Critique: Nechtaànomicon, saison 1

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Nechtaàn est un prince-démon exilé par son père dans une réalité parallèle et prisonnier d’une enveloppe charnelle. Ambitionnant de régner sur sa parcelle d’Enfer, il noue des alliances et tente de s’élever au sein de la société des vampires, des sorcières et des autres créatures de la nuit afin que son pouvoir croisse et qu’il puisse accumuler assez de pouvoir pour se venger de son père. Au passage, il s’est fait tellement d’ennemis que son imprudence pourrait lui être fatale…

Titre : Nechtaànomicon, saison 1.

Auteure : Manon Elisabeth d’Ombremont.

Éditeur : L’Ivre-Book (version électronique)

Il faut le signaler : je ne suis probablement pas le lecteur-cible de ce roman. Je suis trop vieux, je ne lis plus très souvent de romans de cette veine et j’ai beaucoup trop joué à Vampire : la Mascarade pour conserver tout mon appétit pour ce genre de livre, quelle que soit sa qualité. Pourtant, le titre m’a intrigué, j’ai brièvement croisé l’auteure, qui était sympathique et la version électronique du roman était en vente pour une somme dérisoire, donc pourquoi vivre dans la certitude ?

Tant mieux, parce que Le Nechtaànomicon a plutôt été une bonne surprise. Ou plutôt, pour être précis, j’ai été charmé par le talent de Manon Elisabeth d’Ombremont. Elle a à son service une plume élégante, qui peut être sobre et efficace par moments, pour devenir riche et gracieuse lorsque cela devient nécessaire. Le style de l’auteure est séduisant : elle parvient en peu de mots à camper des situations dramatiques complexes et à installer dans la tête du lecteur des émotions fortes et addictives.

On accepte avec le sourire de lire des péripéties parfois abominables

Surtout, à travers son narrateur, l’auteure fait montre d’une voix chargée de personnalité, sarcastique et facétieuse, qui confère à une intrigue qui pourrait paraître décousue une surprenante unité. On se laisse guider, je dirais même charmer, et on accepte avec le sourire de lire des péripéties parfois abominables. Les personnages, en particulier Nechtaàn et son entourage de vampires, de sorcières et de parasites sont bien campés et même attachants malgré leur absence total de sens moral. Toutes ces qualités d’écriture m’ont aidé à oublier ce que j’ai par moments perçu comme des points faibles au niveau de la construction.

Habile pour installer une ambiance ou décrire une situation, l’auteure est également très à l’aise dans les dialogues, qui sont vifs, incisifs et spirituels. On ne compte plus les scènes amusantes où les personnages s’envoient des noms d’oiseaux à la figure. C’est une qualité à double tranchant, cela dit : si on se laisse séduire par l’esprit qui se dégage de chacune des réparties, et si tous ces dialogues sont terriblement divertissants à lire, à force, ils peuvent donner l’impression que chaque personnage a le même tempérament et s’exprime de la même manière.

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En débarquant dans le récit, on se sent vite submergé par tous les détails liés à l’univers : à chaque page, on nous présente de nouveaux personnages, de nouvelles factions, de nouveaux types de créatures. Au début, j’étais à deux doigts d’asphyxier, d’autant que de nombreuses informations délivrées de cette manière n’ont en réalité aucun impact sur le récit. Au fil des pages cependant, cette approche est plutôt une qualité : elle nous plonge brutalement dans cet univers et nous force à en accepter les règles, créant une sorte de saturation d’informations qui contribue à installer l’ambiance. Par ailleurs, on découvre vite que l’intrigue est bien charpentée et facile à suivre.

Là aussi pourtant, la médaille a son revers : l’auteure a tellement d’informations à nous transmettre que par moments, par manque de temps ou de place, elle se contente de nous expliquer les choses plutôt que de nous les montrer. J’avoue que, par moments, ça m’a fait sortir du récit. J’aurais préféré mille fois lire des scènes établissant les relations entre certains personnages que de devoir lire des paragraphes qui expliquent de manière brute que Machin est fâchée avec Machine parce qu’elle fait partie de la famille Truc. Show, don’t tell : ça reste une règle cardinale. Par moments, ça donne l’impression que le Nechtaànomicon est le résumé d’un roman plus long.

