La description

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Sur un blog consacré à l’écriture romanesque, certains sujets font figure de desserts, appétissants et délicieux, comme ceux que l’on consacre aux personnages ou aux idées. Et puis il y a les autres, qui s’apparentent davantage à la cuillère d’huile de foie de morue, qui est peut-être bonne pour la santé mais qui ne fait envie à personne.

Cette semaine, donc, parlons des descriptions.

Car en effet, il semble bien qu’il y ait en ce bas monde deux types de gens : ceux qui ne veulent pas lire de descriptions et ceux qui ne veulent pas en écrire. Le 20e siècle est passé par là, et nous nous sommes éloignés de l’écriture foisonnante et analytique du 19e pour nous focaliser davantage sur la vie intérieure des personnages que sur la couleur précise des tuiles de la soupente de la veuve Grubert.

Reste que les descriptions, c’est utile, c’est même nécessaire : à moins d’œuvrer dans un style singulier, tout roman comprendra des passages descriptifs.

Il existe en réalité deux types de descriptions bien distincts

Reprenons les bases, si vous le voulez bien : une description, c’est quoi ?

Il s’agit d’un passage d’un roman pendant lequel l’action s’interrompt pour céder la place au constat. L’intrigue est suspendue, et la plume de l’auteur se fait le témoin d’un lieu, d’un personnage, d’un phénomène, d’un sentiment, qu’elle ausculte et relaye jusqu’à nous en faisant appel à un ou plusieurs de nos sens. La description a donc pour but d’expliquer, puisqu’elle rend visible au lecteur des détails qui vont servir de contexte aux scènes qui suivent. Elle sert également à illustrer un aspect du décor, ou à fournir un point de vue subjectif sur une situation. Enfin, elle remplit une fonction esthétique puisqu’elle interrompt le récit pour offrir un interlude qui peut être plaisant à lire : dans Le Hussard sur le toit, Jean Giono ponctue son texte de descriptions de paysages qui ne servent aucune autre fonction que de ravir les amoureux des belles phrases.

Partant de là, on en vient à comprendre qu’il existe en réalité deux types de descriptions bien distincts. Pour commencer, les mini-descriptions. Ce sont des passage courts, entre une demi-phrase et, disons, deux phrases, qui contiennent des éléments de description mais qui ne constituent pas une unité entièrement descriptive pour autant.

« Vous ne fait pas un pas de plus. » Pour appuyer ses dires, il saisit dans les gravats un tuyau coudé qu’il brandit comme une matraque : celui-ci était rouillé mais assez lourd pour assommer un bison.

Ce passage en apparence innocent contient en réalité trois éléments de mini-description. D’abord les mots « Dans les gravats » qui fournissent un contexte de lieu à l’action ; ensuite « Qu’il brandit comme une matraque » qui décrit la posture du personnage ; enfin les mots « Coudé » et « Celui-ci était rouillé mais assez lourd pour assommer un bison » qui nous fait comprendre à quoi ressemble le tuyau dont s’empare le personnage.

On s’en rend bien compte : ces éléments-là sont partout dans un roman, tissés dans la trame-même des phrases, et même si on n’y songe pas nécessairement en ces termes, ce sont bien des descriptions. Cela dit, quand on entend le mot « description », en général, on pense à quelque chose d’un peu plus consistant : un paragraphe, voire plusieurs, consacrés entièrement à observer un phénomène.

Lorsque l’on parle de description, la première chose qui vient à l’esprit, c’est quelque chose comme ceci :

Au-delà de l’étroit golfe, à droite, le regard s’arrêtait d’abord sur cette presqu’île de Rosenheat, où s’élève une jolie villa italienne appartenant au duc d’Argyle. A gauche, la petite bourgade d’Helensburgh dessinait la ligne ondulée de ses maisons littorales, dominées par deux ou trois clochers, son pier élégant, allongé sur les eaux du lac pour le service des bateaux à vapeur, et l’arrière-plan de ses coteaux égayés de quelques habitations pittoresques.

Un extrait du Rayon vert de Jules Verne, un roman très préoccupé par les panoramas. En deux mots, on a affaire ici à une description de lieu. Paysage, ville, appartement, chambre : la description de lieu, c’est comme le décor au théâtre, cela pose un cadre et un contexte à l’action des personnages, et, même à notre époque qui boude le mode descriptif, on la retrouve fréquemment dans la plupart des romans, sous une forme ou sous une autre.

Cela dit, il existe bien d’autres choses que l’on peut décrire dans un texte littéraire : les personnages eux-mêmes, par exemple, dont on peut faire découvrir l’apparence aux lecteurs ; on peut décrire un objet, une voiture, un outil, un tableau ; une description peut être consacrée à un animal, en particulier à une créature fabuleuse, dans les textes qui ne sont pas d’essence réaliste ; et au-delà du monde strictement physique et palpable, on peut décrire une émotion, une ambiance, une époque, ou n’importe quoi d’autre qui peut s’observer et se traduire en mots.

La tolérance des lecteurs en matière de descriptions est extrêmement faible

Mais à quoi ça sert, tout ça ? En deux mots, la description est là pour offrir un contexte, des informations indispensables à la compréhension de l’intrigue : si deux personnes discutent dehors, sous une pluie battante, ça n’est pas la même chose que si elles étaient dans leur salon, et mentionner ce détail, ça permet de faire comprendre pourquoi, ensuite, l’un des deux interlocuteurs saute dans un taxi pour se mettre à l’abri. De même, consacrer une description à nous faire comprendre qu’un personnage a une difformité de la main va nous faire percevoir pourquoi il est embarrassé par les contacts physiques tout au long du roman. Et puis décrire un lieu, cela permet de donner un cadre à une séquence qui s’y situe : avant de vous lancer dans votre grande scène d’évasion, prenez le temps de faire comprendre au lecteur à quoi ressemble la prison, comment sont les portes, les fenêtres, les couloirs, où sont les issues, par où passent les gardes, etc… Sans cet indispensable mise en situation, les scènes qui suivent risquent d’être incompréhensibles.

