Critique: Abzalon

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La planète Ester sera bientôt détruite par son soleil: c’est une certitude et une simple question d’années. Pour éviter que ses riches cultures disparaissent sans laisser de trace, les habitants d’Ester doivent découvrir une autre planète où ils pourront s’établir. Pour répondre à cette urgence, les dirigeants conçoivent l’idée d’envoyer, pour un voyage qui doit durer des décennies, les Esteriens les plus endurcis à bord d’un vaisseau spatial, l’Esterion. Cinq mille Deks, des prisonniers ultraviolents vont ainsi partager l’espace avec cinq mille Kroptes, des religieux fondamentalistes.

Titre: Abzalon

Auteur: Pierre Bordage

Editeur: L’Atalante (ebook)

L’idée qui sert d’intrigue centrale à ce roman est riche et intrigante. Faire voyager, côte à côte, loin de toutes leurs racines, une horde d’endurcis violents, tous des hommes, et les rescapés d’une civilisation austère, majoritairement des femmes, fait marcher l’imagination et c’est sans doute un des meilleurs points de départ pour un roman de science-fiction que j’ai pu découvrir ces dernières années.

L’univers qui sert de toile de fond à l’histoire n’a rien à lui envier: une religion de clones immortels rigoristes qui consignent leur pensée sur papier; des êtres semi-artificiels qui ont fait de la sociologie une science prédictive; une société qui renonce à toute technologie et où les femmes, très majoritaires, ne sont guère plus que des esclaves: les pages du livre regorgent d’idées étonnantes, davantage, en fait, que le roman n’en a réellement besoin. On a l’impression d’être dans un Dune à la française et c’est une des grandes qualités d’Abzalon.

Hélas, toute cette richesse, l’auteur semble ne pas toujours quoi en faire. À titre d’exemple, l’univers du roman comporte un grand nombre de groupements religieux, aux croyances très différentes les unes des autres. Mais plutôt que contraster leurs différents points de vue, leurs valeurs, leur vision du monde, Pierre Bordage préfère ranger les hommes de foi dans deux catégories : les fanatiques et les apostats. Soit on est rendu fou par la foi, soit on l’abandonne, comme si l’auteur n’avait pas la moindre idée de ce qui peut pousser un individu vers la religion.

Ce n’est pas un cas isolé. Dans le roman, tous les différends de nature idéologique sont à peine esquissés, se résumant à des conflits armés et des sabotages. On aurait pu rêver, dans une histoire qui fait cohabiter femmes et hommes dans un endroit confiné, que le roman aborde des thèmes liés au genre, mais on ne fait que les effleurer. En-dehors de la quête de la liberté, qui fait office de thème central dans le roman, Bordage ne se passionne pas pour ce qui peut motiver les humains à agir.

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On observe la même tendance au niveau des personnages. Ceux-ci sont bien esquissés et plutôt attachants, mais ils se résument à des stéréotypes, sans profondeur ni surprises. Le couple central, Ellula et Abzalon, c’est la Belle (un peu rebelle) et la Bête (un peu sensible) : ils se marient juste après s’être rencontrés, on ne sait pas trop pourquoi, sans doute parce qu’ils savent qu’ils sont les protagonistes du roman. L’auteur tente de faire d’Ellula une figure féministe, elle qui milite pour sa liberté et celle des autres femmes, mais se contredit en la privant presque complètement de libre-arbitre et en incluant plusieurs scènes de violence sexuelle décrite avec une fascination presque fétichiste. De ce point de vue, on reste avec l’impression d’un texte un peu daté.

La construction du récit m’a également fait froncer les sourcils. Plutôt qu’entamer le roman par le début du voyage spatial, il faut traverser plusieurs dizaines de pages pour en arriver là et faire la connaissance des personnages, dans ce qui ressemble à un prologue trop long. On est impatient d’en venir au fait, et même si cette première partie a le mérite d’introduire certains personnages et certaines situations, on se demande si une partie n’aurait pas pu être raccourcie ou inclue sous la forme de flashbacks.

Quant à la dernière partie du roman, qui raconte de manière sommaire la fin du voyage de l’Esterion, elle est constituée de vignettes dont l’action est espacée, parfois de plusieurs années. Plutôt qu’en profiter pour nous montrer comment la société à bord du vaisseau évolue, se transforme et mute sur le long terme, l’auteur préfère s’intéresser à des destins individuels au sein d’une société qui ne change pas beaucoup. Toute cette partie du roman n’est faite que de péripéties décousues, des crises résolues quelques pages après leur apparition, et qui n’ont que peu d’impact sur l’intrigue. Quand l’Esterion se fait envahir par des serpents venimeux, par exemple, j’ai eu l’impression d’être en présence de remplissage, des scènes qui ne viennent de nulle part et qui ne servent à rien, alors que j’aurais préféré que l’on explore davantage l’évolution de cette société aux origines si improbables.

En deux mots: Pierre Bordage est un conteur merveilleux et un bâtisseur d’univers admirable. Par contre, en tant que roman, Abzalon m’a laissé sur ma faim.

 

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Tue tes chouchous

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Chaque composant est à sa place, pourtant l’avion refuse de décoller… Voilà un cauchemar que vivent de nombreux auteurs lors de la phase de relecture d’un roman : ils se retrouvent dans une situation où, au terme des corrections, chaque élément leur parait satisfaisant, de l’intrigue jusqu’aux personnages en passant par leur style, et pourtant, l’ensemble ne fonctionne pas.

Il n’y a rien à y faire : on a beau tout relire, démonter l’avion pièce par pièce et le remonter à nouveau, rien n’y fait. Il y a quelque chose de bancal qui empêche le texte de sonner juste, de prendre sa vraie dimension. Pourtant, cette imperfection, ce caillou dans la chaussure de l’auteur, semble se situer perpétuellement hors de sa portée.

Que se passe-t-il ?

Si vous vous êtes déjà retrouvés dans une situation de ce genre, à rechercher une faille là où vous avez déjà fouillé mille fois, une seule conclusion s’impose : vous ne regardez pas de la bonne manière. Ce qui vous bloque, dans neuf cas sur dix qui se présentent de cette manière, c’est que vous êtes incapables d’identifier les défauts du texte parce qu’à vos yeux, ce sont des qualités.

Un des conseils d’écriture les plus connus

Pour éviter ça, il convient de suivre un des conseils d’écriture les plus connus, plus encore que « Montrer plutôt que raconter », celui que William Faulkner a résumé de la manière suivante : « In writing, you must kill all your darlings. » (« Dans l’écriture, il faut tuer tous ses chouchous. »)

Quels sont ces « chouchous » qu’évoque ici l’auteur de « Absalon ! Absalon ! », et quel rapport peut-il bien y avoir entre ce conseil aux allures homicides et le blocage dans la relecture que j’évoquais ci-dessous ?

C’est simple : un chouchou, dans le contexte de l’écriture, c’est un élément du roman auquel vous, en tant qu’auteur, êtes attachés, mais qui n’a pas sa place dans le texte.

Il peut s’agir de toutes sortes de choses. Un chouchou, ça peut être une phrase particulièrement bien tournée, mais qui fait dérailler le paragraphe où elle est située ; une scène mémorable, mais qui contredit tous les thèmes du roman ; un chapitre intéressant, mais qui n’apporte rien à l’intrigue ; un personnage haut en couleur, mais qui ne contribue en aucune manière au narratif ; une description émouvante, mais qui concerne un élément qui ne joue aucun rôle dans la suite du livre ; une image amusante, mais incompréhensible pour la plupart des lecteurs.

La constante, c’est qu’il s’agit toujours d’une idée qui suscite votre enthousiasme, mais qui n’a rien à faire dans votre livre ; si on l’en retire, celui-ci ne s’en portera que mieux, comme si on lui retirait un corps étranger. Si vous vous faites un piercing et que celui-ci s’infecte, il vaut mieux l’enlever, même s’il est très décoratif.

