Le style

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Qu’est-ce que le style ?

La question est centrale et pourtant insaisissable. Qu’est-ce que le style en littérature ? Le style, vous savez, c’est cette notion agaçante dont tout le monde a une notion intuitive mais que personne n’arrive à définir. Cette semaine et dans les prochains billets, je vous propose de l’explorer un peu.

Parce qu’en réalité, trouver une définition satisfaisante du style, ça n’est pas si compliqué que ça : c’est l’application pratique de celle-ci qui peut être délicate. En deux mots, le style d’un écrivain, c’est la somme des éléments qui rendent son écriture unique et la distinguent de toutes les autres. Et le même principe s’applique également au roman, qui peut avoir un style distinct des autres écrits de son auteur.

Le style, en d’autres termes, c’est la personnalité d’une œuvre.

Réfléchissez un instant à ce qui constitue la personnalité d’un individu : certaines personnes sont bavardes ou taciturnes, ambitieuses ou modestes, traditionnelles ou iconoclastes, sincères ou manipulatrices, directes ou insaisissables. Il existe d’innombrables critères qui se conjuguent pour forger l’impression que va laisser une personne sur autrui et en faire quelqu’un d’unique. Le style, en littérature, c’est la même chose : l’accumulation de tous les aspects d’une œuvre qui contribuent à lui donner une personnalité.

Le style va se loger partout dans une œuvre romanesque

Pour le dire autrement : si vous faites l’addition de toutes les décisions esthétiques qui contribuent à la rédaction d’un roman, cette somme constitue le style de l’ouvrage. Et si vous faites la moyenne de toutes les décisions esthétiques prises par un auteur au cours de sa carrière, le résultat, c’est son style.

Le style va se loger partout dans une œuvre romanesque. Chacun des éléments que j’ai décrit jusqu’ici dans une perspective structurelle existe également dans une perspective stylistique.

Prenons une œuvre au hasard, et considérons les milliers de choix qui la constituent : comment l’action est-elle découpée en chapitres ? Les paragraphes sont-ils longs ou courts ? Et les phrases ? Quel type de vocabulaire l’auteur utilise-t-il ? Joue-t-il avec la grammaire, la ponctuation, la syntaxe ? Toutes ces options peuvent obéir à des contraintes pratiques comme celles de la construction narrative, mais elles sont aussi des éléments constitutifs du style. Il peut s’agir, de la part de l’auteur, d’une volonté délibérée d’émouvoir ou d’influencer le lecteur, mais même les décisions inconscientes finissent par contribuer au style.

Il existe différents niveaux de vocabulaire

Le choix des mots est un des principaux éléments constitutifs du style, ou en tout cas un des plus visibles. Il existe différents niveaux de vocabulaire, et un auteur serait bien inspiré de prendre la décision de se situer dans l’un d’eux : son langage peut être sophistiqué, ampoulé, académique, direct, familier, relâché, ou toute autre option entre deux. Il peut même combiner plusieurs niveaux de langage, pour autant que cela ait du sens, en optant par exemple pour un langage familier dans les dialogues et un style lyrique dans les descriptions.

Au-delà du niveau de langage, le vocabulaire offre d’autres choix à un écrivain : certains ont un goût prononcé pour les archaïsmes, d’autres laissent volontiers des néologismes sortir de leur plume (parfois ils inventent eux-mêmes des mots, ou jouent avec leur orthographe). Certains évitent les répétitions comme la peste, d’autres les tolèrent ou les recherchent. Pour certains, la musicalité du langage, les allitérations, les associations de sons n’ont pas d’importance, d’autres ne jurent que par elles.

Le principe à garder à l’esprit, c’est que dans un texte narratif comme un roman, le vocabulaire peut vite constituer un obstacle entre l’auteur et le lecteur. Beaucoup de gens sont rebutés par un niveau de langage trop lâche, ou n’apprécient pas de devoir sortir leur dictionnaire toutes les deux pages pour comprendre ce qui se passe. Souvent, faire simple est la meilleure option, ou en tout cas celle qui édifie le moins grand nombre de barrières à la lecture.

La voix de l’auteur, c’est ce qui transparaît de sa personnalité dans son écriture

Le style va également se loger dans la manière dont les phrases sont composées : certains auteurs ne jurent que par les très longues phrases, proustiennes et interminables, alors que d’autres alignent les fragments de phrases courts et abrupts. Pour certains, il est impératif qu’une phrase comporte un sujet, un verbe et un complément, alors que d’autres entretiennent avec la grammaire une relation plus ludique. Ces possibilités, bien que moins visibles que le choix de vocabulaire, vont avoir un impact déterminant sur la manière dont un texte sera reçu par le lecteur.

Une notion plus difficile à cerner lorsque l’on parle de style littéraire, c’est celle de la voix. La voix de l’auteur, c’est ce qui transparaît de sa personnalité dans son écriture : le ton, la signature émotionnelle du texte qu’il produit. La voix d’un auteur peut être impersonnelle ou bavarde, charmante ou pince-sans-rire, affirmative ou réflective, objective ou passionnée, sérieuse ou drôle. Ainsi, on n’aura aucune peine à distinguer la voix grave et grandiloquente d’un Victor Hugo avec la voix mélancolique et sarcastique d’un Boris Vian, pour citer ces deux exemples.

Pour un auteur, développer sa propre voix est généralement un processus naturel. Bien sûr, le style va muter en fonction des projets : il ne sera pas le même si un auteur signe une comédie ou s’il s’attaque à un roman policier. Toutefois, à force d’écrire, des constantes finissent par émerger, des habitudes, bonnes ou mauvaises, qui trahissent la nature profonde d’un écrivain et qui transparaissent en filigrane dans ses œuvres : la voix, c’est ça.

Vous pouvez faciliter l’émergence de votre propre voix en vous donnant la liberté d’écrire les choses à votre manière. Vous ne parlez pas exactement comme les autres, pourquoi écririez-vous comme tout le monde ? Explorez vos limites, cherchez la manière de vous exprimer qui vous corresponde le mieux, et votre voix finira par émerger d’elle-même.

Le style est une rencontre

Si la voix d’un auteur finit par devenir son identité, sa marque de fabrique, cela ne l’empêche pas d’explorer une infinité de styles. À ce sujet, il est important de se remémorer deux principes fondamentaux.

