La technique du livre de démarrage

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J’ai déjà eu l’occasion de l’affirmer : il ne faut jamais attendre l’inspiration pour se mettre à écrire. Écrivons d’abord, et si l’inspiration s’en mêle, tant mieux, mais sinon, il sera toujours temps plus tard de relire, raturer et modifier le résultat pour en faire quelque chose de satisfaisant.

Si cette approche est pragmatique, elle peut malgré tout générer beaucoup de souffrance chez l’auteur : personne n’aime, en toute conscience, écrire quelque chose qu’il juge médiocre.

Heureusement, il existe plusieurs méthodes pour se mettre en train, éveiller son esprit créatif, en clair : établir les conditions qui vont permettre d’écrire avec plaisir et appétit, afin de produire un résultat qui nous satisfasse. C’est une de ces techniques que je souhaite vous présenter ici.

Si vous sentez que vous êtes dans un de ces jours où les mots ne viennent pas, où tout ce qui sort de votre plume est laid, où vos muses ne font que vous suggérer des images éculées et des tournures de phrases plates, c’est qu’il est temps d’agir. Rendez-vous dans votre bibliothèque et attrapez un roman.

Toutes ces bribes de style, nourrissez-vous en et mettez-vous à écrire votre propre texte

Cela peut être n’importe quel livre, mais de préférence, quelque chose que vous avez apprécié, et, en particulier, que vous jugez bien écrit du point de vue du style. C’est bon ? Vous l’avez ? Bien. Maintenant, ouvrez-le et prenez une page au hasard.

Mettez-vous à lire, quelques phrases, pas plus d’une demi-page. Prêtez attention à ce que fait l’auteur, à ses choix de vocabulaire, à ses tournures de phrases, à la manière dont il construit ses paragraphes. Absorbez tout ça et demandez-vous s’il y a quelque chose à en tirer pour vous. Voyez-vous dans ce texte des choses nouvelles, une approche à laquelle vous n’auriez pas pensé, des mots que vous n’auriez pas songé à utiliser ? C’est probablement le cas : tous les écrivains ont leur propre voix.

Toutes ces bribes de style, nourrissez-vous en et mettez-vous à écrire votre propre texte. Dans la plupart des cas, le fait de vous plonger dans un style différent du votre doit suffire à vous donner une impulsion créatrice décisive. Vous ne vous mettrez pas nécessairement à écrire comme l’auteur que vous avez sélectionné – et tant mieux – mais en vous immergeant dans les mots de quelqu’un d’autre, avec des choix de vocabulaire et des tournures de phrases différentes, cela devrait réveiller votre envie d’écrire.

Bien souvent, la technique du livre de démarrage donne de très bons résultats et permet des déblocages rapides lorsque la plume s’enlise. Si ça ne fonctionne pas, tentez l’expérience d’aller un cran plus loin et de pasticher l’écriture de votre roman de référence. Vous y découvrirez peut-être des choses au sujet de votre propre style que vous ne suspectiez pas.

Votre premier choix n’est pas nécessairement le meilleur

Une autre possibilité, toute simple, est de changer de livre. Votre premier choix n’est pas nécessairement le meilleur. En ce qui me concerne, j’ai changé plusieurs fois de livre de démarrage avant de me mettre à utiliser, presque exclusivement, « Le Hussard sur le toit » de Jean Giono.

D’ailleurs d’après mon expérience, sélectionner un roman du vingtième siècle, de facture classique, au style soigné, est probablement le meilleur choix possible. Par ailleurs, puisque toute l’idée est de profiter de la fraîcheur d’un style différent, mieux vaut éviter de choisir, comme livre de démarrage, votre roman favori, ou même plus généralement un livre qui soit trop proche de vos goûts. Mieux vaut sortir de vos sentiers battus, en l’occurrence.

Si cette technique fonctionne pour vous, il est même possible de la compliquer un peu : un auteur qui y verrait un avantage pourrait très bien sélectionner plusieurs livres de démarrage, qu’il utilise selon les moments, les envies, les besoins présents du projet d’écriture, en fonction de leur ton et de leurs qualités propres. Dans le passé, il m’est arrivé d’utiliser, par exemple, les nouvelles d’Ernest Hemingway quand je ressentais le besoin de simplifier mon écriture, et « Viriconium » de M. John Harrison quand j’avais le besoin inverse.

