déjà, à identifier nos points forts.

Peut-être que vos plans sont minables et ne vous aident pas du tout ? À partir du moment où vous réalisez que vous êtes plutôt un Bricoleur, vous pourrez vous rassurer en vous disant que vous pourrez en gommer les aspérités lors de la réécriture. Les corrections vous ennuient et ne changent rien de significatif à la nature de votre roman ? Peut-être que tout était déjà bien emmanché lors de la planification, parce que vous êtes un Architecte.

Savoir qui on est et comment on fonctionne en tant qu’auteur, c’est précieux pour dénicher de la motivation lors de cette course de fond qu’est l’écriture d’un roman, et de savourer les phases qui nous correspondent le mieux. C’est aussi une source de joie, alors que l’on cesse de se tracasser au sujet des étapes rébarbatives et que l’on apprend à se réjouir des moments où notre créativité pourra pleinement s’exprimer.

⏩ La semaine prochaine: La ludification

L’auteur

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Si vous lisez ce blog consacré à l’écriture, c’est probablement qu’un de vos romans a déjà été publié, ou en tout cas que vous en avez rédigé un, ou en tout cas que vous écrivez, d’une manière ou d’une autre, des nouvelles, des poèmes, des billets de blog ou des petits bouts de trucs (merci, au fait).

Si vous êtes dans ce cas, vous vous êtes vraisemblablement posé cette question qui peut être angoissante : suis-je un auteur ? Suis-je une auteure ? Une autrice ? Une écrivaine ? Un écrivain ? Bref, existe-t-il une définition satisfaisante de ce que c’est qu’un auteur et si oui, est-ce que j’en fais partie ? À l’heure où de nombreux auteurs se battent pour que l’on reconnaisse leur profession, cette interrogation n’en est que plus sensible…

Poser la question, c’est réaliser qu’il existe dans nos têtes une dichotomie dont nous sommes conscients mais que nous ne parvenons pas toujours à rendre explicite : l’idée qu’il y a des gens qui écrivent qui peuvent être considérés comme des auteurs, et des gens qui écrivent mais qui ne le peuvent pas. Ainsi, la plupart des gens s’accorderont à dire qu’être un professionnel de l’écriture, publié et salarié, ne suffit pas à faire de quelqu’un un auteur : après tout, les gens qui rédigent les descriptifs dans les catalogues de vêtements et ceux qui imaginent les textes des publicités radiophoniques vivent de leur écriture, mais ne sont pas, en général, considérés comme des auteurs.

Pas besoin de vivre de sa plume pour être un auteur

C’est donc que le critère ne se situe pas à ce niveau : pas besoin de vivre de sa plume pour être un auteur, ce qui est heureux dans la mesure où celles et ceux qui le peuvent sont cruellement, voire scandaleusement, rares. Non, un critère important concerne la nature de l’œuvre produite : un auteur, c’est quelqu’un qui œuvre dans le champ de la littérature, pas de la publicité, pas du journalisme, pas de la communication ou autre branche où l’on écrit.

Au fond, on pourrait en rester là. Tout cela devrait être plus simple que ça ne l’est, sauf qu’il existe dans la culture française tout un fétichisme autour de la condition d’auteur, une exaltation qui génère toute une émotion qui nuit à l’établissement de définitions simples et pratiques à utiliser. Pour beaucoup, écrire des textes de nature littéraire ne suffit pas à conférer automatiquement le statut d’auteur à quelqu’un. Dans la conscience collective française ou francophone, la littérature, c’est quelque chose de noble et de très sérieux, réservé à une élite, et toute personne qui écrit ne peut pas automatiquement se prévaloir du titre d’« auteur » : il s’agit d’un privilège réservé aux vrais gardiens de la culture.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’écrivain, pour certains, ça n’est pas un être ordinaire. Il est en communication avec les sphères, il est forgeur de verbe, héritier de Proust et d’Hugo, la muse Calliope lui murmure des mots doux dans le creux de l’oreille, il est cette figure héroïque qui se dresse face à l’ignorance, avec pour seule arme le verbe. L’Écrivain, c’est un de ces mots si beaux et si purs qu’il doit toujours s’écrire avec une lettre capitale pour en souligner le statut.

Il y aurait l’écriture qui est digne d’être considérée comme de la Littérature, et l’écriture qui n’en est pas digne

Car, et c’est ça qu’il faut bien se mettre en tête, il y a d’un côté les Écrivains, les Auteurs véritables, qui s’adonnent à la Littérature, à l’Art, que dis-je, à la Culture, et puis de l’autre côté il y a des gens qui écrivent aussi, mais tout cela est bien trop vulgaire pour qu’on s’abaisse à s’en préoccuper.

En fait, dans ces définitions classiques que certes, je viens de caricaturer avec excès, mais qui n’en existent pas moins réellement, des mots comme « Auteur », « Écrivain » ou « Littérature » se méritent. Ils ne sont pas ouverts à tous. Il s’agit en quelque sorte de labels de qualité. Il y aurait l’écriture qui est digne d’être considérée comme de la Littérature, et puis il y a l’écriture qui n’en est pas digne. Un peu, vous savez, comme quand votre oncle réac et pas très branché hip-hop vomit sur le rap, prétextant que « ce n’est pas de la musique. »

La faiblesse de cette approche, c’est, pour commencer, qu’elle est absurde. Statuer que seule l’écriture de qualité est digne d’être qualifiée de « Littérature », ça équivaut à affirmer qu’il n’existe pas de mauvaise littérature. Or, comme nous le savons tous, celle-ci existe hélas bel et bien (et oui, tonton, il y a aussi de la mauvaise musique). Ces mots descriptifs ne peuvent pas être détournés pour en faire des marques de prestige. Non, la littérature n’est pas un club fermé, auquel seul un quarteron d’auteurs triés sur le volet auraient accès. Pour que les mots aient un sens, il faut reconnaître le statut d’auteur à quelqu’un qui n’aurait pas de talent, sans quoi il n’existe tout simplement pas de terme pour le qualifier, ce qui est, convenons-en, un peu idiot.