Le narcissisme de l’écrivain

Au fond, tout cela est une affaire d’égo. L’auteur, heureux de se miroiter dans son propre talent, en oublie d’avoir le recul nécessaire pour faire ce qui est nécessaire pour son œuvre. C’est pour cela que le conseil de Faulkner est si précieux, et c’est pour cela aussi que, lorsque Stephen King s’est mis en tête de le reformuler, il a écrit « Tue tes chouchous, même si ça brise ton petit cœur égocentrique de scribouillard. »

Il ne s’agit pas toujours de fierté mal placée. La vie d’auteur est parfois avare de satisfactions, et se résoudre à couper quelque chose dont on est satisfait est un crève-cœur. Cela dit, le narcissisme de l’écrivain entre bel et bien en jeu dans cette affaire-là. Il suffit pour s’en convaincre d’avoir vécu une situation où un beta-lecteur est celui qui, le premier, émet le conseil de se débarrasser de l’élément en trop : « Ce truc, j’ai pas bien compris. Qu’est-ce que ça fait là exactement ? » dit-il, perlexe. Et vous, vous êtes partagé entre des sentiments d’humiliation, de trahison et de colère.

Pourtant, même si c’est douloureux, il faut écouter ce genre de conseil. Quand un lecteur attentif vous dit qu’il y a quelque chose qui cloche dans votre bouquin, il a généralement raison. Et puis surtout, cela remet au premier plan celui qui devrait toujours avoir la place d’honneur : le lecteur.

En règle générale, si vous êtes auteur, vous pouvez vous dire, si vous en tirez du réconfort, que le premier jet est pour vous. Il vous est destiné, il existe pour vous faire plaisir, vous et personne d’autre. Par contre, toutes les versions qui suivent sont pour les lecteurs : il vous incombe de débarrasser celles-ci de tout ce qui alourdit, obscurcit, toutes les références incompréhensibles, les moments où le narratif quitte les rails, même si, pour cela, vous devez vous faire violence.

Développez assez de recul

Attention : « Tue tes chouchous », ça ne veut pas dire qu’il faille couper tous les moments qui vous plaisent dans votre livre. Il n’y a pas de mal à être content de soi quand on a du talent, ce n’est pas de ça qu’il est question ici. En plus, débarrasser un roman de tout ce qui en fait la qualité serait terriblement contreproductif. Dans votre relecture, développez donc assez de recul pour faire la différence entre les éléments réussis qui servent l’histoire et les éléments qui plombent le roman, même s’ils vous plaisent pour d’autres raisons.

Et après tout, peut-être que ce sont de bonnes raisons. Ces chouchous, coupez-les, oui, mais ne les jetez pas à la poubelle. Peut-être trouveront-ils leur place dans un autre texte. Conservez-les donc dans un fichier à part, et, qui sait, la tournure de phrase qui vous séduit, le personnage qui vous amusait, la scène que vous trouviez fascinante auront une deuxième vie dans un projet futur. Les bonnes idées, ça serait dommage de les gâcher.

Mais il ne faut pas y être trop attaché non plus. Peut-être que ces chouchous ne trouveront jamais une autre utilisation dans un autre roman, finalement. Ça n’est pas grave. Même si certaines de vos idées ont du mal à trouver leur place, cela ne retire rien à leur qualité, ni au fait que vous en soyez l’auteur. Dites-vous que si vous êtes arrivés à écrire ce genre de choses une fois, c’est que vous en êtes capables, et donc que vous y arriverez à nouveau.

⏩ La semaine prochaine: Anatomie d’une scène réécrite

Corrections: la checklist

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Dans la chronique précédente, j’ai relevé que pour corriger un roman, il faut le relire intégralement un grand nombre de fois. Ce n’est pas une mince affaire : pour passer en revue un texte aussi long, l’absorber dans ses moindres détails, prendre la mesure de sa construction, détecter ses points faibles, cela requiert une grande capacité de concentration, un esprit méticuleux, ou, à défaut, une méthode efficace.

Ci-dessous, je vous propose un plan de relecture schématique, qui peut s’appliquer à la plupart des romans et qui est destiné à vous aider au cours de cette phase délicate. Gardez à l’esprit que chaque projet est différent et que le schéma que je propose ici n’est qu’un point de repère pour bâtir votre propre programme de corrections. Imaginez que je sois votre coach sportif et que ceci soit la formule de base de votre club de sport.

Jetez un coup d’œil à cette checklist, essayez la méthode, gardez ce qui fonctionne pour vous et pour votre projet, et abandonnez ce qui ne donne pas de bons résultats.

Un roman long, qui compte de nombreux personnages, des thèmes et des décors divers, va réclamer des corrections plus nombreuses et plus fastidieuses qu’une brève tranche de vie. La nature de la relecture va également être influencée par le type de récit que vous êtes en train de rédiger. Ainsi, un thriller en huis-clos sera un texte assez court, vite relu, mais qui va réclamer des réglages de haute précision dans chaque scène pour parvenir à une intensité dramatique maximale ; un roman d’aventure picaresque nécessitera une relecture serrée afin de supprimer les temps morts ; une saga de fantasy qui prend pied dans un univers baroque impliquera que l’on s’assure que le décor soit compréhensible pour les lecteurs, sans que les explications n’ensevelissent l’intrigue.

Le plan que je vous propose est constitué de cinq relectures. C’est beaucoup. Pour un roman court, rien ne vous empêche d’en regrouper quelques-unes.

Relecture 1 : coupe, coupe, coupe

Le premier jet d’un roman est toujours trop long. Toujours. La formule choisie par Stephen King pour donner corps à ce principe, c’est que la deuxième version d’un roman, c’est « la première version, moins 10%. » Donc si votre premier jet fait 200 pages, attendez-vous à ce que votre version révisée fasse 180 pages. Attention, ce n’est pas du tout un objectif à atteindre : la nouvelle version peut faire 150 pages, 100 pages ou 195 pages. Mais il est probable qu’elle soit plus courte que l’original.

Pourquoi ? Parce que lorsqu’on écrit un premier jet, on s’autorise des fantaisies, des digressions et des excès qui nous paraissent justes sur le moment, mais qui, en réalité, ne servent pas le roman : on met en scène des personnages qui n’ont pas de rôle à jouer ; on inclut des scènes qui ne font pas progresser l’intrigue ; on abuse des enjoliveurs de phrase. Toutes ces petites choses sont souvent agréables à écrire, mais la raison d’être de la première relecture, c’est de les couper. Et cela, en version d’un principe impitoyable : dans un roman, tout ce qui n’est pas indispensable est superflu.

Lors de cette première phase de correction, je vous suggère de ne rien ajouter du tout. Votre but, c’est de prendre le texte que vous avez pondu et d’en retirer tout ce qui est en trop. Soyez impitoyables, soyez méthodiques.

Les coupes peuvent s’opérer à tous les niveaux. Dans une phrase, coupez tous les mots qui ne servent pas, débarrassez-vous des répétitions et des adverbes. Dans les paragraphes, coupez les phrases qui n’amènent rien. Comme l’a écrit Kurt Vonnegut, « Si une phrase, même excellente, n’apporte rien de nouveau ou d’utile à votre sujet, supprimez-là. »

Des séquences entières peuvent disparaître lors de cette phase. Avec lucidité, vous pouvez réaliser qu’un long dialogue entre deux personnages n’apporte rien. Si c’est le cas, ne tentez pas de le sauver en le réécrivant : coupez-le, ça sera salutaire pour votre roman. De même, la longue description de la cabane de plage ou votre protagoniste passe ses vacances, celle où vous précisez la couleur des murs, les dimensions du patio et le style des chaises-longues, à moins qu’elle ne joue un rôle plus tard, débarrassez-vous-en. C’est une cabane de plage : vos lecteurs sont parfaitement capables de l’imaginer eux-mêmes.

