Critique: Star Wars – Bloodline

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Six ans avant Le Réveil de la Force, la princesse Leia Organa est sénatrice de la Nouvelle République. Découragée par une arène politique figée dans les lenteurs et les querelles stériles, elle envisage de mettre un terme à sa carrière. Une investigation au sujet d’un réseau criminel va la mener à se poser des questions sur ses alliés et sur le fonctionnement des institutions qu’elle a juré de servir.

Titre : Star Wars : Bloodline

Auteur : Claudia Gray

Éditeur : Del Rey (ebook)

Emballé par « Les derniers Jedi » et me retrouvant justement entre deux lectures, j’ai eu envie, pour la première fois depuis des années, de prolonger le film en me plongeant dans un roman Star Wars. J’ai choisi celui-ci parce qu’il semblait se suffire à lui-même et que les critiques n’étaient pas mauvaises.

« Bloodline » est un roman de commande tout à fait correct, plutôt bien construit, correctement écrit et qui fait de son mieux pour proposer une histoire et une approche thématique cohérente, malgré les impératifs qu’on devine délicats à négocier de ce genre d’exercice.

Le personnage de Leia, autour duquel le roman tourne, est un protagoniste convaincant, remarquablement proche de son incarnation au cinéma, tout en refusant de s’y cantonner. On s’attache à ses aventures et la manière dont l’auteure lui donne de la vie est une des réussites du roman. Par bien des aspects, l’intrigue politique dans laquelle elle se retrouve empêtrée n’est pas sans rappeler la Prélogie Star Wars, mais démontre qu’il est tout à fait possible de bâtir une histoire cohérente dans ce genre de milieu.

Les autres personnages récurrents de la saga qui font des apparitions dans le roman sont rares, et leur utilisation est moins convaincante. Han Solo apparaît par-ci par-là pour remonter les bretelles de son épouse, mais l’auteure ne parvient jamais à faire vivre sur le papier le personnage tel qu’on le connaît à l’écran. C’est donc un Han passif et mielleux auquel on a droit, ce qui n’a pas beaucoup d’intérêt. Comme la plupart des auteurs Star Wars, Claudia Gray n’a aucune idée de ce qu’elle peut bien faire avec les droïdes, et C3PO, qui apparaît dans de nombreuses scènes, n’est ni utile, ni drôle.

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Les nouveaux personnages introduits par l’auteure ont un intérêt variable. Ransolm Casterfo est un jeune et ambitieux sénateur, rival de Leia, qu’on imagine facilement pouvoir être interprété au cinéma par Tom Hiddleston. C’est un personnage complexe et attachant, qui fait presque office de co-protagoniste du roman et qui donne du relief à toutes les scènes dans lesquelles il apparaît : une belle réussite. Ce n’est pas le cas d’un gangster et d’une aristocrate, qui jouent des rôles-clé dans l’intrigue, et qui ne parviennent par contre jamais à se hisser au-dessus du cliché.

L’auteure a souhaité adjoindre à Leia trois personnages qui constituent son équipe, une idée qui là aussi tourne court : Greer, son adjointe, et Joph, un pilote, sont le genre de figures que l’on imaginerait bien figurer dans une série télé basée sur la carrière politique de Leia, mais en l’état, comme il ne semble pas que ce roman doive avoir une suite, les intrigues secondaires qui les concernent sont brièvement esquissées et ne mènent nulle part. Une stagiaire, Korrie, n’a aucune personnalité et aucun rôle dans l’intrigue et c’est à se demander ce qu’elle fait dans ce roman.

Ça ressemble assez peu à du Star Wars tel qu’on l’aime à l’écran

Pour le reste, Bloodline souffre des mêmes défauts que la quasi-totalité des romans Star Wars : comme eux, il se regarde le nombril, comporte très peu d’humour, aucun esprit pulp, et remplit page après page de considérations culturelles sur les cultures aliens. Bref : ça ressemble assez peu à du Star Wars tel qu’on l’aime à l’écran, même si c’est terriblement proche de ce qu’on trouve dans les bouquins de la saga. Alors que les scénaristes parviennent souvent à capturer l’esprit de Star Wars à la télévision ou dans les bande dessinée (et parfois dans les jeux vidéo), les auteurs de romans, sans que je m’explique pourquoi, finissent invariablement par produire des histoires mornes, lentes et introspectives qui rappellent davantage Babylon 5 que l’univers de George Lucas.

Malgré tout, Bloodline n’est pas si mal fichu. Il constitue une lecture agréable et on sent que des efforts ont été faits pour qu’il constitue un véritable roman plutôt qu’une série de références et de clins d’œil. C’est loin d’être la pire œuvre de commande qu’il m’ait été donné de lire (mais ce n’est pas la meilleure non plus).

Et vous ? Il vous est déjà arrivé de lire des romans Star Wars ?

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Le narrateur: la 1e personne

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Après avoir examiné le plus populaire des choix de narrations, soit la narration à la troisième personne, ou le point de vue du récit est proche de celui de l’auteur, passons à la deuxième option la plus fréquente : la narration à la 1e personne du singulier. Les personnages qui vivent l’histoire sont aussi ceux qui la racontent…

Il y a des variantes sur lesquelles je vais revenir, mais en général, quand on fait ce choix, c’est le personnage principal qui sert de narrateur. L’avantage principal de cette approche est évident : l’immersion. On découvre l’histoire avec le protagoniste, on souffre avec le protagoniste, on partage ses joies, ses doutes et on assiste impuissant aux moments où il commet des erreurs de jugement.

Tout ce que lit le lecteur provient directement du cerveau du personnage principal

Il y a une intimité dans la narration à la première personne qui est sans égale, et la promesse de moments émotionnellement très intenses. Tout ce que lit le lecteur provient directement du cerveau du personnage principal et de ses cinq sens.

Attention tout de même de ne pas trop en faire : résistez à la tentation de vous faire l’écho de toutes les pensées qui traversent l’esprit du protagoniste. Dans ce mode narratif comme dans les autres, il reste préférable de découvrir un personnage à travers ses actes plutôt que par un déluge de commentaires et d’opinions. Autre piège à éviter : ne commencez pas toutes les phrases par « je » : décrivez simplement les événements de la perspective du narrateur, sans avoir à constamment nous rappeler qui il est.

On le voit bien : réussir une histoire avec un point de vue à la première personne nécessite quelques réglages subtils. Cela comporte également quelques pièges à éviter. En particulier, si le personnage principal est passif ou a une personnalité déplaisante, cela risque d’embourber tout le récit. Le succès d’un roman à la première personne dépend en grande partie de la nature du narrateur. Mieux vaut privilégier un tempérament curieux, aventureux, voire sceptique : autant de traits de caractère qui vont mener le personnage à se frotter de près à l’intrigue et à l’univers du roman.

La narration à la 1e personne favorise un seul point de vue

Ce choix narratif comporte également des points faibles, dont il vaut mieux être conscient avant de se jeter dans l’écriture. Pour commencer, il se prête mal à une situation dramatique où de nombreux personnages vivent et interagissent ensemble, chacun avec sa personnalité. Comme tout est vu par une seule perspective, tenter de décrire les états d’âme de tous les personnages secondaires risque de mener à des lourdeurs.

De même, par définition, la narration à la 1e personne favorise un seul point de vue. Ce n’est pas le meilleur moyen, par exemple, pour humaniser un antagoniste, puisque le lecteur n’aura aucun accès à ses pensées et ne le verra agir qu’à travers les yeux du narrateur-protagoniste. Ainsi, écrire à la première personne un roman policier dans lequel un flic enquête sur un tueur en série ou un roman où un chevalier rêve d’occire le Maître du Mal va réclamer des efforts particuliers pour donner de l’épaisseur aux méchants de l’histoire : à travers des témoignages rapportés, des rumeurs, des traces écrites ou matérielles laissées par l’intéressé. Sans cela, on risque de tomber dans la caricature.