Le premier, c’est que le style est une affaire de choix esthétique, plongée profondément dans la subjectivité. Quand on parle de style, il y a pas de choix « juste » ou « faux », même s’il peut y avoir des choix plus ou moins efficaces. Ce qui nous mène au second principe : le style est une rencontre. Il s’agit de trouver le bon style pour la bonne œuvre pour le bon public. Votre approche est adaptée à ce que vous voulez écrire, mais elle rebute vos lecteurs : c’est qu’il y a sans doute quelque chose à corriger. Votre manière d’écrire séduit vos lecteurs mais vous fait passer à côté de votre sujet : cela va vous placer face à un dilemme moral entre votre amour de la littérature et votre goût pour le succès, j’imagine, mais quoi qu’il en soit il ne s’agit pas d’une situation idéale, vous en conviendrez.

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Marylin Stellini et les auteurs helvétiques

En Suisse, il y a plein d’auteur-e-s talentueuses qui écrivent de la fantasy, du polar, de la science-fiction, du fantastique, de la romance, du steampunk, de l’horreur, etc… Un site, une page Facebook, que dis-je, un mouvement, les rassemble désormais.

Sangil

Il y a peu, j’ai intégré un groupe passionnant : Auteurs helvétiques de littérature du genre.

En quelques clics, je suis tombée dans la solidarité, les projets, la promotion (collective et individuelle) et ce que l’on pourrait qualifier d’amitié virtuelle. C’est un réel plaisir de découvrir d’autres auteurs suisses qui souhaitent mettre en avant les genres littéraires : fantasy, fantastique, polar/noir, romance, SF et tous leurs sous-genres.

Ce rassemblement d’auteurs a débuté grâce à Marilyn Stellini. Je vous propose donc de faire sa connaissance et d’en apprendre plus sur elle est les Helvètes associés.

Marylin Stellini

Bonjour Marilyn, auteure amoureuse des mots, de l’art et des sentiments. Pourrais-tu nous parler un peu de toi ?
Petite, je dévorais les contes. J’adorais ça. Je les lisais et les relisais en boucle et je sautais de joie quand on m’offrait un recueil de Grimm ou Perrault. Adolescente, je passais presque tout mon argent de poche dans…

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L’interview: Carnets Paresseux

N’insistez pas: il ne vous dira pas qui il est. L’auteur des Carnets Paresseux n’est pas de la génération Instagram, ne réclame pas de la reconnaissance, et ne souhaite tirer aucune gloire de sa plume. Il se contente d’offrir au monde un flot continu de petites histoires déroutantes, charmantes, foutraques que l’on est chaudement encouragé à retrouver sur son blog. On retiendra tout de même de sa biographie officielle qu’il apprécie « les fromages à pâtes molles, les utopies et son petit confort. » Comme on le comprend.
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Pour commencer, le mot de la fin ?

Le mot de la fin ? Pour moi, c’est « fin », parce que même s’il existe des histoires sans fin et des romans inachevés, je crois qu’un récit doit avoir un début et une fin.
Quand j’écris, le mot de la fin est très important. C’est pratique de savoir dès le début comment l’histoire se termine. Ça balise le chemin ; il n’y a plus qu’à choisir le point de départ et laisser l’histoire se dérouler – ce qui ne veut pas dire que tout est calé et qu’il n’y aura pas quelques zigzagues. Bien sûr, partir d’une idée, d’une situation, sans savoir comment ça peut finir, c’est bien aussi. Il y a la découverte, la surprise… Mais je risque plus de me perdre en chemin ou de changer d’histoire en route. Cela dit, je commence à être plus l’aise avec les histoires dont je ne connais pas la fin.

Les mots, c’est important pour toi. Il y a des auteurs voyageurs, des auteurs-psychologues. Toi, tu es un auteur à mots ?

Je ne suis certainement ni voyageur, ni psychologue. Mais auteur à mots ? Je ne sais pas. Ça va paraître un peu bête, mais j’ai mis du temps à me rendre compte que si on écrit, les mots sont les seuls outils qu’on a pour baliser un récit (avec la ponctuation, la grammaire, la syntaxe, la mise en page, et tout ça bien sûr…). Donc il faut bien passer par eux, sans perdre de vue qu’ils ont un sens, mais aussi un son, une forme, bref une richesse incroyable ; c’est un joli matériau, les mots.

Quelle part occupe le jeu dans ton rapport à l’écriture ?

Dans ton interview de Stéphane Arnier, tu cites Alain Damasio : « La maturité de l’homme est d’avoir retrouvé le sérieux qu’on avait au jeu quand on était enfant ». Je ne sais pas si je suis mûr à ce point-là, mais ça m’a fait penser qu’écrire, c’est un peu jouer à « et si… » : – et si un renard faisait ci ? – et s’il arrivait ça ? et, à partir de là chercher la meilleure suite – la meilleure, c’est-à-dire celle qui fait bien sourire, vraiment frémir ou fiche une bonne trouille… – et puis chercher encore un peu pour voir s’il n’y a pas mieux. Un peu comme quand môme, je me rejouais les épisodes d’une bande dessinée en boucle, en épuisant les variantes possibles et en attendant le numéro suivant, une semaine ou un mois plus tard.
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Parmi tous les mots qui n’existent pas encore dans la langue française, lequel te paraît le plus nécessaire ?

Plutôt qu’un seul mot, je préférerais une encyclopédie qui nommerait et décrirait les mondes, les lieux, les bêtes et les plantes que l’homme n’a pas encore découvert. Ce serait très utile pour les savants et les explorateurs, et rassurant : fini le face-à-face soudain et embarrassant avec l’inconnu, il suffirait de se reporter à la bonne fiche et on saurait ce qu’on vient de découvrir. Partir vers l’inconnu en sachant ce qu’on peut rencontrer, voilà quelque chose qui me plairait. D’ailleurs, ça existe déjà. Les récits anciens et les vieux dictionnaires regorgent de lieux et d’êtres qu’on s’attendait à rencontrer au détour d’un chemin : les licornes, les sirènes, les îles sous le vent, les amazones, l’Atlantide, le royaume du Prêtre Jean ou le Kraken.

Les mots, c’est aussi un peu ton masque, Jérôme. Révéler peu de choses à ton sujet, c’est une volonté ?