C’est très agréable de suivre une auteure dont la voix est aussi affirmée

Autre aspect du livre qui a suscité une certaine ambivalence chez moi : l’auteure est de toute évidence très très fan de son propre univers. On la sent parfois glousser de plaisir après un bon mot d’un des personnages ou applaudir fébrilement un retournement de situation. Le plus souvent, cet enthousiasme est communicatif : c’est même très agréable de suivre une auteure dont la voix est aussi affirmée. Parfois, par contre, je suis resté perplexe, ne parvenant pas à partager l’exaltation à laquelle j’étais convié : là encore, j’aurais aimé qu’on affirme moins et qu’on montre davantage. À en juger par la réaction très positive des fans en ligne, il est cependant évident que je fais exception.

Dernier aspect qui peut refroidir certains : l’histoire n’a pas de fin. Elle s’arrête net, juste après un événement significatif, mais l’intrigue n’est conclue en aucune manière et l’arc narratif d’aucun personnage n’est bouclé. Ce sont les règles du feuilleton, bien sûr, et ça donne envie d’en découvrir davantage, mais personnellement j’aime bien qu’un roman tienne plus ou moins sur ses deux jambes, même si une suite est prévue. En l’occurrence, ça n’est pas très gênant, mais celle ou celui qui interromprait sa lecture à la fin de cette « Saison 1 » n’aurait pas bénéficié d’un repas complet.

Au final, pour moi, « Nechtaànomicon » est un roman attachant et plein de personnalités, qui tient ses promesses, même s’il pourrait être construit de manière plus convaincante. Même si j’ai dressé ci-dessus la liste de ce que j’ai perçu comme des défauts, cela reste des points mineurs, qui ne gâchent en aucune manière le plaisir de lecture: la fraîcheur impertinente de la plume de l’auteure fait oublier la plupart de ces petites imperfections.

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La structure d’un roman: le mot

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Dans un roman, chaque mot contient une petite portion de sens, mais chaque mot a également un rôle structurel distinct. Même si la charpente principale d’un texte est plutôt constituée de chapitres et de paragraphes, les mots ont eux aussi leur rôle à jouer dans la construction d’une fiction et dans la manière dont celle-ci est perçue par le lecteur.

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Ainsi, alors qu’il existe plusieurs manières tout à fait équivalentes d’écrire une phrase, une formule verbale n’aura pas le même impact qu’une formule nominale. Choisir un nom plutôt qu’un verbe comme cœur de la phrase peut modifier profondément la manière dont celle-ci est reçue.

Dans la phrase suivante, les mots porteurs de sens sont principalement des noms : cela donne une impression descriptive et statique :

Après son installation, elle commença le travail, ses pensées déjà tournées vers sa prochaine sortie.

Dans cette phase-ci, les mots-clés sont des verbes, pour un résultat plus dynamique et davantage tourné vers l’action :

Elle s’installa et commença à travailler en pensant déjà à sortir s’amuser.

Les verbes sont donc les meilleurs amis de l’auteur qui souhaite que le lecteur soit happé par son texte et soit motivé à aller de l’avant, partant du principe que le bon mot est celui qui donne envie de lire le mot suivant. A l’inverse, les adverbes sont à utiliser avec la plus grande précaution. Ils apportent des précisions qui, souvent, ne sont pas indispensables et ne font que freiner la lecture.

