Le récit au présent

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La semaine dernière, nous nous sommes intéressés au récit au passé, qui reste le choix principal et le plus populaire lorsque l’on se met en tête de raconter une histoire, qu’il s’agisse d’un roman ou non.

L’autre grande possibilité qui s’offre aux auteurs, c’est le récit au présent. Il s’agit également d’un choix populaire, mais résolument moderne : on ne le rencontrait pour ainsi dire jamais dans la littérature avant la seconde moitié du 20e siècle.

Ce type d’écriture est plus viscéral

Le principal attrait du récit au présent, c’est son immédiateté : on découvre les événements en direct, en même temps que le narrateur. Quand les personnages sont surpris, nous sommes surpris avec eux. Ce type d’écriture est plus viscéral, et offre au lecteur l’impression de se trouver sur la corde raide avec les protagonistes. Pour les genres qui s’appuient sur le suspense, le présent peut amplifier l’indispensable incertitude du récit.

Il y a aussi une question de réalisme : vivre les événements dans l’ordre, les uns après les autres, c’est ainsi que nous percevons nos vies. Bien amené, un récit au présent peut nous faire entrer plus profondément dans la tête du personnage. Associé en particulier à un point de vue à la première personne, il peut renforcer l’évocation de sentiments comme l’isolement, la perte de repères ou la désorientation, dans la mesure où le moment présent est le seul point d’ancrage d’un récit de ce type.

Écrire un roman au présent, cela dit, est perçu par certains lecteurs comme une coquetterie de style et peut représenter un obstacle insurmontable pour certains d’entre eux. Il est vrai que, si l’on n’y prend pas garde, un récit au présent risque de ressembler au script d’un film ou au texte d’une pièce de théâtre, et donner l’impression de manquer terriblement de vie.

L’action ne s’arrête jamais, elle ne ralentit pas, ne s’accélère pas

Choisir le présent, c’est également se priver de toutes sortes de techniques qui rendent un récit plus facile à appréhender pour le lecteur. En particulier, dans un roman rédigé de cette manière, l’auteur n’a accès qu’au moment présent, et se prive donc des points d’ancrage qu’offre le passé dans le développement des personnages et dans la découverte de l’univers du roman. Lorsque tout est écrit au présent, il est délicat d’expliquer quoi que ce soit sur le contexte dans lequel se situent les protagonistes, sur leur univers, sur les personnages secondaires : tout cela doit être découvert dans l’instant.

Avec un récit au présent, on est perpétuellement le nez dans le guidon, et il est difficile de prendre du recul : l’action ne s’arrête jamais, elle ne ralentit pas, ne s’accélère pas. L’auteur n’a pas beaucoup d’outils à sa disposition pour faire une pause, disserter sur des considérations plus générales, s’arrêter sur un point important ou passer comme chat sur braise sur des phases du récit moins cruciales. Tout compte, tout défile au même rythme.

Enfin, il est possible de combiner plusieurs temps de récit les uns aux autres, à l’intérieur d’un même roman. Cela peut être délicat, il y a donc quelques précautions à prendre. Comme nous l’avons vu en ce qui concerne les points de vue narratifs, l’essentiel est de procéder à des choix clairs en la matière : utiliser les modes présent et passé dans des contextes bien définis et compréhensibles pour le lecteur.

Ne pas hésiter à sortir des sentiers battus

Ainsi, on peut imaginer un récit qui suit des personnages dans deux époques différentes : l’auteur pourra choisir d’utiliser le passé pour les scènes les plus éloignées, et le présent pour les actions les plus récentes. Cela sera immédiatement compréhensible et permet à un écrivain de jouer sur les deux tableaux et de profiter des qualités des deux temps du récit.

Un choix plus audacieux mais qui peut donner de bons résultats serait de faire l’inverse : raconter les scènes les plus éloignées au présent et les plus récentes au passé. L’effet de désorientation produit par la narration au présent le rend idéal pour les souvenir, alors que la flexibilité narrative d’un récit au passé le rend idéal pour se charger de l’intrigue principale. Passé et présent ont des effets tellement différents sur la manière dont une histoire est racontée et perçue qu’il ne faut pas hésiter à sortir des sentiers battus.

Atelier : si l’on prend un texte rédigé au passé et que l’on se met en tête de le transposer au présent, comme dans l’exercice inverse, il s’agit de bien davantage qu’une simple question de conjugaison. En passant au présent, le texte va perdre une partie de son relief, de la distance entre l’action et le narrateur, éventuellement des jeux de contraction et de dilatation du temps qui sont possibles lorsqu’on rédige un texte au passé. Au final, le résultat sera probablement bien différent de l’original. Je vous suggère d’essayer.

📖 La semaine prochaine: les personnages principaux

 

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9 réflexions sur “Le récit au présent

  1. Un article intéressant. La coïncidence est amusante vu que je viens d’entamer un récit au présent et à la première personne du singulier, justement pour offrir une meilleure immersion dans la tête du personnage. Mais comme il y aura des parties en flashbacks où il se souvient de sa rencontre avec tel ou tel personnage, je me tâtais pour savoir quel temps j’allais utiliser pour ces scènes. Ton article offre une base de réflexion ^_^

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  2. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, écrire tout un roman au présent, c’est pas de la tarte. Si l’auteur ne maîtrise pas son outil (l’écriture), ça peut vite devenir rebutant, voire illisible pour le lecteur. De mon point vue, le plus gros défaut de l’écrit au présent (toujours pour un roman), c’est que le résultat peut très vite manquer de relief. En revanche, c’est une forme que j’aime bien utiliser pour rédiger un article, par exemple.
    Article intéressant, comme toujours. Merci !

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  3. Oui, sujet épineux, surtout quand on cherche l’immersion à tout prix (multiplier les narrations donne en général l’effet inverse). Quant à l’usage du présent, je fais partie de ceux qui pensent que les auteurs l’utilisent un peu trop, à tort et à travers. Le présent offre un effet intéressant (un peu nébuleux et onirique), mais ne devrait pas devenir le mode par défaut de tous les récits. Je ne suis vraiment pas sûr que ça offre plus d’immersion, et encore moins « d’immédiateté ». Personnellement, je l’utilise parfois lors de flash-back… et je reviens au passé quand le récit reprend son cours. C’est exactement ce que fait Christelle Dabos dans sa série de la Passe-Miroir : récit principal au passé, avec quelques chapitres de flash-back rédigés au présent. Je ne suis pas du tout « anti-présent » (je viens d’être lauréat du Prix Imaginarius avec un récit au présent !), mais il faut être prudent et savoir ce qu’on fait avec.
    (Tu le dis bien : bon article, encore une fois :))

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  4. autant je lis indifféremment au présent ou au passé (peu au futur…tiens, qui écrit au futur ?? ), autant j’écris au présent. C’est facile : ce qui se passe après sera au futur, ce qui est arrivé avant, au passé. J’ai du écrire un texte au passé (imposé par l’incipit du concours), et je me suis arraché la tête avec les contorsions de la concordance des temps :))

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  5. Pingback: Construire une intrigue: résumé | Le Fictiologue

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