Autre faiblesse de ce point de vue : ce n’est pas l’idéal pour faire découvrir un monde complexe au lecteur, que ce soit dans un récit de voyage ou dans les littératures de l’imaginaire. Lorsqu’on écrit à la 1e personne, on reste toujours à la hauteur du sol, difficile de prendre de la hauteur ou du recul. C’est pourquoi tant de protagonistes de romans de fantasy sont des jeunes naïfs et inexpérimentés : cela permet de leur expliquer tout ce qu’ils doivent savoir sur le monde, et à travers eux, d’en informer le lecteur…

Le narrateur peut sciemment égarer le lecteur

Malgré ces avertissements, la narration à la première personne ouvre des options qui n’existent pas ou pas vraiment avec la narration à la troisième personne. Elle permet de faire coller le style à la personnalité du narrateur, par exemple. Le choix de vocabulaire, les tournures de phrase reflètent le caractère et les origines du protagoniste, qui, du coup, est « incarné » dans l’ensemble du texte : un jeune utilisera des tournures issues du langage parlé, un homme réservé fera des phrases courtes, etc… Attention, là encore, de ne pas trop en faire : il faut colorer le texte, pas le rendre illisible.

Autre possibilité : le narrateur à la première personne peut être faillible. Il peut se tromper, ne pas avoir toutes les informations pour forger son opinion et donc nous induire en erreur sans le faire exprès, il peut même sciemment égarer le lecteur… Jouer ainsi avec un narrateur dont on ignore si on peut s’y fier est une des richesses de ce point de vue, où la subjectivité est reine.

Jusqu’ici, j’ai pris comme acquis que le narrateur était le personnage principal. C’est l’option la plus évidente, mais c’est loin d’être la seule. Un personnage secondaire peut très bien assumer le rôle de narrateur, à l’image de John Watson dans les aventures de Sherlock Holmes, ou d’Owen dans « L’Étoile du matin » de David Gemmel, pour prendre un exemple plus récent.

Un narrateur qui peut être un simple témoin

Le narrateur peut être mystérieux, et son identité peut faire l’objet de spéculations jusqu’à la fin du roman. Il peut aussi être un simple témoin, éloigné de l’action : dans le roman « Shriek, an Afterword » de Jeff Vandermeer, le narrateur est une femme qui enquête sur la disparition de son frère, et tente de reconstituer les aventures de celui-co par fragments et témoignages rapportés (et ses notes sont par la suite retrouvées et annotées par son frère, ce qui rajoute une voie narrative supplémentaire).

D’ailleurs, la temporalité est une question qu’il est nécessaire de se poser, lorsqu’on écrit à la première personne : quand est-ce que le narrateur parle ? Est-il en train de nous raconter l’histoire alors qu’elle lui arrive ou est-ce qu’il la rédige après coup ? Dans le deuxième cas, il peut être intéressant de se demander à quel point le narrateur aura changé entre le début de ses aventures et le moment où il prend la plume

Atelier : comme la semaine dernière, il peut être intéressant de transformer un texte à la troisième personne en texte à la première personne, ou inversement. Et si un de vos romans préférés était raconté par quelqu’un d’autre ? Pour revenir à Sherlock Holmes, la nouvelle « Le soldat blanchi » est le cas rare d’une aventure de Sherlock Holmes dont le narrateur est le détective lui-même.

📖 La semaine prochaine: autres choix de narration

À l’année prochaine

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Comme je quitte le continent à Noël et que je ne serai de retour que lors de la deuxième semaine de l’année 2018, je vais mettre ce blog entre parenthèses d’ici là. Bien sûr, si vous souhaitez en profiter pour lire ou commenter un billet déjà publié, ça sera pour moi le plus merveilleux des cadeaux de Noël. 😉

J’en profite pour vous souhaiter un joyeux Noël et une très bonne année 2018!

Julien

 

 

Le narrateur: la 3e personne

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Qui raconte l’histoire ?

Attendez avant de répondre. Oui, la romancière ou le romancier écrit l’histoire, on est bien d’accord. Mais pour la raconter, ils passent par un intermédiaire tout aussi fictif que les personnages : le narrateur. Sélectionner un mode de narration, c’est un choix qu’il est nécessaire de faire avant d’entamer l’écriture d’un roman (et ensuite, il est impératif de s’y tenir).

Le narrateur, c’est celui ou celle à travers lequel on découvre le roman, celui qui nous offre son regard, son point de vue. Comme nous aurons l’occasion de le voir, il peut s’agir d’un personnage qui fait lui-même partie du narratif ou qui lui est extérieur. Si le point de vue du narrateur est interne à un des personnages, le roman sera écrit à la première personne du singulier, le « je. » S’il est externe, tout sera rédigé à la troisième personne : « il », « elle », « eux. »

En adoptant une narration à la 3e personne, l’écrivain a l’impression de se passer de narrateur

C’est cette dernière approche qui est la favorite de nombreux auteurs. Il faut dire qu’elle paraît être la plus naturelle. En adoptant une narration à la troisième personne, l’écrivain aura l’impression qu’il se passe tout simplement de narrateur : il écrit de sa propre perspective, celle d’un individu complètement extérieur à l’action, neutre et détaché, mais qui n’ignore rien du monde et des personnages qui peuplent le roman. C’est ce qu’on appelle habituellement « le narrateur omniscient à la troisième personne », même si Ursula K. Le Guin préfère cette formule que j’aime beaucoup : « l’auteur impliqué. »

Le narrateur omniscient est comme un dieu : il sait tout, il voit tout, il est partout. Il peut décrire un personnage de l’extérieur comme de l’intérieur, nous faire découvrir ses pensées les plus intimes et les mieux dissimulés de ses secrets. Il est capable de nous faire découvrir des actions qui se situent dans des lieux très éloignés les uns des autres, même si elles se déroulent au même moment. Il peut aller promener sa caméra partout, en tout temps, et jamais rien ne lui échappe.

Un outil fabuleux pour créer de la tension narrative

Cette approche est particulièrement utile dans les romans qui ont de nombreux personnages. Le narrateur omniscient nous permet d’avoir accès à leur vie intérieure, et même de les comparer les unes aux autres. Grâce à cette technique, il est possible de présenter une scène où plusieurs individus se rencontrent, et de savoir quel est l’objectif poursuivi par chacun, son ressenti et le jugement qu’il porte sur les autres.

Un narrateur omniscient nous permet donc de comparer et de contraster les caractères et les émotions des différents personnages. C’est un outil fabuleux pour créer de la tension narrative : en découvrant ainsi les personnages de l’intérieur, le lecteur va sentir quels sont leurs divergences, avant même que celles-ci n’éclatent et n’engendrent des conflits. Cela lui donne davantage d’informations pour interpréter les actes de chacun et se forger une opinion à leur sujet.

Adopter ce point de vue permet également d’humaniser les antagonistes : plutôt que de se contenter d’être des figures qui mènent la vie dure aux personnages principaux, ceux-ci peuvent gagner en épaisseur, puisque le lecteur n’ignorera rien de leurs sentiments, leurs valeurs et leurs conflits intérieurs. La lutte entre le bien et le mal se transforme ainsi en une lutte entre des individus qui poursuivent des buts opposés, ce qui est bien plus intéressant.