Comparons ces deux phrases :

« Brusquement, elle lui tira une balle mortelle droit entre les deux yeux, puis se retourna élégamment et s’en alla tout à coup, en faisant effrontément cliqueter ses talons-aiguilles. »

« Elle lui tira une balle entre les deux yeux, puis se retourna et s’en alla en faisant cliqueter ses talons-aiguilles. »

La première phrase est peut-être plus précise, mais elle est surtout plus lourde, et le sens de la phrase s’y perd, ainsi que tout l’impact émotionnel qu’elle pourrait avoir. Comme le prouve cet exemple outrageusement exagéré, les adverbes sont de faux amis dont il vaut mieux se servir avec modération. J’aurai d’autres occasions de vous dire tout le mal que je pense des adverbes, ne brûlons pas les étapes…

Si le type de mot a une influence sur la construction d’un texte et sur le rythme de lecture, il en va également de sa longueur. Choisissez de longs mots pour freiner le tempo et pour adopter un ton plus réflexif et plus descriptif ; optez pour des mots courts pour accélérer la cadence et vous concentrer sur l’action et l’immédiateté.

Les répétitions font également partie des outils à la disposition des auteurs. Oui, je sais, votre vieux professeur de français vous a vissé dans le crâne qu’il fallait les éviter à tout prix, mais il ne parlait pas de littérature. Dans une conversation, et plus encore dans une dispute, on n’hésite pas à répéter les mots pour insister dessus. C’est également possible dans un roman :

Cette ville lui collait à la peau. Un jour, on pouvait le parier, cette ville aurait sa peau. Cette ville était une maîtresse exigeante, voire même autoritaire. Mais malgré tout, il savait qu’il était prêt à laisser cette ville lui briser le cœur une fois de plus.

Pour un effet similaire mais plus discret, il est possible d’utiliser des allitérations : des mots aux sonorités proches, qui se font écho et peuvent inconsciemment renforcer la puissance évocatrice des images chez le lecteur. « Dans les trois jours, voilà le tac-tac-tac des mitraillettes qui reviennent à l’attaque » chantait Gainsbourg, ponctuant son texte de sons en « k » et en « t. »

Parmi les mots qui reviennent le plus fréquemment dans un texte de fiction, le sujet mérite une mention spéciale. En particulier dans un récit à la troisième personne, les noms des personnages principaux seront répétés fréquemment et risquent à force d’alourdir le texte de répétitions qui, pour le coup, ne sont pas souhaitées.

Pour éviter ça, soyez vigilants et privilégiez autant que possible peut l’usage des pronoms, en évitant de croiser les sujets – s’il y a plusieurs personnages dans une scène, évoquez les l’un après l’autre plutôt que tous en même temps, au risque de produire une indigeste salade de noms de personnages.

Autre solution : adopter des surnoms. Si chacun de vos personnages principaux a un surnom qu’on peut substituer à son nom ordinaire, s’il peut être désigné par son nom de famille autant que par son prénom, si on peut le décrire par sa profession ou son lieu d’origine, cela permettra d’éviter les répétitions sans créer de la confusion pour le lecteur. Cela ne fonctionne que pour un nombre réduit de personnages ou de lieux dans un roman : vous ne pouvez pas demander au lecteur qu’il se souvienne d’une longue liste de personnages avec leurs noms, leurs lieux d’origines, leur profession et leurs surnoms.

Atelier : reprenez un de vos textes, d’une page ou deux, et remplacez toutes les tournures nominales par des tournures verbales. Ensuite faites l’inverse, et observez comme le résultat est différent.

📖 La semaine prochaine: la ponctuation

La structure d’un roman: la phrase

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Et si on continuait notre voyage au pays des unités structurelles du roman ? Après les parties, les chapitres et les paragraphes, nous voici descendus au niveau de la phrase.

Ici, je persiste à me pencher sur la phrase purement sous l’angle structurel. Il n’est pas question de style, mais uniquement de la fonction que remplit la phrase au sein d’un texte.

Une phrase, à quoi ça sert ? Comme on a eu l’occasion de le voir, l’unité de sens, dans un récit en prose, c’est le paragraphe. Un paragraphe, c’est une idée. Il en ressort qu’une phrase, c’est un fragment d’idée : ce sont les briques qui servent à construire des paragraphes.

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Certaines d’entre elles contiennent des concepts entiers, d’autres des morceaux incomplets, mais quoi qu’il arrive, elles ne sont pas faites pour exister toutes seules, indépendamment du texte qui les entoure. La phrase est un animal grégaire : elle s’épanouit en groupe, mais laissez-là sortir toute seule et elle ne fera que des bêtises. Une phrase sans son contexte, c’est comme un poisson sans son océan.