Je pense qu’une fois écrites, les histoires doivent se débrouiller toutes seules, et je crois que les miennes n’ont rien à gagner à ce que le lecteur sache où j’habite.  Et puis à la limite ce qu’un auteur veut bien raconter de soi sur le rabat d’une couverture, même si c’est vrai, c’est déjà de la fiction puisque le lecteur partira de ces quelques mots pour imaginer ce qu’il veut. La liste de métiers de la rubrique auteur des carnets joue là-dessus.
Et puis en fait je crois que je raconte beaucoup de choses sur moi dans mes petites histoires. Je ne le fais pas volontairement, mais je m’en aperçois en me relisant, parfois longtemps après.

Beaucoup d’auteurs sont narcissiques. Toi, tu cultives la discrétion et les collaborations. Ton narcissisme à toi, il va se loger où ?

Je pense qu’il se loge dans l’idée d’écrire des textes que j’aimerais bien lire mais que je n’ai pas encore trouvés dans les livres des autres. Pas pour être l’égal de Balzac ou de Calvino, mais pour dénicher juste la place libre là où personne ne s’est glissé.
Bien sûr, je n’ai pas tout lu (encore heureux), du coup je peux rêver à de grands espaces et de gros ouvrages. Mais il y a des désillusions : quand j’ai découvert, tout récemment, Cortázar, ma liste virtuelle de livres à écrire a fondu ! Mais, passé cette première impression, Cortázar m’a redonné de l’élan. Les bonnes lectures peuvent faire ça.

Tu te dis paresseux mais tu es prolifique : on te lit sur ton blog, tu participes à des projets collectifs d’écriture, à des forums. Écrire, pour toi, c’est un besoin ? Un plaisir ? Une hémorragie ?

Tout simplement, écrire, c’est un plaisir. Sinon, ça n’en vaudrait pas la peine. Mais comme ça fait une réponse un peu courte, je vais profiter de l’occasion pour parler d’autre chose : en fait, j’écris parce que je suis lecteur. Je veux dire que je lis depuis tout petit, sans doute mal (sans faire attention au nom de l’auteur, en prenant dix ou vingt pages au milieu d’un bouquin, en survolant ou en sautant des phrases et des paragraphes entiers), mais avec joie et beaucoup. Je n’en suis pas fier, c’est juste comme ça.
De toute façon, comme n’importe quel autre lecteur, je suis tributaire de l’histoire que l’auteur a imaginée. S’il décide d’enquiquiner un personnage que j’aime bien, je suis forcé d’accepter. S’il veut que le héros fasse un truc qui me paraît vraiment idiot, je n’ai aucun moyen de l’en empêcher. Je ne peux que lire la suite pour voir si l’affaire s’arrange. Il y a aussi des personnages secondaires que j’aimerais mieux connaitre.
Il y a aussi les lectures manquées, pour tout un tas de raisons qui tiennent autant au livre qu’au lecteur, et que l’on se dit « pas possible, on doit pouvoir faire mieux que ça ! »
Je crois que ça vient un peu de tout ça si j’écris. Façon de voir ce que peut arriver d’autre, d’explorer les pistes négligées. Pas pour redresser les torts, non, mais pour voir ce que pourrait arriver si l’histoire sortait de ses rails.  Prendre une histoire que tout le monde connait et la tordre un peu. C’est un peu le sens de ma série des Renard et Corbeau.

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On retrouve parfois dans tes textes une interrogation : suis-je lu ? Où vont ces mots qui s’échappent de moi ? Sans lecteurs, est-ce que tu écrirais encore ?

Bien sûr que je me pose la question. Je pense que si j’avais un éditeur, je devrais me retenir de lui demander les chiffres de diffusion.  C’est aussi pour ça que le blog est un bon format pour moi : les commentaires offrent des retours rapides et très agréables (pour l’instant, personne n’a pris la peine d’écrire un commentaire vraiment sévère). Mais sans lecteur, je crois que j’écrirais encore : après tout, j’écris aussi pour le plaisir d’écrire, et j’ai la chance d’avoir une cellule de lecture à la maison.

Tu privilégies les textes courts, pourquoi ?

Parce que je suis paresseux. Et puis parce que je trouve que le format du blog favorise les textes courts ; sur un écran, pour lire un texte au-delà de mille mots, il faut que je m’accroche. Alors que trois ou six cents mots, ça se lit facilement.
Et puis écrire, pour moi, c’est aider une ou deux idées à se développer, une situation à se résoudre. Ecrire un roman ? Je trouve ça bien épais et je ne suis pas certain d’avoir l’opiniâtreté ni même des idées qui m’amusent assez longtemps. Mais bon, tout peut arriver !

Est-ce que tu ressens parfois l’appel du papier ? Combien de projets de romans dorment dans tes cartons ?

L’appel du papier ? Bien sûr. J’aimerais bien me croiser dans une vitrine de libraire. Mais en même temps, il y a déjà tellement de livres chez les libraires et dans les bibliothèques… ça me fiche parfois le vertige, alors, en rajouter un ?

S’affranchir ainsi d’un visage, d’un éditeur, c’est aussi une manière pour toi d’écrire sans contraintes ?

C’est vrai que le cadre du blog, avec la maîtrise des billets, des parutions, tout ça, c’est bien agréable. Mais comme je l’ai dit au-dessus, ça ne me déplairait pas d’être en librairie, et je sais que ça doit passer par le cadre contraignant du marché du livre et de l’édition. Et puis de toute façon, écrire, c’est une contrainte. Attention, pas une contrainte façon écrivain maudit dont l’âme tourmentée ne s’exprimerait que dans la souffrance, mais la contrainte bête : pour écrire, faut un support, papier, écran, ou autre, une ou deux idées et des mots pour les exprimer.