Au cours de cette relecture féroce, vous pouvez même couper un chapitre entier, si nécessaire. Tout à coup, vous réalisez par exemple que votre histoire commence pour de vrai au chapitre 2, et que le premier chapitre n’était qu’une mise en train qui n’apporte rien de décisif à l’intrigue : coupez-le, il n’a rien à faire là. Et surtout, ne vous en voulez pas d’avoir pris le temps de l’écrire : lors du premier jet, il est souvent difficile d’avoir conscience de ce genre de chose.

En principe, au terme de cette phase douloureuse mais nécessaire, il ne devrait rien rester dans votre roman qui n’ait rien à y faire. Mais votre travail est loin d’être terminé.

Relecture 2 : on joue au charpentier

Ce n’est pas parce que vous avez pris le temps de retirer les mauvaises herbes de votre texte qu’il est nécessairement parfait. Il reste un travail fondamental de relecture à opérer au niveau de la structure du roman. C’est ce dont je vous propose de vous occuper lors de cette deuxième relecture du texte. En deux mots, la question qu’il faut vous poser, c’est : est-ce que l’histoire telle que vous la racontez fonctionne ?

Si vous avez été attentif lors de la première phase, vous serez probablement tombés sur des passages qui vont ont fait tiquer : des scènes qui étaient censées être importantes selon votre plan manquent d’impact, d’autres sont confuses, voire difficiles à comprendre, d’autres encore semblent survenir trop tôt ou trop tard.

C’est là qu’il faut vérifier que la charpente de votre histoire est solide. Il faut veiller à ce que les informations parviennent au lecteur au bon moment, et de manière efficace. Le moine qui enfreint une règle de son ordre au chapitre 3 et qui finit par être excommunié au chapitre 8, avez-vous fait en sorte que la nature de son infraction soit expliquée auparavant ? Et cette explication, est-elle claire, et surtout assez mémorable pour qu’elle reste dans la tête du lecteur pendant plusieurs chapitres ?

Veiller au bon état de la structure d’une histoire, c’est s’assurer que les temps forts sont traités comme des temps forts, et les moments de transition comme tels également ; que les scènes s’enchaînent les unes aux autres sans accrocs ni pause ; que les moments où les lecteurs sont supposés ressentir une émotion soient préparés suffisamment à l’avance pour parvenir à susciter une réaction authentique, plutôt qu’un tour de passe-passe qui tombe de nulle part. 

Parfois, pour qu’une scène fonctionne, il faut la déplacer, ou la rallonger, ou la raccourcir, ou en changer le décor, ou la faire précéder d’une autre scène qui explicite son contexte, ou la faire suivre d’une autre scène qui expose ses conséquences. Au-delà de la charpenterie, cela peut tourner aux travaux de robinetterie, parce que la réparation que vous effectuez sur un tuyau peut provoquer une fuite ailleurs dans le récit, qui réclame une nouvelle intervention. Tout à coup, la scène que vous avez rajoutée pour clarifier votre propos gâche l’introduction d’un personnage, casse le rythme d’un chapitre ou crée des soucis de cohérence : il ne reste plus qu’à continuer à bosser jusqu’à ce que vous trouviez une solution qui règle les deux problèmes à la fois.

Cette relecture est la plus difficile de toutes parce qu’elle vous oblige à avoir toute la structure de votre histoire en tête et d’agir en conséquence. C’est aussi la plus frustrante parce que même une fois que vous aurez réglé tous les soucis de structure, il restera malgré tout des éléments qui ne fonctionnent pas.

Relecture 3 : le réducteur de têtes

La troisième relecture que je vous propose, elle concerne les personnages. S’il y a encore des choses qui ne fonctionnent pas dans votre histoire au terme de la deuxième phase, alors que la structure est entièrement fonctionnelle, cela provient vraisemblablement des personnages de votre roman.

La première question à se poser est la suivante : est-ce que tous les personnages du roman ont leur raison d’être ? L’espace mental que le lecteur est capable de vous consacrer n’est pas extensible à l’infini : si vous pouvez diminuer le nombre de personnages, faites-le. Lors de l’écriture d’un de mes romans, j’ai réalisé que deux personnages très différents l’un de l’autre jouaient essentiellement le même rôle dans l’intrigue. Bien que cela ait été un crève-cœur, j’en ai supprimé un des deux afin de simplifier les enjeux.

Un autre système pour éviter aux lecteurs de s’encombrer la tête inutilement avec des personnages qui ne servent à rien, c’est de distinguer les personnages nommés de ceux qui ne le sont pas. Quand on lit un livre, il est fréquent que l’on fasse une petite note mentale à chaque fois qu’un nouveau nom apparaît, afin de s’en souvenir pour la suite, ne sachant pas quel sera au final son rôle dans le narratif. Si un personnage ne montre le bout de son nez que dans un chapitre, évitez donc de lui donner un nom pour qu’il soit clair qu’il ne fait que partie du décor. En réduisant le nombre de personnages secondaires qui encombrent votre récit, vous mettez mieux en lumière les protagonistes.

Lors de cette phase de relecture, il faut aussi débuguer vos personnages principaux : ont-ils un arc narratif complet, clair et compréhensible ? Est-ce que le lecteur comprend en quoi ils ont évolué au cours de l’histoire ? Est-ce que leurs motivations sont correctement exposées ? Est-ce qu’ils sont suffisamment arrimés aux thèmes du récit ? Parfois, vous vivez avec vos personnages depuis si longtemps que certains aspects de leur personnalité sont clairs pour vous, mais pas du tout dans le bouquin tel que vous l’avez écrit.

Il est également important de faire en sorte d’orienter cette relecture de manière à faire en sorte que vos personnages s’accordent bien les uns avec les autres : est-ce qu’ils ont tous leur place et leur rôle à jouer ? Est-ce qu’on ne risque pas de les confondre ? Est-ce que chacun d’eux a une voix qui lui est propre ?

Normalement, au terme de cette relecture, vous devez vous sentir mieux : vous êtes en face d’un roman qui fonctionne. Mais le travail n’est pas terminé.

Relecture 4 : un peu d’élégance

À présent que vous avez bâti une maison solide, il est temps de faire un peu de déco. La quatrième relecture, c’est celle qui concerne le style.

Là, on ne touche plus à rien de fondamental, on reste en surface et on se contente de relire le texte au niveau des phrases et des mots. Si vous avez été efficaces lors de votre première relecture, vous vous êtes sans doute débarrassé des parties du texte les plus problématiques, là où les tournures de phrases sont lourdes et inélégantes. Mais restez à l’affût, surtout si vous avez rajouté des éléments lors des relectures suivantes : s’il reste des passages qui ne sont là que pour faire joli, coupez.

Assurez-vous que votre style est compréhensible, que le lecteur n’a pas de difficulté à visualiser ce qui se passe dans votre histoire. Si ce n’est pas le cas, réécrivez encore et encore jusqu’à y arriver. Soyez limpide, mais partez en chasse des facilités et des clichés. Évitez les lieux communs, trouvez le mot juste.

Un bon style doit aussi être adapté à votre propos et constant. C’est lors de cette relecture que vous pouvez identifier les ruptures de ton et les corriger, afin de donner une cohérence stylistique à un roman qui a peut-être été rédigé sur une longue période, alors que vos priorités ont évolué.

Une fois que vous aurez fini, félicitations ! Votre roman est terminé. Par contre il reste juste une petite phase de relecture…

Relecture 5 : fignolage

C’est la plus redoutée, la plus rébarbative de toutes les phases de relecture : celle où chaque détail compte.

Normalement, votre roman est en place. Vous n’allez plus rien changer à votre texte. Tout ce qu’il vous reste à faire, c’est de le relire avec quatre priorités en tête, par ordre d’importance décroissant : la grammaire, la ponctuation, l’orthographe, le polissage.

La grammaire parce que personne n’est à l’abri d’une erreur. Certains ont la chance d’avoir un sixième sens, une « vision grammaticale », qui leur permet d’identifier immédiatement les « s » manquants et les soucis dans la déclinaison de l’imparfait du subjonctif. Si ce n’est pas votre cas, à coup sûr, vous avez laissé des fautes, donc profitez de cette relecture pour les identifier et les corriger.