Si le narrateur peut plonger dans le cœur d’un personnage, il peut aussi bien prendre du recul

La narration omnisciente est également particulièrement utile pour faire découvrir l’univers d’un roman aux lecteurs. Si le narrateur peut plonger dans le cœur d’un personnage, il peut tout aussi bien prendre du recul, et nous présenter en quelques phrases une ville, un quartier, un pays et toute son histoire. C’est ainsi que Flaubert, dans Salammbô, peut passer en quelques paragraphes d’une description des remparts de Carthage à l’état d’esprit de son héroïne. Cette flexibilité-là, seul le choix d’un narrateur omniscient à la troisième personne est susceptible de nous l’offrir. Par ailleurs, cela permet aisément de tirer des parallèles entre décors et personnages : une ville et un de ses habitants peuvent traverser le même passage à vide, et l’on peut mettre en relation ces deux informations en deux paragraphes qui se suivent, ce qui serait bien plus difficile en utilisant un autre mode de narration.

Mais le narrateur omniscient n’est pas le seul à faire appel à la troisième personne. Une autre possibilité, c’est de raconter l’histoire à la troisième personne (« il », « elle ») mais de centrer la perspective sur un seul personnage.

C’est ce qu’on appelle la narration à la troisième personne limitée : le narrateur reste un observateur désincarné, mais il n’est pas omniscient. Il n’a accès aux pensées que d’une seule personne, et ne nous raconte rien dont ce personnage ne fait pas l’expérience directement. Dans « Game of Thrones » et ses suites, G.R.R. Martin raconte son histoire en alternant des narrations à la troisième personne limitées, centrées tour à tour sur différents personnages.

Il est possible de franchir un pas supplémentaire, comme l’ont tenté certains auteurs du nouveau roman, pour opter pour ce que j’appellerais la narration à la troisième personne détachée. Là, le narrateur est libre de nous montrer ce qu’il veut dans le monde physique, mais n’a aucun accès à l’intériorité des personnages. Il peut relever que quelqu’un sourit, mais pas qu’il est heureux. Attention, ce point de vue est à manipuler avec précaution : si on ne s’en sert pas avec soin, un narrateur détaché risque d’engendrer des lecteurs détachés eux aussi, ce qui serait le pire des résultats…

Naturellement, il est possible de choisir l’option inverse, soit celle d’un narrateur à la troisième personne coloré, qui, en plus d’être omniscient, a un avis sur l’histoire et sur les décisions des personnages, qu’il partage avec le lecteur, nous proposant son commentaire en plus de la narration. Là aussi, prudence : en s’interposant ainsi entre les personnages et les lecteurs, ce type de narrateur risque vite de devenir casse-bonbons.

Atelier : prenez un passage d’un roman écrit à la première personne et retranscrivez-le à la troisième personne. Qu’avons-nous gagné ? Qu’avons-nous perdu ? Et si l’on passe à une troisième personne qui ne serait pas omnisciente, est-ce que le rendu du texte est différent?

📖 L’année prochaine: la narration à la 1e personne

Critique: Le Déni du Maître-Sève

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Des racines jusqu’aux branches d’un arbre gigantesque s’épanouit la civilisation des Alkayas. Elle vit en symbiose avec Alkü, l’Arbre-Mère, dans les bourgeons duquel viennent au monde les nouveaux-nés. Un jour, l’un d’entre eux présente des caractéristiques extraordinaires. Nikodemus Saule, le vieux Maître-Sève, qui supervise les naissances de tout le peuple, mène son enquête et ce qu’il va découvrir va remettre en cause la plupart de ses certitudes.

Titre : Mémoire du Grand-Automne – Le Déni du Maître-Sève

Auteur : Stéphane Arnier

Éditeur : auto-édité (Bookelis)

Qu’il est agréable de se retrouver confronté à une œuvre de fantasy qui exploite pleinement les possibilités du genre, et qui, au lieu de nous proposer un univers en kit comme tant d’autres auteurs s’y autorisent, déploie sa créativité pour mériter pleinement d’appartenir aux littératures de l’imaginaire.

« Le Déni du Maître-Sève » nous propose de découvrir un monde d’une prodigieuse imagination, peuplée d’espèces hautes en couleur, bien loin des poncifs de la fantasy, mais qui nous est malgré tout immédiatement familière. Le talent de l’auteur, c’est de nous soumettre toutes sortes d’idées neuves en les insérant dans un cadre où elles trouvent une place cohérente.

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L’Arbre-Mère Alkü est un décor qui devrait être déconcertant, mais dans lequel on prend vite ses aises, tant Stéphane Arnier a la capacité de faire vivre les petits détails du quotidien qui le rendent vraisemblable. On vibre aux côtés des personnages et on partage leurs joies et leurs peines parce qu’elles nous paraissent à la fois reconnaissables et fabuleuses, ce qui est sans doute le grand triomphe de ce livre.

Pour y parvenir, on pénètre cet univers par le biais d’un genre familier : le thriller. « Le Déni du Maître-Sève », c’est, en son cœur, une enquête assez classique, très bien charpentée, avec un mystère central, des rebondissements, des personnages qui mentent ou qui cachent leurs véritables intentions, des révélations et des coups de théâtre. Fondamentalement, on pourrait, sans trop la déformer, transposer l’intrigue dans un décor beaucoup plus banal, comme celui d’une clinique de notre monde contemporain, avec ses médecins, ses patients et son conseil d’administration. Pourtant, c’est ce mélange d’une trame classique et d’un décor merveilleux qui fait la force du roman.

Le suspense devient de plus en plus haletant et la tension ne fait que croître

« Classique », ici, ne doit pas être compris au sens de « sans surprises », tant le texte regorge de détournements de clichés. Pour citer un exemple, le mystère au cœur du livre ne concerne pas une mort mais une naissance. Quant à notre enquêteur, il n’a au début de l’histoire qu’un intérêt limité pour l’affaire et ne prend pas conscience immédiatement qu’il est en pleine investigation sur un mystère touffu. Alors qu’il réalise dans quel pétrin il s’est mis, le suspense devient de plus en plus haletant et la tension ne fait que croître.

Ce protagoniste est un autre atout du roman : Nikodemus Saule, le Maître-Sève, est responsable de superviser les naissances de l’Arbre-Mère. En fin de carrière et pas loin de la fin de sa vie, il a construit son identité sur un certain nombre de certitudes qui vont éclater les unes après les autres – le « déni » évoqué par le titre joue un rôle important dans le livre, et bien souvent, même si Nikodemus découvre des informations en même temps que le lecteur, cela lui prend un certain temps pour admettre qu’elles sont vraies et pour agir en conséquence.

Le génie d’avoir un personnage central qui enquête à contrecœur est que cela permet à l’histoire de démarrer lentement et de nous donner le temps de nous familiariser avec l’univers. En général, en tant que lecteur, il est délicat de se retrouver en face d’un protagoniste passif, mais là, c’est toujours bien mené et enraciné dans les thèmes et dans la structure du roman de belle manière.

Une plume précise sans être méticuleuse et agréable à lire sans tomber dans la démonstration

Deux mots du style : Stéphane Arnier a une belle plume. Précise sans être méticuleuse, elle est agréable à lire sans tomber dans la démonstration. C’est un instrument élégant, qui est pleinement au service du lecteur et produit un texte plein de clarté et tout en retenue. Par moments, l’écriture semble toutefois un peu distante et on en vient à souhaiter un peu plus d’émotion, mais il s’agit d’un reproche mineur car les états d’âme des personnages sont habilement tracés.