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Je ne sais pas trop quels conseils donner. Je crois que chacun doit trouver la méthode qui lui convient, alors je vais juste décrire ma propre façon de faire. Je me raconte des bribes d’histoires dans ma tête, et quand l’une me parait à point, je commence à l’écrire. Puis je la relis, pour voir ce qu’elle raconte, et s’il n’y a pas une autre histoire derrière ; souvent, arrivent alors des tas de trucs que je n’avais pas imaginés. Je laisse reposer aussi, pour que ça mûrisse. Et puis je déplace des paragraphes, des phrases, des mots, pour voir s’ils ne seraient pas mieux ici ou là.
Bref, je tâtonne, je cherche le bon agencement, je fais des essais. Et puis à un moment, je sens que je ne peux plus améliorer l’histoire, que je n’ai rien à ajouter, et là elle est prête. Ça ne veut bien sûr pas dire qu’elle est parfaite, mais simplement que moi, je ne peux pas la mener plus loin. C’est au tour du lecteur.
En pratique, les contraintes et les jeux d’écriture proposés sur les blogs m’ont beaucoup aidé à oser démarrer. La forme ou les mots imposés donnent un cadre, une direction, une couleur. Le jeu impose une durée, pas question de rêvasser pendant cent-sept ans, il faut rendre sa copie. Et le collectif offre à la fois un petit groupe de lecteurs amicaux et l’exemple d’autres textes écrits avec la même base, donc de l’émulation et des comparaisons très enrichissantes.
Plus globalement, je crois qu’il ne faut pas vouloir tout écrire d’un coup, ne pas tout faire rentrer dans la première histoire. Et puis faire lire son texte, à des proches ou bien à des inconnus (et pour ça aussi le web est aussi très pratique). Et recommencer.

« Le temps perdu se rattrape toujours. Mais peut-on rattraper celui qu’on n’a pas perdu ? » a écrit Alexandre Vialatte. Quel est ton avis ?

Je suis un gros égareur de temps, alors je ne suis certainement pas qualifié pour répondre à ça.
Peut-être que le plus sage serait de s’arranger pour en perdre un peu en chemin, façon Petit Poucet. Mais le mieux, c’est de lire Vialatte ; c’est une bonne façon de ne pas perdre son temps.

Pour celles et ceux qui ne sauraient pas aborder ton œuvre, par où faut-il commencer, selon toi ?

Je ne crois vraiment pas avoir une œuvre, au sens d’un ensemble construit. Plutôt des petits textes qui partent dans tous les sens, parfois avec des liens entre eux. Je pense qu’on peut y entrer par n’importe quel bout et se promener à sa guise.  Bref, le bouton « lire au hasard » en haut à droite de l’écran n’est pas là par hasard.

Les partenaires de l’antagoniste

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Bien souvent, un antagoniste efficace est quelqu’un qui sait s’entourer. Après avoir examiné le rôle de l’antagoniste dans une œuvre de fiction, je vous propose ici de nous pencher sur un certain nombre de personnages annexes qui vivent dans son orbite et contribuent avec lui à rendre la vie dure aux protagonistes d’un roman.

Cela va de soi : aucun des rôles ci-dessous n’est indispensable, et chacun d’entre eux représente un stéréotype qu’il convient de développer, de subvertir et de traiter avec doigté et imagination afin de lui donner du relief et de l’intérêt. Je vous laisse un peu de boulot.

Le dragon

Bien souvent, c’est en tout cas l’option la plus classique, l’antagoniste d’une histoire n’est vaincu qu’à la fin. Lorsque ses plans sont déjoués, la tension narrative retombe et l’histoire se termine. Il est même très courant que protagoniste et antagoniste ne se confrontent que juste avant la conclusion du roman. Comment, dès lors, incarner la menace que représente l’antagoniste, comment compliquer la vie des personnages principaux en attendant ce fatidique face-à-face ?

Pour cela, il y a le dragon (un terme que j’emprunte à TVTropes). Il représente l’obstacle que doivent franchir les protagonistes avant de vaincre l’antagoniste. Alors que l’antagoniste est celui qui tire les ficelles, qui orchestre la série d’embûches qui se dressent sur le chemin des héros, le dragon est là, sur le terrain, pour se confronter à eux physiquement et leur rendre la vie dure. S’il est vaincu, cela représente une grande avancée, mais pas la victoire finale. Dans Star Wars, le rôle du dragon est tenu par Darth Vader.

Le dragon peut être le fidèle lieutenant de l’antagoniste, un mercenaire qu’il paye pour exécuter ses basses œuvres ou un allié qui accepte temporairement de jouer un rôle mineur. Il peut même s’agir d’un authentique dragon ou d’une autre créature fabuleuse. À noter que même en-dehors de la littérature d’aventure, le rôle du dragon peut très bien trouver sa place. Le tueur à la solde d’un baron de la drogue dans un thriller, le DRH sans scrupules qui exécute les basses œuvres d’un patron, la sœur acariâtre qui rapporte tout à un père manipulateur dans une saga familiale : ce sont tous des dragons.

Enfin, le dragon, comme l’antagoniste, peut avoir un arc narratif, il peut évoluer : il est même recommandé qu’il en soit ainsi. Un dragon peut nourrir ses propres ambitions, souhaiter prendre la place de l’antagoniste, ou, au contraire, trouver la rédemption et aider les personnages principaux à triompher de celui qui sera dès lors devenu leur ennemi commun. Comme l’antagoniste, plus vous consacrez de temps à comprendre ce qui le motive, meilleur sera votre dragon, et donc tout votre récit.

Les sbires

Si le dragon constitue l’obstacle qui semble infranchissable sur la route du héros, les sbires en sont les jalons, les accidents de parcours, qui viennent corser la vie des personnages principaux mais dont ils finissent par triompher tôt ou tard. Dans Le Seigneur des Anneaux, les sbires sont les Orcs, alors que dans Harry Potter, ce sont les Mangemorts.

Le rôle symbolique des sbires est de nous rappeler que l’antagoniste possède des alliés, des amis, une organisation qui le soutient, et que son pouvoir s’exprime à travers eux. Oui, il est possible de s’en défaire, mais pas de les éliminer tous : leur présence nous confirme que rien ne changera vraiment tant que les plans de l’antagoniste ne seront pas déjoués.

Même si les sbires constituent une menace diffuse et souvent désincarnée, sans nom et parfois sans visage, il est tout de même important de s’interroger sur ce qui les motive à épouser la cause de l’antagoniste. Qu’ont-ils à y gagner ? Agissent-ils par conviction, par intérêt, par peur ? Qu’est-ce qui serait susceptible de les faire abandonner le combat ou changer de camp ?

Attention cependant : plus vous humanisez les sbires, plus il va devenir inconfortable que votre héros les massacre par dizaines. La confrontation ne doit pas nécessairement prendre un tour violent. La simple présence des sbires peut obliger les protagonistes à ruser, à se montrer prudent ou à faire preuve de discrétion.