Si vous le voulez bien, profitons-en pour piétiner un de vos souvenirs d’enfance. Vous vous souvenez qu’à l’école, votre professeur a lourdement insisté pour que vous compreniez qu’une phrase était invariablement constituée d’un sujet, d’un verbe et d’un complément ? Et bien ce professeur avait tort. Oubliez ce qu’il a dit. C’est peut-être valable pour l’école, mais certainement pas pour l’écriture, en tout cas pas au 21e siècle.

Oui, il est parfaitement possible d’écrire une phrase sans verbe

Une phrase, c’est ce qui est contenu entre deux points : voilà la seule définition dont nous avons besoin en tant qu’auteur.

Oui, cela signifie qu’il est parfaitement possible d’écrire une phrase sans verbe. Allez-y, ne vous gênez pas. Il ne va rien lui arriver, elle pourra s’appuyer sur les phrases qui l’entourent pour trouver son sens. Une phrase sans verbe, c’est généralement un complément de la phrase qui précède, qu’on peut comparer à une image arrêtée dans un film : on ne décrit pas une action, mais on insiste sur un détail qui fait partie de l’action. Le bruit des gouttes sur le pare-brise. Partout, une odeur de mort. L’impression d’avoir oublié quelque chose.

Oui, cela veut dire également qu’on a le droit d’écrire une phrase constituée d’un ou deux mots. Une manière d’insister sur une seule information à la fois, qui va automatiquement la rendre plus émotionnelle : Le couteau. Il arrive. Peur. Mal. Ces micro-phrases sont de pures vignettes d’émotion, déconnectées de tout aspect cérébral.

Une très longue phrase permet d’évoquer une scène suspendue dans le temps

A l’inverse, une phrase longue, voire même une phrase extraordinairement longue, va forcer le lecteur à ralentir, à se concentrer, quitte à se perdre dans un voyage de lecture dont le sens risque de s’effilocher. S’il n’est pas conseillé d’en abuser, la très longue phrase permet d’évoquer une scène suspendue dans le temps, mais que l’on prend le temps d’examiner dans le moindre détail. Il s’agit aussi d’une approche qui évoque la rêverie, ou l’hallucination.

Varier la longueur des phrases permet d’éviter la monotonie. Une succession de phrases de même longueur va finir par induire chez le lecteur un état de léthargie qui le fait peu à peu quitter le texte pour s’en désintéresser:

Cette phrase comporte cinq mots. Et voici encore cinq mots. Et pourquoi pas cinq mots? Sauf que la monotonie s’installe. Regardez ce qui se passe. On tombe dans un schéma. Ce style devient très ennuyeux. Ça ressemble à un bégaiement. Le cerveau réclame du changement.

A présent, regardez. Il suffit de varier la longueur des phrases et soudain, on se sent respirer. L’écriture devient musicale. Son rythme est plus varié et maintient notre intérêt. Tout simplement. Par moment, j’écris des phrases qui contiennent énormément de mots, de détails, et des sonorités à ne plus pouvoir qu’en faire, jusqu’à tester la patience du lecteur. J’écris également des phrases de taille moyenne. Ou courtes. Tout devient plus équilibré.

La manière dont les éléments de la phrase sont agencés va également modifier le rythme de lecture et l’impact que chaque élément peut avoir. Évitez autant que possible d’aligner une succession de phrases qui commencent toutes par le même mot – typiquement, le sujet « il » – cela rend la lecture monotone et on risque d’y perdre le lecteur.

A la place, variez la composition des phrases : bien sûr, n’hésitez pas à en commencer certaines par le sujet, c’est l’approche la plus directe et la plus digeste. Mais vous pouvez également tourner la phrase au passif, ce qui permet d’apporter un regard extérieur sur les personnages. Une autre possibilité est d’entamer la phrase par une proposition contenant un adverbe ou un participe présent, typiquement pour qualifier l’état d’esprit d’un personnage.