Atelier : Allez saisir un roman dans votre bibliothèque et lisez-en quelques lignes au hasard. Est-ce que vous sentez l’inspiration vous gagner ? Jugez-vous qu’il pourrait s’agir d’un bon livre de démarrage ? Pour tester l’hypothèse, mettez-vous à écrire, et la prochaine fois, commencez avec un roman différent.

La théorie des genres

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Certains experts nous décrivent la littérature comme une vaste plaine traversée par un fossé : d’un côté du gouffre, la littérature dite « de genre », peuplée, donc, d’horreurs innommables telles que la science-fiction, la fantasy, l’uchronie, ou même, selon certains, la romance et le roman policier ; de l’autre côté, ce qu’on appelle parfois la « littérature blanche », soit une fiction pure, détachée de tout attachement à un genre et donc, par essence, supérieure en qualité à tout ce qui se situe de l’autre côté du fossé.

Cette représentation de la littérature me parait arbitraire, peu crédible et pas très fertile.

Celles et ceux qui défendent cette vision considèrent le genre comme un kit qui permet d’assembler des histoires. Pour faire de la fantasy, il suffit de mettre un peu de magie, un dragon, une quête, et hop, c’est parti ! (Je simplifie leur argumentaire un tout petit peu, je le confesse) Alors que la littérature blanche, en s’affranchissant de tout passage obligé, est à même de réaliser le plein potentiel de l’art littéraire, plutôt que de se contenter d’être un aimable divertissement.

Cette optique n’est pas totalement sans valeur, cela dit. Oui, il existe des romans policiers, des romances, des sagas de fantasy qui ne font qu’appliquer une formule, sans grande originalité, et on serait bien en peine d’y déceler quelque intérêt littéraire que ce soit.

Cela dit, si l’on se mettait en tête de chercher à classifier la littérature blanche en une pléiade de nouveaux genres, on pourrait faire le même constat : le « roman de divorce » n’est-il pas plus codifié que la science-fiction ? Le « roman de secret de famille » n’obéit-il pas lui aussi à des règles et ne suit-il pas des passages obligés, tout autant que le roman d’heroic fantasy ? Les écrivains-voyageurs ne mentent-ils pas tout autant que les auteurs de fantastique ?

Le genre n’est, après tout, que le point d’arrivée d’un travail littéraire

En réalité, la plupart du temps, les genres, en tant qu’outils d’approche de la littérature n’ont pas grand intérêt. Il s’agit plutôt d’une invention bien pratique pour les éditeurs, qui ont tout loisir de s’en servir comme outil marketing, ou pour les libraires, qui peuvent simplement pointer du doigt le rayon approprié à un client qui souhaiterait acheter un roman « avec des dragons. »

Il n’y a aucun mal à cela, d’ailleurs. Mais si la division par genres peut être bien pratique pour des raisons commerciales, il serait dommage qu’elle limite l’imagination des auteurs.

Le genre n’est, après tout, que le point d’arrivée d’un travail littéraire. Une fois le livre terminé, il est temps de se pencher sur lui et de se dire : « Hmmm tiens, c’est plutôt de l’urban fantasy, avec une pointe de science-fiction post-apocalyptique. » Si l’on prend le genre comme point de départ, on risque de se couper de tout un pan d’inspiration et de se mettre des œillères.

Après tout, si je me mets en tête de rédiger un roman de fantasy, même inconsciemment, il est probable que j’écarte des idées parce qu’elles ne correspondent pas aux conventions du genre, alors qu’elles auraient pu enrichir le roman et lui donner davantage de personnalité. Certains concepts de science-fiction sont tout à fait à leur place dans la fantasy, un roman policier peut être agrémenté d’un brin d’horreur, une romance d’un soupçon de fantastique.

L’innovation s’accommode mal de la pureté

Si l’on regroupe les genres les plus hauts en couleur sous l’étiquette de « littérature de l’imaginaire », après tout, ça n’est pas pour brider son imagination, bien au contraire. L’innovation s’accommode mal de la pureté, et se nourrit au contraire de mélanges, de métissages, de bouturages. C’est d’ailleurs comme cela qu’on inventera les nouveaux genres de l’avenir…

En deux mots : le genre est principalement une considération commerciale, qui a peu à voir avec la littérature. S’il veut libérer sa fantaisie et exprime sa pleine personnalité, un auteur sera bien avisé de ne pas trop s’en soucier – il sera toujours temps, plus tard, une fois l’œuvre achevée, de se demander dans quelle case on pourrait bien la mettre.