Reproche mineur : les dialogues sont truffés d’expressions à haute teneur en métaphores horticoles, propres à l’univers des Alkayas, qui, à la longue, deviennent parfois démonstratives. Les noms des personnages sont eux aussi liés au vocabulaire des plantes, et comme nombre d’entre eux ont en plus des prénoms aux consonances similaires, il n’est pas impossible de les confondre les uns avec les autres (en tout cas, je confesse que ça m’est arrivé de ne plus trop savoir lequel était Aulis, Ansa ou Aow).

Autre point d’accrochage en ce qui me concerne : l’histoire ne se termine pas, elle se contente de s’interrompre. Le mystère central reste entier à la fin du roman, et aucune des intrigues secondaires ne trouve de conclusion. S’il est compréhensible de souhaiter donner envie aux lecteurs de découvrir la suite – et on en a effectivement envie – j’aurais malgré tout souhaité bénéficier d’un point de rupture plus net à la fin du texte, qui me donne davantage l’impression d’avoir eu affaire à un livre qui tient tout seul sur ses deux jambes. En l’état, le lecteur qui n’aurait lu que ce tome n’aurait en aucune manière bénéficié d’une histoire complète.

Cela peut sembler être un détail, mais cela a des répercussions tout au long du roman. Des personnages ou des concepts sont introduits mais n’ont aucun impact sur l’intrigue – on devine qu’ils seront importants plus tard ; les motivations réelles de certains personnages nous semblent difficiles à comprendre, mais on s’imagine qu’elles feront sens une fois que nous aurons poursuivi notre lecture au-delà de la dernière page.

Rien de tout cela ne gâche le plaisir : « Le Déni du Maître-Sève » est une réussite sur presque tous les plans, mais on devine qu’il faudrait avoir lu l’histoire dans son entier afin d’avoir le recul nécessaire pour se forger une opinion plus solide.

Le plan

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Établir un plan, c’est l’acte créatif le plus important de l’écriture d’un roman. Et une fois qu’un plan est complet, il devient le document de référence le plus crucial pour toutes les étapes qui vont suivre. Bref, je m’en voudrais d’insister, mais le plan est très, très important. S’il y a bien un moment où il faut se concentrer un minimum, c’est quand on aborde cette phase.

Ce qu’on appelle un plan, c’est un document dans lequel toute l’intrigue du roman est résumée : chaque action, chaque fait, chaque personnage, chaque scène, le tout dans l’ordre. Tout ce qui figure dans le plan se reflète dans le roman et tout ce qui est dans le roman a pris ses racines dans le plan. Si le roman est une symphonie, le plan en est la partition.

Le plan, cela dit, ne naît pas de nulle part : c’est le fruit d’un parcours créatif que j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer sur ce blog. Il commence par la collecte d’idées, se poursuit par l’élaboration d’un argument, puis par une tentative de lui donner une forme. Ensuite seulement on peut envisager de passer au plan.

On met en place un plan pour la même raison qu’on dessine les plans d’une maison

C’est avec cette étape qu’un livre voit réellement le jour : les enjeux dramatiques, l’évolution des personnages, les coups de théâtre, les moments marquants de l’intrigue, tout figure dans ce document. Au fond, une fois qu’on a mis sur pied un plan bien échafaudé, le roman existe déjà : il ne reste plus qu’à l’habiller avec des mots, des phrases, et toutes ces petites choses qui rendent la lecture agréable.

C’est dire qu’il est très fortement déconseillé de se passer complètement de plan avant d’aborder la phase d’écriture. Un roman, même court, même simple, ça reste un gros morceau d’information à conserver en entier dans un cerveau : sans coucher par écrit certaines de vos idées, sans les relier entre elles, sans rien planifier, elles risquent de vous échapper, ou d’arriver sur la page pèle-mêle et de se retrouver mal utilisées, voire incompréhensibles.

On met en place un plan pour la même raison qu’on commence par dessiner les plans d’une maison avant de lancer le chantier : ça évite pas mal d’erreurs de jugement.

Cela dit, malgré l’importance centrale du plan dans l’aventure de l’écriture, au fond, ça n’est rien d’autre qu’un banal document Word.

Votre plan va vraisemblablement ressembler à un tableau à double entrée

Ou disons : ça peut prendre à peu près n’importe quelle forme, en fonction de vos envies, vos habitudes et de ce que vous trouvez le plus pratique : document Word, Excel ou autre programme du genre, notes lâchées directement sur le papier, post-it punaisées sur un mur, lignes tracées au feutre sur un tableau blanc. Au fond, tout ce qui compte, c’est que vous vous y retrouviez. A titre personnel, j’utilise OneNote.

Quelle que soit votre approche, votre plan va vraisemblablement ressembler à un tableau à double entrée. Les lignes vont représenter chacun de vos chapitres (ou toute autre division qui fait sens pour vous, si vous n’utilisez pas de chapitres). Vous pouvez même descendre au niveau des paragraphes si vous souhaitez un plan plus précis.

Les colonnes vont représenter un certain nombre d’éléments constitutifs de votre intrigue. Cela peut, par exemple, prendre la forme suivante :

Colonne 1 : Numéro et/ou titre du chapitre

Colonne 2 : Les personnages principaux en présence

Colonne 3 : Le(s) lieu(x) où se déroule l’action.

Colonne 4 : Les moments-clé de l’intrigue, action par action.

Colonne 5 : Cheminement et évolution des personnages principaux.

A vous de voir ce qui vous convient. Vous pouvez très bien vous passer de l’une ou l’autre de ces colonnes, ou alors en rajouter d’autres. Certains, en particulier dans les littératures de l’imaginaire, souhaiteront faire figurer une colonne où sont mentionnés les éléments explicatifs liés à l’univers, afin qu’ils trouvent leur place naturellement dans le texte. On peut faire figurer des notes sur le style ou sur le langage, ajouter des repères temporels précis pour parvenir à situer les actions les unes par rapport aux autres, repérer les moments où les personnages quittent la scène et mentionner ce qu’ils font quand on ne parle pas d’eux. On peut utiliser des codes couleur pour les lieux ou les personnages, rajouter des flèches pour rendre plus claires le cheminement de certains des protagonistes, faire figurer des diagrammes pour visualiser les montées et les descentes de la tension narrative, mentionner en grisé les informations connues des lecteurs mais pas des personnages (ou l’inverse)… Les possibilités sont infinies.

Certains ont besoin d’une planification très précise

Une autre manière de rédiger un plan, parfaitement réalisable, est de l’échafauder entièrement à l’aide de la théorie des blocs. L’auteur décrira alors l’action bloc par bloc, en détaillant au besoin les transitions qui relient les blocs les uns aux autres, comme s’il jouait aux Lego.

Le plan sert à planifier l’écriture, à l’auteur de savoir de quoi il aura besoin dans ce domaine. Certains ont besoin d’une planification très précise, scène par scène. Moi, je sais qu’en procédant ainsi, je risque de rendre le moment de l’écriture très ennuyeux et je préfère opter pour un plan plus vague, qui me laisse une certaine marge d’interprétation (mais cette approche m’oblige parfois à procéder à des raccommodages quand surviennent des contradictions ou des éléments d’intrigue que je n’avais pas anticipés).

En règle générale, plus il y a de détails dans un plan, moins vous allez vous mélanger les pinceaux en rédigeant votre manuscrit, et plus solide sera l’intrigue, mais le prix à payer est le risque de manquer de spontanéité dans l’écriture. A l’inverse, moins il y a de détails dans un plan, plus cela laisse la porte ouverte à de nouvelles idées pendant le processus d’écriture, au risque que toute la charpente de l’intrigue s’effondre parce qu’elle n’aura pas été suffisamment planifiée.