Ainsi, le texte suivant :

Il entra dans la chambre de ses parents. Il n’avait plus mis les pieds ici depuis bien longtemps. Il jeta un regard vers les meubles couverts de poussière. Il posa sa main sur la commode et eut le cœur rempli de nostalgie.

Gagne en dynamisme s’il est corrigé de cette manière :

Il entra dans la chambre de ses parents. Cela faisait bien longtemps qu’il n’y avait plus mis les pieds. Les meubles étaient couverts de poussière. Le cœur nostalgique, il posa sa main sur la commode.

Enfin, s’il n’y avait qu’un conseil à retenir, cela serait le suivant : la bonne phrase est celle qui donne envie de lire la phrase suivante. En écrivant, il ne faut pas considérer chaque phrase comme une unité scellée et indépendante des autres, mais comme un pas suivi d’autres pas, qui forment le parcours d’une longue promenade. Plus les phrases contiennent des éléments grammaticaux repris des phrases précédentes, plus la lecture sera fluide ; de même, plus chaque phrase génère du suspense, des attentes, des promesses au lecteur, plus la motivation de poursuivre la lecture sera grande.

Atelier : prenez un paragraphe que vous avez écrit. Réécrivez-le, mais en doublant le nombre de phrases, sans en modifier le sens. Puis réécrivez-le à nouveau, mais en une seule, longue phrase. Est-ce que le résultat est le même ? En quoi l’expérience du lecteur est-elle différente ?

📖 La semaine prochaine: les mots

La structure d’un roman: le paragraphe

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Si un chapitre constitue la principale unité dramatique d’un roman, un paragraphe en représente l’unité d’information : chaque paragraphe sert à relater un seul événement, une seule action, à discuter d’un seul sujet.

Savoir où commencer et où arrêter un paragraphe, c’est essentiel pour que la lecture soit claire et agréable. C’est grâce aux paragraphes que les intentions de l’auteur deviennent limpides, que le découpage des événements prend tout son sens, que les unités de temps et de lieux sont exprimées de manière satisfaisante. Un texte dont les paragraphes sont trop longs ou trop courts fait courir le risque d’une lecture confuse et désagréable. En deux mots : si l’auteur a les idées claires, ses paragraphes seront bien agencés.

C’est un groupement de plusieurs phrases, mais pas n’importe lesquelles

Un paragraphe, pour le dire aussi bêtement que possible, c’est un groupement de plusieurs phrases. Mais pas n’importe lesquelles. En se penchant de plus près sur sa construction, on réalise qu’il est en réalité composé de trois types de phrases : une phrase-sujet, une ou plusieurs phrases de connexion, et des phrases de soutien.

La phrase-sujet, c’est celle qui exprime l’idée maîtresse du paragraphe, qui va être évoquée dans les autres phrases. C’est celle qui donne le ton et qui contient les principales informations que le lecteur va retenir. Si l’on ne devait en garder qu’une, ça serait celle-là.

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Les phrases de connexion sont celles qui font le lien avec le paragraphe qui précède et celui qui suit, soit en faisant écho aux thèmes et élément d’intrigues qui précèdent, soit en introduisant un élément de suspense qui appelle à une suite. Le bon paragraphe, après tout, c’est celui qui donne envie de lire le paragraphe suivant. Dans cette perspective, c’est presque toujours la phrase finale du paragraphe qui fait office de phrase de connexion, même si dans certains cas, un auteur peut également souhaiter en placer une en début de paragraphe.

Les phrases de soutien sont toutes les autres. Elles complètent l’idée de la phrase-sujet, prolongent l’action, ajoutent des détails, nous renseignent sur l’état d’esprit des personnages ou contiennent toute autre information nécessaires à la bonne compréhension du paragraphe.

Prenons le paragraphe suivant en guise d’exemple :

Les affaires courantes allaient devoir attendre… Déterminé, le commissaire se rendit sur la scène de crime. Dans le couloir qui y menait, il croisa des agents à la mine grave, qui évitèrent son regard. Il constata que la porte de l’appartement était défoncée, les gonds explosés, des éclaboussures de sang visibles autour de la serrure. Il hésita avant d’entrer, redoutant ce qu’il allait y trouver.