Ces mots sont pollués par l’usage que l’on en fait

L’autre point faible du snobisme autour des mots qui entourent la littérature, c’est qu’ils supposent qu’il existe un moyen de faire le tri entre ce qui est digne d’être considéré comme de la Littérature à proprement parler et le reste. Or, il n’existe pas de critères objectifs : les critiques ne tombent jamais d’accord sur la qualité d’une œuvre, et même la postérité peut changer d’avis, célébrant des romans avant de les oublier puis de les redécouvrir.

En l’absence de critères scientifiques, c’est donc que le pouvoir de définir ce qui appartient au champ de la Littérature et qui est digne de se qualifier d’Auteur appartient à un club fermé et informel, une élite intellectuelle autoproclamée qui s’arroge le droit de décider qui peut faire partie du club ou non. N’y allons pas par quatre chemins : je viens de décrire la bourgeoisie. Les définitions classiques et exclusives de l’Auteur, de l’Écrivain, de la Littérature et de la Culture ne sont rien d’autre que les définitions de l’auteur bourgeois, de l’écrivain bourgeois, de la littérature bourgeoise, de la culture bourgeoise. Quand on dit « Ce n’est pas de la Littérature », on veut dire en réalité « Ce n’est pas de la littérature bourgeoise. » Fort heureusement, il existe tout un monde créatif fascinant en-dehors de ça.

Cela dit, on le voit bien, ces mots sont pollués par l’usage que l’on en fait. C’est pourquoi, à titre personnel, je préfère utiliser, dans le sillage de Pierre Desproges, le terme d’« écriveur », qui s’applique à toutes les personnes qui écrivent, quelle que soit la nature de leur production ou celle de leur activité. Toute personne qui écrit est une écriveuse ou un écriveur, qu’elle œuvre dans la littérature ou en-dehors, qu’elle soit publiée ou pas, qu’elle en tire un profit ou pas.

Si vous avez zéro lecteurs, vous n’êtes pas auteur

Moi, cette définition me convient très bien. Mais si vous tenez, par orgueil ou conviction, au statut d’auteur, et que vous souhaitez épousseter ce terme pour le débarrasser de son côté « lutte des classes », je suggère une définition minimale. On l’a vu, un auteur, c’est quelqu’un qui écrit de la fiction sans nécessairement en vivre. Autrefois, on aurait pu ajouter comme condition la nécessité d’être publié, mais l’autoédition a fait voler en éclats les vieilles définitions et aujourd’hui la frontière entre écrivains publiés ou non est poreuse.

Mieux vaut selon moi rajouter deux critères élémentaires. D’abord, la capacité de mener les projets à son terme : pour être écrivain, il aura fallu terminer au moins un roman, un essai, un mémoire, ou au moins une nouvelle, ou tout autre texte d’essence littéraire, pourvu qu’on le considère achevé et propre à être transmis à des lecteurs. D’ailleurs, j’écris « lecteurs » au pluriel, mais ça ne me paraît pas indispensable, et d’ailleurs ça serait pour moi le dernier critère : un auteur, pour mériter le label, doit avoir au moins un lecteur en-dehors de lui-même. Davantage, ça serait mieux, on est bien d’accord, mais si vous avez zéro lecteurs, vous n’êtes pas auteur : l’écriture littéraire n’existe pas en-dehors du couple auteur-lecteur, comme on aura l’occasion de le répéter ici.

Pour conclure, ma définition d’un auteur est la suivante : une personne qui a achevé la rédaction d’un texte de nature littéraire et qui l’a fait lire intégralement à au moins une personne en-dehors de lui-même.

Alors, vous en êtes ?

⏩ La semaine prochaine: Les trois types d’auteurs

L’interview: Florence Cochet

Elle se laisse paraît-il tenter par une tablette de chocolat, une coupe de champagne ou un livre passionnant. En matière d’écriture, les choix de la Suissesse Florence Cochet sont tout aussi éclectiques et raffinés: fantastique, thriller, science-fiction – elle a déjà signé une demi-douzaine de romans dans les styles les plus divers.

Cette interview est réalisée avec la complicité des Auteurs helvétiques de littérature de genre, un groupe dont je fais partie. Retrouvez sur ce blog d’autres entretiens avec des auteur-e-s qui démontrent le talent des Suisses dans la littérature de genre.

blog interview

La plupart de tes protagonistes sont des jeunes femmes qui se découvrent une destinée extraordinaire. Faut-il y voir un reflet de ta trajectoire personnelle d’auteure ?

Si seulement ! J’espère que ta question est prémonitoire. Plus sérieusement, les similitudes partagées par mes protagonistes proviennent de ma (lointaine) adolescence. Avec ma meilleure amie, nous avons inventé des dizaines d’histoires qui se déroulaient dans des mondes fantastiques. Mes héroïnes, et plus particulièrement celles du Sang de la guerrière, sont nées de là. Dans mes lectures, c’est pareil : j’apprécie les femmes fortes et possédant des pouvoirs défiant la réalité. Mention spéciale à Mercy Thompson et Kate Daniels.

Ce choix de protagonistes, c’est aussi une manière de s’adresser à un lectorat spécifique ? Pourrais-tu envisager d’écrire, par exemple, un récit centré sur une vieille dame amère ou sur un jeune homme ?