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Le miroir

J’ai eu l’occasion de le dire : il est crucial que l’antagoniste ait de l’épaisseur, des objectifs identifiables et même une vie intérieure. Tout cela n’est pas facile à obtenir si on n’a aucun accès à ses pensées. Dans un roman où l’antagoniste est absent ou n’est révélé que dans les derniers chapitres, il risque de paraître creux et inintéressant. Une manière d’étoffer son rôle, c’est de lui donner un miroir, c’est-à-dire un autre personnage avec qui il peut dialoguer. Monsieur Mouche, dans Peter Pan, est le miroir du Capitaine Crochet.

Le miroir peut être un conseiller, un proche, un ami, un confident, un stratège. Quoi qu’il en soit, son rôle dans l’intrigue est de donner à l’antagoniste quelqu’un à qui parler, ce qui permet déjà de rendre certaines scènes d’exposition plus naturelles, mais aussi de mettre au jour les doutes et les contradictions psychologiques de l’antagoniste.

Par moments, le miroir peut faire office de conscience pour l’antagoniste, et tenter de le pousser en direction d’un comportement plus moral, ou au contraire, il peut l’inciter à commettre des actes de plus en plus répréhensibles. Il est même possible de mettre en scène deux miroirs différents, qui tiennent chacun un de ces rôles, comme les anges et les démons qui apparaissent sur les épaules des personnages de dessins animés.

Comme le dragon, le miroir peut lui aussi gagner à avoir un arc narratif, à avoir ses propres ambitions et sa propre ligne morale, distinctes de celles de son patron.

Le satellite

Le satellite est un personnage qui existe dans l’orbite de l’antagoniste mais qui ne participe pas à ses plans. Typiquement, il s’agit d’un membre de sa famille ou d’un être aimé : quelqu’un de proche, qui compte dans sa vie et qui, bien souvent, représente un aspect de son existence qui n’est pas directement lié à ses ambitions. Il peut s’agir d’un conjoint, d’un enfant ou d’un parent, mais aussi d’un ami, d’un mentor, de quelqu’un dont l’antagoniste aurait la charge. Il peut même s’agir d’une institution : une entreprise, une fondation, un orphelinat, un théâtre, allez savoir. Dans Le Parrain, l’épouse de Michael Corleone, Kay, est son satellite.

Il y a deux bonnes raisons d’adjoindre un ou plusieurs satellites à un antagoniste. La première, c’est que cela les humanise : si celui que l’on a jusque-là voulu voir comme un « méchant » se préoccupe sincèrement de personnes qu’il aime, est-il vraiment aussi mauvais que cela ? Cela peut même inviter le lecteur à reconsidérer sa position : et si c’était le protagoniste qui était dans l’erreur ?

Seconde raison de recourir à un satellite : cela donne un point faible à l’antagoniste. À partir du moment où le protagoniste en entend parler, il peut tenter d’exploiter cette faille et en appeler à l’aspect humain de son adversaire, voire même en menaçant ou en mettant en danger ces satellites. Là aussi, cela ajoute de l’ambiguïté et remet en question les rôles attribués aux personnages de l’histoire : si le protagoniste est prêt à faire du mal à des innocents pour damer le pion à l’antagoniste, lequel est vraiment le plus mauvais ?

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Le para-antagoniste

Un para-antagoniste, c’est un antagoniste parallèle. Il s’agit d’un personnage qui n’est pas l’antagoniste principal de l’histoire et qui ne partage pas ses buts, mais qui, pour d’autres raisons, va tout de même compliquer la vie des protagonistes. Bien souvent, un para-antagoniste ne s’oppose pas au personnage principal, mais à un de ses proches. Le cas le plus connu est celui de Jabba, le baron du crime de Star Wars qui fait office de para-antagoniste, principalement opposé au personnage de Han Solo.

Avec l’introduction de ce genre de personnage, on a également l’opportunité de proposer un antagoniste bis qui tranche complètement avec l’antagoniste principal, du point de vue de son caractère, de ses méthodes, du ton qui lui est associé (l’un peut être tragique et l’autre comique, par exemple) ainsi que des thèmes qu’il illustre. C’est par leur contraste qu’ils vont chacun trouver leur place dans l’intrigue.

Un para-antagoniste peut venir apporter un zeste d’incertitude dans un roman. Puisqu’il ne s’intéresse à priori ni aux affaires du protagoniste, ni à celles de l’antagoniste, il peut, au gré des circonstances, choisir de s’allier avec l’un ou avec l’autre – ou corser l’existence des deux.

Bien entendu, un para-antagoniste fonctionne comme un antagoniste, et peut, au même titre que celui-ci, avoir un arc narratif qui lui est propre, ainsi que ses propres sbires, dragons, miroirs, etc… Attention tout de même à ne pas trop en faire et à ne pas surcharger l’intrigue de votre roman avec d’innombrables personnages qui s’opposent aux héros et aux uns et aux autres. Tout le monde ne s’appelle pas G.R.R. Martin.

L’anti-antagoniste

Ce que je choisis d’appeler ici un « anti-antagoniste », c’est un personnage qui est l’antagoniste de l’antagoniste, sans être le protagoniste.

Il y a deux cas de figure principaux qui peuvent se présenter : le premier, c’est celui d’un rival ou d’un adversaire de l’antagoniste, mais qui n’est aucunement lié aux préoccupations et aux affaires du protagoniste. Dans ce cas, il s’agit d’un personnage dans lequel les personnages principaux peuvent trouver un allié potentiel – à moins qu’il ne finisse par se retourner contre eux également. « Les ennemis de mes ennemis sont mes amis » : ce principe un peu trop mathématique peut donner lieu dans un roman à un cas de conscience et à un test moral pour les héros, en particulier si l’anti-antagoniste est à peine moins ignoble que l’antagoniste.

La seconde situation, c’est celle où l’anti-antagoniste se révèle être un super-antagoniste, que tous les personnages, bons ou mauvais, finissent par devoir combattre. Dans sa trilogie « Seven Princes », John R. Fultz révèle ainsi qu’une des motivations des méchants des deux premiers tomes était de prévenir l’arrivée d’un méchant encore plus méchant, qui finit par débarquer dans le dernier volume. Oh, quelle méchanceté! Tout cela m’écœure.

⏩ La semaine prochaine: le style

L’antagoniste

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Un antagoniste, c’est le méchant dans une histoire : celle ou celui qui tente de déjouer les plans du protagoniste, dont les actes sont autant d’embûches pour les personnages principaux, qui représente un contrepoint dramatique, symbolique et thématique aux thèses du roman. Parfois même, il a une moustache.