Si vous ne savez pas de quoi vous avez besoin, je vous suggère d’essayer le modèle décrit ci-dessus, qui constitue un bon point de départ.

Atelier : une fois que vous avez terminé de créer un plan pour votre texte, envisagez d’y ajouter des colonnes supplémentaires pour mentionner des aspects qui n’y figurent pas encore. Est-ce que certaines de ces nouvelles catégories vous aident ? Dans ce cas, gardez-les. Si ce n’est pas le cas, supprimez-les ou modifiez-les.

📖 La semaine prochaine: la narration à la 3e personne

Des idées au roman: résumé

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En des temps reculés qui se perdent dans les brumes de nos mémoires, lors de la préhistoire de ce blog, bref, le printemps dernier, j’ai posté une série de billets consacrés aux idées: comment stimuler son imagination, comment débloquer les pannes d’inspiration, comment tenter d’être original.

Parce que c’est pratique, et comme certains d’entre vous pourraient être intéressés à s’y plonger, j’inclus des liens vers ces textes ci-dessous, comme je l’avais fait il n’y a pas si longtemps pour ma série sur la structure d’un roman. N’hésitez pas à me faire part de vos commentaires, ils seront comme toujours les bienvenus.

Première partie: La machine à idées

Deuxième partie: L’angoisse de la page blanche (n’existe pas)

Troisième partie: Être original

Quatrième partie: La théorie des genres

Cinquième partie: La technique du livre de démarrage

Sixième partie: Se presser le citron

Septième partie: Se mettre dans de bonnes conditions

Huitième partie: Écrire en musique

Tag: Un questionnaire pour écrivains de fiction

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Alors voici l’histoire: en découvrant l’excellent blog de C. Kean, je suis tombé sur ses réponses à un questionnaire concernant ses œuvres et son cheminement littéraire. Vous le trouverez ici, c’est une lecture intéressante.

Une de ses réponses m’a particulièrement intrigué: celle où elle évoque avoir commis en 5ème « une sombre histoire avec des chevaux qui parlent et qui devaient sauver le monde grâce à des pierres magiques. » Elle a refusé d’inclure le titre, mais je lui ai réclamé. Elle s’est engagée à me le révéler si je répondais à mon tour à ce questionnaire. Donc voilà.

Les questions originales sont signées Béatrice Aubeterre. Vous les trouverez ici. Ou alors ci-dessous:

ecrivains-fiction

1ère partie : vos histoires

1 – La première que vous avez entreprise

C’était sans doute une bande dessinée. Est-ce que ça compte? On va dire que oui. Dans ce cas, c’était « La Société des Hyper-Héros contre l’Homme-Robot » – je pense que je devais avoir 6 ou 7 ans.

2 – La première que vous avez terminée (ou la plus avancée)

J’ai passé énormément de temps à écrire des centaines de scénarios de jeu de rôle, mais même si je les ai bel et bien terminés, je ne les prend pas en compte dans ce questionnaire. Du coup je pense que ma première histoire vraiment terminée, c’est mon premier roman, un polar dont l’action se situait dans les milieux de la techno, qui s’appelait « B.P.M. » Je devais avoir 22 ans.

3 – Celle sur laquelle vous travaillez actuellement

Un bouquin de fantasy qui s’intitule « Les Plaines du Cauchemar. »

4 – Celle que vous écrirez un jour

J’ai plein de projets et d’idées, mais celle qui m’enthousiasme le plus, c’est de proposer un jour à un éditeur local d’éditer un recueil de mes nouvelles. Pour cela il faut encore que j’en écrive quelques unes, et j’ai quelques idées qui me plaisent assez.

5 – Celle que vous avez abandonnée

Il y a quelques années, j’écrivais un comic strip hebdomadaire en anglais, « My Life in Flux. » Je l’ai abandonné parce que ça me réclamait trop de travail. C’est loin d’être le seul projet inachevé: j’ai laissé tomber quelques pièces de théâtre, en particulier.

6 – Celle que vous reprendrez un jour

Il y a une nouvelle que j’aimais bien, « Oeuvre et disparition de Philomène Droxler », une histoire de loups-garous borgésienne. Je la reprendrai un jour avec un œil nouveau, mais à l’époque je la trouvais un peu barbante à écrire.

7 – Celle qui vous a pris le plus de temps à écrire

Oh, c’est sans doute mon premier roman édité (en deux tomes) « Merveilles du Monde Hurlant. » Entre l’écriture, la réécriture, la ré-réécriture, les souhaits de l’éditeur et la ré-ré-réécriture, ça s’est étalé sur près de trois ans, je crois.

8 – Celle qui vous a pris le moins de temps à écrire

J’ai écrit des contes pour mes enfants en une demi-heure, mais je citerais surtout mon roman « B.P.M » que j’ai écrit en deux semaines pendant une session d’examens universitaires.

9 – Celle dont avez le plus honte 

Elles sont là, quelque part, il suffit de savoir les trouver.

10 – Celle dont vous êtes le/la plus fier/fière

Probablement mon premier livre publié « Merveilles du Monde Hurlant: La Ville des Mystères » (c’est évident) ou ma pièce « Gueules d’enterrement » qui a été jouée: c’est un des plus agréables moments de ma petite vie d’auteur.

2ème partie : vos personnages

11 – Celui que vous aimez le plus

La protagoniste de mes romans de fantasy, Tim Keller. Elle ne me ressemble absolument pas, tant mieux pour elle. Elle est surtout rigolote à écrire: elle agit avant de réfléchir, ne se laisse jamais marcher sur les pieds, est très liante mais pas très douée pour jauger les êtres – elle se plante souvent.

12 – Celui que vous aimez détester

Un des personnages des bouquins que j’écris en ce moment, Briselâme. Elle est l’incarnation du détachement et de la passivité, ce qui est agaçant pour les personnages qui l’entourent, mais jubilatoire pour l’auteur.

13 – Celui que vous écrivez le plus facilement

C’est probablement Tim. Je la suis depuis plus de mille pages, à ce stade elle vit dans un tiroir caché dans ma tête.

14 – Celui qui vous donne le plus de fil à retordre

Il y a un personnage de mes romans qui s’appelle Armaga, une sorte de geek, qui est passé d’une relecture à l’autre par des personnalités très différentes, avant que je me fixe sur quelque chose. Je ne suis toujours pas complètement satisfait.

15 – Votre meilleur héros / protagoniste

C’est sûrement encore cette chère Tim, mais pour changer, je citerai le héros de mon comic-strip, Cui-Cui, l’oiseau dépressif.

16 – Votre meilleur méchant / antagoniste

Meznic, le Brumissaire de Wurmaaz, un assassin très bien éduqué, mort trop tôt, hélas.

17 – Votre couple préféré

Il y a un couple de mercenaires dans « Merveilles du Monde Hurlant », Siméon et Ermengarde Sicard, deux êtres violents, cupides et amoraux mais qui s’aiment d’un amour sincère.

18 – Votre meilleure histoire d’amour

J’aime bien l’histoire d’amour que je suis en train d’écrire dans mon roman en cours, un chassé-croisé amoureux entre Tim et un autre personnage qui va rester non-identifié parce qu’il vaut mieux éviter les spoilers.

19 – Celui que vous avez tué avec regret

Meznic (voir ci-dessus). En fait, je ne regrette pas de l’avoir tué (il n’était plus utile) mais je regrette qu’il soit mort (il était amusant).