Quand je construis mon scénario et mes personnages, ils correspondent à une « tranche d’âge » et à un « genre littéraire ». Vu mon éclectisme (thriller fantastique, SF, fantasy, romance, jeunesse…), je ne suis pas certaine que mon lectorat me suive sur tous mes chemins de traverse. Pour la deuxième question, en tant que femme, c’est plus simple pour moi de me glisser dans la peau d’une héroïne. Je ne suis pas certaine d’être crédible dans celle d’une vieille dame amère (encore que ça ferait un bon exercice de style), mais mon prochain roman devrait avoir un préadolescent pour héros. On verra si je parviens à lui donner assez de substance.

Avec « La Proie du Dragon », tu viens d’entamer une nouvelle série intitulée « Altérés », qui parle de la lutte entre l’homme et la machine. La technologie, c’est une source d’angoisse pour toi ?

En soit, les avancées technologiques sont extraordinaires, mais il y a de quoi s’inquiéter, non ? Regarde l’usage que l’homme en fait, en partant du téléphone portable qui abrutit (moindre mal) pour finir au développement des armes autonomes (et autres joyeusetés). Sans parler des nanotechnologies et du transhumanisme. La course en avant, le manque de recul, la bêtise et l’égoïsme humains, cela me fait peur. Je pense qu’avec le développement de l’intelligence artificielle, nous approchons du point de non-retour (si nous ne l’avons pas déjà franchi). Nous sommes en train d’ouvrir la boîte de Pandore et nous risquons bien de ne réussir à la refermer qu’une fois qu’elle sera totalement vide. (Je sais, je ne dégouline pas d’optimisme…)

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Fantasy, fantastique contemporain, romance, science-fiction, etc… Tu œuvres dans des genres divers. Est-ce une volonté de toucher des publics différents ?

Plutôt une volonté d’écrire ce qui me plaît (et qui, je l’espère, plaira aux autres), et d’essayer d’aborder les thèmes sous un angle différent. Par exemple, pour « La Domination des sens », si le thème est rebattu et passablement « cliché » (la jeune citadine et le millionnaire), j’avais envie de me singulariser par son traitement. De ce fait, l’héroïne est une jeune femme ronde à lunettes et le récit aborde les 5 sens, l’un après l’autre, de manière à titiller ceux du lecteur.

Tu préfères les littératures dites « de genre ». Tu pourrais envisager d’écrire dans un registre réaliste ? Qu’est-ce qui te retient ?

Si tu parles de la littérature qualifiée de « littérature blanche » par les auteurs dits « de genre » (alors que d’autres diront, avec des trémolos dans la voix, la littérature avec un grand L), je pense que c’est le manque d’idées et d’intérêt qui me retient. Cette littérature ne me fait pas vibrer comme la SFFF, elle manque d’imaginaire, en somme. Je pourrais en revanche écrire du feel good, de la chick lit, etc., qui sont aussi des « genres », mais ancrés dans le réel.

T’évader de la réalité, est-ce une des raisons qui te pousse à écrire ?

Sans hésitation, oui. Je trouve la réalité plutôt laide, quand on l’observe dans sa globalité. Écrire, c’est vivre mille vies différentes, vivre l’impossible, refaire le monde à sa manière. C’est pareil pour la lecture. Je serais malheureuse si je ne pouvais plus lire ni écrire.

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« Ce qui est dur, ce n’est pas de trouver sa muse, c’est de la supporter », a dit Harlan Coben. Et toi ? As-tu parfois du mal à supporter l’inspiration qui survient sans prévenir ? Comment trouves-tu l’inspiration ? D’où viennent tes idées ?

J’aime passionnément ma muse et n’ai pas encore eu de frictions avec elle. Il faut dire qu’elle est plutôt sympa : elle me laisse dormir et s’arrange pour que j’aie toujours un carnet à portée de main quand elle m’envoie de l’inspiration. Ce qui est fatigant, c’est que toutes les idées qu’elle me souffle me semblent bonnes et que les journées ne comptent que 24 heures. Les idées viennent « comme ça », au hasard des rencontres et des discussions. Pour « Altérés », par exemple, mon mari évoquait avec un ami un livre qu’il avait lu (Black out). Mon oreille a traîné jusqu’à eux et mon esprit a turbiné autour d’une question : si les IA voulaient éliminer l’humanité, comment les hommes réussiraient-ils à les contrer ? Réponse : avec des bombes à black-out et des impulsions électromagnétiques, de manière à faire tomber les réseaux pour les isoler. Bien sûr, cela conduirait au chaos et à la destruction de la société telle qu’elle est. Et, trois siècles plus tard… Je tenais l’embryon d’Altérés.

De quand date ton intérêt pour l’écriture ? Quand as-tu compris que c’était quelque chose à quoi tu souhaitais consacrer du temps ?

Mon intérêt, depuis l’adolescence. (Journaux intimes, poèmes d’amou-ou-our, etc.) Ma volonté d’écrire « sérieusement » date de 2014. Mes enfants ayant grandi, j’avais plus de temps et je me suis dit que c’était le moment ou jamais, et que si ça ne fonctionnait pas, je tournais la page.

J’ai tourné des pages, mais pas celle de l’écriture, au final.

Écrire, pour toi, c’est toujours un plaisir ? Est-ce parfois une douleur ?

Une douleur, non. Je n’ai pas la fibre masochiste. Par contre, je qualifierais l’écriture de travail que je fais avec plaisir. Je m’impose des horaires, une régularité, des exigences, etc. Et sur la durée, je vois la différence, même si j’ai l’impression d’avoir encore des milliers de choses à apprendre. J’aimerais un jour (on peut rêver) vivre partiellement de mes textes.