La phrase-sujet, c’est la deuxième : « Déterminé, le commissaire se rendit sur la scène de crime. » Elle dit l’essentiel et toutes les autres ne font que rajouter des détails. Comme il se doit, elle mentionne le personnage qui agit dans le paragraphe et décrit ce qu’il fait.

Les phrases numéro 3 et 4 sont les phrases de soutien. La phrase 3 est là pour poser l’ambiance, la suivante pour ajouter des éléments de description.

Enfin, le paragraphe commence et s’achève par des phrases de connexion. La première, on le devine, fait écho à ce qui précède dans le livre, et fait comprendre au lecteur que nous arrivons à un point de rupture dans la routine du personnage. La dernière introduit un élément de suspense, appelant le lecteur à se poser des questions sur ce que le commissaire va découvrir dans la pièce, ce qui, à n’en pas douter, serait le sujet des paragraphes suivants.

 

A quoi est-ce que ça peut bien servir de savoir tout ça ? Pas à écrire, c’est sûr. Pendant l’écriture, il est inutile de s’encombrer la tête de ce genre de détails. Par contre, à la relecture, avoir les idées claires au sujet du rôle structurel du paragraphe peut faire gagner du temps et permet d’opérer les bons choix.

Un paragraphe existe également visuellement sur la page

 

Savoir repérer la phrase-sujet et les phrases de soutien, par exemple, est précieux pour qui souhaite raccourcir un texte ou éliminer les lourdeurs. Cela permet de préserver l’essentiel (la phrase-sujet) et d’éliminer en priorité le gras du paragraphe, soit les phrases de soutien.

C’est utile, parce qu’un paragraphe existe également visuellement sur la page : s’il est long, il peut rebuter le lecteur. En réduire la taille peut constituer un objectif de relecture qui peut faire toute la différence. Si votre paragraphe fait plus de cinq phrases, il est probablement trop long.

 

Autre point de repère : si on découvre que deux, voire trois phrases peuvent être identifiées comme des phrases-sujet au sein d’un même paragraphe, c’est signe qu’il serait bien venu de séparer chacune d’entre elle dans un paragraphe distinct. Cela permet là aussi de raccourcir les gros pavés de texte.

On peut laisser une seule phrase exister pour elle-même

De même, si la lecture paraît hachée, que les paragraphes semblent juste posés là, sans vie ni mouvement vers l’avant qui appelle le lecteur à découvrir ce qui suit, c’est sans doute qu’il manque des phrases de connexion et qu’il pourrait être utile d’en rajouter quelques-unes à des emplacements-clé.

Encore un mot d’une technique qui fonctionne : celle du mini-paragraphe. On laisse une seule phrase exister pour elle-même, entre deux blocs de texte. Cela oblige le lecteur à lui consacrer davantage d’attention, à s’arrêter un peu plus longtemps sur elle, ce qui permet de mettre de l’emphase sur cette phrase. Cette technique est parfaite pour souligner un moment de surprise, une prise de conscience ou une révélation qui s’impose à la conscience du personnage.

Atelier : les sauts de paragraphe donnent du rythme à un texte. Reprenez un passage que vous avez écrit, en essayant d’abord de le modifier pour que les paragraphes soient le plus court possibles, puis faites l’exercice inverse en faisant en sorte qu’ils soient aussi longs que possible. Constatez comme le rythme de la lecture est différent, et amusez-vous à en jouer la prochaine fois que vous écrirez.

📖 La semaine prochaine: les phrases

La structure d’un roman: les chapitres

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Si le roman était une tarte, les chapitres en seraient les parts ; si c’était une ligne de métro, c’en seraient les arrêts ; si c’était un album de musique, les chapitres seraient les chansons. Je m’arrête là avec les métaphores, mais l’essentiel est là : le chapitre, c’est le découpage le plus significatif d’un roman.