La ponctuation fait partie de la grammaire et son impact sur le confort de lecture et la compréhension des phrases est considérable. S’assurer que tout est juste et que vos choix sont les bons est essentiel.

L’orthographe, je le place un cran en-dessous par ordre d’importance, parce que les ordinateurs trouvent automatiquement la plupart des fautes, mais pas toutes. La langue française est pleine de chausse-trapes (avec un seul « p », oui). Donc à moins d’être sûr de savoir faire la différence entre le mot « martyre » et le mot « martyr », entre l’« ammoniaque » et l’« ammoniac », restez vigilants.

Et puis le polissage, c’est la dernière petite touche que vous mettez à votre roman. Essentiellement, ça consiste à relire vos relectures, à s’assurer que tout est vraiment tel que vous le souhaitez : chaque chapitre, chaque mot, chaque virgule.

Voilà, vous pouvez écrire le mot « fin. » Ou plutôt, ne le faites pas, c’est ridicule. Mais oui, votre relecture est terminée.

Pars pas c’est pas fini

Votre relecture est terminée, ou peut-être pas. Là, j’ai proposé un plan en cinq étapes, mais s’il vous semble qu’il vous en faut davantage, faites-en davantage. Si vous avez besoin d’un passage exclusivement consacré à l’orthographe, aussi rébarbatif que cela puisse être, faites-le.

Et puis rien ne vous empêche de mélanger un peu. Si vous attrapez au vol une grosse faute d’orthographe pendant votre relecture structurelle, vous avez le droit de la corriger tout de suite, bien entendu. La seule raison pour laquelle je recommande de relire un roman en plusieurs phases aux objectifs spécifiques, c’est que des aspects distincts de la création littéraire réclament des niveaux d’attention distincts. En mélangeant tout, vous allez vous y perdre. Mais pas besoin non plus de vous fixer des œillères.

Vous pouvez également pratiquer ce que j’appelle la « relecture par objectifs. » Il s’agit d’une approche un peu différente de celle que j’ai exposée jusqu’ici. Essentiellement, en relisant votre texte, vous réalisez que certaines choses spécifiques ne fonctionnent pas. Vous en prenez note, et vous vous fixez comme objectif de les corriger à la relecture suivante : « Réécrire les dialogues d’Adèle pour qu’ils soient plus drôles » ; « Les scènes d’action doivent être plus courtes » ; « Trop de descriptions » ; « Il est important qu’on trouve que Bilal est sympa », etc…

Cette manière de faire est un peu plus fastidieuse que la relecture en cinq points, parce qu’elle va probablement vous obliger à vous coltiner votre texte encore plus souvent, mais elle a l’avantage de vous fixer des priorités claires, des missions que vous pouvez remplir avant de passer à la suite.

 La semaine prochaine: Tue tes chouchous

Cent mercis

Apparemment, vous êtes désormais plus d’une centaine à vous être abonnés à ce blog, comme le système m’en a avisé.

Merci beaucoup à toutes et à tous. 😊

Quand j’ai lancé l’idée de ce qui ne s’appelait pas encore « Le Fictiologue », je me suis lancé à l’aventure sans en attendre grand chose de précis et sans trop savoir où je mettais les pieds. J’avais envie d’écrire sur l’écriture, en partie pour renforcer ma présence en ligne en tant qu’auteur, en partie parce que le sujet m’inspirait énormément, en dépit du fait que mon pedigree d’écrivain n’a rien d’impressionnant.

J’étais loin de me douter que je tomberais sur des lecteurs/blogueurs si attentifs, dont les commentaires avisés constituent selon moi la principale richesse de ce blog. Vous lire est pour moi la meilleure des récompenses, une motivation à faire mieux et une source de joie.

Au cas où vous auriez besoin d’une occasion pour me poser des questions, formuler des critiques ou des requêtes, n’hésitez pas, déposez-les en commentaire

Encore merci et à bientôt,

Julien

Les corrections

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Corriger un roman, ça n’est pas comme corriger une dictée. C’est un travail d’une toute autre ampleur. Oui, l’usage du même verbe pour décrire les deux situations risque de nous induire en erreur, mais il s’agit de faire bien plus que de rajouter des « s » à la fin des mots au pluriel et de marquer les points sur les « i » et les barres des « t. »

Encore que cette dimension existe, et qu’elle est importante. Avant de la balayer sous le tapis, elle mérite d’être mentionnée. Oui, une des raisons d’être de la phase de correction d’un roman, c’est de dénicher et de se débarrasser de toutes les erreurs d’orthographe, de grammaire et de typographie que vous pouvez rencontrer, afin que, si possible, il n’en reste aucune. C’est de la dératisation.

Mais les corrections, c’est tellement plus que ça. Pour reprendre une métaphore utilisée lors du billet précédent, l’écrivain est comme un sculpteur : après avoir accumulé suffisamment de terre glaise lors de la rédaction du premier jet, c’est au cours des corrections qu’il lui donne sa forme définitive. En tout cas, pour un écrivain qui appartient à l’espèce des Bricoleurs, c’est ainsi que ça se passe. Pour les Architectes et les Explorateurs, cette étape est moins cruciale mais elle est importante malgré tout.

Relire un texte que l’on connaît bien, ça devient assez écœurant à la longue

Car que corrige-t-on exactement lors des corrections ? En bref : tout. Notez d’ailleurs que le mot « corrections », je le note au pluriel depuis le début. Ce n’est pas un hasard. Des passages, sur votre texte, vous allez en faire plusieurs, je vous le garantis. Avant d’être terminé, un roman doit être relu plusieurs fois, de la première à la dernière page, intégralement, jusqu’à ce qu’il ait l’aspect qu’on souhaite lui donner.

Ça n’est pas toujours rigolo à faire, d’ailleurs : relire un texte que l’on connaît bien, une fois, deux fois, cinq fois, ça devient assez écœurant à la longue. À force de recommencer à le corriger encore et encore, vous vous surprendrez probablement à vous mettre à détester ce texte dans lequel vous avez mis tellement de vous-mêmes. Mais c’est très bien : chaque relecture vous familiarise davantage avec tout ce qui fonctionne et tout ce qui ne fonctionne pas dans votre histoire, et vous procure la vision d’ensemble nécessaire pour opérer les bons choix de corrections.

Et cela concerne les domaines les plus divers. La grammaire, c’est une chose. Mais vous allez également opérer des relectures pour vérifier que votre personnage fonctionne, que votre structure est bien construite, que les moments d’émotion sont correctement amenés, que l’action est claire, que le style est approprié, que les dialogues fonctionnent, qu’il n’y a pas de longueurs, que tous les éléments nécessaires à la compréhension de l’histoire sont présents, mais qu’on ne noie pas le texte sous les textes d’exposition, etc… Passez votre texte au peigne fin : tout doit être relu, tout doit être revu, comme un avion de ligne dont on démonte chaque rivet lors de sa grande révision. Et une fois que c’est fait, on recommence. Et on recommence. Et encore.

Afin de prendre du recul, il peut être salutaire de laisser s’écouler deux ou trois semaines

Ça signifie que vous n’avez pas à régler tous les problèmes de votre texte lors du premier jet. Au contraire : si vous tentez de le faire, vous allez sans doute perdre du temps et même vous enliser. Mieux vaut attendre de disposer d’un texte complet, terminé, afin que vous puissiez analyser ce qui fonctionne et ce qui doit être modifié. C’est à ça que sert la phase de correction.

Si vous le jugez nécessaire, afin de prendre du recul, il peut être salutaire de laisser s’écouler deux ou trois semaines entre le moment où vous complétez le premier jet et celui où vous entamez les corrections. De cette manière, vous pourrez revisiter le texte avec un œil neuf. De même, certains auteurs jugent qu’un changement de support les aide à considérer leur livre d’un œil neuf : ils font donc les corrections sur une version papier du manuscrit, avant de les copier dans le fichier informatique original. Ça vaut la peine de tenter le coup.