Atelier : vous avez une idée de roman, de nouvelle, de récit qui vous semble avoir sa place dans un genre particulier ? Essayez d’y ajouter un élément emprunté à un autre genre : un personnage, une situation, un élément de décor, et demandez-vous si ça détruit ou si, au contraire, cela enrichit votre récit.

Etre original

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Toutes les histoires possibles et imaginables ont déjà été écrites. Donc vous pouvez vous détendre : non, votre idée n’est pas originale, mais aucune idée ne l’est. Et ça n’est pas grave.

Depuis que la littérature est sortie de l’enfance, des curieux se sont demandés s’il y avait une limite au nombre de situations dramatiques possibles en littérature, et, au cas où celles-ci ne seraient effectivement pas infinies, s’il était possible de dénombrer toutes les intrigues possibles.

Johann Goethe, avait, sans trop étayer sa thèse, prétendu qu’il existait, en tout et pour tout, 36 situations dramatiques. Plus d’un siècle plus tard, le Français Georges Polti s’est mis en tête de les énumérer. Il en a même fait un livre. Il y divise les intrigues possibles en fonction de leur élément central : « Se révolter », « Résoudre une énigme », « Retrouvailles » ou encore « Se sacrifier à l’idéal. » Si vous êtes curieux, vous trouverez la liste complète ici.

En 1959, William Foster-Harris a avancé l’idée encore bien plus radicale qu’il n’existe en fait que trois histoires, pas une de plus, en fonction de leur dénouement : « Fin heureuse », « Fin malheureuse » et « Tragédie. »

Le nombre d’histoires qu’il est possible de raconter est, non seulement loin d’être infini, mais très limité

Au cours des siècles, d’autres éminents spécialistes de la littérature se sont essayés à dénombrer les intrigues possibles. Parmi les exemples récents, une équipe basée à l’Université du Vermont s’est livré à une analyse statistique des termes utilisés dans divers chefs-d’œuvre de la littérature, pour arriver à la conclusion qu’il existe six trajectoires possibles pour l’intrigue d’une œuvre de fiction : « De la misère à la richesse », « Tragédie », « De la richesse à la misère », « Un homme dans un trou » (une chute suivie d’un bond), « Icare » (un bond suivi d’une chute), « Cendrillon » (un bond suivi d’une chute suivie d’un bond) et « Œdipe » (une chute suivie d’un bond suivi d’une chute).

Bien sûr, une histoire complexe, aux multiples personnages, pourra combiner plusieurs de ces éléments d’intrigues pour former un tout, ce qui rend toute réflexion de ce type plus complexe que ce que pourraient laisser supposer l’existence des listes ci-dessus.

Quoi qu’il en soit, on le voit bien : le nombre d’histoires qu’il est possible de raconter est, non seulement loin d’être infini, mais très limité. Si vous aspirez à écrire une histoire, il est certain que vous n’êtes pas le premier à défricher ce sentier.

Cela dit, ce n’est pas parce qu’il n’est pas possible de raconter une histoire entièrement nouvelle que toute forme d’originalité est impensable. Celle-ci peut aller se loger dans toutes sortes d’endroits différents : le genre (« Cendrillon steampunk »), le style (« Cendrillon en tweets »), le langage (« Cendrillon en alexandrins »), les personnages (« Cendrillon est un homme »), le décor (« Cendrillon dans les favelas »), le ton (« Cendrillon : la comédie »), etc… En combinant ces approches les unes avec les autres, on réalise vite que oui, l’originalité existe, même si les histoires en elles-mêmes restent fondamentalement les mêmes.

Attention tout de même au piège que représentent les clichés

Par ailleurs, chaque auteur apporte sa patte, son rapport au langage, ses préférences et ses excentricités et, même sans faire exprès, une histoire écrite avec sérieux et sincérité sera forcément originale – en tout cas en partie.