Un roman peut très bien se passer d’un antagoniste. Dans le genre du bildungsroman, par exemple, on suit la trajectoire d’un enfant ou d’un jeune jusqu’à l’âge adulte, en étant le témoin des embûches qu’il doit traverser pour devenir la personne qu’il sera. Des romans psychologiques s’attachent à décrire des individus à un tournant de leur vie, face à un divorce, une prise de conscience, une transformation, qui n’a nul besoin d’être incarnée dans un méchant de fiction. Il y a des romans de voyage qui nous emmènent à la découverte du monde et des états d’âme de ceux qui le découvrent. Certains textes de science-fiction, et même quelques romans policiers, tournent autour d’une énigme à résoudre, sans aucun plan maléfique à déjouer.

Un texte romanesque est presque toujours l’histoire d’un conflit

En ce qui concerne les auteurs qui font le choix d’inclure un antagoniste dans leur roman, il faut cependant souligner à quel point son rôle est important : un texte romanesque, et plus largement la fiction en général, est presque toujours l’histoire d’un conflit. Il peut s’agir d’un conflit d’intérêt, d’une guerre, d’une divergence d’opinion, d’une lutte intérieure, mais lorsque l’on simplifie les choses à l’extrême, on trouve toujours un gros problème en attente de résolution. L’antagoniste, c’est celui qui cause ce gros problème, qui orchestre les soucis. C’est même parfois lui, le gros problème. C’est dire à quel point il est important : par bien des aspects, c’est lui qui va donner sa forme au roman.

A quoi ressemblerait la vie de Harry Potter si on retirait Voldemort de l’histoire ? Les Misérables sans Javert ? Peter Pan sans le Capitaine Crochet ? On peut parier que ça serait beaucoup plus tranquille, voire même un peu ennuyeux.

L’existence d’un antagoniste apporte à l’histoire un conflit central, qui lui procure de la tension et esquisse sa structure. Sans lui, sans les enjeux dramatiques qu’il génère naturellement, un romancier risque de laisser son œuvre s’embourber dans une série de conflits mineurs et d’incidents aléatoires : du mélodrame ou rien d’important ne se produit.

Dans de nombreux ouvrages d’aventure, de fantasy, de science-fiction, l’antagoniste prend la forme d’un grand méchant, aussi central dans l’intrigue et aussi complexe que le protagoniste. Quel que soit votre intrigue et le genre dans lequel vous œuvrez, votre antagoniste mérite d’avoir autant d’attention que votre protagoniste. Faites en sorte qu’il s’agisse d’un personnage complet, vraisemblable, solidement charpenté. Donnez-lui un objectif et aidez le lecteur à voir les choses de sa perspective. Plus l’antagoniste sera intéressant, plus le conflit au cœur du roman sera crédible.

Les antagonistes poursuivent leurs propres buts

À ce sujet, une formule bien connue, c’est « Chaque méchant est le héros de sa propre histoire. » En d’autres termes : ceux qu’on nous présente comme les « méchants » d’un roman ne se conçoivent pas ainsi. Ils poursuivent leurs propres buts, de manière tout aussi rationnelle que les autres personnages. Même s’il y a des exceptions, il s’agit néanmoins d’un principe à garder à l’esprit pour donner de l’épaisseur à votre antagoniste.

Une possibilité pour donner du relief à une histoire, c’est de concevoir l’antagoniste comme un double du protagoniste : tous les deux, par exemple, viennent de milieux modestes, tous les deux ont grandi dans la même ville, avaient les mêmes rêves et les mêmes ambitions, mais leurs trajectoires individuelles les mènent à s’opposer frontalement. Pour que le conflit extérieur soit doublé d’un conflit intérieur, les deux personnages peuvent avoir une histoire commune qui précède le roman, voire des liens familiaux ou affectifs : une sœur, un amant, un mentor, une amie.

À l’inverse, la paire protagoniste/antagoniste peut être conçue comme deux pièces opposées en tous points : l’un est riche et l’autre pauvre ; l’un jeune, l’autre vieux ; une femme et un homme ; un introverti et un extraverti ; un savant et un autodidacte ; un sceptique et un zélote. Leur opposition tournera alors en une étude riche en contraste de leurs différences.

Il peut lui aussi évoluer et posséder son propre arc dramatique

Il est intéressant de noter qu’un antagoniste n’a pas à être une figure figée : il peut lui aussi évoluer et posséder son propre arc dramatique. Les deux options classiques sont l’arc de rédemption, où l’antagoniste en vient progressivement à tomber d’accord avec le protagoniste, et l’arc de radicalisation, où ce qui n’était qu’un désaccord léger devient une lutte acharnée. Cela dit, des évolutions de toutes sortes sont possible, et il est donc conseillé de se demander dans quelle mesure les événements du roman peuvent faire changer son antagoniste, afin qu’il y gagne en épaisseur psychologique.

De même, tout ce que j’ai dit au sujet du protagoniste et des personnages principaux est valable pour l’antagoniste : lui aussi est défini par ses actes, a des liens avec d’autres personnages, occupe une niche spécifique dans le décor de l’intrigue, a des failles, des opinions, une manière distinctive de parler, etc…

La tentation peut exister chez certains auteurs de décider que l’antagoniste n’est pas une personne, mais un concept désincarné : le capitalisme, la religion, la maladie. Cela peut fonctionner si l’on y met du cœur et du travail, mais en optant pour cette solution, l’intrigue risque de s’égarer : un antagoniste abstrait mène à une intrigue abstraite, à laquelle il est difficile de s’intéresser. Rien n’intéresse davantage les humains que les autres humains, et votre concept ne sera que plus captivant s’il est incarné dans une personne de chair et de sang, qui peut agir, réagir, ressentir des émotions et en exprimer.

Il a sa place même en-dehors de la littérature de genre

Jusqu’ici, je suis parti du principe un peu simpliste selon lequel l’antagoniste était le méchant de l’histoire, qui s’oppose à un gentil protagoniste. C’est loin d’être le seul cas de figure. Dans un récit dont le personnage principal est un tueur en série, le flic qui le poursuit implacablement sera l’antagoniste de l’histoire, même si sa morale est irréprochable. De même, une histoire qui mettrait en scène un chef de gang criminel en pleine guerre contre un de ses rivaux, le premier serait le protagoniste, le second l’antagoniste, même si aucun d’entre eux ne peut prétendre à la supériorité morale sur l’autre.