Un petit exemple de correction, pour bien comprendre ce que ça implique : vous venez d’achever une première relecture de votre roman et vous réalisez que certaines choses importantes ne fonctionnent pas. Le début, en particulier, est lent et on s’y ennuie à mourir.

Reste à savoir pourquoi : est-ce que le langage est trop opaque ? Est-ce que les personnages sont impénétrables et nous empêchent de nous sentir les bienvenus dans le récit ? Est-ce que l’histoire ne commence pas au bon endroit et qu’il faudrait couper quelque part ? Est-ce que l’incipit et la première page manquent d’efficacité ? Il n’y a pas de raison toute faite : si vous parvenez à identifier un souci, tentez plusieurs approches pour débloquer la situation. En principe, l’une d’elle devrait donner de bons résultats et vous permettre de progresser. Le fait de prendre un peu de distance vis-à-vis du texte doit vous aider à être lucide et à trouver la solution. Après tout, personne n’est mieux placé que vous pour dire ce qui fonctionne ou pas dans votre histoire.

Quand vous opérez une correction quelque part, cela peut avoir des conséquences sur le reste du texte

Cela dit, un texte littéraire, c’est un biotope dynamique, en évolution constante. Chaque élément modifié, c’est comme ajouter une espèce invasive dans un étang : ça bouleverse l’équilibre. Quand vous opérez une correction quelque part, cela peut avoir des conséquences sur le reste du texte. C’est un peu l’effet domino : en changeant quelque chose, vous pouvez constater que toute une série de problèmes se règlent comme par magie, mais vous pouvez aussi observer qu’un petit changement est susceptible de modifier la dynamique de votre histoire et causer d’autres problèmes qui doivent être résolus à leur tour.

Pour revenir à notre exemple : imaginons que je découvre que le début du roman ne fonctionne pas parce que le protagoniste s’y montre beaucoup trop passif. En le faisant agir davantage, en lui permettant de devenir le moteur de l’intrigue, une nouvelle dynamique se met en place, qui rend le premier chapitre bien plus intéressant. Problème réglé, je jubile.

Cela dit, en poursuivant ma relecture, je réalise que, en me basant sur mon plan, mon personnage principal est supposé être au bord de la dépression au début du roman : en modifiant sa façon d’agir pour le rendre plus proactif, il ne peut désormais plus apparaître comme déprimé, ce qui va m’obliger à modifier les interactions qu’il était supposé avoir par la suite avec des personnages principaux, des amis qui lui apportent leur soutien. Tout à coup, ce sont de nombreuses scènes interconnectées qui n’ont plus de sens du tout. Zut.

On a parfois l’impression que le chaos surgit de partout

Si ça se trouve, un petit correctif va m’obliger à réécrire des pages, voire des chapitres entiers. Cela peut être décourageant, parce que, lors de cette phase, on a parfois l’impression que le chaos surgit de partout et que deux problèmes nouveaux apparaissent pour chaque solution trouvée, mais avec l’expérience, on réalise que chaque correction bien réfléchie améliore malgré tout l’état général du roman.

Par exemple, en réécrivant les premières interactions entre mon protagoniste et ses amis, maintenant que je ne peux plus le présenter comme déprimé, je découvre qu’il est plus élégant de lui trouver un problème pratique, comme un souci d’argent. En agissant de la sorte, je remplace une condition émotionnelle, vague et peu enracinée dans mon narratif, par une situation dramatique avec des causes et des solutions définies, et peut-être même que je vais découvrir que ce manque de thunes se connecte parfaitement avec un autre élément d’intrigue qui intervient plus tard dans mon récit (« Ah, mais alors il a une bonne raison de rencontrer Clara à la banque au chapitre 4 ! »)

Peu à peu, vous allez réaliser que vos modifications vous obligent à en faire d’autre, oui, mais que la solidité de l’ensemble s’en trouve renforcée. L’intrigue est mieux charpentée, les personnages mieux dessinés, votre voix plus affirmée, et au bout d’un moment, vous vous rendez compte, après quelques relectures, que vous êtes en présence d’un texte qui fonctionne. Peut-être que vous vous serez un tout petit peu éloigné du plan, peut-être que ce n’est pas exactement ce que vous avez prévu, mais ce que vous obtenez au final, c’est la meilleure version de votre histoire que vous pouvez imaginer.

⏩ La semaine prochaine: Corrections – la checklist

 

 

Le premier jet

blog premier jet

Tout est prêt. Vous avez une idée pour votre roman, vous avez réfléchi à un thème, vous avez échafaudé une structure, construit des personnages et choisi une orientation stylistique qui vous convient. Vous avez une bonne idée pour votre première phrase. Vous avez même pris la peine de vous entraîner. Bref, ça y est, vous n’avez désormais plus qu’une chose à faire : vous mettre à écrire.

Vous la sentez, la pression, là ?

Eh oui. Pour certains auteurs en herbe, entamer la rédaction d’un roman, c’est intimidant. Il y en a même qui auraient tendance à voir ça comme un premier saut à l’élastique, un de ces moments où on se jette dans le vide sans être sûr que, derrière, il y a bien un truc qui nous retient et nous empêche de nous aplatir par terre comme une petite crotte.

Parce qu’on a beau ressentir de l’inspiration, avoir envie d’écrire, chérir l’acte créatif et se réjouir de coucher sur le papier tous ces mots qui dorment en nous depuis tellement longtemps, lorsque vient le moment de s’y mettre, il n’est pas rare de ressentir une appréhension. Oui, on a envie de nager, mais l’eau sera-t-elle trop fraîche ? Si c’était si facile, tout le monde le ferait. Qui tu serais pour réussir là où tous les autres ont échoué ?

Se confronter à la possibilité très réelle d’être nul

Cette inquiétude est enracinée dans des soucis rationnels. D’abord, aborder l’écriture d’un premier roman, c’est se confronter à la possibilité très réelle d’être nul. Si ça se trouve, on a envie d’être un auteur mais le résultat sera loin d’être à la hauteur de nos attentes. C’est très possible, et hélas, il n’y a qu’en le faisant qu’on peut s’en rendre compte.

Cela dit, il existe des moyens d’atténuer le choc. Ne vous lancez pas immédiatement dans un roman : rédigez quelques nouvelles auparavant, des contes, des petites histoires. Vous aurez ainsi apprivoisé votre écriture et vous saurez si vous êtes fait pour ça ou non. Mieux vaut s’exposer à une déception que vivre sa vie dans l’incertitude.

L’autre raison d’être intimidé par le début d’une aventure littéraire est encore plus compréhensible : lorsque l’on écrit la première phrase d’un roman, forcément, on n’a jamais été aussi éloigné de la fin. Se mettre à écrire, c’est s’astreindre à un travail monumental, qui, lorsqu’il n’en est qu’au début, peut ressembler à un objectif impossible à atteindre. Ça file le tournis.

Rassurez-vous, tous les romans du monde ont été écrits de la même manière : un mot après l’autre. D’autres que vous y sont parvenus, y compris des pas malins et des pas doués, donc il n’y a pas de raison pour que vous échouiez.

Quand vous écrivez le premier jet d’un roman, vous n’êtes pas en train d’écrire le roman

Cela dit, on le voit bien, la principale difficulté lorsque l’on rédige le premier jet d’un roman, c’est la tentation de l’abandon. Pourquoi consacrer tant de temps, verser tant de sueur pour quelque chose qui, vous le pressentez, sera de toute manière raté ? À chaque instant, dans ce travail de mineur, on risque de se décourager, de se laisser distraire, d’entendre le chant des sirènes qui nous murmurent qu’il y a tellement de choses plus divertissantes à faire ailleurs.