Certains de tes textes s’épanouissent sur Wattpad. Ce contact direct avec le lecteur, c’est quelque chose que tu recherches ?

L’échange avec le lecteur me plaît énormément. Quand mon recueil de nouvelles avait été lu dans une classe, et que j’avais rencontré les élèves, c’était magique. L’écrivain est très seul, au fond. Pouvoir discuter avec quelqu’un qui a apprécié (ou pas) son texte est enrichissant. Au-delà de ce lien avec le lecteur, Wattpad permet aussi de découvrir le début d’un texte pour se faire une idée. À l’heure où l’on commande beaucoup par Internet et que les extraits disponibles sont courts, j’avais envie d’offrir la possibilité aux intéressés de lire quelques chapitres (pour Altérés) ou une nouvelle dans l’univers d’un texte (Morsure).

Et les salons, les dédicaces ? Quelle place cela occupe dans ta vie ?

Minime, pour l’instant. Cette année, j’ai participé à quelques salons, dont ceux de Genève et Paris, qui m’ont mis des étoiles plein les yeux. C’est toujours agréable et enrichissant d’échanger avec des auteurs, des lecteurs, des organisateurs et des maisons d’édition. Je rêve, en tant qu’auteur suisse romande, de participer au Livre sur les Quais, et en tant qu’auteur de l’imaginaire, de retourner aux Imaginales. Un jour, peut-être.

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Tu fais partie du groupe des Auteurs helvétiques de littérature de genre. Y a-t-il selon toi quelque chose de typiquement suisse dans ton approche de l’écriture ?

Bonne question… Si avoir le souci du travail bien fait, douter énormément, remettre son travail sur le métier des centaines de fois et tenir compte de toutes les critiques constructives sont typiquement suisses, alors oui.

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Écrivez, tout simplement, sans vous poser trop de questions. Mais si vous voulez être publié ou vous autopublier, soyez prêts à travailler énormément (en mettant votre ego de côté). Parce qu’au fond, écrire n’est en rien différent du dessin ou de la musique. Ce n’est pas parce qu’on est capable de jouer au Pictionary qu’on deviendra Magritte, ni parce qu’on peut pianoter « joyeux anniversaire » qu’on peut interpréter du Bach.

(Au passage, les appels à texte sont un bon moyen de s’exercer et d’entamer une bibliographie.)

Quels sont tes prochains projets littéraires ?

En vrac, parmi tant d’autres : un roman jeunesse (9-11 ans) avec un héros haut potentiel, un roman sur un jeu de séduction façon jeu d’échecs, un roman d’anticipation basé sur ma nouvelle Sous le dôme (avec des amazones), un « truc » qui a pour titre provisoire J’ai choisi de mourir pour vous, une nouvelle sur une mère tueuse en série… Décidément, c’est vraiment, vraiment dommage que les journées n’aient que 24 heures…

✒ Tu es auteur-e? Tu souhaites être interviewé sur Le Fictiologue? Contacte-moi! (Non, je n’interviewe pas que des Suisses).

Interviewé sur la page des Auteurs helvétiques

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À chacun son tour d’y passer: j’ai été interviewé par Marylin Stellini sur la page des Auteurs helvétiques de littérature de genre. L’occasion d’évoquer ma trajectoire, mon approche et mes projets. Merci Marylin!

Quand a commencé la rédaction de ton premier roman, et étaient-ce tes premiers pas dans l’écriture ?

Pour toutes celles et ceux qui écrivent, je crois que c’est pareil : l’écriture est un passager clandestin, on ne sait pas trop quand elle a grimpé à bord. En ce qui me concerne, ça remonte à si loin que je ne me souviens plus d’un temps où je n’écrivais pas […]

⚠️ Vous pouvez lire l’intégralité de l’entretien ici.

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Trouver la voix des personnages

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Je ne parle pas comme vous, vous ne parlez pas comme moi, et pourtant, nous parvenons à communiquer. C’est une inépuisable source d’émerveillement que le langage soit quelque chose qui nous relie, qui nous permette de communiquer les uns avec les autres, et qu’en même temps, l’usage qu’on en fait nous caractérise en tant qu’individus. Ce miracle du quotidien, il serait dommage qu’il n’en reste aucune trace dans nos romans.

Car en effet, la manière dont on parle, la singularité de notre rapport à la langue, fait de nous qui nous sommes, tout autant que les empreintes digitales. C’est juste plus dur de l’imprimer sur un procès-verbal de gendarmerie.

Bien sûr, cela touche au registre vocal : chacun de nous a un timbre, un rythme, un niveau d’élocution et d’articulation, un accent hérité de notre trajectoire personnelle, éventuellement quelques défauts de prononciation. Tout cela n’est pas directement exploitable dans le registre romanesque – encore que rien n’est à négliger – mais d’autres éléments moins tangibles peuvent être exploités par un romancier, pour venir nourrir son œuvre.

Un personnage se définit par ses actes, et agir, parfois, c’est parler

Dans un billet précédent, je vous suggérais d’écouter comment les gens parlent. On peut, comme j’en faisais l’observation, en tirer des conclusions générales sur la construction d’un dialogue. Mais il est tout aussi possible d’en profiter pour constater que lorsque deux individus discutent, ils ne parlent pas tout à fait la même langue.

Même si on ne peut pas se contenter de décalquer la réalité du langage parlé dans une œuvre littéraire, il y a malgré tout des enseignements à en tirer. Nous avons déjà vu de quelle manière un auteur peut définir le tempérament de ses personnages : il peut en faire de même avec leur manière de s’exprimer. Cette voix propre au personnage va à la fois représenter un élément constitutif de sa personnalité, mais aussi être un des principaux moyens à travers lesquels le lecteur va apprendre à le connaître. Un personnage se définit par ses actes, et agir, parfois, c’est parler.