Attention tout de même au piège que représentent les clichés. Certaines histoires « en kit » sont si connues et si pauvres en surprises qu’elles parasitent toute tentative d’originalité. Si vous vous êtes mis en tête d’écrire une histoire où l’Elu accomplit sa quête dans un monde d’Elfes et de Dragons, où un détective privé désabusé tombe sous le charme d’une femme fatale, ou alors un récit où une jeune fille innocente tombe amoureuse d’un ténébreux Vampire, cela vous réclamera davantage d’efforts pour la faire quitter le domaine du cliché et lui trouver une certaine forme d’originalité.

Si vous envisagiez de vous lancer dans une histoire de ce genre, envisagez de l’épicer un tout petit peu en modifiant légèrement un de ses paramètres (« C’est comme Le Seigneur des Anneaux, mais avec des insectes », « C’est l’histoire d’un détective désabusé, mais chez les hommes des cavernes », « C’est une jeune fille qui tombe amoureuse d’un Vampire, mais en comédie musicale. »)

Parce qu’au final, une histoire qui se distingue un tout petit peu des autres n’est pas seulement plus amusante à lire, elle est aussi plus intéressante à écrire.

Atelier : si vous êtes auteur ou que vous aspirez à l’être, amusez-vous à tenter de caser votre histoire selon le système Polti, le système Foster-Harris et le système de l’Université du Vermont. Est-ce que les catégories correspondent à ce que vous aviez en tête ? Et est-ce que l’existence de ces catégories vous aide à clarifier vos idées au sujet de votre intrigue ?

Critique: L’île du destin

Titre: La Quête d’Ewilan – L’île du destin

Auteur: Pierre Bottero

Editeur: Rageot Editeur (version ebook)

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Après avoir lu les deux premiers tomes, sur lesquels j’ai rédigé des critiques postées sur ce blog, il me restait à lire celui-ci pour me forger une opinion complète sur La Quête d’Ewilan.

Inutile de s’étendre sur ses qualités: ce sont les mêmes que celles des autres romans de la série, avec le style de l’auteur, sa belle imagination et ses personnages plein de caractère. de ce point de vue, le roman est une réussite.

Du point de vue de la construction, c’est moins convaincant. Pierre Bottero a conclu un peu hâtivement la quête de ses personnages à la fin du deuxième tome, ce qui donne à celui-ci des airs d’appendices, comme s’il racontait des aventures moins importantes. On a droit à notre compte d’aventures, bien sûr, mais on sent que l’auteur et les personnages sont moins motivés qu’auparavant. La preuve: une dizaine de chapitres s’écoulent avant que le narratif entre dans le vif du sujet et que l’horripilante Camille et ses amies s’occupent enfin de la quête qui va les occuper pendant le reste du roman.

L’auteur défait d’une main ce qu’il a fait de l’autre

Pas étonnant d’ailleurs que l’histoire mette tant de temps à démarrer, quand on songe que le début du livre est consacré à remettre en circulation des personnages que Bottero a un peu précipitamment rangé dans l’armoire à la fin du tome précédent. Tout cela donne une impression d’indécision de la part de l’auteur, qui défait d’une main ce qu’il a fait de l’autre. Par ailleurs, cela confirme que rien de permanent ne saurait arriver à ses personnages principaux, qui sont régulièrement sauvés ou remis en selle, sans jamais avoir à payer le prix de leurs erreurs ou de leurs décisions.

Si on ajoute à cela un final dans lequel nos héros sont sauvés d’un mauvais pas par, non pas un, mais deux deus ex machina, cela fait de ce troisième tome le plus mauvais de la série, qui laisse une impression bâclée et confuse, malgré ses qualités.

Deux mots encore de l’édition intégrale de « La Quête d’Ewilan »: parmi les originalités de cette intégrale: une nouvelle qui sert d’introduction. Elle est très habilement écrite, mais sa lecture est à déconseiller à celles et ceux qui, comme moi, sont agacés par le personnage de Camille. Elle s’y montre ici plus insupportable que jamais.

Egalement au menu: quelques textes dans lesquels l’auteur revient sur l’écriture et la construction du récit. On y trouve quelques informations intéressantes, mais le tout est présenté sous la forme d’interviews fictives et rédigé dans un style curieusement ampoulé. Tout cela aurait gagné à un peu plus de simplicité.