Ne les écoutez pas et tenez bon, tenez bon, tenez bon. C’est le seul conseil qu’on puisse donner. Écrire un roman, c’est un effort qui se joue sur la longueur : des heures à la fois, qui se prolongent pendant des jours, des semaines, des mois. Parfois vous resterez assis comme une tanche devant votre clavier et au bout de deux heures, vous n’aurez écrit que huit mots très moches. Pas grave : persévérez, vous ferez mieux la fois d’après, et la fois d’après, les choses deviendront plus faciles, une routine finira par s’installer. L’important, c’est de s’accrocher et surtout de ne pas se retourner sur son chemin, de ne pas jeter un regard critique sur ce que vous êtes en train d’écrire, sans quoi tout va se figer et votre roman va se transformer en statue de sel.

Parce que ce qu’il faut comprendre, et c’est très important de garder ça en tête, c’est que quand vous écrivez le premier jet d’un roman, vous n’êtes pas en train d’écrire le roman. Quand vous aurez terminé, le travail sera loin d’être fini avant que vous puissiez vous considérer comme satisfait. Il ne s’agit que d’une étape, certes importante, mais probablement pas aussi décisive que vous le pensez.

Vous devez commencer par écrire un roman imparfait, bancal, insatisfaisant

Vous ne faites, en réalité, qu’accumuler un gros morceau de terre glaise que vous allez sculpter par la suite pour lui donner sa forme définitive. Si tout n’est pas parfait, ça n’est pas grave ; s’il y a des passages franchement ratés, vous les réécrirez plus tard ; si certains personnages ne fonctionnent pas, vous les changerez. Mais pour que vous puissiez y parvenir, pour que vous soyez capable de produire l’histoire que vous avez en tête, vous devez commencer par écrire un roman imparfait, bancal, insatisfaisant.

En disant ça, soyons clairs, je parle en tant qu’auteur Bricoleur. D’autres vivent des expériences différentes. Si vous êtes un Architecte et que vous avez tout planifié au préalable, l’étape d’écriture sera sans doute moins décourageante, mais elle sera plus ennuyeuse, et votre combat consistera alors à parvenir à arriver jusqu’au bout sans vous endormir, en maintenant intact l’intérêt que vous avez pour cette histoire malgré le fait qu’elle n’avait déjà plus aucun secret pour vous avant d’écrire le premier mot.

Si vous êtes un Explorateur, cette phase sera plus décisive. Votre premier jet va beaucoup plus ressembler à votre roman terminé, puisque vous créez votre narratif en l’écrivant. Cela dit, les Explorateurs sont bien souvent des auteurs qui apprécient l’acte d’écriture en lui-même, donc le plaisir qu’ils éprouvent à coucher des phrases sur le papier doit normalement suffire à maintenir leur intérêt jusqu’au bout.

On parle beaucoup de l’imagination des auteurs, de leur sensibilité, de leur amour des mots. On devrait davantage parler de leur courage, de leur endurance et de leur patience : voilà les qualités qui font qu’un écrivain parvient à sortir du néant une histoire, à force d’efforts et d’obstination, là où auparavant il n’y avait rien du tout.

⏩ La semaine prochaine: Les corrections

Auteurs et lecteurs: résumé

blog le petit plus

Dans mes articles intitulés Résumé, vous retrouvez des liens vers une série de billets récemment publiés et unis par un même thème. Ici: les auteurs et les lecteurs.

Première partie: L’auteur

Deuxième partie: Les trois types d’auteurs

Troisième partie: La ludification de l’écriture

Quatrième partie: Le public-cible

Cinquième partie: Les huit types de lecteurs

Sixième partie: Le contrat auteur-lecteurs

Septième partie: La suspension de l’incrédulité

Huitième partie: Écrire en public

Neuvième partie: Écrire à plusieurs

50 incipits en quête de romans

blog le petit plus

En complément à mon récent billet sur les incipits, les premières phrases des livres, voici un exercice auquel je me suis livré il y a quelques années: les incipits de cinquante romans que je n’écrirai jamais. Sentez-vous libre d’y ajouter les vôtres.

Je ne dirais pas que je suis un Juif errant, juste un Juif un peu égaré.

Elle avait toujours détesté la danse moderne, mais ça, elle aimait bien.

C’est en sentant le premier flocon l’effleurer que le petit Corse comprit enfin que c’était vraiment la Guerre.

« Bientôt tu t’éloigneras de moi, tu m’indifféreras et même tu me dégoûteras », lui dit-il, mais elle n’écoutait rien.

Voici une histoire de ma foule.

A genou dans une flaque de pisse à chercher une de ses dents – la fin de soirée à Brest lui évoquait le bagne de Cayenne.

Plus que quelques jours et cette maison n’existera plus, avec tout ce qu’elle charrie avec elle de grandes histoires, et étrangement je n’en ai rien à foutre.

Voir une voiture brûler est un spectacle d’une violence hallucinante.

C’était déjà le moment où plus personne ne fait mine de se soucier de ce que va donner la récolte.

Si vous êtes en train de lire ces mots sur un de vos putains de téléphones portables, vous pouvez arrêter tout de suite, on ne veut pas de vous dans ce livre, ok ?

A cette vélocité, réalisa-t-elle, l’objet serait sur elle dans moins de 2 secondes : trop tard pour prévenir Aura.

Babylone s’écroula un samedi après-midi.

Rakolkov, pourriture, on t’attend tout en bas de l’enfer et on est toute une bande à imaginer tout ce qu’on pourrait te faire subir, ça nous fait les journées moins longues!

Les Chinois ont un proverbe au sujet de l’amour qui dit – oh et puis je vous le raconterai plus tard, on s’en tape de ce qu’ils racontent, les Chinois.

Ici, tout est toujours en circuit fermé.

C’est en fait à la suite d’une erreur que Martine vécut autre chose qu’une vie parfaitement banale.

Ne croyez pas ce qu’on vous a raconté sur ces quinze jours, en tout cas pas tout.

Il fut réveillé par le bruit désagréable de son fémur qui se brisait.

Aucune odeur, même pas la tienne.

Il y a quelque chose de sublimement dérisoire chez ceux qui rêvent de laisser leur marque en Antarctique.

L’uniforme des matons est orné de boutons dorés.

C’était le genre de personnage à régler son poste de radio de manière à pouvoir écouter deux stations en même temps.

Souvent je me rendais, mu par le dépit, là où je devinais qu’on ne me trouverait pas.

Elle me redemande de la surnommer « Nini ».

Il aurait fallu un appétit féroce pour être rassasié de mon Congo.

Le rapport est étroit entre ces œillades que tu lui lances et la moisissure qui gagne ce que, déjà, nous n’osons plus appeler « notre couple ».

Dès que tu quittes le Rail, tu crèves, et ça c’est une vérité qu’on t’enfonce dans le crâne aussi tôt et aussi violemment que possible.

Il y a mille manières de réussir sa vie et un million de manières de la rater.

C’est difficile à croire aujourd’hui, mais autrefois toute la belle société de Providence se bousculait pour être invitée à l’une ou l’autre de nos fêtes.

Les gens de la campagne apprécient d’être réveillés par le vacarme de la ville.

Ce suicide, oui, d’accord, je l’avais très mal planifié.

On ne peut pas savoir en croquant dans un abricot s’il nous restera en mémoire toute une vie ou s’il s’agira, comme c’est généralement le cas, d’un abricot de plus.

Annoncer la mort de quelqu’un qu’on a tellement détesté ; et au téléphone, en plus !

Chaque après-midi elle arrosait ses hortensias sous le regard désintéressé de ses chats, avec au fond d’elle-même, une envie d’en finir avec tout ça, à grands coups de barre de mine.

Quand vous n’articulez pas correctement je ne comprends rien du tout – et tournez votre tête dans ma direction, s’il vous plaît.

Il s’assit en face de moi et à la manière dont il appuya son parapluie sur le rebord du fauteuil j’acquis la conviction que ce serait lui et personne d’autre.

Quelle horreur, après tout, de voir la vie en rose !

Parfois lors d’une noce ou d’un dîner, je me laisse gagner par l’ambition.

Celui qui a dit qu’il vaut mieux avoir des remords que des regrets n’a jamais rencontré Christian Rockwell.

A peine trois jours à faire semblant et déjà nous en venions à reparler de la météo.

