Critique: Le Déni du Maître-Sève

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Des racines jusqu’aux branches d’un arbre gigantesque s’épanouit la civilisation des Alkayas. Elle vit en symbiose avec Alkü, l’Arbre-Mère, dans les bourgeons duquel viennent au monde les nouveaux-nés. Un jour, l’un d’entre eux présente des caractéristiques extraordinaires. Nikodemus Saule, le vieux Maître-Sève, qui supervise les naissances de tout le peuple, mène son enquête et ce qu’il va découvrir va remettre en cause la plupart de ses certitudes.

Titre : Mémoire du Grand-Automne – Le Déni du Maître-Sève

Auteur : Stéphane Arnier

Éditeur : auto-édité (Bookelis)

Qu’il est agréable de se retrouver confronté à une œuvre de fantasy qui exploite pleinement les possibilités du genre, et qui, au lieu de nous proposer un univers en kit comme tant d’autres auteurs s’y autorisent, déploie sa créativité pour mériter pleinement d’appartenir aux littératures de l’imaginaire.

« Le Déni du Maître-Sève » nous propose de découvrir un monde d’une prodigieuse imagination, peuplée d’espèces hautes en couleur, bien loin des poncifs de la fantasy, mais qui nous est malgré tout immédiatement familière. Le talent de l’auteur, c’est de nous soumettre toutes sortes d’idées neuves en les insérant dans un cadre où elles trouvent une place cohérente.

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L’Arbre-Mère Alkü est un décor qui devrait être déconcertant, mais dans lequel on prend vite ses aises, tant Stéphane Arnier a la capacité de faire vivre les petits détails du quotidien qui le rendent vraisemblable. On vibre aux côtés des personnages et on partage leurs joies et leurs peines parce qu’elles nous paraissent à la fois reconnaissables et fabuleuses, ce qui est sans doute le grand triomphe de ce livre.

Pour y parvenir, on pénètre cet univers par le biais d’un genre familier : le thriller. « Le Déni du Maître-Sève », c’est, en son cœur, une enquête assez classique, très bien charpentée, avec un mystère central, des rebondissements, des personnages qui mentent ou qui cachent leurs véritables intentions, des révélations et des coups de théâtre. Fondamentalement, on pourrait, sans trop la déformer, transposer l’intrigue dans un décor beaucoup plus banal, comme celui d’une clinique de notre monde contemporain, avec ses médecins, ses patients et son conseil d’administration. Pourtant, c’est ce mélange d’une trame classique et d’un décor merveilleux qui fait la force du roman.

Le suspense devient de plus en plus haletant et la tension ne fait que croître

« Classique », ici, ne doit pas être compris au sens de « sans surprises », tant le texte regorge de détournements de clichés. Pour citer un exemple, le mystère au cœur du livre ne concerne pas une mort mais une naissance. Quant à notre enquêteur, il n’a au début de l’histoire qu’un intérêt limité pour l’affaire et ne prend pas conscience immédiatement qu’il est en pleine investigation sur un mystère touffu. Alors qu’il réalise dans quel pétrin il s’est mis, le suspense devient de plus en plus haletant et la tension ne fait que croître.

Ce protagoniste est un autre atout du roman : Nikodemus Saule, le Maître-Sève, est responsable de superviser les naissances de l’Arbre-Mère. En fin de carrière et pas loin de la fin de sa vie, il a construit son identité sur un certain nombre de certitudes qui vont éclater les unes après les autres – le « déni » évoqué par le titre joue un rôle important dans le livre, et bien souvent, même si Nikodemus découvre des informations en même temps que le lecteur, cela lui prend un certain temps pour admettre qu’elles sont vraies et pour agir en conséquence.

Le génie d’avoir un personnage central qui enquête à contrecœur est que cela permet à l’histoire de démarrer lentement et de nous donner le temps de nous familiariser avec l’univers. En général, en tant que lecteur, il est délicat de se retrouver en face d’un protagoniste passif, mais là, c’est toujours bien mené et enraciné dans les thèmes et dans la structure du roman de belle manière.

Une plume précise sans être méticuleuse et agréable à lire sans tomber dans la démonstration

Deux mots du style : Stéphane Arnier a une belle plume. Précise sans être méticuleuse, elle est agréable à lire sans tomber dans la démonstration. C’est un instrument élégant, qui est pleinement au service du lecteur et produit un texte plein de clarté et tout en retenue. Par moments, l’écriture semble toutefois un peu distante et on en vient à souhaiter un peu plus d’émotion, mais il s’agit d’un reproche mineur car les états d’âme des personnages sont habilement tracés.

Reproche mineur : les dialogues sont truffés d’expressions à haute teneur en métaphores horticoles, propres à l’univers des Alkayas, qui, à la longue, deviennent parfois démonstratives. Les noms des personnages sont eux aussi liés au vocabulaire des plantes, et comme nombre d’entre eux ont en plus des prénoms aux consonances similaires, il n’est pas impossible de les confondre les uns avec les autres (en tout cas, je confesse que ça m’est arrivé de ne plus trop savoir lequel était Aulis, Ansa ou Aow).

Autre point d’accrochage en ce qui me concerne : l’histoire ne se termine pas, elle se contente de s’interrompre. Le mystère central reste entier à la fin du roman, et aucune des intrigues secondaires ne trouve de conclusion. S’il est compréhensible de souhaiter donner envie aux lecteurs de découvrir la suite – et on en a effectivement envie – j’aurais malgré tout souhaité bénéficier d’un point de rupture plus net à la fin du texte, qui me donne davantage l’impression d’avoir eu affaire à un livre qui tient tout seul sur ses deux jambes. En l’état, le lecteur qui n’aurait lu que ce tome n’aurait en aucune manière bénéficié d’une histoire complète.

Cela peut sembler être un détail, mais cela a des répercussions tout au long du roman. Des personnages ou des concepts sont introduits mais n’ont aucun impact sur l’intrigue – on devine qu’ils seront importants plus tard ; les motivations réelles de certains personnages nous semblent difficiles à comprendre, mais on s’imagine qu’elles feront sens une fois que nous aurons poursuivi notre lecture au-delà de la dernière page.

Rien de tout cela ne gâche le plaisir : « Le Déni du Maître-Sève » est une réussite sur presque tous les plans, mais on devine qu’il faudrait avoir lu l’histoire dans son entier afin d’avoir le recul nécessaire pour se forger une opinion plus solide.

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2 réflexions sur “Critique: Le Déni du Maître-Sève

  1. Pingback: Livre 1 : Le déni du Maître-sève – Mémoires du Grand Automne

  2. Pingback: L’interview: Stéphane Arnier | Le Fictiologue

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