La voix peut être définie par toute une série de facteurs, sans doute trop nombreux pour qu’on puisse les énumérer ici, mais vous trouverez les principaux ci-dessous.

Tout d’abord, il y a des gens qui parlent, et il y a des gens qui ne parlent pas. Parmi toutes les réglettes, tous les indicateurs qui caractérisent la voix d’un personnage, c’est sans doute la plus basique. Au fond, c’est comme le débit d’une rivière : on évoque ici simplement la quantité de mots qui sort de la bouche d’un individu. C’est donc la première question à se poser lorsque l’on souhaite caractériser la voix d’un personnage : est-il bavard ou taciturne ?

Personne n’est bavard tout le temps, en toute situation

C’est simple, et en même temps c’est plus subtil qu’il n’y paraît. Ainsi, il est aisé pour un romancier de créer un personnage extrêmement bavard, qui va systématiquement s’exprimer très longuement, tant et si bien que cela va apparaître au lecteur comme sa caractéristique principale. Cela dit, ce n’est pas très réaliste : personne n’est bavard tout le temps, en toute situation. Qui plus est, cela peut rapidement venir à bout de la patience du lecteur. Il est donc plus intéressant de réfléchir à des conditions spécifiques qui rendent un personnage bavard : est-ce que c’est une manière de déjouer la peur ? Cherche-t-il à impressionner les gens ? Est-ce qu’il a les idées confuses et se perd dans ses explications ? Là, en se posant ce genre de questions, vous apportez quelque chose au personnage et au roman.

Il est tout à fait possible aussi de situer le réglage près du point milieu, et de décider qu’un personnage est « plutôt bavard » ou « plutôt taciturne. » Le lecteur ne va pas nécessairement le remarquer, mais cela va s’ajouter aux autres caractéristiques de son usage du langage pour composer sa voix.

Il y a également des personnages qui parlent peu, voire pas du tout, qui choisissent la plupart du temps de se taire. Le silence est un outil du langage parmi d’autres. Associé ou non à des éléments de langage non-verbal, il peut forger une personnalité remarquable pour un personnage de roman.

Et puis – c’est une extension de cette réflexion sur le flux de langage – il est intéressant de constater que, lorsque nous parlons, nous ne construisons pas tous nos phrases de la même manière. Certains vont droit au but, d’autres louvoient, hésitent, plantent le décor avant d’arriver au fait. Ainsi, il est tout à fait possible d’être bavard avant d’en arriver à évoquer l’essentiel, puis de devenir mutique, ou l’inverse.

Certains, lorsqu’ils parlent, ont accès à une plus grande gamme de mots que d’autres

Le niveau de langage est sans doute l’autre grande caractéristique qui forme la voix d’un personnage. Certains, lorsqu’ils parlent, ont accès à une plus grande gamme de mots que d’autres : leur dictionnaire est plus épais, leur vocabulaire plus riche, leurs propos plus nuancés. En tant qu’auteur, pour commencer, on peut opérer cette distinction de manière purement quantitative, en décrétant qu’un personnage qui possède un niveau de langage bas a simplement à sa disposition moins de mots que les autres, et qu’il dira « Livre » là où d’autres parleront de « Romans », « Ouvrages », « Brochures », « Bloc-notes » ou « Magazine. »

Cette distinction-là peut caractériser un personnage qui, pour une raison ou pour une autre, n’a pas beaucoup de goût pour les mots, a un faible niveau d’éducation, s’exprime dans une langue qui lui est étrangère ou manque de curiosité. Elle ne dit rien, cependant, de son extraction sociale.

On peut aussi comprendre la question du niveau de langage comme une opposition entre, d’un côté, une langue relevée, raffinée, académique, et de l’autre, une langue populaire, vulgaire, informelle. Là, c’est une distinction de classe et d’origine géographique que l’on va chercher à mettre en avant, en prenant pour acquis que notre trajectoire de vie va influencer notre choix de vocabulaire et que celles et ceux qui disent « Wesh wesh » ne sont pas les mêmes que ceux qui s’écrient « Palsambleu. »

Il peut être amusant, d’ailleurs, de mélanger ces deux définitions du niveau de langage pour créer des mélanges paradoxaux. Ainsi, un personnage pourra très bien s’exprimer dans une langue raffinée mais ne pas avoir beaucoup de mots à sa disposition ; à l’inverse, un individu pourra choisir de pratiquer une langue populaire, tout en ayant un vocabulaire riche et varié.

Très peu de gens parlent comme ils écrivent

Prenez garde, cela dit, de ne pas tomber dans la caricature. Très peu de gens parlent comme ils écrivent, et certaines tournures de phrases ou choix de mots très sophistiqués risquent de sembler factices lorsqu’on les utilise dans un dialogue. Bannissez l’imparfait du subjonctif et les mots les plus alambiqués : tout cela risque de donner envie au lecteur, peu convaincu, de reposer le bouquin. De même, si vous ne connaissez pas bien les différents langages populaires, prenez garde de ne pas en offrir une imitation caricaturale et peu convaincante : la langue urbaine évolue sans cesse et il est facile d’avoir un train de retard ou d’utiliser des tournures de phrase dont personne ne se sert réellement. Bref, quoi qu’il en soit, n’en faites pas trop, et pour éviter de sombrer dans le ridicule, relisez vos dialogues à haute voix.

Au-delà de la simple question du niveau de langage, il faudrait aussi évoquer le registre du langage utilisé par les personnages. Autrement dit : dans quel univers sémantique vont-ils puiser leurs mots. Un personnage d’ingénieur pourra ainsi pratiquer une langue très analytique, précise et factuelle, émaillée de termes techniques inaccessibles au commun des mortels, mais n’aura pas de mots à sa disposition pour décrire un coucher de soleil ; à l’inverse, un poète se montrera lyrique et fleuri, mais ne comprendra rien aux termes les plus basiques issus de la science ou des technologies.