20 – Celui que vous avez renoncé à tuer

Armaga vient d’échapper à la mort qui figurait pourtant noir sur blanc sur mon plan, il y a à peine deux chapitres. Même savoir s’il doit vivre ou mourir, j’en suis incapable!

3ème partie : scènes diverses

21 – La plus drôle 

J’aime bien ce monologue extrait de ma première pièce, que je reproduis ici dans son intégralité parce que au fond pourquoi pas:

Maurice Leboeuf est né il y a 43 ans dans un petit village insignifiant, au sein d’une famille tout aussi insignifiante. Papa travaillait comme manutentionnaire dans une fabrique de semelles anti-odeurs. Maman s’occupait du ménage, de Maurice et d’un nombre indéterminé de ses frères et sœurs. Le soir, la famille se regroupait devant la télévision, avant d’aller se coucher à 22 heures précises. Le matin, tout le monde se réveillait à 7 heures précises. Ils ne lisaient pas de livre, ne pratiquaient aucun sport, ne maîtrisaient aucune langue – pas même la leur – et ne se faisaient pas d’amis. Aucun d’entre eux n’avait d’aspiration particulière, aucun d’entre eux ne présentait la moindre curiosité, et tous se félicitaient chaque jour d’être restés absolument identiques à ce qu’ils étaient le jour d’avant. Quand il était petit, dans une passagère poussée d’excentricité, Maurice rêva quelque temps d’être réparateur de machines à laver. Tous les membres de la famille se méfiaient de la nouveauté, et trouvaient que les habitants de la rue d’à côté avaient des mœurs bizarres… En grandissant Maurice Leboeuf eut un parcours absolument ordinaire à l’école, ne laissant aucune trace ni dans la mémoire de ses professeurs, ni dans celle de ses camarades. On ne lui connaît ni amis, ni liaisons sentimentales, ni passions, si ce n’est une participation épisodique à un club d’amateurs de trains électriques… Il échoua on ne sait comment dans notre entreprise, où, promu par une série de responsables qui refusaient de prendre la responsabilité de le renvoyer, il échoua au bureau de Coordination et Harmonisation, une structure qui avant son décès ne comptait que deux employés, dont les activités restent mal définies et la raison d’être nébuleuse. La théorie la plus probable étant que ce bureau est né suite à une faute de frappe dans un rapport d’activité annuelle… Quoi qu’il en soit, Maurice continua pendant quelques années à fournir au sein de cette structure une quantité de travail négligeable pour un résultat insignifiant. Et maintenant il est mort.

22 – La plus triste 

Dans « Les Plaines du Cauchemar » quand Machine a tué Machin alors que c’étaient fondamentalement deux personnes tout à fait recommandables, simplement victimes des circonstances, j’ai trouvé ça plutôt triste.

23 – La plus épique 

Une scène d’abordage dans le prochain livre à paraître, « Merveilles du Monde Hurlant – La Mer des Secrets. » Il y a deux bateaux, un kraken en métal, des îles volantes, et la mer qui n’est pas toujours liquide. Très modestement, je trouve la scène assez cool.

24 – La plus difficile à écrire

La scène où Tim rencontre deux des personnages principaux de « La Ville des Mystères » que j’ai réécrite intégralement plusieurs fois. Je compte en faire un jour un billet sur mon blog parce que c’est un joli cas d’école pour comprendre les enjeux de la relecture.

25 – La plus facile à écrire

L’autre jour, j’ai écrit une scène d’amour assez torride, avec des dirigeables en flammes en bonus, et ça a été remarquablement facile à faire. Mais je n’ai jamais de difficultés à prendre la plume.

26 – Votre meilleure scène d’action

Il y a une jolie scène d’action dans « La Ville des Mystères » où Tim est piégée dans une cellule sombre et quelqu’un vient la sauver, en s’attaquant au préalable à ses gardes. Tout ce que le lecteur en capte, c’est ce que Tim peut entendre et ce qu’elle s’imagine qu’il est en train de se passer. J’ai trouvé que ça marche assez bien.

27 – Votre meilleure scène d’amour

Il y a une scène d’amour très amère dans ma nouvelle « Le Couleuriste » que j’aime beaucoup.

28 – Votre meilleure description

Oh, ce n’est pas la meilleure, et qui sait si je vais la garder, mais elle est tellement amusante. Elle est dans « Le Désert de l’Étrange. » Tiens, lis-la si tu veux:

Toutes les personnes qui vivent ou qui ont vécu à proximité d’un lac vous le confirmeront : les lacs nous observent, nous toisent, à la manière de créatures vivantes, comme si ces étendues d’eau calme étaient capables d’épier ceux qui les approchent, de s’inquiéter de leurs faits et gestes et de porter sur eux un jugement, et dans ce domaine, comme tant d’autres, le lac Skavi, sur les berges duquel s’étendait la ville de Reiksraad, ne faisait pas exception, bien au contraire, avec ses flots tantôt gris, tantôt beiges, tantôt d’un bleu à jalouser la mer, surface faussement tranquille qui se fait le reflet des errements du ciel ainsi que toutes nos interrogations humaines, présence mystérieuse dont on ignore si elle agit à la manière d’une mère aimante ou d’un dieu muet, jaloux de nos passions, tant et si bien qu’à force de se mirer dans ce miroir terne, on en viendrait presque à oublier l’énigme qui se loge sous la surface, la vérité de ses eaux profondes et glaciales, de son socle de boue et de marne glauque où croupissent, là, tout en bas des ténèbres, des poissons blêmes et immobiles, rancis par la cruauté, souvent aveuglés, difformes, bouffis par une existence trop éloignée du soleil et dont les êtres de la surface préfèrent prétendre qu’ils n’existent pas, au profit d’une faune plus rassurante faite de perchettes zébrées, de carpes bitumineuses qui peuplent les fonds sablonneux et d’essaims de poissons-mouches, auxquels répondent, sur le film des vagues, des alignements d’oiseaux d’eau, de grèbes, harles et canards, mais aussi d’octopées algaires qui flottent à la surface en attendant d’attraper au passage des goujons imprudents dans leurs tentacules de lierre, sans oublier les mouettes grises qui survolent les jonques des pêcheurs en ricanant de leurs efforts quotidiens pour hisser leurs lourds filets à bord et trouvent dans le fracas matinal des bateaux des marchands qui quittent le port de la capitale impériale un support idéal pour se reposer les pattes, à l’heure où les péniches croisent silencieusement au large des vieux quais Nord, leurs cales remplies de houille, de bois de construction ou d’outres pleines de lait d’écrevache, et c’est d’ailleurs ainsi chaque jour depuis aussi longtemps que les bateliers s’en souviennent dans cette Reiksraad, ville née autrefois d’un rêve séculaire, celui d’incarner le pouvoir impérial jusque dans la plus maigre de ses ruelles, avant d’être bâtie par décret au son des coups de fouets et à la sueur des esclaves et des petites gens, cette capitale installée sur la rive de ce lac circulaire et qui a fini, par bien des aspects, à lui ressembler toujours davantage et à adopter la même attitude de contemplation hautaine et d’hostilité tranquille, comme si ces eaux ternes avaient fini par la contaminer, s’insinuant dans le pavé de ses rues, le gris-vert de ses façades de molasse, dans les chambranles de ses portes, le fracas de ses usines, le dessin de ses avenues arrogantes, dans cette odeur de moisi qui se propage à proximité du port quand le vent monte des rives, dans les accents hautains des habitants qui fréquentent le marché aux poissons et ne cherchent même plus à marchander les prix, bien trop fiers pour s’abaisser à se quereller pour une poignée d’écailles brillantes, mais qui y restent fidèles malgré tout parce qu’entre les étals ils peuvent se croiser, se mêler, tous, jeunes ou vieux, riches ou pauvres, et surtout se juger, s’évaluer, bâtir par petites briques de mépris la hiérarchie invisible sans laquelle rien n’existerait dans cette cité où tout le monde ne souhaite que grimper marche après marche, toujours un peu plus haut en direction du pouvoir, jusqu’à – pourquoi pas ? – la berge de l’île de la Matre où les attendent les parvis étincelants des palais royaux et impériaux, et peut-être avec elle, la gloire et les bras accueillants de l’Histoire, celle qui, ici, enivre chacun, fait reluire chaque pierre, inspire chaque chanson et vient, en ce début de soirée, se refléter dans les pupilles d’un jeune homme nommé Matyas Keller.