Même s’il est parfaitement possible d’imaginer un roman sans aucun chapitre, il n’en reste pas moins qu’ils font partie des éléments constitutifs de cette forme littéraire, qu’ils sont attendus par les lecteurs, et qu’ils peuvent contribuer au plaisir d’approcher un texte. Les choix que l’on opère en tant qu’auteur en décidant d’inclure ou non des chapitres, de leur donner une certaine longueur, de les présenter d’une certaine manière, vont avoir un impact déterminant sur la forme d’un roman et sur la manière dont celui-ci est perçu.

Bref : les chapitres, c’est important. Mieux vaut y réfléchir un minimum.

Prévoir des chapitres qui peuvent être lus en quinze ou vingt minutes constitue un bon standard

Avant toute chose, diviser un texte en plusieurs chapitres, c’est une forme de courtoisie pour le lecteur. Ce découpage lui donne un point de repère, un témoignage constant de sa progression dans le texte, et lui permet de diviser sa lecture en des petites doses de taille à peu près constantes, en fonction du temps qu’il a à disposition. Dans cette perspective, prévoir des chapitres qui peuvent être lus en quinze ou vingt minutes constitue un bon standard. S’ils sont trop longs, cela peut rendre la lecture difficile et dissuader lecteurs et éditeurs de se plonger dans le roman ; s’ils sont trop courts, on risque d’avoir l’impression de zapper continuellement au sein de l’histoire.

Cela dit, il n’existe pas de règle qui en dicte la longueur idéale. Chaque chapitre d’un livre constitue une mini-histoire qui contribue à faire progresser l’intrigue. Partant de là, chacun devra simplement être assez long pour remplir sa fonction, et une fois celle-ci remplie, il sera temps de passer au chapitre suivant.

Certains auteurs, en particulier dans le domaine du roman policier, affectionnent les mini-chapitres, d’une durée comprise entre une demi-page et trois pages : cela donne du rythme au récit, avec un risque que cela débouche sur une lecture « hachée » et peu harmonieuse. Quoi qu’il en soit, cela illustre bien le fait que la longueur des chapitres doit être adaptée au projet que l’on a en tête : il n’y a pas de critères universels en la matière.

Chaque chapitre est construit comme un roman dans le roman

En règle générale, un chapitre respecte plus ou moins la règle de l’unité d’action : il relate un événement, un épisode significatif du parcours des personnages, et pas davantage. C’est « la partie du roman où le personnage principal [fait ça, est là, il lui arrive ça] » : si, en tant qu’auteur, vous parvenez à compléter cette phrase, c’est que vous avez bel et bien affaire à un sujet qui se prête à un chapitre.

Il est important de trouver le bon dosage : si le chapitre ne contient pas assez d’événements significatifs, il n’aura pas vraiment de raison d’être et gagnerait à être fusionné avec un autre ; s’il en contient trop, le lecteur risque de s’y perdre et il pourrait être judicieux de fractionner tout ça.

Chaque chapitre est construit comme un roman dans le roman, avec une entrée en matière, des développements, des scènes qui contribuent à construire la tension dramatique, et, pour finir, un dénouement. Certains auteurs choisissent d’ailleurs de découper les chapitres en sous-chapitres, généralement marqués par des doubles sauts de ligne, chacun relatant une scène ou une phase particulière. Un chapitre, comme le roman lui-même, a sa propre montée en puissance et son propre suspense interne : la principale différence est que la fin est ouverte.

La conclusion d’un chapitre est un générateur de suspense

En-dehors de son rôle dans la structure du roman, un chapitre offre deux points forts, dont l’auteur doit apprendre à tirer le meilleur : le début et la fin.

L’entame d’un chapitre est l’occasion de harponner à nouveau l’attention du lecteur, avec une première phrase qui va l’intriguer et aiguiser sa curiosité. Cette entrée en matière peut d’ailleurs être précédée d’une ellipse : l’espace entre deux chapitres est propice à laisser s’épanouir l’imagination du lecteur, et à y glisser des événements qui ne sont pas directement décrits. Par exemple, on peut laisser les protagonistes dans une situation périlleuse à la fin d’un chapitre, et les retrouver quelques jours plus tard au début du suivant, perdus, inconscients ou à la merci de leurs ennemis. Franchir la page qui passe d’un chapitre à l’autre permet tous les bouleversements de situation.