Enfin, la lecture de l’intégralité de la trilogie d’un seul trait permet de réaliser à quel point certaines sonorités sont favorisées par Bottero lorsqu’il nomme ses personnages: Ewilan, Edwin, Ellana, Elea, Elicia, ou encore Salim, Siam, Chiam. Tout cela reste anecdotique, mais peut parfois plonger le lecteur dans la confusion.

L’angoisse de la page blanche (n’existe pas)

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C’est quelque chose que tout le monde associe avec l’écriture, y compris les gens qui n’ont jamais pris la plume ; on la décrit comme une pathologie qui frappe tous les écrivains ; elle a elle-même servi de toile de fond à un nombre invraisemblable de romans, de films, de récits…

L’angoisse de la page blanche, pourtant, n’existe pas.

Ou en tout cas, elle n’a aucune raison d’exister. Si vous en êtes victimes, si vous la craignez, je vous propose de lui tordre le cou une bonne fois pour toutes.

Qu’est-ce au juste que l’on appelle « Angoisse de la page blanche » ? C’est, spécifiquement, le vertige qui gagne l’individu au moment d’entamer la rédaction d’un texte, et qui se retrouve incapable d’écrire le moindre mot. C’est, plus généralement, un trac qui bloque toute inspiration : les mots ne sortent pas et on se découvre impuissant à composer un texte ou même une petite phrase. Les anglophones l’appellent « writer’s block », le blocage de l’écrivain, qui se retrouve forcé de renoncer, en espérant retrouver sa muse un autre jour.

Il ne s’agit pas d’un blocage ou d’une angoisse : on a plutôt affaire à une forme d’autocensure

C’est d’ailleurs bien tout le problème : pour écrire efficacement, il ne faut pas attendre sa muse. Mettons-nous au travail, elle finira bien par pointer le bout de son nez.

Derrière tout le vocabulaire pathologique qui décrit l’angoisse de la page blanche se cache une réalité toute simple. Non, il ne s’agit pas réellement d’un blocage ou d’une angoisse : on a plutôt affaire à une forme d’autocensure.

L’auteur qui se dit victime du phénomène n’est pas du tout en panne d’inspiration : simplement, toutes les idées qui lui passent par la tête lui paraissent mauvaises, tous les mots auxquels il pense lui semblent peu adaptés, il ne parvient pas à trouver quelque chose à écrire qui le satisfasse. On le comprend bien : l’angoisse de la page blanche n’est pas une impossibilité d’écrire, mais une incapacité d’écrire quelque chose qui nous plaise.

On bloque parce qu’on ne comprend pas les mécanismes de l’écriture créative, bercés que nous sommes par des siècles d’imagerie romantique. La figure du poète qui toise l’horizon, plume à la main, en attendant que l’inspiration vienne lui rendre visite, est sans doute follement romanesque, mais elle n’a pas grand-chose à voir avec la réalité du travail d’écriture.

Notez la phrase suivante, parce qu’il s’agit du conseil le plus important pour toute personne qui se considère comme un auteur : celles et ceux qui veulent écrire doivent écrire tous les jours.

L’écriture, c’est du travail, c’est de la sueur, ce sont des efforts accumulés avec persévérance. Un texte, en particulier un texte romanesque, se compose sur la durée, par tâtonnements, et ne saurait surgir parfaitement formé, en une explosion d’inspiration.

L’inspiration n’existe pas, seul existe le travail

En d’autres termes : l’angoisse de la page blanche est un luxe que l’on ne peut pas s’offrir, lorsque l’on a choisi d’écrire. L’inspiration n’existe pas, seul existe le travail.

Vous ne trouvez pas d’idées ? Ecrivez, elles viendront.

Aucun mot ne vous plaît ? Ecrivez des mots qui ne vous plaisent pas.

Vous ne parvenez pas à écrire ? Ecrivez quand même.

Oui, c’est désagréable, oui, il faut se faire violence, oui, sur le moment, ça peut paraître vain, mais c’est la seule manière d’avancer.