29 – Votre meilleur dialogue

Dans ma pièce de théâtre « Bourbine »: Hugo angoisse avant son mariage et il se met à dialoguer avec trois voix qu’il entend dans ses rêves. Voici un extrait. J’aime assez l’idée:

PREMIERE VOIX : Je suis la première voix.

DEUXIEME VOIX : Je suis la deuxième voix.

TROISIEME VOIX : Je suis la troisième voix.

HUGO : Eh bien on est bien avancés.

PREMIERE VOIX : Nous sommes venus t’annoncer une grande nouvelle… qui concerne ton avenir…

HUGO : Et si vous parlez dans le désordre, comment on sait quelle est la première voix ? Vous changez la numérotation ou quoi ?

DEUXIEME VOIX : Nous ne parlons jamais dans le désordre.

HUGO : C’est une solution.

TROISIEME VOIX : Est-ce que tu vas finir par écouter ce que nous avons à dire ?

HUGO : Ça dépend de deux choses.

PREMIERE VOIX : Nomme-les !

HUGO : Premièrement – vous êtes des voix dans ma tête, c’est ça ? Je dors et je fais un rêve ? Jusqu’ici j’ai bon ?

DEUXIEME VOIX : Si ça t’aide à nous écouter, alors oui, on va dire que c’est ça.

HUGO : Oui, je dois avouer que ça m’aide.

TROISIEME VOIX : Quelle est la deuxième chose ?

HUGO : La quoi ?

TROISIEME VOIX : La deuxième chose dont tu voulais nous parler avant de nous écouter.

HUGO : Tiens, la troisième voix a parlé deux fois de suite.

PREMIERE VOIX : C’est une petite nouvelle… Parfois elle se trompe et elle n’attend pas son tour de parler…

TROISIEME VOIX : Non mais je voulais juste répondre à sa question.

PREMIERE VOIX : Tu t’égare, troisième voix… Tu t’égare… Revenons à nos moutons.

30 – Votre meilleure introspection

Dans ma nouvelle « Une découverte (suivie d’une autre découverte) »: quand le protagoniste décide finalement de parler à son père (décédé).

Prologues, épilogues et interludes

blog prologues

Après avoir longuement évoqué les différents moyens de structurer un texte de fiction, encore deux mots des prologues, des épilogues et des interludes : toutes ces petites excroissances qui se mettent à pousser sur des textes sans en faire complètement partie mais sans en être totalement indépendants non plus…

Je vous fais la version courte : si vous envisagez d’inclure un de ces trucs dans votre roman, renoncez, ça n’est pas une bonne idée (après, promis, je vais aussi vous faire la version moins courte).

Il faut qu’il existe une différence de nature entre le prologue et le corps du roman

Le prologue, c’est un texte qui précède le véritable début d’un roman : plusieurs aspects peuvent le distinguer du corps du texte. L’action peut se situer chronologiquement bien plus tôt que celle du roman proprement dit, et constituer une sorte d’origine historique pour les situations que l’on va retrouver plus tard ; le protagoniste du prologue peut être différent de celui de l’action principale – il peut même s’agir d’un protagoniste « jetable », qui meurt lors du prologue ou que l’on ne retrouve pas par la suite ; un roman policier peut décrire le meurtre dans un prologue et entamer l’enquête avec le premier chapitre ; le style du prologue peut être différent de celui de ce qui suit, par exemple il peut être en vers ; le narrateur du prologue peut être distinct de celui du roman proprement dit : il peut s’agir par exemple d’un narrateur omniscient alors que le reste du texte est rédigé à la première personne du singulier.

Quoi qu’il en soit, il faut bien qu’il existe une différence de nature entre le prologue et le corps du roman, sans quoi je ne peux que vous conseiller de renoncer au prologue et de l’intituler tout simplement « Chapitre 1 », ça sera beaucoup plus simple.

Le prologue, en effet, comme l’épilogue et l’interlude, doit justifier sa propre existence. S’il n’existe pas au moins une excellente raison de l’inclure, il vaut mieux y renoncer. Après tout, et l’on touche ici au nerf du problème : pourquoi ne pas simplement commencer le roman par le moment où les choses deviennent réellement intéressantes ?

En choisissant d’en passer par un prologue, on court le risque d’affaiblir l’impact du début du roman : plutôt que d’entrer directement dans l’action, on doit d’abord transiter par une scène dont, souvent, l’importance n’est pas immédiatement compréhensible. Les premières impressions sont importantes : si la lecture d’un roman est rendue ardue ou ennuyeuse à cause d’un prologue mal tourné, cela peut inciter le lecteur à le reposer, ou lui laisser un mauvais souvenir.

Un prologue peut servir à établir les fondamentaux de l’univers dans lequel se situe le roman

Un autre souci avec les prologues, c’est que beaucoup de lecteurs les sautent, et préfèrent commencer par le vrai début du roman, pour toutes les raisons exposées ci-dessus. Si vous comptiez inclure dans ce passage toutes sortes d’information cruciales à la compréhension du bouquin, mieux vaut garder ça à l’esprit…

Malgré tout, les prologues existent : c’est donc qu’il existe de bonnes raisons d’en écrire.

Un prologue peut servir, en particulier dans les littératures de l’imaginaire, à établir les fondamentaux de l’univers dans lequel se situe le roman (« Nous sommes en l’an 3000 et la Lune s’est écrasée sur la Terre »). Quelques paragraphes peuvent suffire, pas besoin d’en faire trop, mais cette approche a l’avantage d’éviter d’avoir à communiquer les mêmes informations, péniblement, au début du roman, à travers les dialogues des personnages (« Ah, tu te souviens, quand la Lune s’est écrasée sur la Terre ? ») Ce choix permet également de se passer d’insérer un flashback explicatif plus loin dans le roman.

D’une manière plus subtile, le prologue peut établir une ambiance, un ton, qui vont se propager dans le reste du roman. En entamant, par exemple, le récit par un passage mélancolique, l’action qui va suivre va s’en trouver colorée et enrichie.

Le prologue est également un bon outil pour créer du suspense, en soulevant une question qui va trotter dans la tête du lecteur, en particulier si elle n’est pas résolue d’entrée de jeu. En entamant le récit par un événement choquant, un meurtre ou un mystère, avant de passer à tout autre chose, cela va maintenir l’intérêt du lecteur, qui va continuer pendant un moment à se demander quand les événements du prologue vont avoir des répercussions dans le corps du texte. Attention quand même à ne pas trop les faire languir : peu d’auteurs ont autant de talent pour prolonger l’attente que G.R.R. Martin, qui met plusieurs tomes à répondre aux questions soulevées par le prologue de Game of Thrones.