Quant à la conclusion, c’est un générateur de suspense : elle doit tenir en haleine le lecteur et lui donner envie d’en savoir plus. Le bon chapitre, c’est celui qui donne envie de découvrir le chapitre suivant.

Dans son « Wonderbook », Jeff Vandermeer suggère qu’un chapitre doit s’arrêter au moment où un personnage commet un acte irréversible. Sans être une règle absolue, c’est une suggestion à garder à l’esprit : la fin d’un chapitre doit avoir un impact sur le récit, tout en laissant ouvertes un grand nombre de questions. Même si la conclusion d’un chapitre offre au lecteur un endroit idéal pour faire une pause dans sa lecture, le boulot de l’auteur est qu’il soit presque physiquement douloureux de s’arrêter, tant le suspense est insoutenable…

Il n’existe aucune limite aux possibilités de décorer un chapitre

Deux mots encore des différents gadgets que l’on peut coller au chapitre. Il s’agit sans doute du seul élément structurel d’un roman qui se prête autant à la décoration et aux options en tous genre.

Pour commencer, les chapitres sont souvent numérotés. Ils peuvent l’être de manière conventionnelle ou plus fantaisiste : « Running Man » de Stephen King, a des chapitres numérotés à l’envers, du plus grand au plus petit, ce qui amplifie le suspense de savoir ce qui se passe à la fin du roman ; dans « Le bizarre incident du chien pendant la nuit » de Mark Haddon, les chapitres sont numérotés uniquement avec des nombres premiers, reflet des obsessions du personnage principal ; dans mon roman « Merveilles du Monde Hurlant », les chapitres où figure le protagoniste sont numérotés, ceux où elle est absente ne le sont pas.

Un chapitre peut également avoir un titre, en plus ou à la place de son numéro. Là aussi, il peut se contenter de simplement refléter l’événement le plus marquant de cette section du roman (« Le bateau » quand les personnages font du bateau), ou alors être plus oblique : « Une réception depuis longtemps attendue », par exemple, est le titre du premier chapitre du « Seigneur des Anneaux » de Tolkien, ce qui soulève immédiatement des questions dans la tête du lecteur, d’autant plus que le premier chapitre du « Hobbit », le roman précédent, est intitulé « Une réception inattendue. » Dans la série du « Trône de fer » de GRR Martin, les intitulés de chapitre jouent un rôle utilitaire : ils sont là pour dire au lecteur qui est le protagoniste de ce chapitre en particulier, celui dans la perspective duquel nous allons découvrir l’action.

Il existe d’autres options. Certains auteurs aiment entamer chaque chapitre par une citation d’auteur, pour affirmer les thèmes qui le traversent : c’est le cas de Jean-Philippe Jaworski dans « Gagner la guerre. » D’autres optent pour une citation imaginaire, issue de l’univers du roman et qui permet d’en élargir la portée, à l’image de la série « Dune » de Frank Herbert.

Il n’existe aucune limite aux possibilités de décorer ainsi un chapitre. Dans « Le Tour du monde en quatre-vingt jours », plutôt qu’un titre, Jules Verne précède chaque chapitre d’une phrase qui décrit ce qui va s’y passer. Ainsi le premier s’appelle « Dans lequel Phileas Fogg et Passepartout s’acceptent réciproquement, l’un comme maître, l’autre comme domestique. »

Les possibilités dans ce domaine sont infinies, laissez donc aller votre créativité, tout en gardant à l’esprit que, parfois, la sobriété est le meilleur choix.

Atelier : Prenez un roman que vous affectionnez et mettez-vous en tête de trouver des titres aux chapitres s’il n’y en a pas, ou des titres très différents s’il y en a déjà. Est-ce que cela change l’expérience de lecture ? Pouvez-vous imaginer de fusionner ou de scinder certains chapitres ? Pourquoi l’auteur a-t-il choisi de ne pas le faire ?

📖 La semaine prochaine: les paragraphes