Qu’a-t-on à gagner à rédiger un texte qui nous parait mauvais ? Déjà, même médiocre, il a le mérite d’exister, ce qui est toujours mieux qu’une page restée blanche. En plus, vous découvrirez que dans l’instant, vous êtes souvent mauvais juge de la qualité de vos idées : quelque chose qui vous paraît plat ou ridicule lorsque vous le couchez sur le papier pourra très bien vous sembler satisfaisant le lendemain. Ensuite, il faut comprendre que l’écriture, ça n’est pas qu’un premier jet : on se relit, on corrige, on réécrit énormément, c’est même l’essentiel du travail de l’auteur. En s’autorisant à rédiger un texte peu satisfaisant, on se donne la chance de l’améliorer par la suite, ce qui est bien plus facile à faire que d’attendre que des phrases parfaites jaillissent de notre plume.

Vous n’aimez pas ce que vous avez écrit ? Pas grave, vous aurez l’occasion de l’améliorer une autre fois. En attendant, vous avez progressé plutôt que de rester bloqué sans rien produire.

En deux mots : la page blanche vous angoisse ? Commencez donc par noircir la page, le reste viendra après.

Atelier: si vraiment se mettre à écrire vous semble impossible, tentez le coup de l’écriture automatique. Couchez sur le papier des phrases dépourvues de sens, celles qui vous passent par la tête sur le moment. Peut-être que cet exercice vous réveillera suffisamment les doigts pour vous réveiller également l’esprit.

Changement de titre

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Un blogueur est passé par cette page pour me faire savoir – très abruptement – que ce blog avait le même titre que le sien. Malgré l’absence de manières de cet individu, il n’en reste pas moins qu’il est dans son bon droit et je change donc le titre de ce site, en espérant que cette fois-ci, ça soit le bon! Fini le Fictionaute, donc, place au Fictiologue, et s’il faut changer encore, il reste plein de suffixes dans le dictionnaire…

Critique: « Les frontières de glace »

Titre: La Quête d’Ewilan – Les frontières de glace

Auteur: Pierre Bottero

Editeur: Rageot Editeur (version ebook)

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C’est parce que plusieurs lecteurs et critiques avaient comparés mon roman aux œuvres de Pierre Bottero que j’ai eu envie de me forger ma propre opinion. Charmé mais pas emballé par le premier tome de la Quête d’Ewilan, j’ai malgré tout souhaité lire le deuxième.

J’ai bien fait: il est bien meilleur. le roman garde tout ce qui fonctionnait dans le premier: un imaginaire rafraîchissant, un univers séduisant, des personnages attachants, un style fluide, mais y ajoute d’autres éléments qui font de ce volume le meilleur de la série. Certaines images sont très marquantes, pleines d’imaginaire et de poésie: l’Arche et la Dame en particulier. Par ailleurs, le récit est bien mieux construit, avec de vrais enjeux, une montée en puissance progressive, une tension narrative bien amenée, et un final éblouissant qui offre une conclusion idéale à l’histoire (dommage, il y a un tome après celui-ci…)

Le livre n’est cependant pas sans défauts. Camille, la fille parfaite qui n’a jamais tort et ne rencontre aucune difficultés, est toujours aussi difficile à apprécier en tant que protagoniste. On se rend compte d’ailleurs que l’auteur, qui n’a pas pensé à donner des limites naturelles à ses pouvoirs au début de la trilogie, est obligé d’en inventer de nouvelles, arbitraires, pour qu’elle connaisse tout de même quelques difficultés de temps en temps.

Mais le plus gros point noir du roman, c’est que Pierre Bottero manque cruellement d’idées pour introduire des moments de danger et de conflit dans le récit. Régulièrement, nos héros sont attaqués par des monstres, soldats et bêtes qui viennent de nulle part, la rencontre est suivie d’un combat et les gentils finissent par triompher sans pertes ni sacrifice. A force, cette succession de scènes interchangeables de combat finit par lasser, et on souhaiterait davantage d’originalité de la part de l’auteur.

Il s’agit malgré tout d’un livre réussi et plaisant, malgré quelques défauts.

La machine à idées

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Si écrire, c’est cuisiner avec des mots, le matériau de base dont on se sert pour toute forme d’écriture créative, ce sont les idées.

C’est le constat qui s’impose à toute personne qui prend la plume : l’écriture réclame une quantité invraisemblable d’idées. Attention : ce ne sont pas nécessairement des idées géniales, originales ou remarquables. Juste des petites briques de pensée, prêtes à être assemblées une à une pour former un texte. Plus on en a en stock, plus on avance vite, plus on évite les mauvais pas et les pannes d’inspiration et plus vite et plus efficacement on écrit.