Pour continuer à déboulonner la figure de l’antagoniste présenté comme le méchant de l’histoire, on peut encore noter qu’il a sa place même en-dehors de la littérature de genre. Oui, on peut écrire un roman sans antagoniste, mais ceux-ci viennent malgré tout se loger là où on ne les attend pas. Une histoire où une sœur se dispute un héritage avec une autre pourra très bien les mettre en scène comme, respectivement, un protagoniste et un antagoniste, alors qu’on est à mille lieux du roman d’aventure. L’antagoniste peut même être intérieur. Dans Crime et châtiment de Dostoïevski, le sentiment de culpabilité de Raskolnikov en fait son propre antagoniste, tant et si bien que le personnage incarne les deux rôles simultanément.

📖 La semaine prochaine: les partenaires de l’antagoniste

Critique: La Cité des Abysses

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Sur la planète Thétys, la jeune Istalle a échappé de justesse à un cataclysme qui a ravagé la cité sous-marine où elle vivait avec sa famille. Tout le monde s’accorde à penser que c’est son père qui est le responsable du drame. Une fois devenue adulte, Istalle revient sur les lieux, bien décidée à laver l’honneur de sa famille. Et si les fascinants dauphins d’Ekysse, ces créatures mystérieuses, détenaient certaines des clés du mystère?

Titre : Le Cycle d’Ekysse – La Cité des Abysses

Auteure : Ariane Bricard

Éditeur : Editions Le Héron d’Argent (ebook)

Des secrets se cachent sous la surface: celle de l’océan, celle des souvenirs, celle des sentiments…

Au carrefour de plusieurs genres, La Cité des Abysses et d’abord un roman de science-fiction. Sur ce plan, il rappelle les plumes classiques, entre Vance et Van Vogt, qui avaient coutume de nous emmener à la découverte de planètes lointaines. Comme eux, l’auteure sait évoquer le dépaysement des astres inconnus et le frémissement des pionniers. On se plaît à découvrir aux côtés des personnages ce monde neuf et bien dessiné: la faune, la flore, et même les phénomènes météo, tout sur Thétys est pensé par l’auteur, tant et si bien qu’on a l’impression de s’immerger dans un environnement bien réel.

Le livre est aussi un thriller, puisqu’il est structuré comme une enquête. Qui est vraiment responsable d’une catastrophe qui a endeuillé Thétys? C’est la question que cherche à élucider Istalle. Ses investigations génèrent du suspense et tiennent le lecteur en haleine, même si la nature mélancolique du personnage baigne le récit dans une certaine langueur: la jeune femme souhaite-t-elle vraiment obtenir les réponses qu’elle dit rechercher? En proie à une crise existentielle, elle déploie autant d’efforts à enquêter qu’à s’interdire de le faire.

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Au cœur du récit se cache encore un autre genre: la romance. Notre héroïne se retrouve entre un amour qui s’en va et un amour qui vient. Tout cela est décrit avec délicatesse et cette histoire ne submerge jamais le récit, mais au contraire, sert les enjeux du roman et contribue à donner de l’épaisseur aux personnages.

Le style de l’auteure est fluide, élégant, ponctué de dialogues nombreux et dynamiques, avec un goût du mot juste et des descriptions vivantes. On se prend au jeu et on tourne les pages en ayant très envie de découvrir la suite.

Au chapitre des points faibles, on peut citer quelques personnages secondaires vite esquissés qui ne servent pas vraiment l’intrigue. Au début du roman, quelques dialogues d’exposition ne sont pas toujours convaincants. Rien de tout cela, cependant, n’entame le plaisir du lecteur.

Bénéficiant, dans sa version papier, d’un superbe travail d’édition, La Cité des Abysses est un roman prenant et original, dont les dernières pages ouvrent de nouvelles portes qui donnent envie de découvrir la suite.

✋ Disculpeur: je suis édité auprès de la même maison d’édition que l’auteure.

Et si on se voyait?

livre paris
Depuis que j’ai lancé ce blog, mon actualité promotionnelle est plutôt calme, mais ça va changer, donc pour celles et ceux que ça intéresse, je publierai de temps en temps des nouvelles de mes présences sur les salons.
Je serai présent au salon Livre Paris, le samedi 17 toute la journée et le matin du dimanche 18 sur le stand des Editions le Héron d’Argent. Comme ça, s’il vous venait une folle envie de #payetonauteur, vous pourriez vous offrir « La Ville des Mystères » (et moi en échange je vous ferais une dédicace).
 
À bientôt! 😉

Le protagoniste

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Vous allez dire que je radote. C’est vrai, j’ai déjà eu l’occasion de détailler un certain nombre de principes destinés à caractériser les personnages principaux d’un roman et les distinguer des personnages secondaires. Ici, j’aimerais encore prendre le temps de m’attarder quelques temps sur le rôle spécifique du protagoniste.

C’est au poète grec Thespis que l’on doit l’invention du protagoniste. Dans son œuvre comme dans le théâtre grec antique qui a suivi, « protagoniste » était tout simplement le nom que l’on donnait à un acteur qui évoluait en-dehors du chœur et entrait en dialogue avec celui-ci, incarnant généralement un ou plusieurs des personnages centraux de la tragédie. Ah, sacrés Grecs.

Beaucoup de choses ont changé depuis cette époque, mais une idée reste centrale : le protagoniste, c’est celle ou celui qui se détache de la masse, dont on perçoit la voix singulière au milieu du vacarme ambiant. Le protagoniste, c’est donc devenu le personnage principal d’une œuvre. Un rôle central qui se manifeste de différentes manières.

Le moteur de l’intrigue

Un protagoniste est, de tous les personnages d’un roman, celui qui est le plus étroitement lié à son intrigue. C’est de lui que l’on raconte l’histoire, c’est lui qui en fournit l’impulsion, qui est le premier concerné par les remous du roman, qui prend toutes les décisions majeures qui influencent le cours de l’histoire.

Le protagoniste donne à l’intrigue sa direction. C’est lui dont les choix et les actes changent la tournure des événements. D’une certaine manière, on peut dire que le protagoniste est une machine à générer l’histoire au cœur de laquelle il se situe. Sans lui, dispersée entre de multiples personnages, le roman risquerait de devenir une expérience chorale et sans forme, dont aucune figure centrale ne se détacherait pour donner de la cohérence à l’ensemble. Un protagoniste, ça n’est rien d’autre que l’outil avec lequel l’auteur donne sa forme au narratif.