Bref : la description permet d’installer des situations dramatiques qui sont ensuite résolues par l’intrigue. Il est impossible de s’en passer complètement, même si on déteste ça.

Car en matière de description, tout est affaire de dosage. Il faut en dire suffisamment pour délivrer les informations indispensables, mais pas trop, au risque de susciter l’ennui. Nous sommes au 21e siècle et la tolérance des lecteurs en matière de descriptions est extrêmement faible. Les romanciers seraient bien avisés de comprendre que l’œil de certains d’entre eux est entraîné à sauter automatiquement tous les textes descriptifs. En plus, même ceux qui les lisent en retiennent un peu ce qui leur chante : ça vous est sans doute déjà arrivé de visualiser un personnage comme blond et petit alors qu’on vous le décrit comme brun et grand, et rien au monde n’aurait pu vous faire changer d’avis, même si vous saviez pertinemment que ce n’était pas ce que l’auteur avait en tête.

En prendre conscience, c’est le premier pas qui permet de rédiger de bonnes descriptions. On en parle davantage la semaine prochaine.

⏩ La semaine prochaine: De bonnes descriptions

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18 réflexions sur “La description

  1. « En plus, même ceux qui les lisent en retiennent un peu ce qui leur chante : ça vous est sans doute déjà arrivé de visualiser un personnage comme blond et petit alors qu’on vous le décrit comme brun et grand, et rien au monde n’aurait pu vous faire changer d’avis, même si vous saviez pertinemment que ce n’était pas ce que l’auteur avait en tête. » => Oh oui ! Et est-ce qu’on parle de ces lieux qui changent sans arrêt de configuration dans l’esprit du lecteur selon les nouveaux éléments apportés par l’auteur tout au long du roman ? Par exemple on te décrit succinctement une cuisine, tu imagines la gazinière et le lave-vaisselle dans un coin, et puis 10 chapitres plus loin, nouvelle scène dans la cuisine, et l’auteur te précise la place « réelle » de la gazinière et du lave-vaisselle, et toute ta représentation mentale de ladite cuisine se fendille et se réaménage autrement pour tenter de correspondre davantage à la description qu’on t’en fait…

    Merci pour cet article en tout cas ! C’est vrai, on ne parle pas assez des descriptions en ce bas monde 😀

    Aimé par 2 personnes

    • Ce que tu dis est intéressant. Moi, je pensais en premier lieu à l’entêtement du lecteur qui persiste à voir les choses comme il veut, alors qu’on vient de lui dire qu’elles ne sont pas comme ça. Mais c’est vrai que l’inverse existe aussi: le lecteur déploie son imaginaire, et ensuite seulement, l’auteur lui dit que non non, ça n’est pas à ça que c’est censé ressembler. Pour moi, là, on frôle la rupture du contrat tacite entre auteur et lecteur. J’aurai l’occasion d’en parler un de ces jours sur le blog.

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      • C’est exactement ça ! ça perturbe la lecture et parfois il y a un peu de frustration : « quoi ?! tu es en train de me dire que la cuisine que j’imagine depuis 150 pages est pas vraiment comme ça, en fait ? » XD

        Je lirai avec plaisir tes réflexions à ce sujet !

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      • Cela peut aussi relever de la manipulation volontaire dans le but de créer la surprise. Je prends comme exemple Ada Palmer qui dans ses romans Too like the Lighting et Seven Surrenders laisse l’imagination du lecteur mettre en place tout un univers qu’elle détruit quelques chapitres plus loin. C’est très habille et diablement efficace.

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  2. Excellemment dit.
    La meilleure description, c’est l’imagination du lecteur qui la fournira. Il faut simplement juste assez lui titiller le cerveau pour qu’il ait envie de travailler…. (j’ai conscience de la difficulté du « simplement juste assez »)
    Cela dit, comme auteur, j’écris avec joies des trucs dont, lecteur, je ne me soucierai pas une seconde et que je sauterai avec joie et insouciance, voire inadvertance…
    Bref, tout cela est assez foutraque.
    🙂

    Aimé par 3 personnes

    • Voire même, parfois, incongru. J’ai toujours pensé que les auteurs avaient le droit de se faire des petits plaisirs de temps en temps, même si l’intérêt immédiat du lecteur doit passer au second plan. Paradoxalement, c’est ça qui donne de la saveur aux œuvres et c’est ça qui donne envie d’y regoûter.

      Et oui, bien souvent, décrire, c’est planter des graines, pas des forêts entières.

      Aimé par 1 personne

      • « ce qui fait la saveur des oeuvres »…. oui, je me souviens d’avoir entamé « le portrait de dorian Gray » en attendant une histoire bien fantastique et terrorifiante, et je me suis pastillé une longue description des fleurs d’un jardin anglais…. Hé bien, maintenant, je me rappelle mieux de cette impression-là que des moments suivants, plus conformes à ce que j’attendais.

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  3. En tant que lectrice, j’ai tendance à adorer les descriptions… tout en ne les écoutant pas ! C’est-à-dire que j’apprécie une bonne description pour la « pause » qu’elle représente dans la narration, et en même temps ce n’est pas grâce à elle que j’imaginerai mieux le lieu ou les personnages. Je sais, c’est paradoxal. En tout cas, c’est un très bon article, une fois de plus. Il me semble saisir plutôt bien les enjeux des descriptions dans un roman.

    Aimé par 4 personnes

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