Il est donc souhaitable de trouver un moyen de générer rapidement de grandes quantités d’idées, et de parvenir à s’en souvenir, pour être en mesure de les mobiliser au moment où on en aura besoin.

« Ah, tiens, et si j’écrivais les aventures d’un pingouin qui s’engage dans l’armée de l’air ? »

Dans un travail d’écriture, des idées sont nécessaires à peu près à tous les niveaux :

D’abord, il y a l’idée centrale, celle qui nous motive à nous atteler à une histoire. « Ah, tiens, et si j’écrivais les aventures d’un pingouin qui s’engage dans l’armée de l’air ? »

Ensuite, il y a des idées de personnages : « Un de ses instructeurs pourrait être un manchot qui n’aime pas les pingouins » ; de décor : « Tout cela pourrait se passer sur une base aérienne construite sur une banquise en train de fondre » ; de thème : « L’histoire met en scène des individus qui triomphent des préjugés pour réaliser leurs rêves. »

Les idées interviennent aussi dans la structure de l’histoire : « Tout commence en plein milieu d’une grande bataille aérienne, le roman est ensuite raconté en flashback, et à la fin on revient à la grande bataille que l’on suit jusqu’à la conclusion. »

On a également besoin d’idées dans le domaine du style, qu’il s’agisse de choix narratifs : « L’histoire est écrite à la troisième personne du singulier, mais uniquement de la perspective du pingouin » ; ou d’options esthétiques : « Le pingouin étant un personnage simple, le langage utilisé l’est aussi et les phrases sont courtes. »

Les littératures de l’imaginaire, en particulier, réclament des idées innombrables pour bâtir un univers de fiction, sa culture, son langage, ses coutumes, ses particularités : « Dans le monde du pingouin, toutes les créatures bipèdes (grands singes, oiseaux, kangourous) sont capables de parler. »

Enfin, l’écriture réclame une foule de micro-idées, que ce soit dans le domaine de la construction des paragraphes, des tournures de phrases, des noms des personnages, des titres des chapitres, de la manière dont sont amenées les intrigues secondaires, etc…

Une partie des idées, c’est inévitable, naissent pendant l’acte d’écriture lui-même. Donner du corps au concept de base stimule l’inspiration et l’amène dans des recoins inattendus. De plus, en écrivant, on rencontre régulièrement des impasses ou des difficultés qui vont réclamer des idées fraîches afin de s’en sortir.

Il faut tout noter, partout, en toute occasion.

Malgré tout, pour tirer son épingle du jeu, plus on a d’idées en stock, plus on est efficace. Ecrire, en effet, ça n’est pas seulement rédiger des mots les uns après les autres : c’est être constamment à l’affût d’idées dont on pourrait se servir plus tard.

A cet effet, il est très utile de les noter au fur et à mesure. Munissez-vous d’un bloc-notes qui ne vous quitte jamais, qu’il s’agisse d’un objet physique que vous emmenez partout avec vous, ou, mieux encore, d’une application (OneNote, Evernote) à laquelle vous pouvez accéder sur votre téléphone ou sur un ordinateur. Il faut tout noter, partout, en toute occasion.

Chacun peut s’organiser comme il le veut : tout mettre pêle-mêle au même endroit, ou tout classer par catégories (constituer une liste d’idées d’histoires, de répliques, de noms de personnages, etc…), ou encore séparer les idées en fonction du contexte auquel on les destine (si on monte plusieurs projets d’écriture en parallèle).

A force, cela va devenir une seconde nature. Les idées, en effet, peuvent surgir à n’importe quel moment et sont très volatiles : elles sont aussi faciles à avoir qu’à oublier. Qui plus est, on est souvent mauvais juge de la qualité d’une idée lorsqu’elle survient, pensant qu’elle n’a pas de valeur et qu’elle ne servira à rien, alors que, si le contexte s’y prête, elle peut se montrer précieuse. Il m’est arrivé d’utiliser un concept, une phrase, un nom, des années après en avoir pris note. Mieux vaut donc ne rien filtrer du tout et laisser le temps montrer ce qui va être utile et ce qui ne le sera pas, sans a priori.