Quoi qu’il en soit, la brièveté est notre alliée : un prologue aura d’autant plus d’impact qu’il est court. Il serait mieux qu’il ne dépasse pas la moitié de la longueur moyenne des chapitres qui suivent.

Ne gâchez pas la fin de votre roman en lui collant une seconde fin moins intéressante

La plupart des conseils ci-dessus valent également pour l’épilogue. Ne gâchez pas la fin de votre roman en lui collant une seconde fin moins intéressante, ça serait dommage. Là aussi, mieux vaut renoncer à ajouter un épilogue à moins d’avoir une très bonne raison de l’inclure.

Dans au moins deux situations, l’épilogue peut être une bonne option : pour relancer l’action ou la conclure définitivement. Dans le premier cas, on conclut le roman normalement, en dénouant les fils de l’intrigue, puis on y ajoute un épilogue, qui relance d’autres possibilités, dans le but de laisser entendre qu’une suite est possible. C’est un type de construction que j’ai évoqué dans un récent billet.

L’autre cas, c’est la situation inverse. L’épilogue sert à faire comprendre au lecteur qu’il s’agit d’une conclusion définitive de l’histoire, par exemple en en situant l’action plusieurs années après la fin de l’intrigue principale du roman. Cette technique est fréquemment utilisée pour conclure des sagas au long cours : on en a un exemple à la fin du dernier tome de Harry Potter.

Les interludes sont moins problématiques. Au fond, la plupart du temps, il s’agit juste d’une manière un peu pompeuse de baptiser certains chapitres : ceux qui dévient de l’intrigue principale et nous montrent des événements qui se situent ailleurs, à un autre moment ou impliquent d’autres personnages. Dans mon roman « Merveilles du Monde Hurlant », j’ai par exemple baptisé « Interludes » tous les chapitres dont la narratrice n’est pas la protagoniste du roman.

Atelier : imaginez quel pourrait être le prologue d’un roman qui n’en possède pas. Alternativement, prenez un roman qui commence par un prologue, et demandez-vous s’il fonctionnerait aussi bien en l’excluant.

📖 La semaine prochaine: le plan

L’intrigue sans forme

blog intrigue sans forme

Comment structurer une intrigue ? A cette question, dans les billets précédents, j’ai apporté la réponse classique, à travers des schémas qui ont fait leurs preuves et qui permettent de construire des récits solidement charpentés. Mais laissons de côté quelques instants ces schémas, ces pyramides et ces crocodiles et cherchons un moyen de structurer une histoire autrement, d’une manière plus intuitive.

La pyramide de Freytag n’est pas la seule manière de construire une histoire. Bien souvent, ce n’est même pas la meilleure manière de le faire. Un peu comme le fameux « thèse-antithèse-synthèse » représente une manière de présenter un argument, mais pas nécessairement la plus efficace, ni la plus adaptée à toutes les situations, il est tout à fait possible d’opter pour une construction moins rigide, mais qui donne des résultats au moins aussi bons : l’intrigue sans forme.

Appelons ça « la règle du donc et du mais »

Tout roman, tout narratif, peut être décrit comme un enchaînement de scènes au cours desquelles des personnages agissent et ressentent des choses. La structure qui relie ces scènes sert à les enchaîner les unes aux autres, à les situer dans le temps et dans l’espace, à rendre les enjeux explicites et à maximiser l’impact émotionnel ressenti par le lecteur. Pour cela, il n’y a pas nécessairement besoin d’un grand schéma global imposé à tout le roman. On peut se contenter de suivre une règle archisimple qui régit l’enchaînement des scènes.

Appelons ça « la règle du donc et du mais. »

Ce n’est pas moi qui l’ai imaginé : aussi étonnant que ça puisse paraître, elle a été formalisée par les auteurs de la série d’animation South Park. Elle repose sur un constat élémentaire au sujet de la manière dont on raconte une histoire.

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Que l’on soit en train de relater une anecdote à des amis ou d’écrire un roman, l’approche la plus courante consiste à présenter une histoire comme une succession d’événements : « Ceci se produit, et puis ceci se produit, et puis ceci se produit, et puis ceci se produit… » Cette façon de faire a un gros défaut : elle est à peu près aussi intéressante à lire qu’une liste de courses. L’intérêt du lecteur n’est pas engagé, il n’y a aucun élan dramatique et le récit s’enlise vite dans l’ennui.

Les lecteurs sont intrigués, curieux de savoir ce qui va se passer par la suite

La règle du « donc » et du « mais » consiste à supprimer tous les « et puis » dans l’exemple ci-dessus et à les remplacer par des « donc » et par des « mais. »

Notre histoire devient dès lors quelque chose comme « Ceci se produit, donc ceci se produit, mais ceci se produit, donc ceci se produit… » Le résultat est une histoire bien plus palpitante, dans laquelle les événements ont des conséquences les uns sur les autres, du suspense est généré, et les lecteurs sont intrigués, curieux de savoir ce qui va se passer par la suite.

Voilà en deux mots comment fonctionne l’intrigue sans forme. Il suffit de se représenter un roman comme une succession de scènes qui s’enchaînent, et, à chaque fois que l’on serait tenté de mettre un « et puis » entre deux d’entre elles, on met à la place un « donc » ou un « mais. »

En clair, le « donc », c’est le cas de figure où la scène 2 est une conséquence directe de ce qui se passe dans la scène 1, et le « mais », c’est quand la scène 2 constitue une rupture par rapport aux attentes générées par la scène 1.

A cela, on peut encore ajouter une technique supplémentaire, qu’Alfred Hitchcock appelait « Et pendant ce temps là, au ranch. » On peut s’en servir quand une histoire inclut plusieurs intrigues racontées en parallèle. Quand l’une d’entre elle atteint son intensité maximale, on passe à une autre intrigue, et ainsi de suite. C’est un moyen supplémentaire d’éviter une transition « et puis », et cela génère du suspense, puisque le lecteur, lâché au point culminant de l’action, sera pressé de connaître la suite.

Il faut que l’intrigue poursuive des buts clairs et identifiables

Pour que ces quelques règles ne soient pas que des astuces d’écriture et constituent une véritable méthode de structuration d’un roman, cela dit, il faut tout de même prendre quelques précautions.

La technique du « donc » et du « mais » permet uniquement de déboucher sur une structure cohérente si elle repose sur une base solide. Il faut que l’intrigue poursuive des buts clairs et identifiables, que les personnages principaux aient des arcs narratifs solides, qui les voient évoluer de manière naturelle au cours de l’histoire, et enfin il faut que les thèmes du roman soient pleinement intégrés au récit. En l’absence d’une charpente dans le genre de la pyramide de Freytag, ce sont ces éléments qui vont donner leur cohérence à l’ensemble.

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Le film « Le Monde de Nemo » des studios Pixar nous offre une parfaite illustration de cette approche. L’intrigue repose sur un objectif clair : un père recherche son fils dès le début du film et le retrouve à la fin ; le personnage principal, le père, évolue au cours de l’histoire pour apprendre à dépasser ses peurs et à faire confiance à son fils ; quant au thème, le lâcher prise, il est constamment utilisé dans le long-métrage. A partir de ces fondations solides, le reste du film constitue une série d’aventures, reliées entre elles par la règle du « donc » et du « mais. » Cette construction est efficace parce que les objectifs et l’évolution des personnages sont logiques et compréhensibles.

Atelier : Reprenez la trame de votre projet d’écriture et tâchez d’identifier toutes les transitions d’une scène à une autre. Traquez les « et puis » et remplacez-les par des « donc », par des « mais » et par des « pendant ce temps, au ranch. » Soyez impitoyables.