Les sages-femmes vous racontent toutes sortes de conneries au sujet du placenta.

Le réflexe de ne pas mettre ses coudes sur la table – pourquoi diable ne doit-on pas mettre ses coudes sur la table ?

Hesarak, à Karaj, dans ce jardin chez Mottaki où résonnent encore nos pas.

Vous avez écrit le mauvais chiffre par erreur dans la case de droite et de toutes vos forces vous grattez pour tout effacer.

Il aurait tellement voulu avoir mieux prêté attention lorsqu’on lui parlait du cyanure et de ses effets !

Oublions la première fois où je t’ai vu, c’est la deuxième qui est chère à mon cœur.

Iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii toute la journée cette saloperie de sifflement qui te vrille la tête.

Une cartouche, peut-être deux, trois tout au plus : c’est tout ce qu’il lui faudrait.

Les musiciens, les filles de joie, les surfers qui se la pètent, les végétariens, les fornicateurs, les comptables qui trompent leur femme avec des boudins, les détectives du très estimé corps de police de Venice, tout le monde se retrouvait ici à un moment ou à un autre.

Une fin vaguement tragique, ça l’aurait bien arrangé.

L’incipit

blog incipit

Vous êtes prévenus : si vous la lisez jusqu’au bout, cette chronique pourrait tout changer.

Un roman, c’est une construction de l’esprit qui contient toute une quantité de phrases. Et parmi ces phrases, ne serait-ce que par un inexplicable concours de circonstances, l’une d’entre elles est fatalement la première.

La première phrase d’un roman, c’est ce que les gens cultivés et les pédants appellent un « incipit », du latin incipio, qui signifie « commencer. » Ne soyons pas plus pédants qu’eux, d’ailleurs : le terme peut très bien s’étendre aux quelques phrases qui suivent, même si on peut considérer que la toute première, la phrase-seuil, est celle qui a le plus d’impact, et que l’importance des suivantes s’estompe progressivement.

Et pourquoi est-elle importante, cette phrase initiale ? Pourquoi mérite-t-elle une attention particulière ? Pourquoi vaut-elle la peine que vous la soigniez, quitte à l’écrire en dernier, avec tout le roman en tête ? Parce qu’on n’a qu’une seule occasion de faire une première impression, et qu’il est probable que l’opinion que vos lecteurs se feront de votre texte sera modelée en partie par cette courte séquence de mots, qui va créer dans leur esprit un instantané de la qualité et du style de tout ce qui suit.

Vous pensez que votre histoire devient passionnante à la page 50 ? C’est dommage, parce que les lecteurs auront vraisemblablement abandonné la lecture bien avant. Les maisons d’édition, les critiques, les blogueurs, les acheteurs potentiels, que ce soit en ligne ou en librairie, tous vont prendre très vite la décision de poursuivre leur lecture ou de passer au candidat suivant, et écrire une première phrase de qualité peut tout changer. Ces lecteurs qui vont faire l’avenir de votre roman, depuis le premier chapitre, la première page, la première phrase, c’est votre boulot de les hameçonner et de ne plus les lâcher.

Comment écrire un bon incipit ? Il y a plusieurs manières différentes de procéder. Certaines sont même contradictoires.

L’incipit qui marque

La première approche consiste à choisir, comme première phrase, une image vivace, un instant qui frappe l’imagination et qui reste en mémoire, décrit de manière claire, avec, par exemple, une métaphore habilement tournée ou une association de concepts qui invite à la rêverie. Celle-ci va aller se loger dans la mémoire du lecteur et diffuser ses bienfaits en lui tout au long de sa découverte du roman, comme un bonbon délicieux qu’on laisse fondre peu à peu en bouche.

« De chaque côté du fleuve glacé, l’immense forêt de sapins s’allongeait, sombre et comme menaçante. »

« Croc-Blanc », Jack London

L’incipit de Croc-Blanc nous plonge d’un coup dans le décor naturel âpre du roman. « L’immense forêt de sapins » et le « fleuve glacé » vont rester avec nous tout au long de l’histoire, alors que la menace évoquée dans ces quelques mots va se prolonger, insidieuse, dans toutes les pages qui suivent.

L’incipit qui transporte

Une variante du précédent, ce type d’incipit ne se contente pas d’évoquer une image qui frappe, mais brosse carrément le portrait de tout le décor du roman, nous forçant presque à renoncer à la réalité qui nous entoure pour y substituer celle du livre. Là, c’est à la capacité de l’auteur à évoquer le dépaysement en quelques mots qu’on fait appel.

« C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar. »

« Salammbô », Gustave Flaubert

Ici, ce sont les noms de lieux exotiques qui charment, comme la musique d’une langue étrangère, et nous plongent brutalement dans l’univers antique du roman. Le lecteur est happé par cette première phrase, variante dépaysante du « Il était une fois », et accepte l’invitation lancée par Flaubert.

L’incipit qui fait les présentations

La première phrase d’un roman peut aussi choisir de dresser un portrait du personnage principal. C’est particulièrement judicieux dans les récits très personnalisés, où le lecteur est invité à passer beaucoup de temps dans la tête du protagoniste. Si l’on parvient, en une seule phrase, à faire comprendre à qui on a affaire, voire mieux, à susciter l’attachement, la partie est déjà en grande partie gagnée.

« Si vous voulez vraiment que je vous dise, alors sûrement la première chose que vous allez me demander c’est où je suis né, et à quoi ça a ressemblé, ma saloperie d’enfance, et ce que faisaient mes parents avant de m’avoir, et toutes ces conneries à la David Copperfield, mais j’ai pas envie de raconter ça et tout. »

« L’attrape-cœurs », J.D. Salinger

En quelques mots, on découvre la voix particulière de Holden Caulfield, le narrateur-protagoniste du roman, sa manière de présenter ses pensées, mais aussi son esprit retors : il commence par nous dire de quoi il ne va pas nous parler. Alors qu’il se dérobe ainsi à toutes les conventions de la narration, le lecteur est tenté de se demander alors de quoi il va bien pouvoir parler, et a donc déjà fait un pas dans l’histoire.

L’incipit qui intrigue

Peu de méthodes sont aussi efficaces pour apostropher le lecteur que celle qui consiste à lui présenter une énigme, une question sans réponse. Voici un mystère, semble dire ce roman dès sa première phrase : si vous souhaitez le percer à jour, vous n’avez pas d’autre choix que de me lire. Naturellement, cette approche est particulièrement appropriée pour les romans policiers ou tout autre récit qui se base sur la découverte d’une vérité.

« Elle est enterrée sous un bouleau argenté, en bas, près de l’ancienne voie ferrée, sa tombe indiquée par un cairn. »

La Fille du Train, Paula Hawkins

Qui est-elle ? Comment est-elle morte ? Pourquoi l’emplacement de sa sépulture nous est mentionné ? Il ne faut que quelques mots à Paula Hawkins pour installer ces questions dans notre tête, et une fois que c’est fait, il est trop tard : l’invitation du roman est lancée et il est diablement difficile d’y résister.

L’incipit qui plonge dans le bain

Un incipit peut également renoncer aux jeux de séduction décrits ci-dessus pour choisir de prendre le lecteur par le col et de le balancer de force dans le cœur du roman. Ici, pas d’atermoiements, on entame le récit par une scène-clé, peut-être même par la scène la plus déterminante de l’histoire, avec la conviction qu’il s’agit d’un événement suffisamment fort pour que le lecteur potentiel se demande comment se poursuit un roman qui commence ainsi.

« En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. »

« La Métamorphose », Franz Kafka

C’est la première phrase du roman, mais on pourrait la coller en quatrième de couverture sans que ça jure : ici, on découvre immédiatement l’argument de l’histoire, sans qu’il soit besoin d’y ajouter des artifices. C’est cash : ce livre parle d’un type transformé en bestiole, si ça vous parle, lisez, sinon, passez votre chemin. À réserver, naturellement, aux romans dont le concept peut être résumé en quelques mots.