De la même manière que, lorsqu’on se met à noter ses rêves, on réalise qu’il devient de plus en plus facile de s’en souvenir, vous réaliserez rapidement qu’en notant vos idées, vous en aurez de plus en plus, et sur les sujets les plus divers. Au cours des années, j’ai par exemple accumulé des idées de scénarios pour les Schtroumpfs ou Lucky Luke qui ne verront jamais le jour… mais qui dit que je ne pourrai pas les réutiliser dans un contexte différent ?

Atelier: mettez-vous devant la télé et tentez d’avoir des idées qui ont trait à tout ce que vous voyez défiler: de nouvelles règles pour les jeux, des slogans pour les pubs, des dialogues pour les personnages des séries, une manière différente de raconter l’information, etc… Après très peu de temps, les idées vont venir toutes seules.

Critique: « D’un monde à l’autre »

Titre: La Quête d’Ewilan – D’un monde à l’autre

Auteur: Pierre Bottero

Editeur: Rageot Editeur (version ebook)

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C’est parce que, en tant qu’auteur, on a plusieurs fois comparé mon roman à l’oeuvre de Pierre Bottero en général et à Ewilan en particulier que j’ai été tenté de découvrir ce cycle que je ne connaissais pas du tout.

Un premier constat s’impose: « D’un monde à l’autre » n’a pas volé son très grand succès. C’est un livre plein de charme et de personnalité, qui développe un monde et un imaginaire très personnels et qui, pourtant, semblent immédiatement familiers. L’auteur a un style fluide, agréable, concis mais jamais sec, occasionnellement ambitieux dans ses choix de vocabulaire pour un ouvrage qui se destine en particulier à un jeune public. La plupart des personnages sont attachants, vivants, distincts les uns des autres et de leurs interactions naissent la plupart des grandes joies de lecture que recèle ce livre. Ces qualités permettent à elles seules de faire de ce roman une réussite, et de passer sur les aspects moins séduisants du texte.

On peut repérer des familiarités avec d’autres textes: l’étrange voyage de la jeune fille rappelle des classiques comme « Trois coeurs, trois lions » de Poul Anderson. Quant à ses compagnons, ils sont très semblables à ceux des « Chroniques de Prydain » de Lloyd Alexander. Des comparaisons qui doivent être comprises comme des éloges, car le roman n’a rien à envier à ces glorieux prédécesseurs.

« Camille connaît tout et sait tout faire, est sage, aimée de tous et ne se trompe jamais »

Parmi les points faibles: le personnage central, celui de Camille, est le plus remarquable. Elle est un trou noir au coeur du livre, un protagoniste aussi difficile à aimer pour le lecteur qu’il est apprécié des autres personnages. Camille connaît tout et sait tout faire, est sage, aimée de tous, ne se trompe jamais, ne présente aucune faille et, n’ayant aucun défaut, ne change pas et n’apprend aucune leçon au cours du roman. Difficile de suivre les aventures d’un individu dont on comprend vite que rien ne va l’atteindre et qu’elle n’évoluera en aucune manière. le fait que son descriptif soit une accumulation de clichés n’aide pas: bien sûr elle est l’Elue, bien sûr elle est plus puissante que tous les autres, bien sûr elle a des parents adoptifs qui ne l’aiment pas parce qu’ils sont trop méchants, bien sûr elle a les yeux violets. Comme le protagoniste donne au roman une partie de sa forme, les défauts de Camille sont ceux de « D’un monde à l’autre »: dans ce narratif, cette jeune fille représente un point de repère, une sorte de bien absolu, et celles et ceux qui ne sont pas d’accord avec elle sont nécessairement dans l’erreur. A force, cette perfection devient risible et même irritante.

Le roman souffre également de petits défauts de construction, sans doute dû au découpage en trilogie. En particulier, toute la dernière partie qui a lieu dans notre monde fait l’effet d’un pétard mouillé: il s’agit d’une digression, qui permet (vaguement) d’introduire un personnage qui n’a aucune conséquence immédiate sur l’intrigue. Toute cette partie pourrait être coupée sans rien changer à l’histoire, et le choix de l’y laisser condamne la fin du livre à l’enlisement (ou donne envie de découvrir la suite, c’est selon).

Malgré quelques points noirs, ce roman représente un agréable moment de lecture, captivant et attachant quoi qu’imparfait.