Un autre aspect de cette dimension-là, c’est la quantité d’images utilisées par les personnages. Certains, dans la vie quotidienne, ont tendance à s’exprimer de manière très imagée, en multipliant les métaphores et les comparaisons, qu’elles soient issues d’expressions courantes ou inventées de toute pièce ; d’autres préfèrent un discours factuel, descriptif, qui ne s’aventure que très rarement sur le terrain de l’imaginaire. Là encore, nous nous situons tous quelque part entre un langage dépourvu d’images et un langage exclusivement métaphorique : à vous de trouver le bon dosage pour vos personnages.

On s’aventure là sur un terrain glissant

Trouver la voix d’un personnage de fiction, cela passe également par un outil moins naturaliste, que l’on pourra juger plus artificiel ou forcé : l’usage de phrases emblématiques, de mots récurrents et autres tics de langage. On s’aventure là sur un terrain glissant : si le recours à ce genre de choses peut être très efficace lorsqu’il s’agit de distinguer un personnage d’un autre et de les rendre mémorables, il est facile de verser dans l’excès. Ça peut même tourner au grotesque. Si le protagoniste de votre roman s’écrie « Saperlipopette ! » chaque fois qu’il exprime sa surprise, cela va devenir très vite très fatigant.

Pourtant, dans la vie réelle, les gens ont bel et bien des expressions fétiches, des mots dont ils font usage plus que les autres, des habitudes. C’est donc bien que, dans ce domaine comme dans les autres, tout est affaire de dosage. À moins que vous ne vous situiez dans un registre comique, où les excès du Capitaine Haddock sont les bienvenus, épargnez à vos lecteurs les phrases récurrentes.

Tordons également le cou à certains clichés qui méritent de disparaître : dans les romans de genre, finissons-en avec ces personnages qui ont l’habitude de jurer de manière caricaturale, du genre « Par les Trois Lunes Rougeoyantes de Gozgamar ! » Personne ne parle comme ça. Il y a aussi cette étrange habitude qu’ont certains écrivains de montrer de manière ostentatoire qu’un personnage est étranger en ponctuant ses dialogues d’expressions idiomatiques : « Mein Gott ! » ou « Bloody Hell ! » C’est une manière bien pauvre de caractériser un personnage étranger, qui montre surtout le manque de recherche de l’auteur.

Nous ne nous exprimons pas toujours de la même manière dans toutes les situations

Par contre, certains plis de langage peuvent caractériser un personnage sans que cela soit trop voyant. Nous avons tous nos habitudes, nos tournures de phrases préférées, certains mots désuets que nous aimons utiliser de temps en temps. Le tout, c’est de faire preuve de nuance et de ne pas en faire des tonnes. Dans un de mes romans, un personnage a par exemple tendance à formuler ses phrases comme des questions, ce que le lecteur ne détecte pas forcément, mais qui donne à ses dialogues un ton distinctif.

À propos des personnages étrangers, un conseil, c’est de résister à la tentation de retranscrire leur accent en modifiant la graphie de certains mots dans les dialogues. Si la pratique est courante dans certaines langues – Stephen King l’observe dans certains de ses romans en V.O. – elle paraît toujours déplacée en français, et risque de donner une impression laborieuse et artificielle aux dialogues. Ainsi, si un de vos personnages a un accent portugais, plutôt que de tenter d’en proposer une approximation en rajoutant des « -ch » à la fin des voyelles, rédigez les dialogues normalement et indiquez par une description que ce personnage a cette particularité, cela sera plus agréable pour tout le monde.

Jusqu’ici, j’ai indiqué comment chaque personnage, à travers certaines caractéristiques, pouvait finir par trouver sa voix singulière. C’est un constat qu’il convient toutefois de mettre en perspective : nous ne sommes pas des automates, et même si nous avons des habitudes, nous ne nous exprimons pas toujours de la même manière dans toutes les situations. Ainsi, lorsqu’un personnage parle, vous, en tant qu’auteur, ne pouvez pas faire abstraction du contexte.

Le lieu ou l’occasion dans lesquels le dialogue se déroule en influencent le contenu

L’usage que je fais du langage dépend de la personne avec qui je parle : est-ce un amant ? quelqu’un de proche ? Les mots seront alors plus intimes que s’il s’agit d’une connaissance, voire de quelqu’un dont je me méfie. Le lieu ou l’occasion dans lesquels le dialogue se déroule en influencent également le contenu. Je ne m’exprime pas de la même manière à la fin d’une soirée arrosée avec mes potes ou lors d’une réunion de travail avec le directeur de ma boîte. La voix, c’est une réalité, mais il ne s’agit pas d’une constante inaltérable et il faut savoir la moduler en fonction des événements qui se déroulent dans le roman.

Et puis, j’ai parlé de « voix » jusqu’ici, mais ce terme bien pratique ne couvre pas toutes les situations. La gestuelle, le langage corporel d’un personnage fait partie de sa voix tout autant que ses tournures de phrases. C’est une dimension dont il ne faut pas faire abstraction : certaines personnes parlent avec les mains, certains font des bruits de bouche quand ils sont nerveux, clignent des yeux quand ils se concentrent, hochent la tête plutôt que de dire « oui. » En intégrant cette dimension non-verbale dans votre réflexion, vous rajouterez beaucoup de naturel à la manière dont vos personnages s’expriment.