L’incipit qui apostrophe

Là, on se situe presque dans le domaine du cabotinage. Une solution qui peut fonctionner pour amorcer un roman, c’est d’aller chercher le lecteur là où il est, de s’adresser à lui, de le prendre à parti, d’exiger de lui une réaction. Si c’est bien amené, cela établit une relation entre le roman et le lecteur qui va être difficile à briser. Sinon, cela peut sembler artificiel, crasse, une guignolerie destinée à attirer l’attention davantage qu’un vrai début de roman.

« Et c’est une histoire qui va peut-être t’ennuyer mais tu n’es pas obligé d’écouter. »

« Les lois de l’attraction », Bret Easton Ellis

On touche presque à ce qu’on appelle la psychologie inverse avec cet incipit, où non seulement le narrateur s’adresse directement au lecteur, mais lui annonce qu’il risque de ne pas apprécier le roman. C’est insidieux, parce que cette provocation place automatiquement le lecteur dans le rôle de celui qui va devoir prendre la défense du roman, lui trouver des qualités, et de ce fait, obtient son attention.

Dans un roman en cours d’écriture, j’ai opté pour cette approche, en version moins tapageuse. La première phrase est « Qu’est-ce qui vous amène ici ? »

L’incipit qui résume le roman

J’ai attendu la fin pour en parler, ou presque, mais c’est une des solutions les plus populaires pour commencer un bouquin, c’est de trouver une phrase qui sert de résumé des enjeux et des grands thèmes de l’histoire, une sorte de roman en miniature.

Beaucoup d’auteurs débutants choisissent ça. Ça a d’ailleurs été mon cas. Mon premier roman publié, « Merveilles du Monde Hurlant », commence par la phrase « Être en vie, être véritablement en vie, nécessite une accumulation de petits actes de rébellion. » Forcément, quand on élabore ce genre d’incipit, on y voit la clé de voute parfaite, celle qui sert de sésame au roman. En réalité, certains lecteurs peuvent au contraire trouver tout cela démonstratif et même un peu factice, donc si vous le faites, tâchez de trouver une phrase vraiment excellente.

« Les familles heureuses se ressemblent toutes; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. »

« Anna Karenine », Leon Tolstoï

Ici, Leon Nikolaievitch n’a pas pu résister à la tentation de placer un bon mot. On croirait presque qu’il souhaitait figurer à tout jamais dans les recueils de citation. Cela dit, sa phrase est vraiment bien trouvée et elle propose un aperçu des thèmes du livre : la famille, le malheur, la solitude. Si c’est votre délire, vous êtes immédiatement prévenu que vous allez vous éclater.

Combiner plusieurs approches

N’ayez pas peur d’expérimenter : choisir une première phrase, c’est important, et cela mérite réflexion. En attendant de la trouver, faites des expériences, réfléchissez, laissez-la en place, modifiez-la, changez d’approche ou combinez-en plusieurs ensemble. Ce qui rend un incipit mémorable, ça n’est pas toujours le résultat d’une formule magique, mais cela peut être, tout simplement, l’art et la manière de trouver le mot juste, sans fioriture ni astuces.

Parfois une phrase sait venir vous chercher, vous séduire, et vous emmener avec elle, mais vous ne savez pas lequel des éléments ci-dessus est celui qui suscite une émotion.

« Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l’emmena faire connaissance avec la glace. »

« Cent ans de solitude », Gabriel Garcia Marquez

Cette phrase n’est pas facile à comprendre, elle implique plusieurs personnages dont on ignore tout, une amorce de flashback, et elle s’achève sur une image ambiguë. Malgré tout, désarçonné d’être plongé ainsi en plein milieu de l’action, on a envie d’en savoir plus. L’incipit est ainsi à l’image d’un roman souvent déconcertant mais puissamment addictif, et repose sur les mêmes bases.

L’incipit qui ne cherche pas à séduire

Vous avez, allez soyons généreux, toute une page pour séduire le lecteur. Vous n’êtes pas obligé de tout miser sur la première phrase. Ainsi, de nombreux écrivains ne prévoient rien de spécial pour leur incipit et choisissent une entame ordinaire, qui produit sur le lecteur un effet naturaliste et l’impression de se glisser dans une histoire qui a déjà commencé, comme lorsqu’on arrive au cinéma alors que les lumières sont déjà éteintes. Les auteurs de polar et ceux qui pondent un best-seller chaque année choisissent souvent cette option.

« Il n’avait que son adresse. »

« Total Khéops », Jean-Claude Izzo

Je pourrais reproduire les deux ou trois phrases suivantes, mais elles n’apportent pas grand-chose de supplémentaire. Un homme cherche quelqu’un. Il ne va pas le trouver tout de suite, d’ailleurs il ne se passe pas grand-chose au début de ce roman : Izzo compte sur son talent pour brosser une atmosphère pour appâter le lecteur, et au passage se fiche complètement de toutes les théories sur les incipits.

Attention, la solution Izzo fonctionne surtout quand on a du talent. Si vous n’êtes pas sûr que c’est votre cas, tentez plutôt une des approches précédentes.

L’incipit raté

Un incipit peut être raté. Il peut même faire fuir les lecteurs. Le pire que vous puissiez choisir pour entamer votre roman, c’est un bon gros cliché, une métaphore pourrie, une banalité, ou tout cela en même temps. Je vous en supplie, évitez par tous les moyens de parler de la météo, ça n’a aucun intérêt.

C’était une nuit sombre et orageuse ; la pluie tombait à torrents — sauf par intervalles occasionnels, lorsqu’elle était rabattue par un violent coup de vent qui balayait les rues (car c’est à Londres que se déroule notre scène), crépitant le long des toits, et agitant violemment les maigres flammes des lampes qui luttaient contre l’obscurité.

“Paul Clifford”, Edward Bulwer-Lytton

Ce début de roman est resté dans les mémoires parce que beaucoup le considèrent comme le pire de tous les temps. Dans « Peanuts », Charles S. Schulz se moque des envies du chien Snoopy de devenir écrivain en lui faisant écrire encore et encore cet incipit : « It was a dark and stormy night. »

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Pas sûr que ça soit vraiment le plus mauvais, mais je suis sûr que vous pouvez faire mieux que ça en vous donnant un peu de peine.

Voilà, nous voici arrivés au bout de cette chronique. A-t-elle tout changé pour vous, comme je vous le faisais miroiter dès la première phrase ? Peut-être pas, mais sans doute ai-je ainsi pu capter un peu de votre attention.

META – règles élémentaires pour jeu de rôles

meta titre

Depuis quelques semaines, entre deux projets littéraires, j’ai consacré mon temps d’écriture à un jeu de rôle. L’idée me chatouillait déjà depuis un bon moment, et l’opportunité était parfaite pour se lancer.

En réalité, dans ma folle ambition, j’ai eu envie de créer trois décors de campagne différents, afin d’illustrer les possibilités du système de jeu générique que j’ai créé il y a quelques années, META. Naïvement, je pensais qu’une vingtaine de pages seraient bien suffisants pour chacun de ces projets, mais en terminant le premier d’entre eux, j’ai réalisé qu’il était considérablement plus long que ça et que je devrais sans doute remettre le reste à plus tard.

En plus, j’avais envie de faire les choses correctement et de créer un document pas trop moche, et pour ça j’ai dû m’initier à l’utilisation d’un programme de mise en page. Oui, à ce stade vous pouvez jauger à quel point tout était mal calculé dans ce projet… Donc voilà, plutôt que d’entamer la mise en page par mon décor de campagne, j’ai préféré commencer par une nouvelle version remaniée et étendue de mes règles élémentaires pour jeu de rôle, META.

Vous trouverez le document ci-dessous. Vous pouvez le télécharger et le distribuer gratuitement. Naturellement, si vous êtes un habitué du blog, vous allez vraisemblablement être un peu déçu parce que tout cela a très peu à voir avec la littérature. Mais allez savoir, peut-être que vous laisserez la curiosité vous gagner. N’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez.

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