Il est possible d’opter pour un protagoniste qui n’est pas le moteur de l’intrigue, une figure centrale ballottée par des événements qui ne dépendent pas d’elle, comme un bouchon de liège au milieu d’un océan déchaîné, mais il est très difficile de réussir à rédiger un roman captivant en choisissant cette option : le risque est que le lecteur se demande pourquoi on suit les aventures de cette figure passive qui ne fait que subir les événements, plutôt que celles des personnages qui prennent réellement les décisions.

L’incarnation des thèmes

Même si les thèmes sont des éléments qui nourrissent toute une œuvre et guident les choix de l’auteur dans leur ensemble, c’est à travers le protagoniste que ceux-ci s’illustrent le plus visiblement.

Bien souvent, c’est lui qui les incarne le plus directement et le plus littéralement, étant entendu qu’un livre qui traite de la mortalité mettra généralement en scène un protagoniste qui est confronté à la mort, qu’un livre dont le thème central est la solitude comportera vraisemblablement un protagoniste qui en souffre et qu’un livre qui tourne autour de l’idée de l’avarice va nous présenter un personnage avare ou qui subit les conséquences des actes d’individus âpres au gain.

En fait, un auteur qui souhaite accorder toute l’attention qu’ils méritent aux thèmes de son roman pourra difficilement faire l’impasse sur la réflexion qui consiste à se demander quel impact ceux-ci ont sur le protagoniste et de quelle manière celui-ci peut aider à mettre en lumière les thèmes du livre. Sans cette approche, si, pour une raison ou pour une autre, le protagoniste est laissé de côté de la réflexion thématique du roman, celle-ci risque d’être incomplète ou peu convaincante.

À l’inverse, si les principaux thèmes d’un livre sont exprimés à travers le cheminement du protagoniste, ils gagneront en clarté et en visibilité et le travail thématique du romancier sera, sinon complet, en tout cas bien avancé.

Les yeux du lecteur

On a eu l’occasion d’en parler : il y a de nombreuses manières de raconter une histoire et la fonction de narration n’est pas toujours couplée avec le personnage principal d’une œuvre. Malgré tout, quel que soit la façon dont les événements sont rapportés, le protagoniste reste le principal compagnon de voyage du lecteur : c’est à ses côtés que celui-ci découvrira l’univers de l’œuvre, à travers lui qu’il traversera toutes sortes d’émotions, ce sont ses interrogations qu’il partagera et c’est de lui que va dépendre une bonne partie l’attachement que le lectorat peut avoir vis-à-vis d’une œuvre.

On le répète : il n’est pas indispensable que le personnage principal d’un livre soit sympathique. Mais dans la mesure où lecteur et protagoniste vont passer pas mal de temps ensemble, l’auteur serait bien avisé de faire en sorte que l’on ait au moins une bonne raison de vouloir suivre les aventures d’un tel individu : parce qu’il est attachant, parce qu’il est intéressant, parce qu’il est imprévisible, etc…

Un livre peut être aussi bien écrit que l’on veut, si le lecteur est rebuté par le protagoniste, s’il le trouve fade, horripilant ou mal choisi, il aura envie de le refermer avant de l’avoir terminé et de passer à autre chose. Confession personnelle : à en croire certaines critiques, plusieurs lecteurs de mon roman « La Ville des Mystères » n’ont pas apprécié que son héroïne adolescente tombe amoureuse d’un inconnu au premier regard. Désapprouvant cette attitude, ils n’ont pas cru au personnage, ni, dès lors, au livre. Il n’est bien sûr pas possible de concevoir un personnage qui plaise à tout le monde, mais ce serait une erreur de négliger cette dimension.

Le miroir des personnages

Dans un roman où un personnage central se détache en tant que protagoniste, celui-ci va occuper la place centrale du réseau de liens qui se tisse entre tous les personnages. C’est à travers son regard, par le biais des relations qu’ils entretiendront avec lui que les autres personnages de l’histoire vont se révéler et prendre leur pleine dimension.

À moins de bâtir un roman choral, où chaque personnage jouit de la même importance et où aucun d’entre eux n’occupe le devant de la scène, les relations entre le protagoniste et les autres personnages sont les seules qui comptent vraiment. À moins qu’elles servent à les définir (comme dans le cas de jeunes mariés), les relations qu’entretiennent les personnages secondaires entre eux sont tangentielles, voire anecdotiques, et risquent d’alourdir le récit et de plonger le lecteur dans la confusion.

Dans la plupart des cas, le romancier aura donc avantage à utiliser le protagoniste comme un révélateur des autres personnages, et à s’arranger pour qu’il soit impliqué dans toutes les relations les plus significatives de l’histoire.

L’adversaire de l’antagoniste

Dans un roman qui possède un antagoniste, celui-ci sera automatiquement lié de près au protagoniste. Un prochain billet détaillera ce rôle. Rôh mais le suspense est insoutenable.

Se tromper de protagoniste

À la lecture de ces conseils, il se peut que vous ressentiez une gêne, en réalisant que le protagoniste de votre projet de roman n’a rien en commun avec le rôle que je décris ici : ce n’est pas lui qui fait avancer l’intrigue, les thèmes principaux du roman sont illustrés par d’autres personnages, tout dans sa manière d’agir est hostile au lecteur et les relations qu’il tisse n’ont rien de significatif.

Si vous vous retrouvez dans cette situation, il y a plusieurs explications possibles : peut-être que c’est parce que je fais fausse route dans mes conseils, peut-être que votre idée est tellement originale qu’elle s’affranchit des conventions, mais il est également possible que vous vous soyez trompé de protagoniste. Celle ou celui dont vous pensiez qu’on racontait l’histoire ? En réalité, ce n’est qu’un personnage secondaire.

Il n’y a pas de mal à réaliser que le véritable protagoniste de « Don Quichotte » est son écuyer Sancho Panza : cela permet d’adapter l’approche que l’on a d’un roman et de tout modifier en fonction de cette prise de conscience. En prenant conscience que l’on s’est trompé de protagoniste, toutes sortes d’éléments problématiques d’un texte deviennent clairs, les blocages se défont d’eux-mêmes. Reste à l’auteur à réécrire certaines scènes et à procéder à quelques adaptations pour que cette bascule d’un protagoniste vers un autre soit une réussite.

📖 La semaine prochaine: l’antagoniste