Cette question du « naturel », d’ailleurs, est cruciale sur un autre plan. J’ai eu l’occasion de le dire : les dialogues ne sont qu’une approximation du vrai langage parlé, une abstraction qui fait écho au réel sans le reproduire exactement. Cela laisse une grande marge de manœuvre à l’auteur, entre une tendance naturaliste qui se préoccupe principalement d’écrire des dialogues qui « sonnent vrai » et une tendance dramatiste qui préfère les dialogues qui « sonnent bien. »

Certains personnages n’auront pas l’esprit aussi affûté que le vôtre

De nombreux auteurs, charmés par les belles plumes du cinéma et de la télévision, ont tendance à vouloir écrire des dialogues qui fusent, plein de bons mots, de rythme, de rebondissements. S’il s’agit d’une option tout à fait viable, gardez tout de même à l’esprit qu’elle s’oppose frontalement au souci de trouver la voix de chaque personnage. À partir du moment où tout le monde est un rhéteur redoutable, spirituel, sarcastique et raffiné, cela va peut-être rendre vos dialogues plus percutants, mais l’individualité de vos personnages va en souffrir, et le risque, c’est d’aboutir à une uniformité ennuyeuse à lire.

En d’autres termes, pour trouver la voix de vos personnages, et donc pour qu’ils existent à travers leurs mots, il faut accepter que certains d’entre eux n’auront pas l’esprit aussi affûté que le vôtre, et que certaines de leurs répliques sembleront ternes. Si cela peut sembler être un sacrifice, le résultat d’ensemble sera plus distinctif et plus agréable à lire.

⏩ La semaine prochaine: L’auteur

 

L’interview: Katja Lasan

Elle se définit comme une « romancière à l’imagination débordante »: Katja Lasan vit et écrit en Suisse, et son imagination touche aux genres les plus divers. Elle vient de sortir le troisième tome de sa saga « Le Talisman de Pæyragone » aux éditions Cyplog.

Cette interview est réalisée avec la complicité des Auteurs helvétiques de littérature de genre, un groupe qui s’est constitué depuis peu et dont je fais partie. Attendez-vous à lire bientôt d’autres entretiens avec des auteur-e-s du groupe.

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Si tu n’avais pas choisi, en 2014, de publier ton roman, où en serais-tu aujourd’hui ?

Je pense que j’aurais continué ma vie d’avant. Éducatrice de l’enfance, travaillant dans une garderie de Lausanne, avec des enfants de 4 à 6 ans. Peut-être serais-je encore mariée et aurais-je une vie moins compliquée.

La publication a tout bouleversé, c’est certain, mais je ne regrette rien, car j’y ai gagné beaucoup : une nouvelle forme d’indépendance, plus de force mentale, et surtout des rencontres extraordinaires qui m’ont amenée là où j’en suis aujourd’hui. C’est-à-dire avoir tout lâché pour me consacrer pleinement au monde de l’édition et de l’écriture, sous diverses formes.

L’écriture, c’est une nécessité pour toi ? Une manière de communiquer ? Un exorcisme ?

Une nécessité, oui. Une catharsis, un exutoire. J’y libère souvent ce que je ne parviens pas à exprimer verbalement. Je ne suis pas très douée pour la communication orale ou pour entrer en lien avec les autres, par contre, par écrit, c’est très différent. J’y mets beaucoup plus de subtilité et de nuances,  la répartie me vient plus facilement.

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« Un peu fêlés, un brin torturés, mais toujours attachants » :  c’est ainsi que tu décris tes personnages. Est-ce que ces qualificatifs s’appliquent également à ton œuvre ? A toi-même ?

À moi, je ne suis pas sûre. Nous avons tous nos fêlures, nos chemins de vie, mais je ne pense pas en être torturée. Quant à mon « œuvre », j’essaie de la rendre émotionnelle, pour que l’on s’en souvienne encore après avoir refermé le livre, ce qui implique des caractères forts, qui sortent du commun, qui sont ce qu’ils sont parce qu’ils ont déjà une certaine expérience de vie. J’aime qu’ils ne laissent pas indifférents, que nous les aimions et qu’ils nous horripilent en même temps. Donc oui, j’espère que ces qualificatifs sonnent également juste pour l’ensemble de mes écrits.

Tu as une approche originale de l’édition, puisque tu t’es servie de Facebook comme plateforme de pré-édition. Pourquoi choisir cette voie ? Qu’est-ce que ça t’a apporté ?

Je ne connaissais pas Wattpad, sinon je serais sûrement passée plutôt par le biais de cette plateforme. Mais Facebook, c’est tout simplement, à l’origine, parce que je faisais partie d’un groupe de mamans dont je me sentais assez proche, et c’est sur notre groupe que j’avais diffusé les premiers chapitres de Gueule d’ange, juste pour avoir un avis objectif. La sauce a pris, elles ont réclamé la suite et du coup, j’ai créé un groupe pour le roman. Elles y ont invité leurs copines et de fil en aiguille, j’ai eu un petit suivi qui m’a donné confiance en moi  et l’envie d’en faire quelque chose de concret quand j’ai mis le point final à l’histoire.

Ces femmes m’ont portée, tout simplement, et je leur dois beaucoup. Sans elles, je ne suis pas certaine que j’aurais osé franchir le pas.

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Si l’envie d’écrire vous prend, lancez-vous ! Mais si vous souhaitez en faire concrètement quelque chose, alors prenez le temps de le faire bien : temps de l’écriture, de la reclecture, de la correction., et de la relecture encore.  Un livre se travaille, se peaufine, se réfléchit, et n’ayez pas peur de la critique, elle fait partie du jeu.

Le mot « rock’n’roll » revient souvent comme adjectif sous ta plume. Quel sens est-ce que tu lui donnes ? Qu’est-ce que ton œuvre a de rock’n’roll ?

Déjà, le rock’n’roll est né entre la fin des années 40 et le début des années 50, une époque qui me parle et que j’aurais voulu connaître. Mon grand regret, c’est que jamais je n’assisterai à un concert en live d’Elvis Presley.

Ce genre musical me parle, me prend au cœur et au corps, me fait déconnecter. J’aime son histoire, ses origines, son évolution, ses périodes sombres et trash, ses sous-genres. Les rockeurs, pour moi, sont des rebelles, des artistes qui vivent à 100 à l’heure, parfois jusqu’à l’excès, tout en se fichant des conventions et des bien-pensants. Ils aiment provoquer, mais derrière se cache souvent une sensibilité à fleur de peau. C’est en cela que mes personnages leur ressemblent. Derrière leur carapace, ils cachent des âmes généreuses, mais remplies de blessures, il faut les apprivoiser, savoir les comprendre et voir au-delà des apparences.

Et puis, ils écoutent tous du rock, parce que la pop, le r’n’b ou autres, ça ne leur sied tout simplement pas ^.

La musique joue quel rôle dans ton écriture ?

Étonnement peut-être, je n’y connais pas grand-chose en musique. Mais je l’apprécie, j’aime étudier les textes, en comprendre le sens. Quand j’écris, j’ai besoin de silence, la musique je l’écoute avant ou après. Elle peut m’inspirer des scènes, j’imagine dessus des actions, mais une fois que je me mets devant mon ordinateur, j’éteins tout. Par contre, dans mes textes, oui, elle est présente. Il y a toujours des références, parce qu’elle est essentielle dans ma vie. Comme disait Kant : « La musique est la langue des émotions. », et moi, elle me rend vivante.

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Tu viens de sortir le troisième volume de ta trilogie de « romance paranormale », Le Talisman de Paeyragone. Qu’est-ce qui t’a donné envie de développer cette histoire sur plusieurs tomes ?

À la base, je pensais en écrire que deux tomes. Mais vu la taille du premier volume, il fallait couper. Donc, j’ai divisé en quatre. Pour bien développer l’histoire, il m’était impossible de faire plus court (et je suis nulle pour le court ^^). Ce qu’il se passe entre les lignes va beaucoup plus loin que ce que vous pouvez lire sur les résumés. J’ai créé une histoire et des personnages très complexes, qui méritaient d’être fouillés. La réduire à deux ou trois tomes, cela aurait été prendre le risque de ne pas aller assez en profondeur et de ne survoler que quelques intrigues. J’en aurais été sans aucun doute frustrée.

« Dans un roman, chaque page lue est une minute d’évasion offerte à votre âme » a dit Maxime Chattam. Que t’apporte la littérature et que souhaites-tu apporter aux lecteurs avec tes romans ?

Oh ! Chattam… mon maître de cœur ! Tu l’as fait exprès ? L’évasion, c’est exactement le mot que j’utilise quand on me pose cette question. Je veux que le lecteur s’envole pour un ailleurs, qu’il oublie son quotidien et ses soucis ; qu’il déconnecte complètement, en fait, pour se plonger dans son entier aux côtés de mes héros. Quand je lis, c’est ce que je recherche aussi. Ne plus être sur mon canapé, m’imaginer les décors comme si j’y étais, jusqu’à pouvoir sentir les odeurs et entendre les pas des personnages. Frissonner… sourire… avoir la larme à l’œil… être envahie par les émotions. J’espère que j’y parviens, en tout cas, quand les lecteurs ont un de mes livres entre les mains.

Rencontrer tes lecteurs lors de salons ou de dédicaces, ça te fait quel effet ?

Toujours bizarre, surtout quand ils entrent dans les détails de mes histoires. Là, je me dis : « Ah ouais ! ils ont vraiment lu ! » Je suis surprise aussi lorsque certains se confient, comme si on se connaissait depuis toujours, ou qu’ils s’imaginent que ma vie est aux antipodes de ce qu’elle est réellement. Je n’ai rien d’exceptionnel, ma vie est tout ce qu’il y a de plus banale, j’écris juste des histoires, je vis beaucoup dans mon imaginaire et je ne suis pas seule dans ma tête.

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Ton méchant s’appelle Locle. As-tu des comptes à régler avec cette charmante petite ville des montagnes neuchâteloises ?

Pas du tout, je n’y ai même jamais mis les pieds, mais j’ai toujours trouvé que ça ferait un bon nom pour un méchant ^.

Tu fais partie du groupe des Auteurs helvétiques de littérature de genre. Y a-t-il selon toi quelque chose de typiquement suisse dans ton approche de l’écriture ?

Aucune idée. Des expressions ressortent, parfois, mais à part ça… Je ne sais vraiment pas. Je n’ai jamais réfléchi à la question.

Tu as aussi des origines croates et françaises, en quoi est-ce que ça enrichit tes écrits ?

En fait, je suis née en Suisse, j’y ai vécu toute ma vie, j’aime ce pays, mais en réalité je n’ai pas une once de sang helvétique. À mes 17 ans, j’ai demandé la naturalisation pour me faciliter la vie ici et parce que je trouvais normal de l’obtenir après y avoir fait toute ma scolarité et d’y prévoir mon futur. Ma mère était française, mon père est croate, mais c’est avant tout ce qu’ils sont et étaient qui enrichit mon univers. La manière dont ils m’ont fait découvrir le monde, comme ils me l’ont appris. L’amour de ma mère, surtout, pour la littérature et le cinéma. Ce dernier, comme la musique, a une influence sur mes écrits. Quand on me lit, j’aime que l’on voie défiler un film devant ses yeux. Si tel est le cas, alors c’est que j’ai déjà en partie réussi.

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